Chapitre 2 : Premier contact
Elle est là, inconsciente, toujours recouverte de sa propre cape. Il la regarde… il ne peut que la regarder. Comment détacher ses yeux d'un tel spectacle ? Lui, qui ne faisait que l'observer de loin de loin, toujours avec dédain… le voilà qui la ramène chez lui… Cela ne rime à rien.
Qu'allait-il en faire ? La jeter dehors une fois qu'elle serait réveillée ?
Elle est vraiment répugnante. Ses cheveux sont si longs qu'ils semblent n'avoir jamais été coupés ; ce qui aurait pu être un atout si leur saleté repoussante ne constituait pas un obstacle quant à la distinction de leur couleur et qu'ils ne ressemblaient pas à un vieux paillasson crasseux.
Son estomac se noue un instant : elle a ouvert les yeux. Pourquoi cette sensation ? Il ne lui doit rien après tout.
Au contraire, j'ai même évité qu'elle se fasse violer… Alors pourquoi me dévisage-t-elle de la sorte ?
…
Ses yeux… ils n'ont rien de spécial, ils sont tout ce qu'il y a de plus banal : marrons. Et pourtant, ils portent en eux cette étincelle de haine et de rage contenues qui font d'elle un volcan en sommeil… Il les reconnaîtrait entre mille. Il se demande vaguement ce qu'il se passerait si le volcan entrait en irruption.
Elle cligne des paupières, ça le sort de ses pensées. Il réalise avec un certain étonnement qu'elle n'a l'air ni effrayé ni surpris du lieu où elle se trouve. Pourtant, après avoir soutenu son regard durant quelques secondes, c'est comme si elle est frappée par la foudre. Ses prunelles adoptent une expression de terreur…
Pourquoi ?
Tout ce que je sais, c'est que je n'en suis pas la cause. Ses yeux, dont je n'avais jamais perçu les larmes jusqu'à tout à l'heure, s'humectent de nouveau.
Pourquoi ?
Ils cherchent quelque chose autour d'elle.
Qu'est-ce que ce gémissement plaintif signifie ?
Il ne comprend pas et ça l'énerve, il sent la colère commencer à monter en lui. Pourquoi ne se décide-t-elle pas à parler ? Sa voix…il vient de l'entendre…elle n'est pas muette … qu'attend-elle ? Que veut-elle ?
D'un coup, elle se lève, comme mordue par un sombral et la cape qui la recouvre tombe à ses pieds. Elle se précipite vers la porte et sort de la pièce. Incrédule, il la laisse partir. Il entend la porte d'entrée claquer. Là, ses nerfs se réveillent… pourquoi est-il si irrité par le comportement ingrat de cette gamine ? Après tout, ce n'est pas comme s'il s'attendait à des remerciements de sa part…
…
En fait, si ! Il voulait qu'elle se sente redevable envers lui qu'elle méprise tant. Il sait que ce serait la pire des humiliations pour elle. Il ne se voile pas la face… depuis qu'il a vu cette arrogance en elle pour la toute première fois, il n'a qu'une idée en tête : la briser. Ou plus exactement… la conduire à se briser elle-même… oui, c'est ça… ce serait pire que tout et il le sait. C'est pour cela également qu'il l'a débarrassée de ces voyous tout à l'heure ; il ne cherche pas à se mentir, il en a conscience. C'est pour ça et pour ça uniquement qu'il était à ce point hors de lui en les voyant oser la toucher : c'est un combat entre eux deux seulement et il ne laissera personne interférer. Il ne laissera personne tout gâcher. Il la fera plier… il ne s'y prendra pas par la force, ce n'est pas ce qu'il cherche et ce n'est pas ce qui aura raison de sa fierté. Ce serait trop facile… et ce n'est pas comme ça que ces choses-là fonctionnent.
Un crissement de pneus… Sûrement encore l'ivrogne du bout de la rue, songe-t-il, le bras appuyé sur l'accoudoir de son fauteuil, sa tête reposant dans sa paume.
BAAAMMMM
Il se redresse vivement, la voiture a percuté quelque chose. Il entend un second bruit sourd. Il se dirige à grandes enjambées vers le hall d'entrée… Et quel spectacle lorsqu'il ouvre la porte !
Elle est là, étendue sur le bitume, un filet de sang s'écoulant de sa tempe. Ce malade mental a sûrement encore fait la tournée des bars de Londres avant de regagner cette fausse à purin qui lui sert de maison.
Il l'a percutée… Il s'approche de ce corps inerte et couvert d'ecchymoses. Il comprend alors la raison de sa réaction au moment où elle a repris ses esprits : elle tient dans ses bras cette hideuse peluche que la fillette de trois ans serrait fortement contre elle le jour de leur première rencontre.
Un détail cloche. Le chien est anormalement propre et en bon état pour appartenir à une telle souillon…il semble presque neuf… Pourquoi prend-elle tellement soin d'un simple jouet quand elle n'est pas fichue de soigner un tant soit peu sa propre personne ? Ça n'a pas de sens. Elle est revenue pour ça et pour ça uniquement. Il s'approche encore. Il peut voir sa poitrine se soulever péniblement au rythme d'une respiration difficile.
C'est à ce moment précis que CA le frappe ; il n'avait même pas envisagé le fait qu'elle puisse avoir été tuée par la violence d'un tel impact. Pourquoi cela lui paraissait-il si inconcevable ? Pourtant, ce n'est qu'une moldue…
…
Non. C'est faux… Il a pu en attester par lui-même, bien qu'elle ne possède aucune maîtrise des bases les plus élémentaires de magie, il s'agit bien d'une sorcière. Il la jauge : lui debout, démesurément grand toisant cette masse informe qui gît sur le bitume.
Ses sourcils bruns se froncent, elle a mal… c'est bien fait. Elle n'avait pas à s'enfuir sans crier gare ni à agir avec une telle désinvolture.
J'espère que c'est insupportable !
Cependant, elle ne peut rester éternellement là… elle n'a toujours pas rouvert les yeux. Il jette un œil autour d'eux et un sourire amer se dessine sur ses lèvres ; évidemment, comme toujours lorsque les circonstances deviennent embarrassantes, personne n'est présent… c'était à prévoir. Comme si le fait de se cloîtrer chez soi dès que quelque chose tourne mal, de fermer les yeux et de se boucher les oreilles, constituait un remède au sentiment de culpabilité qu'ils éprouvent de ne pas intervenir. Un sentiment de culpabilité ?... Tss… Simplement la peur du qu'en dira-t-on ! Car en réalité, il lui suffit de lever les yeux vers les habitations, pour apercevoir les regards inquisiteurs cachés derrière les rideaux… ces regards curieux comme il est interdit de l'être lorsque l'on ne veut surtout en aucun cas se sentir concerné par quoi que ce soit envers quiconque : la fameuse doctrine que l'on prône ici du : « rien vu, rien entendu »… C'est franchement pitoyable !
Toutefois,…si elle reste là, elle sera plus vulnérable que jamais… et ce risque, il ne peut pas se permettre de le prendre. Non…il ne peut pas courir le risque de laisser une tierce personne lui infliger cette leçon d'humilité qu'il brûle de lui donner depuis des années. Non… il ne peut pas la laisser là. Il doit la ramener, là où elle n'aura d'autre chose à craindre que le traitement que son orgueil va subir… Il ne sait pas encore comment il va s'y prendre, mais ces années au service de Voldemort entant qu'espion à la solde de Dumbledore lui ont au moins apporté la capacité douloureusement acquise malgré de sérieuses prédispositions, de réfléchir rapidement.
Cela ne fait aucun doute qu'il va trouver. Mais pour lors, il doit la ramener chez lui, là où le seul danger potentiel pour elle, serait lui.
Sans qu'il s'en rende compte, elle s'est péniblement redressée et lui fait à présent face, peinant à se tenir droite. Elle serre fermement contre sa poitrine dénudée cette peluche noire, ses longs cheveux emmêlés, empourprés à présent par le sang qui s'écoule de sa tête, collant les unes aux autres les mèches déjà poisseuses de tant d'années passées dans la rue. S'il n'y avait pas cette aura froide et arrogante tout autour d'elle, on croirait voir une enfant sauvage qui se serait retrouvée parachutée en ville par on ne sait quel prodige. Mais…les formes apparentes de cette fille le rappellent à la réalité ; elle n'est plus une enfant… elle ne l'est plus depuis l'âge de quatre ans… l'a-t-elle seulement été ?
Il lui tend une main, écœuré à la simple idée qu'elle puisse le toucher. Il sait que c'est là que tout va se jouer. Si elle accepte cette aide, c'en est fini d'elle… c'est qu'elle n'a aucune idée de ses intentions et il part d'ores et déjà avec une longueur d'avance considérable sur elle. La naïveté est le plus dangereux de tous les défauts. Elle regarde alternativement cette main tendue et le visage de l'homme, il sait qu'il vient de semer le doute dans l'esprit de la fille. Ses yeux buns perdent peu à peu leur lueur de méfiance, mais le regard ne se radoucit pas pour autant… Il semble demander pourquoi… Il répond à la question qu'elle ne peut ou ne veut pas formuler.
- Une blessure de ce genre, dans ces conditions, fait-il en avisant d'un signe de tête dédaigneux le tas de cartons dans lequel elle a élu domicile,… c'est la mort qui vous attend !
Et c'est la vérité ! Si le bruit qu'il a entendu est bien celui du choc entre le véhicule et cette gamine, il se peut que cette blessure à la tempe ne soit pas la seule lésion dont elle souffre…et avec l'insalubrité de ses conditions de vie, il serait plus qu'inconscient de rester seule dans la rue.
Il aurait pu mentir, ça aurait pu être faux, mais…il n'aime pas prendre les ennemis en traître lorsqu'il a l'opportunité de démontrer sa suprématie à la régulière. Il veut gagner, remporter honorablement la victoire sur elle, lui faire ravaler ses regards condescendants et attiser sa haine. Il ne lui ment pas, elle a très peu de chances de s'en tirer vivante si elle ne reçoit pas des soins rapidement.
Et puis…, elle sait que ce n'est pas comme si elle demandait la charité, elle n'a jamais accepté l'aide de quiconque, ne l'a jamais implorée d'ailleurs et là… le doute dans ses prunelles montre qu'elle hésite. Malgré son regard dur et austère, elle est restée naïve… elle ne doit pas lui faire confiance, et pourtant…elle hésite.
Finalement, elle saisit ma main. C'est dégoûtant…ce contact chaud et moite… Il réprime une grimace de révulsion et un mouvement de recul.
Sans plus lui donner d'indications sur ce qu'ils vont faire, il la ramène dans ce lieu d'où elle était partie si précipitamment. Il sent sa main trembler dans la sienne. Il se retourne lentement … son regard a retrouvé cette arrogance et cette fierté indécentes… elle tente de cacher sa faiblesse, sa vulnérabilité, elle essaye de la compenser par ce faux-semblant. Elle veut paraître forte, mais elle ignore qu'on ne peut le duper de la sorte ; il sait et a toujours su dénicher les failles en chacun.
Son animal en peluche lui échappe et à nouveau elle gémit,… elle semble sur le point de fondre en larmes jusqu'à ce qu'elle le reprenne en main… qu'est-ce que ça signifie ? Pourquoi, comment se fait-il que ce simple objet ait plus d'importance à ses yeux que sa propre vie ?... parce que c'est le cas, sinon, elle n'aurait pas pris le risque de couper une route sans même regarder si un véhicule arrivait… elle ne se négligerait pas autant tout en accordant de meilleurs soins à son jouet plutôt qu'à elle-même. Ce n'est pas normal. Elle lui jette un regard mauvais, comme pour lui interdire d'essayer de comprendre et sa main se remet à trembler…
Elle a fait un faux pas, un irrémédiable faux pas. Il sait à présent, oui, il sait comment s'y prendre, comment la faire plier. Mais il veut prendre son temps pour lui faire ravaler sa fierté… Il n'aura plus la moindre pitié pour elle.
