Cet OS a été écrit dans le cadre des Nuits du FOF (en décalé), le thème était « alcool ». J'espère qu'au contraire du personnage, vous passerez un bon réveillon ! Le titre est aussi celui d'une chanson, d'Emma Daumas.
SOLO DE NUIT
Aujourd'hui était un soir comme un autre. C'est vrai, après tout, la nouvelle année, qui ne s'en foutait pas ? Ça n'était rien d'autre qu'un changement, une année de différence, un jour de plus, quelques secondes qui ne changeaient pas grand-chose. On s'en fichait, de passer d'une année à l'autre. Qu'est-ce qu'on en avait à foutre ?
Il n'avait pas de bonnes résolutions, pas de vœux à faire, pas de cartes à envoyer, personne à qui écrire. Il n'avait personne avec qui passer la soirée non plus. Il finirait cette année comme il l'avait commencée, seul. Et il entamerait la prochaine de la même façon. Comme toutes ces dernières années. Comme toutes les prochaines. Une année de plus ou de moins, ça ne changeait rien, il resterait seul, solitaire, isolé. Reclus même.
De toute façon, qui aurait-il pu inviter dans son taudis ? Il n'avait même pas assez de chaises pour inviter plusieurs personnes, ses assiettes étaient ébréchées, ses verres dépareillés, son canapé défoncé. Il n'avait pas les moyens d'avoir un beau logement, comme tous les autres. Il n'avait même pas les moyens de manger à sa faim chaque jour.
Et puis qui aurait voulu passer sa soirée seul avec un vieux grincheux, un imbécile, un monstre, une erreur de la nature ? Qui aurait voulu passer sa soirée avec Remus Lupin ? À une époque, il aurait bien demandé à Sirius, il serait venu, il aurait même été le chercher par la peau du cou pour aller se réchauffer les poils au Square Grimmaud, histoire d'éclairer un peu cette baraque lugubre. Ils auraient ressassé le passé, essayer de parler d'avenir quand ils savaient tous les deux qu'ils n'en avaient pas. Mais maintenant, il était mort, le dernier des Mauraudeurs c'était lui. On lui aurait dit ça quelques années auparavant qu'il ne l'aurait jamais cru.
La petite Tonks aussi, elle se serait sûrement dévouée. D'ailleurs il était sûr qu'elle était en train de se préparer pour son réveillon et qu'elle avait pensé à lui. Elle enfilait une jolie robe à coup sûr, violet foncé pour aller avec ses cheveux si étonnants, il pouvait sentir le froissement du tissu sur sa peau de satin, il pouvait imaginer la texture des collants qu'elle allait enfiler, le maquillage léger qu'elle poserait sur ses yeux et ses lèvres, et la sensualité qui en émanait. Il pouvait la deviner mordiller ses lèvres d'hésitation, se demander s'il ne voulait pas qu'elle passe, se dire qu'elle dérangerait – et elle aurait raison.
Il ne voulait pas d'elle. De sa compassion feinte, de sa pitié déguisée. Il ne voulait pas de son innocence, de sa jeunesse naïve, de ses remarques maladroites. Et surtout, surtout il ne voulait pas de son désir, celui qu'il sentait suinter par tous les pores de sa peau, celui qui le prenait à la gorge et faisait gonfler son sexe dans son pantalon, celui qui l'incitait à la prendre sauvagement sur la table de la cuisine qui ne résisterait jamais pour lui montrer qu'il n'était pas aussi tendre qu'elle le croyait, qu'il n'était pas celui qu'elle croyait.
Il n'arrêtait pas de la repousser, de faire semblant de ne pas voir ses avances et plus le temps passait, plus c'était difficile, plus elle lui plaisait. Mais il n'avait pas le droit. Il n'avait pas le droit de la faire faner, de la rendre aussi malheureuse. Alors qu'elle lui foute donc la paix avec son désir si attirant.
Il secoua sa bouteille et soupira. Vide. Encore une. Il la reposa sur la table avec les cadavres de ses congénères avant d'en piocher une autre dans le pack à ses pieds. Ce soir, il s'était accordé une fleur, quelques packs de bièraubeurres, pour noyer son chagrin.
Il n'avait aucune envie de faire comme les autres et d'aller se soûler dans un bar. Il n'avait envie de voir personne. Reclus, assis dans le seul fauteuil confortable qu'il est, à ressasser ses pensées et à sans cesse se demander la raison de sa vie, il était bien. Ou plutôt, il n'était pas si mal.
De toute façon, l'alcool commençait doucement à agir, à endormir sa conscience et sa réactivité, elle endormait enfin ses sens trop aiguisés qui le fatiguaient, elle endormait la douleur, la rage, la colère et l'amertume. Elle le laissait dans un nuage cotonneux éthéré. Elle le laissait sinon en paix au moins dans le calme.
Il regardait l'horloge fixée sur le mur en face, comptant les minutes qui l'éloignaient de minuit. Il ne verrait sans doute pas le passage, il finirait endormi dans son alcool, drapé dans sa solitude, avec pour seule conseillère sa bouteille. C'était aussi bien. C'était tout ce qu'il méritait.
