Chapitre 4 : Reddition pour une elfe

Sa déclaration semble avoir eu le même impact que si la foudre lui était tombée dessus… elle titube, ses yeux agrandis par le choc.

Elle ne peut pas refuser et il le sait : il a sauvé sa peau. Pas une fois, mais deux. Elle le fixe, longuement. C'est comme si son cerveau s'était arrêté de fonctionner. Elle semble comme déconnectée de la réalité… puis ses yeux se mettent à cligner plusieurs fois, bêtement.

- Vous… vous voulez que je devienne votre domestique ? interroge-t-elle d'une voix basse pour s'assurer qu'elle n'a pas été sujette à une hallucination auditive.

C'est bien : elle a l'air outré. Peut-être se pense-t-elle trop au-dessus de ce genre de basses considérations pour assumer ce rôle ?

- Dans notre jargon, on appelle ça des elfes de maison ! raille-t-il tout en sachant pertinemment qu'elle ne comprendra pas la comparaison. Cela dit, je m'en voudrais de vous arracher à une vie de château…

Pour la première fois, il regrette presque qu'elle n'ait jamais eu de contact avec le monde sorcier. Il sait que la proposition ne lui plait pas. Elle n'est pas faite pour l'accepter. Pas elle… mais elle réfléchit. Elle pèse le pour et le contre. Il observe les mouvements de ses traits. Si elle accepte, elle descend d'un cran dans son amour propre. Si elle refuse, elle contrevient à tous ses principes ainsi qu'à son code d'honneur… il esquisse un sourire si faible qu'elle ne peut le percevoir… prise au piège dans les deux cas !

Il voit ses poings se crisper, elle enfonce ses ongles dans ses paumes, ses sourcils se froncent, ses yeux brûlent d'une colère et d'une frustration contenues… et lorsqu'elle reprend la parole, sa voix en tremble de rage.

- Pourquoi… êtes-vous intervenu ? demande-t-elle.

Elle essaye de lui rejeter la faute : elle sent l'étau qui se resserre… il jubile.

- Parce que c'est ce que vous vouliez ! répond-t-il, sa voix d'un calme déconcertant.

Ses pupilles s'agrandissent… elle refuse de croire qu'elle est la cause de sa propre déchéance… Elle lutte contre cette idée. Il le sent.

- Je ne vous ai rien demandé ! reprend-t-elle.

Il hausse un sourcil… Cette réponse puérile n'est pas digne d'elle.

- Oh si ! s'exclame-t-il en faisant un pas vers elle. Et vous le savez aussi bien que moi… Vous vouliez que j'intervienne, vous… le vouliez plus que tout !

Il lui laisse le temps de digérer ses mots.

- Ne cherchez pas d'excuses qui justifieraient votre ingratitude, reprend-t-il, je ne vous oblige à rien…

Il sait que cette dernière réplique va finir de l'achever. Elle la renvoie à sa propre responsabilité. Elle aimerait trop qu'il s'agisse d'une contrainte extérieure, qu'elle y soit obligée. Mais il sait aussi que ce sera plus pénible pour elle de savoir qu'elle avait une chance de s'y soustraire avant de s'engager.

Elle fait un pas en arrière … elle a l'air bien plus épouvanté que lorsque ces charognards se sont jetés sur elle.

- Je me répète : je ne vous oblige à rien.

Il sait parfaitement que sa remarque ne lui offre aucune échappatoire. Au contraire, elle ne fait que torturer davantage son esprit. Il la jauge un instant, alors qu'elle observe fixement le sol, une détermination farouche au fond du regard… il lit une résignation douloureuse dans ses yeux… La résignation, mais aussi une méfiance accrue et une haine indescriptible… elle hait comme elle n'a jamais haï.

- Alors, la presse-t-il, que décidez-vous ?

Elle lève lentement son visage sale vers lui, ses sourcils sont si froncés qu'ils semblent ne former qu'une seule et même ligne… Il sait qu'elle ne peut pas refuser et elle sait qu'il sait.

- J'acc…

- Je vous demande pardon ?

- J'accepte ! dit-elle plus fort, une expression de froide colère sur le visage.

Il ne peut réprimer un sourire carnassier. Ça y est : il a remporté la première manche. Désormais, il l'aura près de lui… finalement, son été ne sera pas aussi ennuyeux que les précédents. Elle le dévisage intensément. Elle aimerait pouvoir le briser contre le mur comme elle l'a fait avec ce flacon, il le sent… il sent cette agressivité presque palpable qui émane d'elle.

- Zini !

Elle ne comprend pas, il voit qu'elle ne comprend pas.

Elle sursaute en voyant apparaître devant elle cette créature qu'elle ne connaît pas. Il observe ses réactions du coin de l'œil tandis qu'il donne ses directives à l'elfe de maison qui vient de faire irruption dans la pièce. Ses yeux sont presque révulsés, il sait qu'elle a peur de cette chose. Il perçoit les faibles tremblements de ses mains, il s'en amuse.

- Le professeur Snape a demandé Zini, monsieur ? couine la créature.

Elle recule de plusieurs pas en l'entendant prononcer ces paroles. Elle donne nettement l'impression qu'elle est sur le point de tomber en syncope… ce qui serait pour le moins amusant s'il n'avait pas craint d'avoir à nouveau un contact physique avec elle pour la remettre sur pied.

- Comme tu peux le voir, nous ne sommes pas seuls.

L'elfe se retourne pour observer l'intruse. Il ne peut ignorer sa réaction lorsque la créature s'adresse à elle, son visage donne l'impression de se décomposer littéralement.

- Vous êtes repoussante ! lance sèchement la créature. Vous n'avez sûrement pas été invitée ici par le Maître. C'est véritablement une honte d'oser se montrer dans un état pareil !

Son ton est sec, incisif. Lui-même est parfois amusé de tous les points communs qu'il lui trouve avec cette vieille pie de McGonagall. Il ne lui manquerait plus qu'une paire de verres perchés sur le sommet de son nez pointu et la copie serait si conforme que Dumbledore lui-même n'y verrait que du feu…

- Ce n'est pas une invitée effectivement, intervient-il. Elle est ici pour te suppléer.

L'elfe se retourne vivement, il voit à son regard qu'elle ne comprend pas pourquoi il parle de la remplacer. Elle semble indignée qu'une telle souillon puisse prétendre à candidater pour son poste.

- Le professeur Snape n'est pas satisfait de Zini, Maître ?

- Ce n'est pas la question, siffle-t-il. Tu appartiens à Poudlard… tu resteras ici quelques temps, le temps qu'elle se mette… dans le bain. (il se rend compte en la détaillant à quel point elle en aurait besoin et esquisse une moue de dégoût) Et quand je n'aurais définitivement plus besoin de tes services, tu regagneras l'école.

- Bien, professeur Snape monsieur ! répond-t-elle ses grandes oreilles retombant tristement.

Décidément, la manière niaise qu'ont de parler les elfes de maison l'incommodera toujours.

- Pour l'heure, commence-t-il, tu vas l'emmener se laver, je ne veux pas d'un sac d'ordures ambulant chez moi !

Elle ne cille pas sous la remarque, ce genre de réflexions futiles ne l'atteignent pas, il le sait… mais lui, ça le soulage.

- Tu lui montreras sa chambre par la suite : celle qui se trouve en haut de l'escalier, derrière la bibliothèque. Donne-lui de quoi s'habiller décemment, dit-il en la jaugeant avec un rictus méprisant. Rends-la présentable… Mets-y le temps qu'il faudra, Merlin sait qu'il va en falloir, mais fais ça bien ! Va à Pré au Lard et trouve-lui de quoi se vêtir convenablement. Montre-lui la salle de bains, qu'elle se… décrasse ! Fais-en quelque chose de moins repoussant !

La fille le regarde, les yeux exorbités… Elle a l'air de penser que tout cela va trop vite, beaucoup trop vite : elle ne comprend pas ce qu'on lui veut, elle a lâché l'explication en cours de route, il le voit bien…

L'elfe se rapproche et lui saisit la main. Elle se raidit, ça l'amuse… Elle a l'air terrorisé.

- Elle ne va pas vous mordre, ironise-t-il, amusé par l'expression de son visage. Vous êtes bien trop répugnante pour cela.

Elle ne relève même pas, son regard toujours braqué sur l'elfe.

- Suivez-moi, Miss… ?

- … je… je ne sais plus.

Comment ça ?

Comment peut-elle avoir oublié son propre nom ? C'est insensé !

Décidément elle est de plus en plus intrigante. Ne pas avoir entendu prononcer son prénom pendant des années aurait pu altérer sa mémoire ?

- Il n'est de toute manière pas nécessaire qu'elle ait un nom, coupe-t-il. Elle n'en aura pas besoin ici.

Elle braque ses yeux sur lui avec la vivacité d'un faucon : elle a compris l'allusion. En la privant de nom c'est comme s'il la privait d'une part de son humanité. Mais une fois encore, il n'a fait que l'irriter, il ne perçoit dans son regard aucune trace de douleur. Elle semble se retenir de lui cracher à la figure mais Zini l'emmène déjà vers l'escalier caché derrière la bibliothèque. Elles ont disparu.

Je me demande bien pourquoi les gens prennent tant à cœur ce titre d'être humain… Qu'y a-t-il de si valorisant dans cette ridicule et insignifiante appellation ? … Lui-même ne l'est plus vraiment… mais – un pli amer se dessine aux commissures de ses lèvres – lui-même n'est pas ce que l'on peut appeler une référence…

Le passage s'est refermé.

Il se rend aussitôt dans ses propres quartiers. En lui attribuant l'ancienne chambre de Queudver, il n'avait pas pensé à cet autre avantage qu'il en tirerait. Il s'arrête devant le miroir aux bords argentés qui surplombe la commode d'ébène. Le visage d'un homme au teint cireux, au nez crochu et au regard de glace s'y reflète : un homme aux longs cheveux noirs et graisseux, sans grâce ni beauté.

Il le fixe un instant, ses yeux se plissent et sa lèvre inférieure se retrousse dans un rictus âcre, puis il sort sa baguette magique de la poche de sa cape. Il en touche le reflet, juste entre les deux yeux. La surface s'opacifie un instant puis l'image se déforme peu à peu pour finalement dévoiler une toute autre scène… il peut à présent y observer un spectacle bien plus divertissant : l'elfe de maison et la fille se tiennent au centre de la pièce. Son visage affiche une nette expression de dégoût, c'est cocasse ! Surtout de sa part à elle, si écœurante.

Ce dispositif lui sera en fin de compte, bien plus utile qu'il ne l'aurait pensé. Déjà à l'époque, il en usait fréquemment alors qu'il cachait Queudver chez lui. Ce parasite… même s'il se disait fidèle partisan du Seigneur des Ténèbres, Pettigrow avait toujours été un homme sournois, une pâle imitation de sorcier, versatile, en qui il n'avait jamais pu avoir confiance… hm… d'ailleurs, lors de leur « cohabitation », il avait davantage eu envie de l'éviscérer que d'obéir aux ordres du Lord consistant à le garder chez lui en…« sécurité »… Il avait même failli céder à la tentation un certain nombre de fois.

- Vous ne pouvez pas continuer à agir de manière aussi puérile, Miss ! Lorsqu'il fera appel à vos services, vous ne devrez en aucun cas vous présenter devant le maître avec ce jouet. Lâchez-le à présent que je puisse prendre vos mesures !

- CET HOMME N'EST PAS MON MAÎTRE ! s'égosille-t-elle à tel point qu'il entendit sa voix en écho depuis l'étage. Et il ne le sera jamais ! Je n'ai ni Dieu ni maître et il est hors de question que je m'en sépare !

Même à travers le miroir, il peut sentir cette fureur émaner de sa voix… de tout son être. Il sent le verre trembler faiblement, elle a pris les paroles de la créature comme une insulte. Que l'on puisse lui assigner un maître lui est intolérable et que ce soit lui en particulier l'insupporte au plus haut point…

- Donnez-la moi ! réitère l'elfe en se rapprochant d'elle. Sinon je vais devoir vous la prendre par la force !

Il sait qu'elle en a les capacités.

- Touche-la pour voir ! répond-t-elle d'une voix caverneuse et menaçante en resserrant sa prise sur la peluche.

Pour la seconde fois de la journée, il voit une sorte d'aura pourpre et agressive émaner de son corps… Il se fige. Il attend… impatient de voir qui de l'elfe ou de cette fille remportera la partie… il espère… il veut la voir à l'œuvre encore une fois.

Plus l'elfe se rapproche, plus il voit l'aura foncer et s'opacifier… A présent, elle a l'air presque palpable. Il a du mal à contenir l'excitation qui le plonge malgré lui dans une apnée nerveuse.

Soudain, il voit la fureur quitter ses yeux pour faire place à la terreur. Elle jette des regards furtifs à ses bras, ses jambes. Elle se met à trembler. Il l'observe, incrédule… quelle frustration ! L'aura a disparu. Cette fille est tellement ignorante de son propre potentiel qu'elle s'en effraye elle-même… Quelle déception ! Si elle n'est même pas capable de lui tenir lieu de divertissement, lui-même ne saura faire preuve de complaisance plus longtemps.

Entre ses tremblements, il l'entend balbutier d'une voix chevrotante :

- Non… je… vous ne me l'enlèverez pas…

Visiblement, l'elfe a perçu le danger, elle ne semble pas vouloir la contrarier.

- Bien Miss, à votre guise ! Sachez simplement que Zini ne sera en rien responsable des représailles qui s'ensuivront.

Ses gros yeux exorbités lancent des éclairs… elle s'approche lentement, d'un pas prudent remarque-t-il.

- Ayez au moins l'amabilité d'ôter vos vêtements que je sache ce que je dois me procurer.

Il donne un petit coup de baguette sur le bord métallique du miroir. A nouveau, le reflet qu'il renvoie se modifie. Son image a disparu du morceau de verre.

Il est passablement irrité par ce qu'il vient de voir. Il avait espéré une approche plus… spectaculaire… Décidément, d'où quelle sorte, on ne peut plus attendre quoi que ce soit de la vermine qui peuple les écoles et sur laquelle est censée reposer l'avenir du monde.

Foutaises ! Il faut absolument qu'il se change les idées sous peine d'être submergé par une vague de morosité plus dense qu'à l'accoutumée.

Déçu et frustré, il se dirige vers une porte adjacente à sa chambre, découvrant un important laboratoire.

A l'image du salon, des étagères recouvrent les murs. Celles-ci ne supportent pas de lourds et poussiéreux volumes mais de nombreuses fioles et flacons abritant diverses substances. Il sait d'ores et déjà ce qu'il va faire : la présence de cette fille sous son toit va le contraindre à prendre certaines précautions.

Presque machinalement, il prend sur l'étagère à sa gauche une fiole au contenu bleu nuit ainsi qu'un petit sac en toile, il se met alors à confectionner sa potion, d'un geste presque mécanique… l'esprit bien loin de sa mixture.

- Shhhhhhhh…

Quel empoté ! Il n'est pas dans ses habitudes de se montrer si maladroit. Comment peut-on, avec l'expérience qui est la sienne, être aussi gauche ?

- Novice, siffle-t-il entre ses dents. Aguamenti.

La chair brûlée de sa main devient moins douloureuse. Mais rien ne sert d'essayer de guérir la blessure, aucun remède magique n'existe à ce puissant acide, et il n'a pas l'onguent nécessaire à une cicatrisation rapide sous la main.