Bonjour tout le monde, encore une fois je suis terriblement à la bourre. Comme je vous l'ai peut(être déjà expliqué, je suis en ce moment totalement rongée par deux autres (trois si on compte la thèse) travaux d'écriture qui gangrènent un peux mon cerveau et me font avancer au ralenti. Et comme j'ai pu l'expliquer à l'une d'entre vous, je préfère ralentir le rythme que vous poster des suites pourries chaque semaine.

Pour mieux faire passer la pillule, je vous poste un double chapitre cette fois encore. Je vous souhaite une excellente lecture, mais avant:

RAR:

C'est moi : Merci beaucoup pour ton gentil message. Toujours au rendez-vous, ça fait plaisir!

Magy: Quelle review! Merci beaucoup pour ton adorable message. Pour tout te dire, je ne sais pas encore exactement comment je vais la faire réagir, mais j'ai déjà en tête une certaine trame concernant sa façon d'appréhender sa nouvelle liberté lorsqu'elle va l'acquérir... et ça n'aura rien à voir avec un "oh finalement il est teeelllement gentil que je vais rester près de lui!".

Calimanga: Non évidemment, je ne peux pas envisager d'arrêter une histoire avant qu'elle ne soit arrivée à son terme. Reste qu'en ce moment, c'est compliqué à gérer. Y-a-t-il un moment où ça ne l'est pas? Oui je sais... (se flagelle avec de l'ortie fraîche). En tout cas, merci beaucoup pour ta review. Ca me fait toujours autant plaisir de te lire.

Zign: Moi? Jouer avec les nerfs de mes lectrices? Tu m'offenses! Pour te prouver ma bonne foi, je pose même un nouveau chapitre, t'as vu? ^^

Chapitre 34: Le visage de la guerre

Le comportement récent de la jeune femme n'aura pas contribué à l'apaisement des tensions qui se sont peu à peu emparées de lui à l'approche du rassemblement prévu avec le Seigneur des Ténèbres. Il ne s'attendait pas à ce qu'elle se trouble à ce point de son attitude. A aucun moment il n'avait espéré tel résultat en réaction à ses agissements. Il avait simplement eu l'envie, l'innocente envie pour une fois, d'un moment calme et serein en présence de quelqu'un qui le rattache à ce monde avant d'affronter celui plus sombre qui constitue son quotidien. Il avait simplement eu besoin d'un point d'encrage qui n'appartient pas à cet univers de sang et de ténèbres, cet univers qui semble l'engloutir corps et âme chaque fois qu'il y met les pieds comme pour ne plus jamais le laisser partir. Cet univers qui a tellement souillé ce qu'il était autrefois qu'il ne serait pas étonné, un jour prochain, de voir son sang couler noir.

Mais peut-être était-ce trop demander… Certainement. Comment espérer un tant soit peu de tranquillité aux côtés de celle à qui il n'a jamais su ménager le moindre répit ?

« Tu espérais qu'elle ne s'aperçoive pas du changement ? Tu croyais vraiment qu'elle ne l'assimile pas à un nouveau coup tordu ? »

Il n'a simplement pas raisonné en ces termes. Pour une fois qu'il laissait ses désirs primer sur la raison…

« Bien qu'elle partage ton quotidien depuis plusieurs mois, ce n'est pas comme si tu lui avais donné autre chose à voir que ce caractère travaillé d'enfoiré. »

Quoi qu'il en soit et même s'il n'a jamais cru aux signes, il n'a pu s'empêcher d'appréhender ce débordement inattendu comme un signe avant-coureur d'une catastrophe imminente. Il a renforcé le malaise qui lui étreignait déjà l'estomac avant la réunion. Et comme son instinct avait raison ! Le prochain raid y a été fixé et celui-là il ne pourra le faire rater. Trop de missions ont déjà échoué par sa faute. Il tiendra Dumbledore informé, comme toujours, mais en dépit de l'horreur de la prochaine besogne, il sait que le vieil homme ne sera pas difficile à convaincre. Sa couverture serait en péril et il a trop besoin de lui. Du reste, si la relation qu'il entretient avec Lucius lui assure en partie sa confiance, il sait bien que Bellatrix nourrit plus que des soupçons à son égard. Or, la place qu'elle occupe auprès du Seigneur des Ténèbres est au moins aussi déterminante que celle de Lucius.

Il sait que le directeur lui dira avec un regard bienveillant de se résigner sans trop chercher à réfléchir, qu'il doit faire ce qu'i faire, que c'est un mal pour un bien. Malgré tout, cette fois-ci, il doit s'avouer qu'il préfèrerait que le vieil homme se montre un peu moins raisonnable et lui donne pour instruction de faire obstacle aux desseins de Voldemort. S'il n'éprouve pas de répugnance particulière à tuer, il n'y prend pas plaisir pour autant. Mais là… Halloween offre bien des opportunités, mais assassiner des enfants en quête de friandises dans la banlieue de Londres… et c'est lui qui conduit les opérations de surcroit. La sensation de nausée qui s'est insinuée dans son estomac lorsque l'information est tombée ne l'a pas quitté depuis.

Dès qu'il a franchi les grilles de la propriété de Nott, il a transplané à proximité du château. Alors qu'il approche de l'immense édifice de fer, il lève ses yeux sur les deux immondes gargouilles qui le jaugent du haut des imposantes colonnes de pierre brute. Il ralentit l'allure et entame quelques mouvements complexes de baguette qu'il accompagne de marmonnements à peine audibles. Le portail s'ouvre pour le laisser passer. Le regard dans le vide, il n'a qu'une hâte : regagner ses quartiers, prendre une douche brûlante et s'enfoncer dans son fauteuil, le nez plongé dans un livre qui saura lui changer les idées. Au lieu de ça, il va devoir remettre le couvert avec Dumbledore. Comme si ces rassemblements n'étaient pas suffisamment pénibles en eux-mêmes… Il pousse un soupir contrarié et accélère le pas tandis qu'il s'engouffre dans la cour.

- Le soir d'Halloween ? Voilà qui illustre bien tout le vice dont Tom est capable !

La voix du vieillard qui l'observe à travers ses verres épais est à l'image de son regard d'ordinaire si insupportablement pétillant : éteinte. La fatigue se lit sur chaque ligne gravée dans la peau de son visage sans âge.

- Il ne faut pas que vous fassiez obstacle à ses plans, continue-t-il sans surprise. Sans aller jusqu'à faire du zèle, précise-t-il en réaction au regard que son cadet lui lance, vous ne pouvez pas prendre de risque alors que vous serez à la tête de cette expédition.

- Vous êtes sûr ? Il s'agit d'enfants… de jeunes enfants…

Si le discours du vieux mage ne le surprend pas, le fait qu'il le devance quant à la nécessité de ne pas s'opposer aux projets du Seigneur des Ténèbres est déjà plus étonnant… mais révélateur du caractère critique de la situation dans laquelle il se trouve.

- Ce sera l'occasion de prouver à ceux qui doutent de votre allégeance qu'elle est sans failles. D'autant que vous serez à la tête des troupes. Montrez à Tom que vous êtes un fidèle fiable et sûr. Que ce raid soit un succès !

Il ne peut s'empêcher de le fixer, indécis. Il cherche la faille dans la résolution qu'affichent les yeux bleus.

- Y a –t-il autre chose dont vous deviez me parler ?

- Je suis toujours stupéfait par cette aptitude hors du commun à conserver votre calme alors que vous consentez les sacrifices les plus… significatifs.

- Croyez-vous que cela me réjouisse Severus ?

Le silence qui s'installe entre les deux hommes est lourd de sous-entendus.

- J'essaye simplement de peser les intérêts en présence. Je pense à toutes ces vies qui seraient perdues si nous vous perdions…

Il échappe un murmure accompagné d'un rictus éloquent.

- C'est amusant la facilité avec laquelle vous élevez l'assassin au rang de héro.

- Je ne cherche pas à vous flatter dans le but de vous rendre la tâche plus aisée. Je me contente d'établir un constat objectif. Si Voldemort perce à jour votre véritable identité, nous perdrons bien plus que quelques enfants. Je sais exactement ce à quoi vous pensez Severus, mais je ne tente pas de vous déculpabiliser dans le but que vous accomplissiez votre devoir sans remords. Je ne souhaite d'ailleurs pas que vous cessiez un jour d'en avoir.

- Comme c'est attentionné de votre part !

- Perdre ce ressenti serait perdre de vue l'importance du sacrifice et pourrait nous inciter à la facilité. Non… j'analyse simplement la situation de la façon la plus neutre qui soit. Les enfants qui mourront vendredi seraient condamnées en d'autres circonstances si on ne met pas un terme à l'ascension de Lord Voldemort.

Il lui lance un regard appuyé par-dessus ses lunettes en demi-lune.

- Et vous savez pertinemment que vous êtes indispensable pour atteindre cet objectif.

- J'imagine qu'il est plus simple de penser de la sorte quand on n'est pas soi-même l'instrument du sacrifice.

- …

- La vision abstraite que vous avez de la chose vous simplifie la vie Dumbledore, glisse l'homme en noir avec une pointe d'amertume.

- Une vision abstraite…

Le vieux sorcier se lève péniblement de son fauteuil et vient lentement se positionner face à la cheminée. Les yeux azur s'embrasent quand il plonge son regard au cœur des flammes. A la lumière de l'âtre, Rogue réalise à quel point Dumbledore est marqué et… las.

- Il est aisé de sacrifier des vies pour atteindre l'objectif qu'on s'est fixés lorsqu'on en a le pouvoir. On en perd bien vite le compte et on oublie facilement l'horreur et l'importance de ce qui a été perdu en banalisant l'acte… Je n'omets jamais de me rendre sur les lieux des drames que j'ai délibérément laissées avoir lieu.

Le vieil homme détourne son regard du brasier pour le plonger dans celui de son Maître en potions.

- Je les ai tous vus. Je les ai tous connus après leur mort.

- Vous croyez pouvoir vous salir les mains par procuration ? siffle-t-il au bout d'un moment. Vous pensez vous absoudre de vos fautes en pratiquant ce rituel macabre ? Que le mal que vous vous faites compensera celui qui leur aura été fait ?

- Ce n'est pas mon objectif.

La voix s'est assombrie.

- Je ne veux pas oublier la valeur de ce à quoi cette lutte absurde nous oblige à renoncer. En tant que chef de guerre et en dehors de nos objectifs respectifs, c'est la seule chose qui me distingue de Voldemort… Jamais plus qu'il n'est nécessaire. Je suis un homme Severus. Un sorcier puissant certes, mais un homme vieux et faible. Cela me permet de ne pas sombrer dans les travers de la facilité.

Le vieillard croise lentement ses mains dans son dos et laisse le silence s'épaissir alors que ses prunelles se perdent encore une fois dans les flammes.

- Faites votre possible pour leur épargner trop de souffrances.

C'est ce qu'il avait dit avant d'embrayer sans transition sur le bal d'Halloween... Avec un naturel presque effrayant. Alors il avait compris. C'était une question de survie. Alors que ses traits s'étaient presque déformés de douleur et de dégout, il avait fallu peu de temps pour qu'il tronque sa mine défaite contre un sourire de circonstance qui ne l'avait pas trompé.

Un bal… quelle plaisanterie ! Costumé de surcroit. « Ménageons-leur des moments de divertissements qui leur feront de beaux souvenirs ! Leur innocence ne durera pas bien longtemps », s'était justifié le directeur. « Certains perdront peut-être la vie dès qu'ils auront quitté l'enceinte protectrice de ces murs. »

Un rictus lui échappe alors qu'il regagne les cachots. C'est presque une aubaine que le Seigneur des Ténèbres ait rempli son emploi du temps. Il n'aura pas à jouer les épouvantards lors de cette sordide mascarade. Cette bande d'adolescents stupides se trémoussant sur une piste de danse, se tournant autour de façon ridiculement peu subtile, les hormones en furie… Insouciants, ignorants des horreurs qui les entourent… Ils ne sauront pas, n'auront aucune idée de ce qui se tramera à l'extérieur à ce moment-là. Ils en seront sans doute informés par la Gazette au petit matin mais, une fois la demi-heure de dégoût académique passée, chacun reprendra le cours de sa petite existence. Peu se demanderont pourquoi il manque à l'appel. Certains ne remarqueront même pas son absence. Quelques Serpentards sauront, leurs propres parents prenant part aux réjouissances… Peut-être que quelques-uns parmi eux leur auront épargné l'information… mais la plupart des étudiants pensera qu'il s'est terré dans les cachots pour ne pas avoir à subir ça… ce qui serait plutôt bien vu si Dumbledore ne l'obligeait pas à faire acte de présence en temps normal.

Le vieil homme a beau dire, tâcher ses mains par délégation ne rivalise pas avec le fait d'être l'auteur du massacre. Il est loin le temps où le Seigneur des Ténèbres avait trop peu confiance en lui pour ne lui confier que des missions basiques où il se contentait d'œuvrer dans l'ombre sans jamais avoir à interférer avec l'extérieur. Il en vient à le regretter. Si prendre la décision de laisser avoir lieu une série de meurtres n'est pas forcément confortable, Dumbledore doit comprendre qu'être la main armée qui œuvrera ne l'est pas davantage.

Un bal… le directeur a tenté de lui faire entendre que ce serait une occasion pour elle de nouer des liens avec les autres membres du personnel de l'école. Il sait qu'elle refusera et il n'a pas l'intention de l'obliger à s'y rendre. Outre le fait qu'il vomisse ces inepties, il n'aime pas particulièrement l'idée qu'elle « noue des liens » avec qui que ce soit. Il l'aime d'autant moins que sa déclaration de la veille lui a rappelé une image qu'il aurait préféré oublier. Une image la mettant en scène avec ce vieux cafard de Rusard… non ! Définitivement, il ne préfère pas qu'elle se rapproche de quiconque. Qu'elle gagne en autonomie dans le domaine du travail est amplement suffisant. A trop la voir s'éloigner, il perdrait totalement le contrôle…

Quand il franchit le seuil de ses appartements plongés dans le noir, il voit la lumière vacillante d'une chandelle percer sous la porte de ce qui est devenu sa chambre. Il est trois heures passées et elle est toujours debout. Sûrement en train de feuilleter un ouvrage interdit. Pourtant, pas le moindre bruit ne s'échappe de la pièce. Les commissures de ses lèvres se relèvent légèrement alors qu'il l'imagine figée depuis qu'elle a entendu la porte.

S'il est tout à fait honnête avec lui-même, il doit s'avouer partagé entre la curiosité de voir quelle femme elle deviendrait si elle prenait suffisamment de distance et l'irritation insupportable de cette perte d'exclusivité dans leurs rapports… Si elle rompt ses chaînes, si elle devient une sorcière accomplie, nul doute qu'elle partira suffisamment loin pour ne plus jamais être à sa portée. Cela étant, il ne perd pas de vue le projet de lui enseigner les rudiments de magie défensive nécessaires à assurer sa propre sécurité.

La plaisanterie n'aurait de toute manière pas dû durer plus qu'un été…

Il se verse un verre généreux et s'affale dans son siège de bureau. En avalant une gorgée du liquide brun, il ouvre le premier tiroir sur sa droite et son regard se fixe sur un écrin bleu nuit de forme allongée. Oui, il lui apprendra… même si cette teigne se montre plus récalcitrante que ce qu'il avait prévu, la situation ne peut pas rester ce qu'elle est. Bien qu'elle demeure entre les murs de Poudlard, elle n'est pas en sécurité ici. Quand il pense à sa réaction aussi survoltée qu'imprévisible de la veille au soir face à ses chaînes, à ce qu'il s'apprête lui-même à faire vendredi prochain… peu importe la façon qu'il a de la retourner, cette situation, ce mode de vie n'est pas pour elle.

Les doigts pâles s'oublient sur le velours sombre.

Il ne survivra sûrement pas à cette guerre et l'enfermer dans cette impuissance qu'elle a sur sa propre vie n'est pas envisageable plus longtemps. Il ne peut pas concevoir qu'une fois qu'il ne sera plus là, elle sera de nouveau livrée à elle-même avec en prime, l'hostilité qu'il a fait naître à son égard dans l'esprit des Malefoy. Il ne peut pas reprocher à Dumbledore son manque de vigilance passée et agir de la même façon en toute conscience.

« Tu deviens sentimental. »

Je suis pragmatique.

« Tu t'inquiètes pour elle. Tu envisages même de la libérer. »

Il referme le tiroir dans un claquement sec et termine son verre d'un trait. Il a besoin d'une douche.

oOoOoOoOoOo

Les jours suivants, il a consciencieusement évité les rencontres superflues, que ce soit avec elle ou tout autre membre du personnel de l'école. Il a besoin de temps, de se préparer au carnage.

Comme il est loin le temps où il se contentait d'élaborer les potions ou les sortilèges commandés par le Seigneur des Ténèbres aux fins d'exécuter de funestes dessins. Même s'il en connaissait les conséquences, il occupait la confortable position de celui qui n'est pas directement responsable des offensives. Non qu'il n'ait conscience de l'ampleur des dégâts causés par ses inventions, mais il n'avait pas à les confronter directement. Ce n'est pas comme s'il avait toujours choisi d'être l'instrument de ces horreurs.

Il est vingt et une heures. Cela fait plus de trente minutes qu'il est tapi dans l'ombre d'une ruelle, Nott et Avery sur les talons. Bellatrix est partie en éclaireur et… il sait dès lors que ce n'est une question de temps avant que le premier sang ne soit versé. La furie de la lignée des Black n'a jamais été capable de réfréner son tempérament meurtrier.

Lorsqu'il a quitté le château un peu plus tôt dans la soirée, c'est une effervescence d'un tout autre genre qui saturait l'air. Des élèves trépignant d'impatience dans l'attente de l'ouverture du bal, des enseignants vérifiant les derniers dispositifs de sécurité avant de se lancer dans l'arène. Les regards inquiets qu'il avait surpris chez certains professeurs l'avaient presque irrité tant ils mettaient en lumière le contraste entre leurs tracas respectifs. Alors qu'ils semblaient désemparés à l'idée de contenir une bande d'enfants littéralement dévorés par leurs hormones en folie, lui se préparait à en trucider quelques-uns. Le décalage entre ce qui constituait leurs réalités respectives était trop important pour qu'il se penche réellement sur la question… presque absurde. Ils n'appartiennent décidément pas au même monde.

Un cri déchire le silence qui s'est imposé dans la nuit d'encre. C'est le signal de départ. Comme il l'avait prévu, Bellatrix n'a pas su retenir ses pulsions les plus primitives. Alors que les trois mages noirs s'élancent à sa rencontre, il l'aperçoit. La première victime. Une peau pâle et de grands yeux bleus vides de vie. Ses cheveux sont si clairs que chaque mèche se découpe distinctement sur l'asphalte détrempée. La vision est spectrale. L'enfant qui gît entre les friandises éparses qu'elle a renversées dans sa chute n'avait pas plus de huit ans. A première vue, elle ne semble pas présenter de blessures, pas de trace de sang. Il songe avec ironie qu'elle fait partie des chanceux, de ceux pour qui tout s'est passé si vite qu'ils n'ont rien vu venir. Les traits presque sereins du visage poupin en témoignent : elle n'a pas souffert. Il n'attarde pas davantage son regard sur la silhouette misérable. Il aura l'occasion d'en contempler beaucoup d'autres et il peut compter sur la sorcière pour que le spectacle devienne de moins en moins plaisant au fur et à mesure qu'elle progressera dans sa frénésie.

Cela fait à présent presqu'une heure que Bellatrix Lestrange s'illustre magistralement sur son terrain de jeu de prédilection. A travers les nuées d'enfants qui s'enfuient en courant à l'approche du cortège morbide, il distingue le cri des sirènes qui commencent à retentir de plusieurs points alentour. Les premiers corps ont été découverts. C'est le signal de départ. Ils doivent changer de terrain de chasse mais la folle furieuse manque à l'appel.

- Nott, lance-t-il au coreligionnaire dans son dos, où est Bella ?

- Elle poursuit un gosse qui a vu son visage. Je l'ai vue se diriger vers le parc.

- Dégénérée, siffle-t-il entre ses dents.

- Je vais la chercher, lance Avery.

- Non ! l'arrête-t-il. Vous deux, rendez-vous au prochain point de rassemblement. Lucius et Carow doivent déjà nous y attendre. Dites-leur qu'on arrive. Je me charge de ramener cette imbécile.

Il ne leur laisse pas le temps d'émettre la moindre objection, il s'est déjà lancé sur les traces de la sorcière. Incapable de se faire violence, de se soumettre à la moindre consigne, résulte-t-elle du bon sens, il a fallu qu'elle cherche à pimenter la traque en découvrant son faciès ravagé par la folie à une proie. Même si le gamin parvient à tenir un temps hors de portée, il sait que le laisser en vie n'est pas une alternative envisageable désormais. Au mieux, il pourra écourter son supplice.

- Sept, huit, neuf…

La voix éraillée et dingue lui permet de la localiser rapidement.

- Dix ! scande-t-elle extatique en émettant un rire à pétrifier une gargouille.

Jouer à cache-cache avec sa victime… elle pousse le vice à son paroxysme.

- Bellatrix !

- Silence Severus ! tonne la voix glaciale. J'essaye de localiser ma petite vermine.

Il imagine l'état de terreur dans lequel ladite vermine doit actuellement être prostrée.

- Ah ! Aha… tu m'as laissé une piste !

- Dépêche-toi de l'achever, lâche-t-il sans feindre la dissimulation de son écœurement pour le jeu malsain. Rappelle-toi la consigne : personne ne doit nous voir !

- C'est pour ça que je dois la retrouver, lui répond-t-elle une note d'avertissement dans la voix. Ma petite… toute petite enfant a vu le visage de tata Bella, minaude-t-elle le nez rivé au sol comme un chien truffier.

- Tu ne pouvais pas t'en empêcher, lui reproche-t-il. L'assouvissement de tes envies égoïstes nuit à l'efficacité de notre mission. Quand le Seigneur des Ténèbres saura ça…

- Le Seigneur des Ténèbres sera certainement ravi de savoir que je prends plaisir à exécuter ses ordres.

Un peu trop sans doute…

- Ah ! Qu'avons-nous là ?

Du sang ! Le sien se glace, elle a déjà entamé la torture.

- Trouvée ! exulte-t-elle en repoussant du pied un container à ordures qui se vide à moitié sur ses chaussures.

Il observe la minuscule silhouette tapie contre le mur de briques brunes. Recroquevillée, le visage contre ses genoux, l'enfant serre devant elle, comme un bouclier de mousse, un gros hibou en peluche affublé d'un chapeau pointu et d'un balai en paille. Sans qu'il en saisisse réellement la raison, la vision resserre sa poitrine. Quand elle lève sur eux son regard terrifié, il réalise que du sang coule entre les petits doigts qu'elle a crispés sur son œil gauche. Le rideau de mèches poisseuses collées par le sang cache à moitié son œil valide. Il aperçoit néanmoins l'éclat d'un iris brun. Un courant glacé lui gèle l'échine. Son menton a beau trembler, elle ne pleure pas, ses pupilles dilatées d'horreur fixées sur la sorcière qui avance lentement vers elle, secouée par un rire démentiel. Il la connait suffisamment pour savoir qu'elle n'a pas fini de s'en amuser… Il se connait suffisamment pour savoir qu'à cet instant précis, il aura le plus grand mal à le supporter.

- Oh, pauvre petite chose ! Tu as mal ?

Entre les tressaillements convulsifs qui agitent la ridicule silhouette, la fillette a fermement refermé sa prise sur son animal à l'approche du danger… Il examine les doigts potelés qui s'y agrippent comme à une bouée de sauvetage…

Comme si la tâche était une partie de plaisir… pourquoi maintenant ?

- Comme je t'ai trouvée tu mérites un gage, murmure Bellatrix. Endoloris !

Il aurait mieux fait de partir avec les autres. S'il continue à observer la scène c'est uniquement parce qu'il ne peut se défaire de ce regard cannelle chargé de suppliques qu'il connait trop bien. Les hurlements aigus déchirent le calme de la nuit.

- Chhh ! trépigne la sorcière en frappant le sol du pied comme une gamine capricieuse. Tu vas nous faire repérer.

D'un geste de baguette, elle la réduit au silence. Condamnée à ne pas pouvoir extérioriser sa douleur, le petit corps continue d'onduler le bitume qu'il frappe de tous ses membres en des bruits sourds… Pathétique petit vers se contorsionnant à leurs pieds. Le regard brun s'arrime un instant au sien avant que les sanglots silencieux ne collent ses cheveux à son visage. L'air qu'il respire est comme chargé de têtes d'épingles. Il sait que mettre fin trop rapidement aux amusements de cette psychopathe constituerait en soi un aveu…

Le petit corps continue d'être agité de spasmes, pathétique poupée de chiffons ballotée en tous sens, même après que Bellatrix ait abaissé sa baguette. La sorcière redresse l'enfant et s'accroupit devant elle. Il ne peut s'empêcher de trouver terriblement malsaine la façon dont elle caresse ses cheveux.

- Je t'aime bien tu sais. Tu m'as beaucoup amusée.

Un gémissement d'anticipation lui répond. L'épouvante qui émane de l'enfant est palpable.

- Alors, continue la sorcière, je te laisse encore une chance de t'échapper. Une dernière partie de cache-cache !

Tarée !

- Je compte jusqu'à dix mais si je te trouve, tu perds un autre membre.

La voix effrayante se brise de jubilation tandis que la gamine porte une main tremblante à son œil mutilé. Elle blêmit.

- S'il vous plait…

- Un…

- S'il vous plait…

- Deux…

- S'IL VOUS PLAIT ! hurle-t-elle à l'adresse du sorcier resté en retrait.

Le regard qu'elle lui adresse est implorant.

Mais il ne peut pas. Il ne bouge pas, ses yeux vides et froids rivés sur elle.

- Trois…

- S'il vous plait, articule-t-elle péniblement d'une voix étouffée par les sanglots.

Il ne peut pas. Pas ce soir ! Pas devant Bellatrix.

- Assassin ! Monstre ! s'écrie-t-elle en prenant ses jambes à son cou.

- Quatre…

Ses poumons sont comprimés par un puissant étau, il parvient difficilement à prendre sa respiration pour lancer d'une voix usée :

- Avada Kedavra !

Frappée dans le dos, l'enfant s'écroule dans une flaque d'eau et ne bouge plus.

- Qu'est-ce que tu…

- Ca suffit ! coupe-t-il les reproches hystériques du Mangemort.

L'attrapant par un revers du col de sa cape, il articule froidement.

- On n'a plus le temps pour tes jeux stupides ! Nott et Carow sont déjà partis rejoindre les autres. Alors maintenant, tu te tais et tu suis !

- Pff…

D'un brusque geste d'épaule, elle se dégage en lui lançant un regard chargé de dégout.

Elle a transplané.

Il lui faut quelques secondes pour reprendre ses esprits. Ses yeux perdus sur le petit corps gisant dans sur le goudron, il n'esquisse pas le moindre geste pour aller à sa rencontre. Il pense au vieux fou. Est-ce qu'il la verra lui aussi en la voyant, la ressemblance troublante ? Elle n'existe peut-être que dans sa tête.

Il expire bruyamment et transplane à son tour.

Il atterrit dans la petite cour intérieure d'un hôtel particulier qui l'isole temporairement de ses comparses. Il prend le temps d'observer les environs. Il est seul. Il doit se calmer avant de rejoindre le groupe et il doit le faire vite avant que Bellatrix se lance de nouveau dans une tuerie incontrôlée.

Pourquoi n'arrive-t-il pas à se sortir ce regard de la tête ? Il aurait dû l'achever plus rapidement, ne pas s'autoriser à réfléchir, à l'observer… à les comparer…

Il entend les voix de l'autre côté de la porte cochère. Il est temps.

Alors qu'il saisissait la poignée, il interrompt son mouvement au moment où les paroles de Nott atteignent ses tympans de manière intelligible.

- Si Drago se fait attraper, je ne pense pas que Dumbledore lui pardonnera un acte pareil !

J'espère que ce petit opus vous a plu. J'ai commencé la suite. Et je sais parfaitement où va le prochain chapitre. Ca fait d'ailleurs presque un an que je le retourne dans ma tête.

A très bientôt les louloutes.