Cet OS a été écrit dans le cadre des Nuits du FOF (en décalé). Le thème était « black-out ».

Black-out

Lily Luna se laissait porter par la musique. Lancinante, elle l'entraînait. Chaleureuse, elle l'enveloppait. La jeune femme se blottissait au creux de ses notes de musique, se réfugiant dans les changements de gamme et d'instruments, se reconnaissant dans les mouvements amples qu'elle créait autour d'elle.

Elle se fiait à la musique, rien qu'à la musique. Plus rien n'existait autour d'elle. Plus rien n'était réel. Plus rien n'était important. C'était ce qu'elle appréciait. Lily Luna aurait pu dessiner la beauté de cette nuit pendant des heures et des heures, des semaines entières peut-être, à retrouver les rouges chatoyant, les violets profonds, les noirs miroitants et à les appliquer sur une des toiles de son atelier.

Elle se nourrissait de la peinture autant que de la musique. Ses traits de pinceaux étaient fluides, désordonnées, précis, imprévus. Elle ne ratait jamais sa cible. Elle savait toujours ce qu'elle voulait peindre. Les pinceaux décidaient de ce qu'il en résultait. Elle n'utilisait la magie qu'à la toute fin, pour donner une certaine aura à son tableau, pour y incruster des détails. Comme l'école d'Arts magico-plastiques le lui avait appris.

Elle y était rentrée dès en sortant de Poudlard, après avoir eu ses ASPIC de justesse. Il fallait dire que ça ne l'intéressait pas vraiment. Et qu'elle n'avait pas été très attentive en cours, ni dans ses révisions. La jeune femme voulait passer sa vie à peindre et si ses parents avaient été sceptiques, ils avaient rapidement été séduits par l'originalité de ses toiles et son talent.

S'ils savaient que c'était ici qu'elle se ressourçait. S'ils savaient que c'était ici, au milieu de tous ces inconnus moldus et sorciers, qu'elle trouvait l'inspiration. Qu'elle cherchait à repousser ses limites. A aller encore plus loin, encore plus fou, encore plus trash peut-être mais elle s'en fichait bien. Chaque soir ici était un black-out. Chaque soir ici était une parenthèse d'oubli dans sa vie. Une parenthèse qui lui faisait du bien.

Ici il n'y avait personne pour venir la chercher. Il n'y avait personne pour la mitrailler de photos, dans cet endroit que tout le monde tenait secret. Il n'y avait personne pour l'épier et tout raconter ensuite aux journaux à scandales, aux feuilles de choux qui faisaient leurs titres sur ses mésaventures. Sur cet héritage qu'elle malmenait. Sur cette vie qu'elle surmenait. Sur ses excès et ses folies. Sur sa différence avec ses parents si parfaits, ses frères si calmes encore à côté d'elle.

Toute sa vie, Lily Luna avait vécu sous les feux des projecteurs. Pas même pour ce qu'elle avait fait mais pour qui elle était. Elle était la fille de deux héros de la Guerre. Cette Guerre dont on lui avait rabâché les oreilles pendant des années. Cette Guerre qui avait brisé sa vie avant même sa naissance. Cette Guerre qui lui avait donné deux héros pour parents, et une horde de journalistes fouineurs comme compagnie.

Alors la jeune femme l'emmerdait, cette Guerre qui lui avait volé sa vie. Elle l'oubliait, entre les courbes de la musique et de l'alcool qui s'écoulait lentement dans ses veines. Elle la vomissait, parmi ses inconnus qui se collaient à elle pour obtenir ses faveurs.

« Viens par là ! » Fit soudainement un homme, avec un ton énervé, la saisissant violemment par le bras pour l'éloigner de la piste.

Elle voulait s'enfuir, lui échapper, courir, se débattre, mais elle n'y parvenait pas. Elle fit tomber son verre qui se brisa au sol dans un bruit que personne n'entendit. Sa dernière bouffée de joint s'envola dans l'atmosphère lourde du club. Elle sentit l'air frais de la fin de nuit lui fouetter le visage, les reflets de la lune lui sauter aux yeux et l'agresser.

Elle cligna des yeux, posa une main en visière sur son front et observa l'homme qui lui faisait face, la rage chevillée au corps, la lassitude peinte sur le visage. Les cheveux blonds coupés dans un carré fou. Les yeux gris acier qui la fixaient sans lassitude. Il portait des vêtements banals, assez chics pour rentrer dans ce club select, pas assez pour signifier qu'il venait y passer la soirée. Il ne pouvait pas. Ça n'était pas son genre. Il venait la chercher. Comme d'habitude.

Scorpius. Il n'abandonnerait donc jamais. Il venait la chercher chaque soir ou presque, pour s'arracher à ce monde qui ne faisait que lui tendre les bras. Il la sortait de cet endroit, lui passait un savon, la surveillait pendant la nuit, lui faisait promettre de ne pas recommencer. Et revenait la chercher trois jours plus tard au même endroit.

Il voulait la sauver, qu'il disait. Il l'aimait. Il voulait construire quelque chose avec elle. Essayer, du moins. Mais elle ne l'écoutait pas. Elle ne l'écoutait plus. Pas depuis Poudlard. Parce que leurs vies ne se croisaient plus. Leurs univers étaient différents. Leurs buts aussi. Scorpius allait devenir un médicomage respecté, le meilleur de sa profession sans doute, comme son père avait été le meilleur potionniste de sa génération. Elle était une artiste.

Ils n'étaient pas du même monde, ils ne l'étaient plus, ils ne le seraient plus jamais. Ça ne servait à rien qu'il vienne la chercher chaque soir et la border, comme si elle n'était qu'une enfant. Et c'était sans doute encore le cas. Mais ça ne valait pas la peine qu'il se fatigue, et sorte de ses révisions pour elle. Elle n'en valait pas la peine.

« Arrête donc de dire des bêtises… Viens, on rentre chez toi. » Fit-il comme s'il avait entendu ses pensées, la prenant par l'épaule pour les faire transplaner.

Sa dernière pensée avant de sombrer fut que ce soir, elle avait au moins évité de lui vomir sur les chaussures. C'était déjà ça.