Cet OS a été écrit dans le cadre des Nuits du FOF (en décalé). Le thème était « rancune ».
Chacun son utilité
Quand elle y repensait, Arabella aurait pu choisir d'en tenir rancœur à sa famille, ainsi qu'à ceux qu'elle connaissait, de ne pas être comme elle. Ou plutôt, qu'elle ne soit pas comme eux. Elle aurait pu en vouloir à ses parents, de ne pas lui avoir transmis leurs pouvoirs magiques. Au début bien sûr, ça n'avait été facile pour personne. Elle était fille unique et ses parents avaient beaucoup compté sur elle, ils avaient mis un certain espoir en ses capacités.
Quand ils s'étaient rendus compte qu'elle n'avait aucun pouvoir magique, elle n'avait tout simplement pas été envoyée à Poudlard, et tout le monde avait fait en sorte de ne pas prendre cette nouvelle comme une catastrophe. Heureusement, ses parents n'avaient pas changé leur attitude envers elle et c'était sans doute pour cette raison qu'elle n'avait jamais eu de rancœur envers eux.
Elle avait été dans un collège moldu, avait fait ses classes comme n'importe quel autre élève qui y était inscrit et elle avait obtenu ensuite son diplôme de fin d'études secondaires avec une bonne note.
Elle avait fait une petite formation pour pouvoir travailler dans l'administration et y était restée toute sa vie. Elle avait visité ses parents vieillissant aussi souvent qu'elle le pouvait, les aidant de son mieux, partageant son travail entre eux et son emploi.
Oh c'était vrai qu'elle n'avait pas été mariée, elle n'avait pas eu d'enfants non plus et certains auraient pu dire qu'elle n'avait pas eu une vie des plus exaltantes, mais que voulez-vous. Quand on est coincée entre deux univers, lequel choisir ? Quand on n'est pas une vraie sorcière mais pas vraiment une moldue non plus, dans quel univers piocher celui qu'on décidera d'aimer, dans quel univers choisir de se fondre, dans quel univers arriver à se faire accepter ?
Arabella avait décidé qu'elle ne choisirait pas. Elle vivait dans l'Angleterre moldue, à Wisteria Walk, dans Little Whinging. Elle fréquentait un grand nombre de sorciers et de sorcières, aimait se promener de temps en temps sur le Chemin de Traverse, et boire un verre au chaudron baveur, en parlant recettes avec Tom et chats avec la propriétaire de la ménagerie magique, Mrs. Tips.
La vie était tellement plus simple quand on choisissait de ne pas s'attarder sur des détails. Elle n'était pas capable de lancer un seul sort, elle n'était pas capable de faire sa cuisine autrement qu'avec les ustensiles moldus, elle avait besoin de l'électricité comme eux, ainsi que de tous leurs outils. Mais elle était aussi plus au fait de leurs coutumes, elle se fondait mieux parmi eux et en connaissant les sorciers par sa famille, elle était également capable d'évoluer parmi eux sans aucun problème. Tant qu'on ne lui demandait pas de montrer sa baguette.
Un jour, Albus Dumbledore était venu la voir en personne. C'était il y a plusieurs années déjà, une vingtaine, si elle se souvenait bien. À l'époque, Mistigri était encore tout jeune, presque un bébé, et il avait été effrayé par ce grand homme arrivant par magie dans leur petite maison. Il fallait dire que le directeur de Poudlard avait toujours eu une certaine prestance avec sa longue barbe et ses lunettes en demi-lunes. Pour un peu, il aurait fait craquer la vieille femme qu'elle était déjà à cette époque.
Elle s'était rapidement reprise. Elle lui avait proposé de s'assoir dans un de ses fauteuils, demandant à Patounet de le quitter, et lui offrit une tasse de thé. Il n'était pas question d'avoir l'air d'une groupie, même si elle l'admirait. Et non, elle ne lui en avait pas gardé rancœur non plus, de ne pas l'avoir acceptée dans son école. Quelle en aurait été l'utilité ? Elle n'était pas capable de faire la moindre étincelle de magie, elle n'aurait pu suivre aucun cours pratique.
Elle lui avait poliment demandé ce qui l'amenait chez elle, alors qu'elle était sans doute la dernière personne à laquelle elle aurait pensé, à sa place, pour aller boire un thé. Après tout, elle ne le connaissait à l'époque que de réputation. Il avait souri, remis ses lunettes sur son nez avant d'enfin lui révéler la raison de sa visite impromptue.
Il était persuadé que le Ministère de la Magie n'était pas suffisant pour combattre Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom. Il fallait que les sorciers eux-mêmes puissent compter les uns sur les autres, dans une communauté qui garantissait leur loyauté. Il ne s'agissait évidemment pas de faire concurrence au Ministère, bien sûr, et il savait son attachement à l'administration, il le partageait. Il s'agissait simplement de faire attention les uns aux autres, mutuellement, et de récupérer des informations pour confondre de possibles mangemorts, afin de se protéger.
Cette organisation était déjà en formation, elle se nommait l'Ordre du Phénix, et ils avaient besoin d'elle. La vieille femme avait été étonnée. Elle n'avait aucune compétence particulière, si ce n'était sa discrétion, et si elle soutenait totalement leur action et était prête à tout mettre en œuvre pour y contribuer, elle ne voyait pas bien son utilité.
Dumbledore lui expliqua alors qu'il avait besoin d'elle pour sa discrétion justement. Tout le monde savait qu'elle était une cracmole, et il en était profondément désolé, mais cette particularité pouvait leur servir. Personne ne se méfierait d'elle, et elle pourrait surveiller certains endroits sans jamais éveiller les soupçons. Il ne lui demandait pas énormément de choses, et il était bien conscient de son âge et de la réticence qu'elle pouvait avoir à les aider, pouvant très bien vivre seule dans le monde moldu, mais il lui demandait ça comme un service.
Bien évidemment, elle accepta. Pendant plusieurs années, elle effectua sa mission sans jamais rechigner, allant subitement visiter plusieurs quartiers du Londres sorcier, comme si elle partait en goguette. C'était assez amusant, quand on savait qu'elle partait toujours avec ses pantoufles et son châle écossais. Il valait mieux être ridicule que d'avoir froid ou mal aux pieds, avait-elle pour habitude de dire. Et un sac à provisions plein de conserves pour ses chats pouvait très bien servir d'arme contre quiconque viendrait lui chercher des noises. Elle n'était pas totalement désarmée. Elle faisait profiter l'Ordre de ses quelques rapports, restant discrète auprès des autres membres, n'osant pas trop se mêler à eux.
Et puis dix-sept ans auparavant, ce cher Albus était revenu chez elle. Il lui avait demandé de déménager, dans la maison qu'elle habitait actuellement, d'ailleurs. Enfin, il le lui avait proposé, comme une mission, comme un immense service qu'elle lui rendrait. Bien sûr, elle avait hésité, elle s'était attachée à cette maison, à ces meubles, et elle n'était pas sûre de supporter un tel changement. Et puis Patounet, Mistigri et Mignonnet n'allaient-ils pas être un peu déboussolés ?
Elle avait demandé quelques précisions. Elle aimait beaucoup ce cher Albus, et ils étaient devenus de bons amis depuis l'époque où ils s'étaient rencontrés pour la première fois mais ça n'était pas une raison, il lui demandait tout de même de changer toutes ses habitudes. Elle admettait volontiers que cela faisait très vieille fille de dire ça, mais elle s'y était quand même attachée. Où était ce nouvel endroit dans lequel il voulait qu'elle habite ? Pour quelles raisons ? Etait-elle en danger ? Avait-il des ennuis ? Etait-ce une nouvelle mission ?
Il avait alors consenti à lui en dire plus. Il n'avait pas tellement le choix de toute façon. Elle le fixait les poings sur les hanches et ne comptait pas bouger de son salon tant qu'il ne lui disait pas tout. Un jeune garçon avait été déposé quelques jours auparavant, dans une maison de moldus, à Privet Drive, à quelques rues de l'endroit où elle devait habiter.
Ce jeune garçon était le fils des Potter, elle devait les connaître, ils faisaient partie de l'Ordre et elle ne pouvait pas avoir oublié le jeune homme aux cheveux en pétard qui se faisait tout le temps roué de coups de poings par sa charmante épouse. Ils avaient été assassinés quelques jours auparavant, une tragédie. Leur fils était l'unique survivant, et un charme puissant le protégeait jusqu'à ses dix-sept ans. Albus l'avait confié à ses plus proches parents, la sœur de Lily Potter. Cependant, il aimerait qu'Arabella garde un œil sur lui.
Le jeune garçon allait sans doute ignorer pendant un moment sa véritable identité et sa véritable importance. Il ne connaîtrait sans doute pas le monde magique avant ses onze ans. La vieille femme était parfaite dans le rôle d'observatrice, en tant que cracmole. Il ne fallait surtout pas qu'il lui arrive malheur, il était l'espoir de la communauté sorcière, Dumbledore en était persuadé. C'était une mission extrêmement délicate, et il comprendrait qu'elle la refuse, il s'arrangerait alors autrement, mais il le lui demandait comme un service.
La vieille femme avait pris une seconde pour réfléchir. D'un côté, il lui restait sa vie tranquille et si bien réglée, avec quelques missions qui animaient un peu sa paisible retraite. De l'autre, on lui demandait de déménager, pour surveiller un nourrisson, elle qui n'avait jamais eu d'enfants. Un nourrisson qui était peut-être la clé du monde sorcier si Dumbledore disait vrai à propos de la disparition de Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom.
Elle avait alors relevé la tête, qu'elle avait baissée vers le sol sans s'en rendre compte, et son regard farouche avait suffi comme consentement. Pendant dix-sept petites années, elle avait surveillé de loin cet enfant qui grandissait. Elle l'avait gardé plusieurs fois par an, tâchant de ne pas être trop agréable pour qu'on lui en confie encore la garde mais Merlin ce que c'était difficile.
Le pauvre avait l'air si malheureux et elle se sentait coupable de lui infliger une telle torture à chaque fois. Elle compensait par de bons biscuits mais ça n'était évidemment pas suffisant. Elle aurait tellement voulu faire encore plus pour lui, mais son rôle l'en empêchait. Elle se contentait de voir grandir le dernier espoir du monde sorcier en attendant qu'il soit assez grand pour ne plus avoir besoin d'elle.
Alors non, elle n'avait jamais gardé rancœur de quoi que ce soit. Et aujourd'hui que le jeune Harry Potter avait accompli la mission pour laquelle il était destiné, elle était fière d'avoir pu y contribuer, même chichement. Elle était peut-être une cracmole, mais elle s'était battue, à sa façon, comme tous les autres. Et elle pensait pouvoir être fière de ses actions.
