Chapitre 3 : Premier affront ; la dette

Arrivés dans le salon, il lâche sa main en songeant qu'il faudra qu'il désinfecte la sienne avant d'entreprendre quoi que ce soit d'autre. Il la laisse seule quelques secondes et se dirige vers la petite étagère au fond de la pièce. Il prend la fiole au contenu vert. Quand il se retourne, il la voit : elle se tient là, raide et droite comme il ne le lui est pas permis de l'être… pas à elle.

Et pourtant, ce que je vois, je n'arrive pas à décrire l'impression que ça me fait : sa posture orgueilleuse contraste totalement avec ce regard curieux dont elle balaye les étagères de livres qu'ont tous les mioches en bas âge. Elle observe…sa peluche noire toujours serrée contre elle, tout ce qui l'entoure.

Elle s'approche effrontément d'une étagère, qu'est-ce qu'elle fait ? Les sourcils du mangemort se froncent.

Ne touche pas à ça !

Elle approche sa main crasseuse de l'ouvrage central de sa bibliothèque… Elle l'attrape. Elle n'a pas l'air de se rendre compte du trésor qu'elle manipule avec si peu de soin. Il ne peut définir le sentiment de colère assourdissant qu'il éprouve en apercevant cet ouvrage, ce si précieux grimoire qui a traversé les âges, dans des mains aussi incultes, aussi sales, aussi indignes d'en effleurer la couverture… Il ne réfléchit pas et se précipite sur elle, reprenant – non – lui arrachant violemment l'ouvrage qu'elle avait en mains.

Il se rend alors compte de sa brusquerie, aveuglé par la colère qui l'avait envahi, quand elle braque sur lui ses yeux remplis de peur des représailles et d'une agressivité défensive… Il ne doit pas l'effrayer, il doit tâcher de la mettre en confiance… Oh, bien entendu, elle n'est pas stupide ! Il sait qu'elle sait… oui, elle sait qu'il ne lui veut pas du bien, mais il sait aussi que c'est ce même comportement qui l'intrigue… L'ambiguïté de son attitude vis-à-vis d'elle la trouble, il le voit dans les prunelles brunes… Elle cherche à comprendre pourquoi il agit de la sorte.

C'est à ce moment précis qu'il en prend conscience, … oui, il prend conscience qu'elle n'est peut-être pas aussi forte qu'elle veut bien le laisser croire… Sous ses airs prétentieux et fiers, elle possède encore le regard d'une fillette qui s'émerveille devant un monde inconnu… un regard qui craint plus que tous les gestes de violence qu'on pourrait avoir à son encontre… un regard de gamine… Alors pourquoi diable met-elle un point d'honneur à feindre de se hisser au rang de ce qu'elle n'est pas ?... Ce n'est qu'une enfant… une fillette banale… Et sans qu'il sache pourquoi, cela l'énerve…

Pourquoi… pourquoi n'est-elle pas aussi forte qu'elle le parait ? Ça l'irrite encore plus… il sent son envie de lui faire du mal s'amplifier… Cette envie lui tort les boyaux comme un besoin viscéral.

Elle a sérieusement intérêt à se montrer digne de lui, à se montrer à la hauteur car en ce qui le concerne, il ne lui fera aucun cadeau.

Ses yeux ont repris cette lueur de froideur ainsi que cette note de fierté. La moue arrogante se dessine à nouveau au coin de sa bouche… Il l'entend alors parler pour la première fois depuis quatorze ans :

- Je ne comptais pas vous le voler, monsieur, déclare-t-elle d'un ton passablement détaché et méprisant.

Elle est polie,… bien ! Le ton est poli mais les paroles provocantes… très bien !

- Là n'est pas la question, tente-t-il de répondre sur la même note sans hausser le ton, bien qu'il ait été légèrement surpris par son intervention… Vous avez reçu une éducation déplorable : on ne touche pas aux biens d'autrui sans en avoir reçu la permission !

- … Pardonnez-moi, monsieur, continue-t-elle d'une voix égale en le jaugeant de bas en haut avec un dégoût non dissimulé. Mes mains ne s'égareront plus sur… « vos biens » ! grimace-t-elle.

Il a du mal à se faire au changement soudain… quelle métamorphose ! D'un visage si innocent elle est passée à une telle expression de haine… On dirait une toute autre personne…

Après tout, peut-être son été ne va-t-il pas s'avérer aussi morne qu'il le craignait…

- Avalez ça ! ordonne-t-il d'un ton abrupt en lui fourrant la fiole de force entre les mains tandis qu'il remet le grimoire à sa place.

Lorsqu'il se retourne, il la voit tenant le flacon à bout de bras, examinant d'un œil sceptique le contenu, comme s'il s'agissait d'une chose dégoûtante… c'est un comble compte tenu de l'apparence de cette fille ! Ça le ferait franchement rire s'il savait encore le faire. Et puis, ce regard plein de mépris contraste tellement ce geste enfantin protecteur de son jouet… Il se fige, il la regarde, un sourcil haussé, ses bras croisés sur sa poitrine, dans l'attente.

- Je peux savoir quelle est la source du problème ce coup-ci ? interroge-t-il acerbe.

Elle détourne lentement ses lourdes paupières vers lui et interroge d'un ton impérieux et condescendant :

- Qu'est-ce que c'est ?

Le ton de la fille l'irrite, mais il n'a pas l'intention de se laisser décontenancer par le caractère lunatique de cette peste.

- C'est un… « remède » qui guérira vos lésions internes, explique-t-il d'une voix calme et posée.

Elle lui lance un regard soupçonneux.

- Il est de votre fabrication ? demande-t-elle.

Elle feint l'admiration… il sait qu'elle la feint. Les yeux noirs se plissent, il attend.

- Oui, répond-t-il.

CLANG (je suis une pro des bruitages !)

Elle vient de lancer la fiole contre le mur. Les bras de l'homme se décroisent lentement alors qu'il observe la scène…

Elle sourit sournoisement, me regarde dans un esprit de défi. Elle me provoque.

- Je ne veux rien qui vienne de vous ! déclare-t-elle sèchement.

Elle guète mes réactions…Elle s'attend sans doute à ce que je lui saute à la gorge ! Tss… il n'est pas homme à perdre le contrôle de sa personne aussi facilement. Il n'est pas aussi prévisible qu'elle semble le croire… ou bien… elle le teste… oui, c'est fort possible. Après tout, il n'est peut-être pas le seul à se livrer à ce duel… Peut-être l'a-t-il sous-estimée en fin de compte. Cela promet d'être fort intéressant…

Cependant, voir la potion, cette potion qui prend des jours entiers de préparation, s'écouler le long du mur vers le sol le rend véritablement fou de rage. Et il doit s'avouer qu'il a bien envie de la saisir par la crinière pour l'obliger à lécher chacune des gouttes du précieux remède. Toutefois, il ne doit pas perdre son sang-froid… sous aucun prétexte… Il est habitué à des situations où ses nerfs sont sollicités de manière bien plus ingrate… Il la regarde calmement, froidement et fait un pas lent vers elle.

- Avouez plutôt que vous aviez peur que je ne vous empoisonne, raille-t-il.

- … C'est effectivement un autre aspect du problème ! reprend-t-elle surprise par la brusquerie avec laquelle il a pu émettre une telle hypothèse. Pas que je sois tellement attachée à la vie, mais… il est hors de question que ce soit vous qui la preniez… Je sais pertinemment que vous ne me voulez aucun bien !

Oui, il l'a sous-estimée… beaucoup trop même ! Il esquisse un sourire intérieur.

- Et puis, je ne veux être redevable envers vous pour quoi que ce soit ! continue-t-elle une lueur farouche dans le regard.

Pauvre petite fille ! Tu ne sais plus ce que tu dis… le sang qui s'écoule de sa tête témoigne vraiment de l'ampleur du choc qu'elle a dû recevoir. Quel misérable faux pas… Alors c'est véritablement comme ça que fonctionne ton code d'honneur… soit, elle vient de lui en fournir les clefs sur un plateau d'argent.

- Vous m'êtes déjà redevable, pauvre ignorante, crache-t-il.

Elle a l'air de réfléchir, son cerveau semble fonctionner à toute vitesse afin de comprendre l'allusion. Il la voit lentement ouvrir des prunelles aussi grosses que des cognards. Elle a compris … Oh oui, elle a compris…. Et il peut se rendre compte à sa lèvre inférieure qu'elle mord rudement, qu'elle se retient de toutes ses forces afin de ne pas se fracasser la tête contre une des étagères en bois massif qui l'entourent à la manière d'un elfe de maison. Il a sauvé sa peau par deux fois et ça, c'est une dette de taille… une dette qu'il n'est pas prêt de lui donner l'occasion de rembourser. Ce serait trop facile. Il faut qu'elle demeure avec ce sentiment qu'elle ne peut supporter : elle lui doit la vie … Ainsi, il pourra obtenir d'elle tout ce qu'il voudra, même les choses les plus avilissantes… C'est comme cela qu'il pourra en faire ce qui lui plaira. Les règles qu'elle semble s'être elle-même imposées l'exigent. Il l'amènera et par la force des choses, à elle-même ravaler cet orgueil exacerbé.

Il sent ce sourire carnassier se dessiner sur son propre visage… ce sourire qu'il n'arbore qu'en temps de triomphe. Elle le voit faire… il la sent s'agacer… Merlin qu'il aime ça ! Ce sentiment de puissance est d'autant plus jouissif que c'est la première fois qu'il peut se vanter d'avoir clairement et honnêtement le dessus sur cette peste depuis quinze ans.

Mais pour lors, il ne doit pas tout lui dévoiler. Il lui fait confiance, elle est intelligente… et bien assez tôt, elle le découvrira par elle-même.

Il reste calme, aussi calme et détaché que sa jubilation intérieure le lui permet… il retourne sur ses pas et tire de l'armoire un flacon un peu différent du précédent mais au contenu identique. Il met une fois de plus la mixture sans délicatesse entre les mains de la fille, tout en observant d'un œil mécontent le liquide qui s'écoule le long de la paroi murale et les morceaux de verre brisés qui jonchent le sol… Il ne tolèrera plus ce genre d'incidents chez lui… Il sort sa baguette magique de sa poche et la pointe sur la tâche.

- Evanesco !

Le liquide poisseux qui s'était déversé dans la pièce disparaît.

- Reparo !

Le flacon se reconstitue… Il tourne brusquement son regard de jais vers elle.

- Accio !

Voilà une chose à laquelle il n'avait pas pensé : la magie…

Elle regarde avec des yeux révulsés le petit objet de verre qui s'est reformé. De surprise, elle a lâché la fiole et il s'en est fallu de peu qu'elle ne finisse comme la première… Il peut remercier ses réflexes : elle a atterri tout droit dans sa main.

C'est vrai qu'il avait négligé ce point-là… oui il avait oublié : elle n'est pas habituée à contempler des phénomènes aussi hors normes pour ces imbéciles de moldus si imbus d'eux-mêmes et de la pseudo perfection de leur technologie qu'ils ont cessé d'observer ce qui les entoure… en particulier ce qui sort de l'ordinaire !

Une fois encore, il se surprend à éprouver une certaine hilarité devant le comportement de cette niaise qui se veut si sûre d'elle mais ressemble davantage à un roquet effrayé par un serpent…

Non, c'est vrai, il n'y avait pas pensé… mais maintenant que malgré elle, elle le lui a rappelé, il tient très certainement entre ses mains une arme supplémentaire.

- Maintenant, reprend-t-il d'un ton glacial, vous allez avaler cette potion… Et ce, même si je dois vous enfoncer de force le contenu dans la gorge ! termine-t-il en susurrant ces dernières paroles à quelques centimètres à peine de son visage.

Son approche a eu l'effet escompté : il voit les traits de son visage crasseux qui se tendent et ses yeux flamboyer de colère. Elle sait qu'il peut mettre sa menace à exécution… et elle sait qu'elle ne pourrait pas l'en empêcher.

Sans le lâcher du regard, elle débouche le flacon d'un geste sec … l'irritation sur son visage est palpable. Elle porte le goulot à ses lèvres, fendues et gercées par le manque de soin… trop pâles pour appartenir à une gamine d'une vingtaine d'années. Elle envoie brusquement sa tête en arrière et le liquide disparaît dans son gosier. Sa manière de boire lui rappelle vaguement la descente des ivrognes qui passent le plus clair de leur temps accrochés au comptoir, ou pour la plupart sous le comptoir, de la Tête de Sanglier… Il ne peut empêcher un rictus d'orner les commissures de ses lèvres : … et leur apparence est la même !

Elle n'esquisse même pas une grimace de dégoût, pourtant il sait à quel point la mixture est répugnante… Peut-être ses conditions de vie ont-elles altéré ses sens ? Ou alors, peut-être fait-elle encore du zèle ? … Merlin qu'il a hâte de chasser cette lueur de son regard !

Il tend la main vers elle, paume vers le haut… elle le regarde un instant, puis elle comprend. Elle y dépose la fiole. A nouveau, il fait usage de la magie :

- Incendio !

Elle sursaute lorsque le feu jaillit de nulle part dans la cheminée. Il jette le flacon avec force dans l'âtre incandescent. Il voit à son regard qu'elle ne comprend pas ce geste…

- Je ne vais tout de même pas prendre le risque que l'infection se proprage, répond-t-il à la question muette.

Comment pourrait-elle ne pas comprendre la métaphore méprisante ? … Il lit haine, colère, humiliation dans les yeux bruns …

Il a appris à déchiffrer le regard des hommes depuis longtemps : c'est en partie ce qui lui a permis de rester en vie durant des années tout en assumant son rôle d'agent double. Celui qu'elle lui lance à présent est rempli de dégoût : il signifie clairement que la partie la moins saine de son être à lui n'est sûrement pas sa bouche… et elle a parfaitement raison !

Il l'observe… elle le dévisage, … des minutes durant. Il la détaille avec minutie, … tout à son plaisir d'avoir éveillé en elle cette petite flamme d'hostilité.

Il sait qu'elle n'est pas réellement affectée par si peu de choses, il ne se leurre pas. Il ne l'a pas réellement blessée dans son amour-propre. Elle a été habituée à bien pire et il a toujours été aux premières loges pour profiter du spectacle. Le but recherché était simplement de la titiller. Et il a réussi… Hm… qu'elle ne se figure pas qu'il n'a rien de mieux à proposer. Il a toujours été un expert en la matière et s'il avait vraiment voulu lui faire du mal en cet instant même, … Eh bien… elle l'aurait compris.

- Merci pour votre aide monsieur, fait-elle d'un ton poli mais froid. Si vous le permettez, je vais à présent prendre congés.

Prendre congés…

Elle n'attend pas sa réponse, elle tourne rapidement les talons et se dirige vers la porte par laquelle elle est entrée. Elle ne le voit pas sourire méchamment dans son dos.

- Justement non, je ne le permets pas, cingle-t-il.

Elle se fige, sans se retourner. Elle attend que vienne la suite, la raison…

- Il me semble vous avoir entendue dire que l'idée d'avoir une dette envers moi vous était intolérable, commençe-t-il.

Elle fait volte-face, ses sourcils noirs froncés comme jamais… attendant la sentence.

- Je m'en voudrais que vous fassiez une entorse aux règles que vous vous êtes vous-même fixées, continue-t-il d'une voix doucereuse au fond métallique. Que vaut l'être humain lorsqu'il abandonne ses propres valeurs ?

Sa voix suave glace le sang.

Après tout, elle s'est piégée toute seule ! … Et il n'a pas l'intention de laisser filer une si belle occasion. Il veut la mettre à terre comme elle ne l'a jamais été … à un rang qu'elle n'aurait jamais accepté d'occuper si son stupide code d'honneur ne l'avait pas prise en traître… Et puis, ça lui permettra de l'avoir toujours à portée de main, quelle que soit l'heure ou… l'envie.

Un sourire carnassier étire les fines lèvres alors qu'il la voit serrer sa peluche plus fort que jamais contre sa poitrine couverte uniquement de poisse et de ces rideaux de cheveux sales, comme si ce chien était sa dernière planche de salut.

- Cela tombe bien, déclare-t-il d'un ton neutre, cette demeure a grand besoin de quelqu'un qui puisse l'entretenir…