Cet OS a été écrit dans le cadre des Nuits du FOF (en décalé). Le thème était « nectar ».

Le nectar de la vie

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Le liquide tournait dans le verre, au gré des mouvements de la main qui le tenait. Sa couleur pourpre captait la lumière de la lampe pour la réverbérer en mille éclats. C'était fascinant. Du moins, à une époque, ça l'était réellement. Aujourd'hui, il ne savait plus bien. Cela faisait tellement longtemps. Trop, peut-être.

Combien de fois avait-il hésité ? Combien de fois s'était-il demandé s'il prenait la bonne décision ? Chaque soir, ou presque, sans doute. Du moins depuis quelques temps. Chaque soir il doutait. Et pourtant, il continuait. Pourquoi ? Bonne question.

Pas par peur de la suite. Il savait très bien ce qui se passerait, et il y était préparé. Peut-être parce que c'était plus facile de continuer comme toujours. Peut-être parce que ça lui évitait de réfléchir aux conséquences de son acte. Peut-être parce qu'il avait encore des choses à faire. Oui, il avait sans doute encore des choses à faire. Une expérience de plusieurs siècles à apporter.

Nicholas Flamel avala le contenu de son verre. Le liquide roula dans sa gorge, comme un nectar sucré. Des senteurs de framboises et de mûres, comme toujours. Il savait que pour sa femme, c'était un goût de myrtilles et de violette. Le goût de l'éternité. Le nectar qui leur permettait de vivre ensemble depuis plus de six cent ans.

Il aurait dû s'en réjouir. Pouvoir demeurer aussi longtemps auprès de l'amour de sa vie, ça n'était pas donné à tout le monde. Et encore moins traverser les siècles. Mais depuis une cinquantaine ou peut-être une centaine d'années, il avait beaucoup de mal à avaler ce liquide chaque soir. Il se demandait s'il avait pris la bonne décision. S'il devait continuer à vivre. Pour quoi faire ?

Une fois, il s'en était ouvert à son ami, Albus Dumbledore. Ensemble, ils avaient conclu qu'il devait rester en vie pour protéger son secret. Pour protéger la Pierre Philosophale des mauvaises intentions, surtout de celles de ce nouveau mage noir, ancien élève de l'école de sorcellerie de Poudlard, celui qu'on nommait Voldemort. Nicholas s'en méfiait. Il avait entendu parler des ravages qu'il avait faits ces dernières années, comme tout le monde évidemment. Et il ne tenait pas à lui procurer l'immortalité. Pour ça, il devait protéger son secret. Et qui sait, son expérience servirait peut-être aussi.

Après tout, il avait vécu bien plus que tous ceux qu'il pouvait connaître. Il avait vécu les règnes sanglants, les empires, les guerres mondiales, les changements de régime, la révolution française. Il avait même assisté à l'avènement de la république dans le pays de son cœur. Celui qu'il avait quitté quelques siècles auparavant pour s'installer en Angleterre. Il était devenu trop connu en France. Une rue portait même leur nom, à Pernelle et lui. Il en avait rougi.

Il avait eu le temps d'apprendre des quantités astronomiques de choses. Il avait lu des centaines de milliers de livres. Vécu dans presque toutes les villes importantes du monde. Il avait exercé plusieurs métiers, autant du côté moldu que du côté sorcier. Il avait été médecin, médicomage, avocat, philosophe, écrivain, professeur d'histoire puis de littérature, magique puis moldue, il avait travaillé comme botaniste, et avait même fait un peu d'archéologie dans les années 1900 en Egypte, ça avait d'ailleurs été passionnant.

A chaque fois, Pernelle l'avait suivi dans son besoin de changer de vie. Elle comprenait. Elle approuvait, même. C'était elle qui lui disait quand il fallait s'éclipser, quand les gens autour d'eux commençaient à avoir des doutes sur leur âge. C'était elle qui trouvait leur prochaine ville, leur prochain logement. Elle était tellement plus pragmatique que lui. C'était elle qui tenait la baguette quand il tremblait à l'idée de faire disparaître les preuves de leur précédente vie. C'était elle qui organisait tout. C'était sur elle qu'il se reposait quand il était las de leur existence, de leur errance.

Depuis combien de temps n'avait-il pas eu l'impression d'appartenir à une nation, une époque, une communauté ? Il ne se sentait ni anglais, ni contemporain, ni vraiment sorcier. Il ne pratiquait plus énormément de magie, vivait sur ses économies. Il avait l'impression parfois d'être piégé dans une autre dimension. D'être un souvenir du passé qu'on empêchait de partir. Il savait que tout ça n'était que de sa faute. Et qu'il avait à assumer les conséquences de ses propres actes, sans en reporter la responsabilité sur un autre.

A présent, il n'avait plus à hésiter. Il pouvait avaler cette gorgée sans crainte de l'avenir. Il savait ce qui allait se passer. Il savait qu'il n'aurait pas longtemps encore à faire ce choix cornélien. Il suffisait d'attendre, tout simplement. Il ne leur restait plus que quelques semaines. Un mois, deux peut-être. La Pierre Philosophale avait été détruite. Un jeune garçon l'avait sauvée des mains de ce mage noir qui, selon Dumbledore, était revenu. Nicholas ne savait pas vraiment s'il y croyait. De toute façon, pour une fois, pour la première fois même, il ne serait pas là pour le voir. Il ne serait plus là.

Le peu de liquide pourpre qu'il lui restait ne suffirait pas à voir ce jour venir. Il en avait fait des réserves minces, pensant retrouver la pierre rapidement pour pouvoir en fabriquer à nouveau. Ou espérant secrètement qu'il ne pourrait jamais et mettrait ainsi accidentellement fin à son calvaire. Peut-être, oui.

Il savait que son vieil ami ferait tout pour empêcher le retour de celui qui avait plongé l'Angleterre dans des jours sinistres. Et que le jour où il n'y parviendrait plus, lui-même et sa femme seraient retournés depuis longtemps à la poussière. C'était sans doute lâche, mais il pensait que c'était mieux ainsi. Il n'avait plus la force de se battre. Il avait confié la pierre à Albus parce que celui-ci était persuadé que Voldemort allait essayer de s'en emparer pour obtenir l'élixir de longue vie.

Si cet homme savait seulement à quel point le nectar pouvait devenir poison.