Chapitre 6 : Les larmes du passé
Il quitte la pièce, préférant la quiétude de ses appartements. Il s'installe dans un grand fauteuil sombre de la bibliothèque, face à la cheminée. Distraitement, il pointe sa baguette vers l'âtre, … il fait danser les flammes d'un geste nonchalant, il les observe, ailleurs… Pourquoi pense-t-il à ça maintenant ?
Il se secoue mentalement… Ce n'est pas le moment, c'est du passé et bien terminé !
Ce soir, il essaye de faire un bilan… sur cette fille… Il cherche à se souvenir exactement d'où elle vient. Elle n'a pas toujours vécu dans cette rue, même du vivant de ses parents… Qui elle est… cependant, le faible intérêt qu'il a toujours manifesté envers son entourage proche comme plus éloigné ne va pas l'y aider… Il n'est même pas sûr d'avoir déjà connu leur nom…
Et cette aura… Quelle est donc la nature d'une telle aura ? Même chez les jeunes sorciers ignorants de leur potentiel magique, il n'a jamais eu l'occasion d'assister à ce genre de manifestation.
Il est deux heures… Il regarde d'un air absent la trotteuse qui se rapproche du chiffre douze. Elle le dépasse et continue sa course … inexorablement… Elle a bien de la chance cette aiguille de métal… rien, aucun obstacle n'entrave jamais sa route. Peu importent les évènements qui peuvent avoir lieu autour d'elle, elle avance… obstinément… toujours.
Cette fille l'incommode à un tel point. Il ne sait pas s'il va réussir à fermer l'œil cette nuit… pas qu'il ait peur d'elle… c'est simplement que sa présence sous son toit ne l'aide pas vraiment à se détendre. Et pour dire la vérité, il doit avouer qu'il ressent comme une sorte de malaise lorsqu'elle se présente devant lui. Elle fait ressortir chez lui un curieux mélanges de tous ses travers.
- !
Il réprime un violent mouvement de sursaut.
Ces hurlements…
C'est elle ? Qu'est-ce qui se passe ?
Il se hâte vers le miroir mural et pointe sa baguette sur le verre. Il fronce les sourcils… qu'est-ce que ça signifie ?
Couchée à plat ventre sur le planché, elle convulse en hurlant à pleins poumons, articulant parfois quelques bredouillements inintelligibles. Elle tend son bras devant elle à en faire craquer ses articulations… l'expression de son visage est terrifiée… il se tort de douleur.
- N… s'… t… ai… no… é…fais pas… ma… a… upli… n… ma… te… ait…
Sa respiration se fait plus bruyante alors que la panique semble l'envahir à son paroxysme.
-NON MAMAN !
… Somnambule, cette fille est somnambule… dire qu'il s'attendait à une autre manifestation de ses capacités …
Il continue de l'observer à travers la fenêtre magique : elle essaye certainement de retenir sa mère… Revivre son passé dans les rêves… sans répit… c'est pathétique !... Merlin sait qu'il est bien placé pour le savoir, lui dont les cauchemars hantent les contrées de son sommeil depuis si longtemps.
Mais au moins, elle, elle dort ! Décidément, lui ne trouverait pas le sommeil si facilement, même s'il ne s'agit jamais d'un réel repos… surtout si elle persiste à crier comme ça…
Une détonation !
Il voit l'elfe de maison que Dumbledore a mise à son service apparaître dans la chambre de la fille. Elle continue de s'agiter violemment… c'est étrange… Pour quelqu'un qui cherche désespérément à retenir sa mère… On croirait plutôt qu'elle tente d'échapper à une force invisible.
- Non,… ma… te plé… moi !... itié… Non… pas ça… rête… pli…
- Réveillez-vous miss, intervient l'elfe d'une voix sévère, vous allez finir par réveiller le maître !
Pff, comme s'il pouvait espérer dormir avec un vacarme pareil !
- … aman non… upli… pas ça… che-moi…
- Taisez-vous donc ! reprend la créature de plus en plus gagnée par panique en la secouant vigoureusement par les épaules.
Il voit les larmes couler abondamment sous les paupières closes…
- Je vous en prie, calmez-vous ! Le maître ne sera pas content.
… Ne jamais réveiller un somnambule…
- … tu me fais mal… arrête… ARRETE!
Ses yeux se sont ouverts en même temps que cette expression de franche terreur les a traversés. Elle semble irradier pendant un instant et la violence des flammes couleur sang qui l'entourent projettent violemment l'elfe contre un mur.
Il esquisse un mouvement de recul, mi-surpris, mi-avide… le miroir s'est fendu… Que s'est-il passé ? La glace ne reflète plus que son propre visage incrédule.
- Reparo !
Il rétablit le contact… plus de lueur incandescente, plus de cris, plus de pleurs… elle semble avoir retrouvé un sommeil plus léger… Ou bien est-elle morte… Voilà qu'il fait dans le cynisme avec lui-même maintenant !
L'elfe a disparu.
- Zini, appelle-t-il… Zini !
Rien d'étonnant à ce qu'elle ne se déplace pas pour répondre à son appel. Son état ne doit certainement pas le lui permettre. L'elfe ne sortira plus de sa tanière ce soir. Inutile d'insister. Quant à elle, il n'aurait jamais cru voir un jour une telle puissance émaner de cette… épave… mais si mal maîtrisée…
Il ne donne pas cher de l'état de la pièce.
Un sentiment d'excitation mêlé d'impatience étreint son estomac… je sens que tu vas bien me divertir, petite fille !
Il est 6h30… Il n'en est pas à sa première nuit blanche. Quand il sort de ses appartements, la table est dressée en son honneur… il s'approche des couverts en fronçant les sourcils : ce n'est pas l'elfe qui les a disposés : elle est bien plus minutieuse et puis surtout… elle sait qu'il ne mange pas le matin. Elle ne se montrera pas, pas dans l'état qui doit être le sien actuellement.
Il voit la fille sortir de la cuisine. Quand leurs regards se croisent, la lueur haineuse renaît dans ses yeux d'enfant. Il la jauge un instant ; toujours vêtue de la même tenue lugubre… ses cheveux sont emmêlés et sous ses yeux, sont visibles les marques caractéristiques d'une nuit difficile.
Il se place debout derrière la table et d'un geste précis, son bras vient balayer les couverts dressés pour lui. Elle le regarde faire, sans ciller… elle sait ce qu'il cherche à faire… et il sait qu'elle sait.
Elle voit la vaisselle brisée sur le sol. Elle pose sur lui un regard indéchiffrable.
- De toute manière, commence-t-elle d'une voix lointaine et posée, je n'aurais rien su vous préparer.
Hm… quelle philosophe ! Il n'aurait qu'à pointer sa baguette sur les débris et réciter l'incantation pour tout remettre à neuf… Mais, il la regarde se courber à ses pieds pour les ramasser avec un rictus de profonde satisfaction.
Il la voit tressauter et porter un doigt à sa bouche. Elle s'est coupée. Quelques goûtes d'un sang presque noir coulent le long de son poignet et viennent empourprer les morceaux d'assiette brisée.
- Je vois que tu as enfin intégré où se trouve ta place, raille-t-il méchamment.
Elle se fige mais ne lève pas les yeux vers lui. Elle a noté le soudain tutoiement témoignant de sa nouvelle condition.
Elle continue de ramasser les morceaux de verre et de faïence éparpillés sans lui adresser le moindre regard. Elle fait mine de ne pas avoir entendu ses propos. Pourtant, il sait qu'ils l'ont marquée… Une profonde contentement s'empare de lui même s'il reste surpris de l'étonnant self-control dont elle fait preuve.
- Il semblerait que tu saches mieux maîtriser tes humeurs hors de tes heures de sommeil, fait-il sournoisement remarquer.
Et ça ne rate pas : elle lève aussitôt vers lui deux prunelles apeurées, comme si elle avait gardé trace de ses actes d'inconscience de la nuit passée. Il pose sur elle un regard impérial.
Il y a quelques temps à peine, j'aurais donné cher pour la voir en cette posture, me gratifier de ces yeux emplis de terreur. Aujourd'hui, c'est chose faite et… c'est tellement jubilatoire !
- Je suppose que tu as remis la chambre, que je t'ai obligeamment cédée, en ordre.
Il voit ses mains trembler… elle se redresse vivement pour lui faire face et le toise avec mépris.
- Je vous saurais gré monsieur, de vous adresser à moi avec le même respect que vous êtes en droit d'attendre de ma part. Vous n'avez aucun droit à faire valoir sur ma personne !
Il franchit les quelques centimètres qui les séparent et agrippe fermement la chevelure hirsute de sa nouvelle domestique, tirant violemment sa tête en arrière.
- Tu est bien naïve si tu penses un mot de ce que tu viens de dire, susurre-t-il d'une voix dangereusement basse … T.t.t.t.t, que d'ingratitude ! marmonne-t-il. Moi qui pensais que sauver la vie de quelqu'un, par deux fois de surcroît, l rendait redevable… à vie.
L'effronterie de cette gamine, au-delà de l'agacement qu'elle suscite en lui, l'amuse franchement. Elle sait qu'il a raison. Elle serre les dents. Elle ne dit rien… elle ne peut rien dire qui soit pertinent en réponse à l'imposant argument qu'il vient d'avancer.
- Que je n'aie plus à te rappeler où est ta place ! feint-il l'énervement en tirant tellement sur ses cheveux, qu'elle est obligée de plier les genoux pour ne pas se faire arracher la tête.
Il la lâche brusquement. Déséquilibrée, elle tombe à genoux sur les débits. Il tourne le dos en l'entendant gémir de douleur… ça ne fera qu'ajouter à sa belle collection de cicatrices… Peut-être le seul domaine où ils pourront rivaliser un jour…
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- Oui maître ! Soyez certain qu'une telle chose ne se reproduira plus.
Encore un assaut mené par une parfaite bande d'incapables ! J'ai du mal à comprendre pourquoi le Seigneur des Ténèbres m'a placé à la tête d'une telle troupe de crétins congénitaux. C'est chaque fois un échec sans surprise.
Quant à lui, s'il continue ainsi à décimer ses adeptes pour « montrer l'exemple », il devra bientôt se recycler… Sans compter les mangemorts exterminés par les hommes de Dumbledore, il en a tués deux de plus, uniquement à cause du fiasco… Pas que lui personnellement les regrette, mais enfin…
D'ailleurs, lui-même a failli avoir de gros ennuis en essuyant l'attaque surprise du mage blanc… Heureusement que cet hybride mal dégrossi de Lupin l'a tout de même reconnu au dernier moment ! Ce qui ne l'a pas empêché d'encaisser une belle blessure dans le dos.
Le sort de perforation l'ayant atteint à l'omoplate, il ne parvient pas à effectuer le moindre charme de guérison correctement… et il peut remercier ses talents de comédien car s'il s'était révélé blessé devant le Seigneur des Ténèbres, celui-ci l'aurait certainement achevé. S'il a toujours bénéficié de cette place auprès de lui, c'est principalement pour ses aptitudes à la ruse et son efficacité…
Il ne pouvait pas prévoir que ce sombre crétin le prendrait en traître… "Pas reconnu" hein…
Je sais bien qu'il n'a jamais oublié mon acharnement à me venger des vexations que lui et ses imbéciles d'amis m'ont infligées… Surtout depuis la mort de Black.
Et il ne l'a pas loupé !
Il ferait bon pour toi que nos chemins ne se croisent pas pendant un certain temps !
Il a encore juste assez de force pour transplanner jusque chez lui et à son arrivée, il s'écroule sur l'établi qui lui sert à préparer les potions. Il lâche un grognement en frappant du poing sur la table. Merlin qu'il maudit cet imbécile heureux ! … Mais pour l'heure, il n'a pas le choix…
- Zini !... ZINI !
- Ce n'est pas la peine de vous égosiller, elle ne viendra pas.
Il réprime un sursaut. Distrait par la douleur, il n'avait pas remarqué sa présence dans la pièce. Il retrouve peu à peu sa lucidité … Qu'est-ce que cette petite miséreuse fiche là ?
- Tu n'as rien à faire ici ! éructe-t-il.
Elle tique, piquée au vif. Décidément, elle n'a pas l'air de s'accoutumer facilement à ce nouveau tutoiement… Mais là n'est pas la question ! Elle n'a pas sa place dans ses appartements… c'est dans cette pièce qu'il prépare ses potions, qu'il conserve ses grimoires les plus dangereux, et surtout… il n'a jamais permis à quiconque de s'aventurer dans son antre…
Il s'avance rapidement vers elle, le front en sueur, s'aidant de l'établi pour ne pas vaciller. Il s'arrête à quelques centimètres de son visage et la saisit par le col. Sa main tremble mais sa poigne est si ferme qu'il est impossible de savoir si c'est de colère ou d'épuisement.
Sous l'air renfrogné et fermé qu'a adopté son visage d'enfant, il voit la peur traverser ses pupilles.
- Je ne t'ai en aucun cas donné la permission de pénétrer en ces lieux ! grince-t-il entre deux rangées de dents serrées.
- Vous m'avez donné l'ordre d'entretenir votre maison, se défend-t-elle avec un aplomb à demi sincère.
- Pas ici ! persifle-t-il dans un chuchotement presque inaudible. Cette pièce et celles adjacentes te sont interdites ! Est-ce clair ?
Elle hoche vigoureusement la tête dans un froncement de sourcils féroce.
- J'espère qu'il y a suffisamment de matière grise dans ta petite cervelle pour que tu y imprimes le message !
- J'ai compris… Monsieur, ajoute-t-elle comme pour le défier.
Il sonde un instant son regard, puis la lâche avec brusquerie.
- Pourquoi dis-tu que Zini ne viendra pas ? interroge-t-il suspicieux.
- Parce qu'elle ne s'est pas montrée de la journée, ni hier, ni avant-hier, ni…
- Tais-toi ! Je sais qu'elle n'est pas venue depuis plusieurs jours. Je sais aussi que tu en es responsable, maugrée-t-il en songeant que soigner sa blessure sans l'aide de l'elfe va s'avérer plus difficile que prévu.
Il s'écarte un peu.
- Sors ! lui intime-t-il.
- C'est pour ça que vous aviez besoin d'elle ? demande-t-elle d'une voix plate en désignant d'un signe de tête son dos maculé de sang.
- Dehors ! grogne-t-il plus fort.
- Ca ne rentre pas dans mes attributions ? interroge-t-elle en se dirigeant vers lui, un air de satisfaction déplaisant et à peine dissimulé peint sur le visage.
Il ne sait pas si c'est dû à l'agacement provoqué par la douleur mais ses nerfs sont à fleur de peau… elle serait bien inspirée de ne pas s'approcher davantage. C'est pourtant ce qu'elle fait.
Il attrape le bras qu'elle tend vers lui et le tort dans son dos avec une force inouïe pour un homme blessé. Elle gémit.
- Si tu t'avises encore une fois d'essayer de poser la main sur moi, il te faudra apprendre à pallier la perte d'un membre ! menace-t-il.
Un craquement caractéristique se fait entendre dans la pièce.
- Voyons Severus, ce ne sont pas des manières à adopter avec une jeune fille !
Qu'est-ce qu'il fiche ici celui-là ? Sans s'en rendre compte, il a lâché sa prise sur son bras et elle est partie se réfugier contre le mur le plus éloigné des deux hommes en fixant le nouvel arrivant avec des yeux exorbités.
- Désolé pour cette entrée, mais je pensais bien que vous ne seriez pas en état de venir m'ouvrir si je m'étais contenté de frapper à la porte ! sourit le vieil homme dont la longue barbe argentée descend en cascade jusqu'aux genoux.
- … Ce n'est rien Dumbledore, assure-t-il sans en penser un traître mot. Certaines personnes ici présentes manquent déjà singulièrement de bonnes manières, lâche-t-il en adressant un regard mauvais à la fille.
- Apprenez mon cher Severus, qu'il n'y a rien à redire à mes manières. Elles ont toujours été parfaitement irréprochables ! Cette petite intrusion ne déroge pas à la règle. Ça partait d'une bonne intention !
- Ce n'est pas à un homme de votre culture que j'apprendrais ce que l'on dit des bonnes intentions…
Le vieillard esquisse un sourire chaleureux…
Il n'avait vraiment pas besoin de ça maintenant !
