Chapitre 5 : « Parce que manger c'est vivre »
Il prend soin de verrouiller les portes derrière lui et se dirige à grandes enjambées vers la salle de bains pour aller y chercher le remède. Arrivé devant la porte, il reçoit comme une bouffée de chaleur en plein visage. Il la pousse et le spectacle qui s'offre à ses yeux le laisse sans voix. Elle se tient là, toujours aussi droite, aussi dédaigneuse, le même mépris peint sur son visage d'une pâleur de cadavre comme à l'encre indélébile.
Ce qui le marque le plus, c'est l'absence de toute gêne dans ses traits. Elle n'a qu'une simple serviette enroulée autour de la taille… sa longue chevelure encore trempe de la douche qu'elle vient de prendre, ramassée derrière sa nuque, dévoilant sa gorge,… sa poitrine, son ventre… Sa peau est parsemée de bleus, d'ecchymoses et de cicatrices plus ou moins ancrées.
Il reporte son regard sur le visage fermé et froid de la fille… Elle ne semble nullement embarrassée par le regard pénétrant que cet inconnu d'au moins le double de son âge promène sur son corps dénudé… Rien d'étonnant à cela…
A supposer que les parents de cette gamine lui aient inculqué la notion de pudeur, la vie dans la rue se sera chargée de la mettre bien plus à nu que la simple absence de vêtements sur sa peau ravagée… Il sait… Il comprend pourquoi elle ne rougit pas de sa nudité. Ses conditions de vie lui ont au moins appris une chose : différencier ce qui doit être impérativement dissimulé de ce qu'il n'est pas vital d'escamoter… et le corps n'est pas une priorité… il est bien placé pour le savoir… Elle aussi.
Pendant un instant, il a d'ailleurs été surpris de sa réaction. Ou plutôt de sa « non réaction ». Il se serait davantage attendu au genre de cri de vierge effarouchée qu'aurait pu émettre n'importe laquelle de ses étudiantes en pareille situation… Surtout après la « mésaventure » qu'elle venait de vivre avec ces cinq gredins moldus. Soit elle est d'une sagesse indécente, soit d'une incroyable bêtise !
Son expérience avec les petits vauriens arrogants comme Potter – il esquisse une grimace de dégoût à sa seule pensée – lui ont appris à ne pas trop présumer de leurs capacités… La déception lors de la confrontation est toujours cuisante. Il la jauge un instant… comme évaluant une marchandise particulièrement déplaisante.
Elle non plus ne le quitte pas des yeux… ne feint même pas un seul geste pour couvrir son corps tuméfié. Au contraire, elle semble plus fière que jamais… la droiture de son échine lui est intolérable, à lui tellement habitué à s'agenouiller si bas devant le Seigneur des Ténèbres, que ses lèvres en frôleraient presque le sol. La flemme de haine au creux de son estomac reprend de la vigueur. Elle ne sait rien des impératifs qui peuvent faire plier un homme… C'est une simple question de temps, songe-t-il et dans un élan de sadisme, il se dit qu'il va prendre son temps, tourmenter son esprit jusqu'à ce qu'elle s'effondre totalement elle aussi… Il finira par se fissurer ce masque d'arrogance… douloureusement…
- Que faîtes-vous ici ? demande-t-il froidement.
Elle le fixe un instant, comme pesant le pour et le contre. Le regard qu'elle lui lance signifie clairement qu'elle juge inutile de répondre à la question qui lui est posée. Elle feint un air las. Comme si lui adresser la parole représentait une perte de temps certaine. Elle pense peut-être le déstabiliser…
- C'est cette… créature qui m'a envoyée ici, répond-elle avec une moue dédaigneuse.
- Je ne veux pas avoir à croiser votre chemin ici.
- Cette chose semblait croire que mon état de saleté repoussante aurait pu ternir votre image… quoique franchement…
A son tour, elle détaille l'homme de bas en haut en haussant un sourcil, perplexe.
- Franchement, je ne vois pas vraiment ce qui pourrait davantage porter outrage à votre … euh… image… que votre image elle-même.
Il esquisse un sourire carnassier : c'est elle qui entame les hostilités. Voilà qui est prometteur pour la suite… Tu t'y casseras les dents, stupide gamine !
- Comment peut-on porter un tel accoutrement et avoir encore un semblant d'amour-propre ? Moi j'ai vécu plus de quinze ans dans la rue… vous c'est quoi votre excuse ?
Décidément cette fille n'arrive pas à cerner le personnage : qui donc a parlé d'amour propre ?
- Ne vous faites pas passer pour plus bête que vous n'êtes ! susurre-t-il en s'approchant lentement d'elle. Vous savez pertinemment ce que cette tenue signifie.
Il voit une ride se dessiner entre les sourcils bruns. Elle n'a plus tellement l'air de vouloir le railler. Elle a compris l'allusion. Oh oui, elle l'a comprise ! Comment pourrait-elle ne pas la comprendre ? Après tout, même si ça remonte à loin, elle est elle aussi issue de ce milieu. Mais en dépit de son trouble évident, il ne compte pas la laisser s'en tirer à si bon compte. Après tout, c'est elle qui a engagé la partie… il va lui montrer qu'on ne se frotte pas impunément de Severus Snape sans y laisser des plumes… voire davantage.
- Ne me dites pas que vous ignorez à quelle catégorie d'individus j'appartiens, feint-il l'étonnement…
Elle se fige.
-Votre père en était un lui aussi.
Ses yeux se plissent.
- Un sorcier bien sûr.
Elle le fixe sans ciller, elle n'est pas surprise… elle le savait. Il a toujours su qu'elle le savait… Mais ce n'est pas sur ce terrain-là qu'il veut l'emmener présentement.
- Se laisser mourir comme un chien abandonné…, un homme bien faible si vous voulez mon avis…
Il voit ses poings se serrer tellement que ses phalanges blanchissent.
- Justement non, je n'ai que faire de votre opinion concernant mes parents !
Il hausse un sourcil, sarcastique.
- Vos parents… non, juste votre pathétique père… Si j'avais voulu parler de votre mère…
- Ça suffit ! l'interrompt-elle d'une voix assourdie par la colère. Je sais très bien où vous voulez en venir… mais vous n'avez rien à m'apprendre sur eux, je sais tout ce que j'ai besoin de savoir. Ne vous avisez plus jamais – elle appuie sur le mot avec une férocité qu'il ne lui connaissait pas – de salir leur mémoire !
Malgré tout ce qu'elle peut en dire, il voit bien qu'il a réussi à trouver une plaie encore ouverte, une cicatrise encore sanguinolente, une zone supplémentaire de vulnérabilité… même après quatorze ans. C'est décidément trop facile !
Il s'approche lentement, si près qu'il sent sa poitrine frôler l'étoffe de son vêtement et glisse à son oreille d'une voix doucereuse :
- Malheureusement, vous n'êtes pas magiquement nantie pour vous permettre de proférer ce genre de paroles.
En se redressant, il rencontre ses yeux, assombris par la fureur au-delà des mots. Malgré leur air farouche, il peut sentir qu'il l'a déstabilisée. Un sourire froid étire ses lèvres… encore un point pour lui.
- Votre dîner sera servi à vingt heures. Soyez dans le salon !
Il tourne les talons sur cette dernière déclaration et franchit la porte en sens inverse.
Il est tenté de se retourner, de la rouvrir… il est sûr qu'elle la fixe encore.
oOoOoOoOoOo
Vingt heures dans cinq minutes… Il ne l'a pas revue de la journée… a seulement entendu quelques éclats de voix provenant de l'elfe que Dumbledore a assignée à son service.
D'ailleurs, il y a peine une heure, il a regretté amèrement de ne pas avoir cédé à la tentation de regarder à nouveau dans le miroir. Quand il a appelé la créature pour lui préparer son repas, il a vu l'elfe procéder à un atterrissage misérable devant lui, une lueur terrifiée dans le regard globuleux. Il lui a demandé de parler, il le lui a ordonné… elle a nié en bloc qu'il s'était passé quoi que ce soit. Tout ce qu'il a pu constater, c'est qu'elle a été mise mal en point… Elle tremblait encore tellement quand elle a regagné la cuisine qu'il pouvait entendre le tintement des casseroles entre elles depuis le salon…
Il entend le bruit des pas dans l'escalier et fixe le mur recouvert de livres… elle ne sort pas… que fait-elle ? … Il n'entend plus le moindre son trahissant sa présence. Ses pas se sont arrêtés. Il passe deux bonnes minutes à observer cette satanée étagère et elle ne sort toujours pas… D'un revers impatient, il esquisse un geste de la main : le passage s'ouvre avec fracas, le claquement de l'étagère la fait sursauter.
Merlin !
…
Quelque chose vient de se décrocher dans sa poitrine… il ne la reconnaît pas de suite… Pendant un instant, il se demande qui est cette personne… hormis l'impertinence de ses yeux et la moue arrogante que forment les commissures de ses lèvres, elle est méconnaissable. Avec le maintien qui est le sien, elle ressemble à une maîtresse de maison macabre accueillant au pas de sa porte des invités hostiles dans cette longue robe noire… le col est largement ouvert sur ses clavicules abimées et maintenant que toute trace de crasse a disparu, à la lumière des bougies, il n'a aucun mal à distinguer les cicatrices qui marbrent sa peau.
Elle le fixe intensément, rehausse son visage, trahissant cet air de supériorité qui lui est si caractéristique.
- Qu'attendez-vous pour descendre ? finit-il par s'impatienter.
Elle détourne lentement, presque d'un air las, son regard vers la table sombre et descend les dernières marches d'un pas de marquise. Cet agaçant air hautain est toujours présent sur son faciès. Toutefois, la lueur de ses yeux semble s'être légèrement ternie à la vue des couverts…
D'un signe de tête, il lui désigne la table dressée pour elle. Elle prend docilement place sans oser poser la question dont il est sûr qu'elle démange sa langue. Elle se demande ce que signifie cette mise en scène, il le voit au ballet auquel se livrent ses prunelles qui s'agitent sous de lourdes paupières basses.
Il se détourne et s'assied dans son haut fauteuil sombre, s'emparant du grimoire qu'elle avait osé souiller de ses mains indignes quelques heures plus tôt.
Plusieurs minutes s'écoulent sans qu'il entende un seul son… il lève les yeux de son livre… Il la voit : assise, devant la table, fixant son assiette, les mains sur les genoux… le regard étrangement vide.
- Ce n'est pas moi qui l'ai préparé si c'est cela qui vous préoccupe, précise-t-il non sans une pointe d'ironie.
- Je… je ne sais pas…
Il la fixe… longuement… Elle le sent…
- Je ne sais pas encore… je n'ai pas encore décidé… si je mange… ou si j'arrête…
Sa voix est sourde, le ton est posé… pas une once d'agressivité ne perce… Où diable veut-elle en venir ?
- Je continue ou bien… je me laisse mourir…
Elle ne semble pas se soucier de la présence de l'intrus qu'il est devenu au milieu de sa réflexion…
-Une fois qu'on est tombé si bas…
Il a connu ça lui aussi… il sent ses dents se serrer malgré lui.
A quoi s'attendait-il ? A ce qu'elle se jette comme un animal sur le premier vrai repas qu'elle aurait eu à se mettre sous la dent depuis plus d'une décennie ? Quelque part, il doit avouer que sa réaction ne la surprend qu'à moitié.
Quelle niaiserie !... Se laisser mourir… tout arrêter… non, elle ne doit pas en arriver là !
Ça ruinerait ses projets de vacances…
- Ce serait effectivement une solution ! crache-t-il. Une solution digne de vous…
Elle semble reprendre contact avec le monde extérieur, la réaction qu'il désirait susciter en elle a lieu… elle tourne vers lui un visage livide. Elle ne peut pas lui donner raison. Il le sait. Elle va vivre… ne serait-ce que pour lui prouver qu'il a tort… il sait qu'elle estime mériter bien mieux que ce qu'il pense d'elle. C'est là-dessus qu'il mise la partie.
La haine semble se livrer à une danse infernale dans les yeux bruns. Il l'observe, il attend… il la fixe… La lumière des bougies est peu flatteuse : il peut voir une cicatrice sur sa joue gauche, une coupure sur son arcade sourcilière et les cernes noirs soulignant ses yeux sombres aux lourdes paupières. Elle a l'air fatigué. Pas de cette fatigue physique dont on se remet grâce à quelques heures de sommeil, non… Elle a un teint maladif, … un air las… A seulement vingt ans, elle semble fatiguée de vivre.
Elle lève et détourne la tête. Sans dire un mot, elle se dirige devant le mur couvert de livres et attend, son chien noir serré contre sa poitrine. L'étagère ne bouge pas. Elle cache toujours l'entrée du passage menant à l'escalier qui conduit à sa chambre. Il la fixe… une minute… deux minutes…
- Vous pensez peut-être que ça va s'ouvrir par l'opération du Saint Esprit, siffle-t-il.
Elle détourne une fois encore sa tête, d'un geste lent et suffisant, puis le jauge un instant.
- J'ai pensé qu'il le pourrait par magie, déclare-t-elle ironique.
Il referme son livre d'un coup sec et se relève lentement pour venir lui faire face. Il voit ses yeux cligner plusieurs fois. Diable ce qu'elle est facile à impressionner ! Ou bien est-ce une illusion qu'elle cherche à cultiver ?
- Il y a quelque chose qui semble vous échapper, susurre-t-il sournoisement. Vous n'êtes pas une invitée ici… Vous n'êtes qu'une domestique !
Elle semble bouillonner malgré son calme apparent. Il voit la rage figer ses traits, imprimée dans chaque cicatrice marbrant son visage.
- Zini !
- Oui professeur Snape monsieur ! couine l'elfe en apparaissant devant lui dans un nuage de poussière argentée.
- Emmène-là où… elle pourra prendre ses fonctions, termine-t-il en lui adressant une œillade éloquente.
Ils se défient du regard un instant… Elle, totalement humiliée et lui, exultant de cette petite victoire qu'il vient de remporter sur son amour propre.
- Dorénavant, ne vous pensez plus en terrain conquis, murmure-t-il une lueur jubilatoire au fond des yeux.
