16 mois… je sais… je vous ai écrit un petit chapitre de 17 pages pour faire passer la pilule un peu mieux. Je ne vais pas vous tenir en haleine plus longtemps.
PS : étant actuellement en recherche de mon stage de 6 mois en cabinet d'avocat, si quelqu'un a des pistes, je PREEEENNNNNDS ! :D
RAR : Pour ceux qui ne sont pas logués en commentant ^^, les autres je vous réponds en MP.
Keana : Je suis vraiment ravie que cette double perspective t'ait plue. Je voulais qu'on la sente un peu glisser elle aussi. Ca fait un moment qu'elle vit avec lui maintenant, les choses évoluent lentement. Des ressentis se débloquent. J'espère seulement réussir à faire ça dans les règles sans que ça paraisse bizarre. J'ai du mal à évaluer la situation parce que je suis tellement habituée à les voir englués dans leurs rôles d'emmerdeurs respectifs… Maintenant la thèse ne peut plus être une excuse mais toi qui sais ce qui se passe dans ma vie (perso et pro), tu sais aussi que c'est dur de trouver le temps et la disponibilité. ;) Je suis tellement contente de te connaître et que tu aies eu la patience de continuer à suivre mes écrits ! Je ne t'en dirais pas plus sur la suite, tu vas voir bien assez tôt. Tes compliments me touchent sincèrement, d'autant plus d'ailleurs qu'ils ne viennent pas de n'importe qui. J'ai hâte de connaître tes impressions sur ce chapitre !
Flore : Je suis tellement désolée pour l'attente. Tout est dans ma tête mais j'ai du mal à écrire. J'espère en tout cas que la suite te plaira. Ta review m'a vraiment fait plaisir ! N'hésite pas à me faire part de tes commentaires sur ce nouveau chapitre. ^^
Marie-Sue-666 : Ce chapitre comporte 6666 mots exactement. J'ai l'impression qu'il t'est dédié ^^. Je suis EXTREMEMENT honorée que tu aies pris le soin de me faire part de tes impressions dans une review aussi conséquente. Honnêtement, je n'ai pas de mot suffisamment fort pour t'expliquer comme elle m'a fait plaisir ! Mais gaffe aux études hein ! C'est pas parce que je glandais pendant les cours pour écrire sur mes fics qu'il faut faire pareil hein ;) Honnêtement je crois que tu m'as fait les plus beaux compliments qu'on puisse faire à un auteur et je croise les doigts pour que tu aies la foi de lire cette RAR qui t'est tout personnellement dédiée. On peut dire qu'il se fait attendre oui ce Lemon. Depuis au moins 10 ans… mais désolée de te décevoir, ça ne va pas tarder à partir en vrille. Il faut que ça vienne là. J'ai les scènes en tête depuis au moins 6 ou 7 ans. Honte à moi. J'espère que tu ne seras pas trop déçue. En effet, je pense que l'intensité des ressentis qu'on peut avoir quand on est passionné par cet univers n'est pas compréhensible par les autres. Ils ne peuvent pas saisir la violence de nos émotions parfois. Franchement, je suis honorée de tes commentaires, je crois que je vais l'imprimer et me le glisser dans mon agenda, histoire de toujours l'avoir à portée de main quand je doute de moi. Merci n'est pas assez fort mais tu comprends ce que je veux dire. Visiblement, toi aussi tu es un oiseau de nuit. Tu en es où des cours finalement ? Ouiiii, viendé me trouver sur facebook ! Je te fais un bisou en espérant que le chapitre qui vient te plaira autant. J'ai la pression du coup, tu as placé la barre très très haut.
Mary 12 : Tu n'es pas à blâmer d'avoir raté la mise à jour. Quand on voit la fréquence à laquelle je peux m'y consacrer…. J'espère que le prochain chapitre te plaira. Mille mercis pour ton adorable review et j'espère à très bientôt.
Bonne lecture à toutes les girls !
Chapitre 42 : Le sombral et la licorne
Son sourire s'efface instantanément. L'expression entre surprise et effroi qu'elle affiche le satisfait presque autant qu'elle l'amuse.
Elle se mord la lèvre de dépit et déjà ses yeux arrogants ne le regardent plus. Il la voit déglutir. Ses sourcils se froncent et sans un mot, elle le dépasse.
Trop fière pour protester, trop orgueilleuse pour lui laisser entrevoir qu'elle a peur, trop idiote pour réfléchir avant de parler… Il s'autoriserait presque un ricanement.
Ce n'est pas comme s'il pouvait décemment lui expliquer que s'il tient à garder un œil sur elle c'est surtout pour sa propre sécurité. Ils se sont déjà suffisamment enfoncés dans la forêt pour que la visibilité soit presque réduite à néant et ils approchent du territoire des hybrides… La vérité c'est que contrairement à ce qu'elle pourrait imaginer, il préfère qu'elle pense qu'il la croit capable de l'attaquer par derrière.
Oui, sans aucun doute, il préfère qu'elle pense qu'il redoute un coup bas de sa part plutôt qu'elle puisse croire qu'il s'inquiète.
« Et chaque fois que tu penses ne pas pouvoir tomber plus bas, tu te découvres tes aptitudes insoupçonnées. »
Voilà son mauvais esprit qui se manifeste de nouveau…
Il ne peut s'empêcher de repenser à ce qu'il vient de se passer. Etait-elle raiment réveillée et ne faisait-elle que s'amuser de ses réactions ou bien cette remarque n'était-elle un mécanisme de défense destiné à lui faire croire qu'elle n'était pas troublée de ses actes et à contrer son malaise à son réveil ?
Si la première solution est la bonne, elle est inconsciente de penser que jouer avec lui de cette façon est la meilleure façon de lui rendre la monnaie de sa pièce pour l'humiliation qu'il lui a fait subir le matin-même. Elle ne devrait pas jouer à le provoquer, songe-t-il, le regard perdu sur les ondulations brunes. Cette façon de jongler entre pudeur farouche et totale indécence l'indispose. Elle brouille les pistes, l'empêche de discerner la limite à ne pas franchir.
Le commentaire qu'elle a fait alors qu'il s'évertuait à ne pas perdre la face lui permet de soupçonner qu'elle était réveillée depuis un bon moment lorsque leurs regards se sont rencontrés. Comment a-t-elle réussi à conserver son sang-froid dans de telles circonstances alors que, lorsqu'elle est éveillée, elle bondit dès qu'il la frôle ?
- A droite, indique-t-il en exerçant une légère pression sur son épaule afin de la guider.
C'est peut-être dû au fait qu'il l'ait introduite dans un nouvel environnement hostile, mais elle semble moins redouter son contact que le fait de se perdre.
« Ca c'est ce qui s'appelle relativiser ! »
- Continue tout droit jusqu'à la clairière.
- La clairière ? Vous avez prévu un pique-nique au clair de lune ? raille-t-elle, sans doute pour se donner du courage.
- C'est ça, marmonne-t-il, ses lèvres ourlées d'un rictus qu'elle ne peut pas voir, et compte tenu de l'heure et de l'endroit, si tu continues à traîner, tu pourrais fort être au menu.
Même à distance et dans le noir, il peut ressentir la tension qui gagne chacun de ses membres.
Une dizaine de minutes plus tard, la clairière est en vue.
- Ralentis ! murmure-t-il aux aguets en lui saisissant l'avant-bras pour la ramener à ses côtés.
Il n'a pas réfléchi. Il n'a pris conscience de son geste qu'au moment où ses phalanges se sont refermées sur son poignet. Il lui adresse un regard en biais. S'il en juge aux pulsations irrégulières qu'il sent sous la pulpe de ses doigts, ce qui l'entoure angoisse bien davantage sa jeune apprentie que ce soudain rapprochement. Les yeux bruns balayent les alentours avec une anxiété qu'il ne lui a vue qu'en de très rares occasions. Il n'a pas besoin de lui conseiller de ne pas s'éloigner : si la ramener auprès de lui était son initiative, il sent à présent l'épaule de la jeune femme contre son bras tant elle est proche.
La clairière où doit s'effectuer la cueillette est frontalière avec le territoire des hybrides. S'il ne leur est pas à proprement parler interdit de s'y rendre, il n'est pas certain que le Pacte de non-agression en vigueur entre leurs espèces leur viendrait en aide si une de ces créatures décidait de s'offrir un encas. La prudence leur impose discrétion et rapidité.
Lorsqu'ils parviennent à l'orée de la forêt, il prend le temps de balayer l'étendue en apparence paisible du regard. Une légère brise agite faiblement les hautes herbes. Pour l'instant, elle souffle dans leur direction. C'est une bonne chose : s'ils parviennent à rester suffisamment silencieux, leur odeur ne devrait pas trahir leur présence aux potentiels arrivants.
- A partir de maintenant, évite de parler trop fort, commande-t-il.
- Pourquoi me dire ça maintenant ? Ma conversation durant le trajet vous a assommé ? lance-t-elle sarcastique.
- Parce que nous ne sommes plus en territoire protégé, l'informe-t-il.
- Plus en territoire protégé ? Je croyais que la forêt dans son ensemble était dangereuse.
- La forêt est dangereuse dans son intégralité, mais si tu as l'expérience et les réflexes suffisants, rien ne t'interdit de t'y défendre.
- Je ne comprends pas.
Il sent l'inquiétude monter chez son interlocutrice.
- Les terres où nous nous trouvons n'appartiennent plus à l'école. Ce territoire est gouverné par d'autres espèces. Elles ont leurs lois, leurs coutumes et tout sorcier qui s'y aventure tombe sous leur coup.
- Otez-moi d'un doute. Ça veut dire que si on se fait agresser ici, on ne pourra pas riposter ?
- Des accords ont été passés avec le monde sorcier. En principe, les agressions injustifiées sont prohibées… mais, comme dans le monde que tu connais, ça dépend des individus.
Malgré l'obscurité, il aperçoit les doigts fins se resserrer autour de la baguette qu'il lui a confiée.
- Tu peux riposter, mais les conséquences diplomatiques inter espèces pourraient être désastreuses.
Les sourcils bruns se froncent.
- Pourquoi vous m'avez emmenée ici ?
La réaction épidermique de cette fille face aux explications qu'il lui a fournies lui arrache un sourire amusé. Cependant, même s'il doit reconnaître qu'être l'instigateur de certaines de ses angoisses lui plaît, il ne tient pas à l'effrayer plus que de raison : si la situation n'est pas réellement dangereuse en elle-même, qui sait où pourrait les conduire une réaction de panique mal canalisée dans l'hypothèse où ils feraient une rencontre.
- Parce que les fèves de bubobulb ne poussent pas sous serre, lui apprend-il. C'est le seul endroit où il est possible d'en trouver dans les environs et elles ne se ramassent qu'à la nuit tombée. Regarde !
Elle s'accroupit prudemment à ses côtés tandis qu'il sectionne une pousse encore verte.
- Pourquoi m'avoir amenée ici ? demande-t-elle à nouveau.
Sa voix trahit l'anxiété tandis qu'elle aventure quelques regards inquiets autour d'elle. Elle ressemble à un animal qu'on aurait pour la première fois sorti de sa cage.
Le but premier de l'excursion n'est pas de l'effrayer, mais de lui enseigner. Il doit trouver le moyen de la calmer s'il la veut concentrée.
- Savoir où trouver ce dont tu as besoin pour tes préparations, savoir reconnaître les plantes, fait partie de ton apprentissage.
- Me faire dévorer par une bestiole contre laquelle je ne saurai pas me défendre aussi, j'imagine.
- Parle plus bas si tu veux avoir le temps d'apprendre quelque chose avant que ça ne se produise.
- Voir à quoi ressemblent ces fèves est censé me démontrer à quel point je me suis méprise sur la façon de les préparer ?
Le ton est moqueur, il égratigne sa patience.
- Tu dois également savoir comment les cueillir. Si tu n'es pas suffisamment attentive et que tu abîmes le fruit, tu ne pourras plus utiliser son jus.
- C'est beaucoup de complications pour pas grand-chose ! renifle-t-elle, méprisante.
Il retient avec difficulté la remarque acerbe qui lui brûle la langue : le commentaire est indigne d'elle. Ils n'ont pas de temps à perdre et il doit être efficace.
- Nous verrons bien quand tu les auras préparées à ta manière, se contente-t-il de répondre en arrachant une autre fève à la plante.
- Ce qui veut dire ?
- Ce qui veut dire que tu vas passer à la pratique, l'informe-t-il et cette fois, il sait qu'il a capté son attention. Lorsque nous rentrerons, tu prépareras la même potion dans deux chaudrons différents : l'une selon le procédé académique, la deuxième d'après les modifications que je t'ai conseillé d'apporter.
- Quelle différence ? marmonne-t-elle de mauvaise grâce en imitant son geste pour s'emparer d'une fève.
- Précisément, j'ai hâte de les étudier une fois que tu les auras toi-même testées.
Il sent les prunelles vives le dévisager avec horreur.
- Vous envisagez de me transformer en cobaye pour vos petites expériences tordues ? s'indigne-t-elle entre colère et appréhension.
- Ce seront les tiennes avant tout, lâche-t-il avec un détachement dont il sait qu'il va la mettre hors d'elle, alors je te conseille de rester bien concentrée.
- Brillante idée de me faire ingérer ma propre potion d'amnésie : dans le meilleur des cas, j'oublierai tout, fait-elle remarquer avec dédain. Et dans le pire ?
- Je m'arrangerai pour choisir une préparation qui te laissera le souvenir des erreurs que ton arrogance t'aura fait commettre, dans le pire des cas, répond-t-il résolument calme.
- Vous êtes un grand malade si vous pensez que je vais me livrer à vos petits jeux sadiques ! s'écrie-t-elle.
- Baisse d'un ton, ordonne-t-il de sa voix grave.
Il peut presque sentir la haine dont sont chargés les iris bruns brûler la peau de son visage… Il ne s'explique pas pourquoi cette sensation le grise autant.
Peut-être parce qu'il ne suscitera jamais rien de plus intense en elle…
Sans détourner le regard, il sait qu'elle vient de se redresser. Il entend l'herbe crisser sous ses chaussures. Le comportement du sorcier l'excède au point qu'elle a besoin de faire les cent pas pour recouvrer son calme.
- Tu te révoltes sans cesse, mais ce soir encore, tu es ici, avec moi.
Elle ne répond pas.
Elle sait qu'il a raison. Elle se rebelle toujours. Contester, remettre en cause, c'est une question de principe pour elle. Il la pousse jusque dans ses derniers retranchements, joue avec ses limites, avec ses tabous… mais jusqu'à présent, il ne lui a pas présenté un seul défi qu'elle ait refusé de relever et il s'en félicite.
Elle sait qu'il a raison, alors elle ne relève pas la remarque. Il n'a rien à gagner à la pousser à la crise de nerfs non plus, alors il attend…
Il tend l'oreille pour être certain qu'elle ne s'éloigne pas trop. Il ressent toute cette hostilité qui émane d'elle et ne peut que noter le contraste avec la sérénité que dégageait l'image de ce corps endormi… Même si elle demeurera longtemps gravée sur sa rétine, c'est presque comme si le moment n'avait jamais existé… et il est conscient qu'il ne se reproduira sans doute jamais.
Il a terminé sa récolte. Il place soigneusement les fèves qu'il a ramassées dans le petit sac de toile qu'il vient de tirer de la poche de sa cape et se redresse. Mieux vaut ne pas s'éterniser. Il se redresse et la cherche du regard.
- Nous y all…
La scène qui s'offre à lui le laisse sans voix.
Il force sur ses yeux comme pour s'assurer qu'il n'est pas sujet à une quelconque hallucination. A une cinquantaine de mètres de sa position, se dresse un tableau que peu d'yeux humains ont eu l'occasion de contempler.
A quelques pas des premiers arbres délimitant la fin de la clairière, là où la végétation se densifie pour engloutir les faibles lumières que le ciel nocturne a à offrir, elle s'est totalement immobilisée, ses yeux rivés sur un jeune poulain au pelage mordoré.
Dans une attitude étrangement mimétique, la créature l'observe en retour.
Il ne saurait décrire cette étrange sensation. Que ces créatures ne soient pas effrayées par l'homme est en soi inhabituel, mais que cette fille qui prétend haïr tout ce qui touche de près ou de loin à la magie n'ait pas l'air de le craindre le stupéfie.
Le temps semble s'être figé. Seul le vent qui balaye les hautes herbes avant de s'engouffrer dans les feuillages touffus indique que la scène est bien vivante.
Il n'ose pas bouger : le moindre mouvement pourrait faire fuir l'animal et même lui n'est pas asséché au point de vouloir briser un instant d'une telle rareté.
Il retient son souffle quand la licorne amorce prudemment un pas en direction de la jeune femme. Il se serait attendu à une manifestation d'angoisse, mais elle n'esquisse pas un seul mouvement de recul et lorsque les obsidiennes s'aventurent sur le visage d'ordinaire si fermé, il sent une puissante secousse ébranler son estomac. Loin de faire marche arrière, elle avance timidement une main tremblante. C'est la première fois qu'il lui voit une expression pareille. Tout dans le faciès abîmé trahit son enchantement, chacun de ses traits sourit : de ses lèvres pâles à ses grands yeux bruns… la jeune femme farouche et perpétuellement amère a cédé la place à l'enfant curieuse, incapable de dissimuler son émerveillement.
La poigne de fer vient de se resserrer sur la pompe derrière ses côtes avec une vigueur dérangeante.
A n'en pas douter, il s'agit d'un tableau d'une grande rareté.
Le poulain tend lentement son long cou vers cette main qu'elle lui présente. Ses larges narines frémissent durant quelques secondes. Il renifle consciencieusement les doigts hésitants avant de donner un léger coup de museau contre la paume ouverte.
Le sourire de la jeune femme s'élargit tandis qu'elle laisse échapper un soupir frémissant. Elle a l'expression de celle dont le bonheur ne pourrait être plus complet.
Il sent sa propre mâchoire se serrer.
Il a l'impression de contempler l'une de ces toiles enchantées peuplées de fées et de créatures imaginaires dont les jeunes sorcières aiment à orner les murs de leurs chambres…
Mais celle-là semble avoir été peinte pour lui : un sombral et une licorne…
Dans le clair de lune, les longues mèches brunes ondulent en une épaisse crinière lugubre. Le vent fait claquer la lourde cape de voyage qui enserre ses épaules, elle s'agite dans un ondoiement de reflets bleuâtres qui lui tordent l'estomac. Un battement d'aile…
En dépit de l'inquiétante obscurité qui émane d'elle, en dépit du contraste saisissant entre la silhouette ombrageuse et le pelage rutilant de l'animal, la douceur qui éclaire le visage féminin raisonne en lui en un écho douloureux. Elle est l'image de la sœur maudite déployant ses grandes ailes noires comme un hommage majestueux mais timide à la candide créature.
Il n'a pas bougé d'un centimètre depuis plusieurs minutes et pourtant, la créature se redresse soudainement de toute sa hauteur. Les oreilles dorées remuent légèrement. Elle est aux aguets, si bien qu'il se demande l'espace d'un instant, ce qu'il a fait qui aurait pu trahir sa présence.
Sans préavis, le poulain fait volte-face et détale à toute vitesse vers les fourrés avant de disparaître entre les troncs épais…
Il ne tarde pas à en comprendre la raison.
Il peut ressentir les vibrations à travers la semelle de ses chaussures, faibles d'abord, puis de plus en plus oppressantes…
Elle les a senties elle aussi. Elle scrute les alentours avec un regard affolé. Ses dents se serrent et il n'a que le temps de dégainer sa baguette quand il aperçoit le premier hybride sortir de la forêt au galop.
La jeune femme recule de plusieurs pas alors qu'elle lève des yeux horrifiés sur l'imposant centaure au pelage gris qui vient d'arrêter sa course devant elle.
Il ne lui faut pas plus d'une poignée de secondes pour la rejoindre, pourtant, au moment où il se place entre elle et la créature, ils sont déjà encerclés. Tout en évaluant la situation, il maudit son manque de réactivité. Ce n'est pourtant pas comme si cette rencontre était tout à fait imprévisible. Cette empêcheuse de tourner en rond lui a fait baisser sa garde trop facilement alors pourtant que c'est lorsqu'il l'a dans les pattes qu'il devrait redoubler de vigilance.
S'il peut sentir la peur qui émane d'elle, ils la sentent aussi…
Il glisse son bras derrière lui dans un geste qu'il espère rassurant. Par acquit de conscience, il jette un coup d'œil de côté : la main qui tient sa baguette ne porte pas l'anneau….
Evidemment !
Il y a cinq centaures dans son champ de vision et surement davantage dans leur dors. S'il n'est pas en mesure de calmer rapidement sa nouvelle apprentie, ils vont aux devants d'ennuis dont il n'a pas besoin. Même si elle a appris à contrôler les émanations désordonnée de magie brute, il n'est pas à l'abri d'un débordement.
- Le poulain, où est-il ? s'écrie l'un d'entre eux.
Ses congénères s'écartent pour céder le passage au centaure roux qui vient de frayer son chemin jusqu'à eux.
- J'ai perdu sa piste ici, s'excuse presque son congénère à la crinière anthracite et il comprend que le nouvel arrivant et le chef du troupeau.
- Il était là il y a un instant, fait-il remarquer à ses coreligionnaires en humant l'air.
- C'est l'humaine, lui indique le sous-fifre et il sent ses doigts se resserrer instinctivement sur sa baguette. Il y a son odeur sur elle.
- Si c'est la licorne que vous cherchez, intervient-il sarcastique, elle s'est curieusement enfuie lorsque le sol s'est mis à trembler.
Les pupilles rutilantes du centaure se baissent sur le sorcier comme s'il venait à peine de noter sa présence.
- Qui t'a permis de t'adresser à moi, humain ?
Il a réussi à détourner sur lui son attention. Parfait !
- Il va falloir revoir vos méthodes de pisteur, continue-t-il à provoquer.
- Nous ne chassons pas les autres créatures de la forêt, rétorque la créature comme si la remarque l'avait insultée.
- Non, bien sûr que non. Les hybrides se nourrissent d'herbe et de racines… c'est la raison de ces arcs accrochés à vos épaules.
- Attention à ne pas nous manquer de respect sur nos propres terres, sorcier ! s'interpose le centaure au pelage gris.
- Calme-toi, Ronan ! Il cherche à protéger sa femelle, explique le meneur, manifestement plus avisé. Mais ça ne sert à rien, sorcier, écarte-toi !
- Cette fille est sous la protection de Dumbledore, les met-il en garde sans bouger d'un centimètre.
Quelques murmures s'élèvent dans l'assemblée.
- Dumbledore sait que les hommes ne doivent pas toucher aux licornes.
- La licorne est venue à elle. Elle ne l'a pas poursuivie et ne lui a rien fait.
- Les licornes sont des êtres purs, sorcier, et tu espères me faire croire que l'une d'entre elles aurait approché cette femme qui suinte le chaos ?
Il sent sa mâchoire se contracter. Saloperie de bestiole !
- Ce n'est pas impossible, Bane, fait une autre voix dans leur dos.
Il reconnait l'hybride qui a assuré les cours de divination l'année passée. De tous ses semblables, Firenze est peut-être le seul à ne pas les dévisager avec aversion.
- L'humaine n'est pas encore une sorcière accomplie. Tu as raison, elle déborde d'une énergie destructrice qu'elle ne sait pas encore canaliser, mais… elle n'aurait rien fait au petit. Pas volontairement…
Ses yeux cobalt plongés dans ceux de la jeune femme, il semble capable de percer la surface et de voir au-delà de l'apparence farouche.
- Dans le fond, reprend-il, c'est une enfant cachée sous les traits d'une adulte.
Il comprend pourquoi ses pairs ne l'apprécient pas ; il ressemble au directeur…
- On ne t'a rien demandé Firenze, lance un autre. Bane veut voir la fille, garde tes analyses sur tes chers humains !
Tout effrayée qu'elle est, elle n'est pas pétrifiée au point de se laisser faire lorsque la créature hostile tend vers elle sa main massive pour s'emparer de son poignet. Elle esquive d'un bond en arrière en brandit sa baguette sur la poitrine du centaure avec une vivacité qui étonne son vis-à-vis.
Il devine l'expression que doit afficher son visage aux étincelles qui commencent à crépiter aux extrémités de sa baguette.
Elle va faire tomber les barrières.
Il ne peut pas se le permettre, elle ne doit pas utiliser la magie dans cet état.
- Reste calme ! intime-t-il en empoignant son épaule avec fermeté.
Elle se dégage d'une ruade et fait un pas sur le côté. Il peut le voir à présent, son regard chargé de terreur. Il n'est pas très différent de celui qu'elle avait le soir du bal au manoir Malfoy. Il sait ce qu'il signifie : elle se sent isolée… Seule et entourée d'ennemis…
- Je ne vais pas attendre que cette chose me mette en pièces, crache-t-elle au sorcier et il a la confirmation que même lui, elle ne le considère pas comme un allié.
Le centaure offensé cabre, menaçant.
- Magorian ! Assez ! le rappelle à l'ordre le chef de la horde.
- Je ne vais pas me laisser insulter par ces êtres inférieurs et corrompus ! grogne l'intimé.
Tout ça va beaucoup trop vite !
Il songe qu'il aurait pu régler ce problème bien plus facilement si Dumbledore ne tenait pas à ce point à préserver ce Traité.
- Abaisse ta baguette, tente une dernière fois le sorcier d'une voix sourde.
Mais elle ne l'entend déjà plus.
- Inférieurs et corrompus… ce n'est pas un peu pompeux pour un demi-homme…
Il aperçoit les sabots de la créature gratter nerveusement le sol.
- Bane…, grince le centaure écumant de rage comme une ultime mise en garde.
- Un demi-homme… en réalité, vous n'êtes même pas la moitié d'un cheval.
- MAGORIAN, NON !
Il a tout juste le temps de la pousser violemment pour la mettre hors de portée des sabots du centaure, qui rue de nouveau, avant qu'ils ne s'abattent sur elle.
…
Ce craquement ? Est-ce que ce sont ses os ?
La violence de l'impact l'a projeté au sol. La douleur l'aveugle un instant.
Il n'a pas besoin de porter sa main à sa clavicule pour savoir qu'elle est cassée.
Il entend le bourdonnement des échanges au-dessus de lui sans en saisir la substance.
Merlin, il doit se remettre debout avant que cette abomination sur pattes ne se mette en tête de le piétiner !
Tant bien que mal, il se redresse sur un coude, sa baguette toujours fermement serrée dans sa main. Il cherche du regard cette petite emmerdeuse qui s'est juré de le faire tuer.
Elle est au sol et le dévisage, le teint blême.
Parfait ! Il ne devrait plus avoir à s'occuper d'elle tandis qu'il s'affaire à endosser pour une dernière tentative, sa tenue de diplomate.
- Je crois, marmonne-t-il en se remettant péniblement sur ses pieds, ignorant le vertige qui le fait vaciller, que les choses devraient en rester là.
- Tu crois qu'un os cassé est suffisant à laver l'affront de ta femelle, sorcier ? brame le stupide animal qui l'a agressé.
Très conscient de la symbolique de son geste, il toise longuement la créature avec un regard d'un détachement glacial avant de se retourner vers le chef de la bande.
- Nous sommes peut-être sur vos terres, mais rien ne peut justifier l'agression que nous avons subie.
Durant une fraction de seconde, Bane semble réfléchir aux paroles du sorcier.
- Plusieurs petits ont disparu ces derniers temps, l'informe-t-il, nous ne faisons que…
- Qu'agresser les sorciers qui s'aventurent sur votre territoire en guise de représailles ! le coupe-t-il glacial.
La créature lui adresse un regard assassin mais est suffisamment sensée pour comprendre que la blessure qui lui a été infligée a renversé la situation : il se trouve à présent en position de force.
- Je parlerai au Directeur de ces disparitions, précise-t-il néanmoins. Il n'en reste pas moins que vous avez bafoué, d'un coup de pattes, un pacte fondamental pour la mise en place duquel il s'est longtemps battu, continue-t-il, sournois, je serais étonné qu'il se sente particulièrement concerné par votre cause.
- Dumbledore est un homme sage…
- Si vous continuez à violer nos accords…
- Alors quoi, sorcier ? lâche le centaure en s'avançant de quelques pas dans ce qu'il sait être une tentative d'intimidation.
Il s'autorise un sourire carnassier tandis qu'il pointe à son tour sa baguette sur la poitrine musculeuse.
- Interroge ton sixième sens hybride !
- Tu crois pouvoir faire le poids ? Arrogant petit humain…
- Je crois que pas un d'entre vous ne s'en tirera vivant, rectifie-t-il, imperturbable. Je ne suis pas Dumbledore. Ce Traité est un caillou dans ma botte.
La moue suffisante s'efface progressivement du faciès bestial à mesure que l'animal comprend où il veut en venir.
- Le faire tomber serait d'une facilité enfantine et malgré toute cette bravoure et cet ego propre à votre race et qui vous ont naturellement conduit à agresser en horde une sorcière à peine formée, vous seriez les premiers à pâtir de sa révocation.
- Tu crois ça ? Tu tiens à peine debout…
- Teste-moi, hybride. Oh, je t'en prie, fais-moi ce plaisir ! siffle-t-il avec un sourire féroce, l'adrénaline pulsant dans chacune de ses veines. Pousse-moi et ensuite, demande à tes hommes si un seul d'entre eux a sincèrement cru que c'est par faiblesse que je n'ai pas évité les sabots de ton petit poney !
oOoOoOo
Dire que le but de cette excursion était de prolonger la leçon en insistant sur l'importance de s'adapter à son environnement… Il n'est pas sûr qu'elle accepte un jour de quitter de nouveau les geôles.
Il ne comprend pas comment la situation a pu déraper à ce point. Même lui, s'il n'avait eu l'ombre de Dumbledore au-dessus de la tête…
Il savait pourtant qu'une rencontre de ce type était probable.
Il défait les premiers boutons de sa redingote et laisse échapper un grognement quand ses doigts rendus maladroits par la douleur effleurent sa clavicule.
Il ne se serait jamais laissé prendre au dépourvu s'il n'avait pas assisté à cette scène quelques minutes avant leur arrivée…
« Tu deviens mou. »
Qu'il s'agisse d'une fumisterie ou que l'information soit vraie, il doit tenir Dumbledore au courant de sa rencontre avec le troupeau de centaures et de la disparition des poulains dont ils l'ont informé. S'il s'avère que de tels phénomènes se sont effectivement produits dans ces bois, il va falloir mettre un membre de l'ordre sur le coup.
Il fait tomber sa veste à bas de ses épaules et prend le temps de se préparer à ce qui va suivre en lorgnant le col de sa chemise dans le miroir de la salle de bains. Le tissu maculé d'une quantité appréciable de sang dessine un angle étrange.
Il ferme les yeux et expire longuement par le nez.
Il aurait préféré une hémorragie interne à une fracture ouverte. Salazar peut témoigner du fait qu'il n'est pas douillet mais avoir l'opportunité de contempler la couleur de ses os est un plaisir dont il se passerait.
Il a pourtant plusieurs fois pansé ses propres plaies, réparé ses membres cassés, mais il n'a jamais pu se départir de cette impression que voir la blessure accroissait la douleur.
Il entreprend de se débarrasser promptement de sa chemise sans attarder son regard sur la fracture, puis s'empare de la baguette de bois sombre qu'il a déposée sur la vasque. Avec une grimace pour son reflet, il la pointe sur sa clavicule droite. Il s'agrippe d'une main au rebord du lavabo et chasse l'air de ses poumons.
- Brackium Emendo, murmure-t-il.
La respiration momentanément coupée, il enfonce ses doigts noueux dans la porcelaine et libère un cri de douleur.
Il lui faut quelques secondes pour reprendre ses esprits et retrouver son souffle. Il n'est pas encore tout à fait certain que ses deux pieds soient solidement arrimés au sol.
Ce n'est pas la première fois qu'il se livre à ce genre de pratique, mais sentir l'os se tordre et pénétrer la chair en sens inverse est une sensation à laquelle il ne s'habituera jamais.
- Qui t'a invitée à entrer ici ?
- J'ai lu quelque part qu'il pouvait être dangereux de se soigner soi-même par la magie lorsqu'on est affaibli.
Il n'a pas eu besoin de se retourner ou d'apercevoir son image dans le miroir ; il pourrait sentir sa présence les yeux fermés.
- Tu aurais peut-être voulu que je te laisse me mettre ta baguette sous la gorge histoire de prolonger le frisson, lance-t-il avec une froideur que son ironie ne parvient pas à dissimuler.
Il ne peut s'en prendre qu'à lui-même de la tournure qu'ont prise les événements. C'est lui qui l'a emmenée de force dans la forêt interdite, lui qui a pris le risque de la confronter à ces créatures sans considération de l'état de détresse dans lequel ça risquerait de la plonger… S'il est honnête, le complet fiasco de cette soirée lui est totalement imputable. Qu'elle n'ait pas su comment réagir en face d'un troupeau de centaures menaçants n'avait rien d'anormal pour un individu n'ayant jamais été confronté à des créatures magiques auparavant. Des tas de sorciers expérimentés ne se seraient pas montrés à moitié aussi courageux…
La douleur lancinante dans son torse l'irrite un peu plus.
Même cette fracture est de son fait. Personne ne l'a contraint à s'interposer entre elle et les sabots de cet hybride dégénéré. Elle lui a d'ailleurs clairement signifié qu'elle n'attendait pas qu'il lui vienne en aide…
Alors pourquoi ne peut-il s'empêcher de lui en vouloir ?
« Peut-être parce qu'elle t'a regardé toi comme elle les a regardés eux : comme un ennemi. »
Il ouvre la petite armoire qui surplombe la vasque et en tire deux flacons ternis et une compresse stérile. Il entend les pas de l'intruse se rapprocher tandis qu'il déchire l'emballage de tulle.
- Pourquoi avez-vous fait ça ? interroge-t-elle soudain et il réalise à quel point elle est proche.
Bonne question.
Pourquoi ?
Même s'il doit avouer qu'elles l'ont intérieurement fait sourire, il ne risquait pas grand-chose à la laisser assumer ses provocations inconsidérées. De la même façon qu'il n'est pas mort du coup de sabot, il ne l'aurait pas tuée non plus...
- Des raisons qui te dépassent, se contente-t-il de lâcher avant de quitter la pièce en direction du salon.
Elle lui emboîte le pas.
Est-ce qu'elle se rend compte d'à quel point ces raisons le dépassent lui aussi ?
- Je ne crois pas en votre sens de la diplomatie, fait-elle remarquer en se plantant devant lui.
- Je l'exerce pourtant tous les jours.
Il débouche un des deux flacons et en imbibe la compresse.
Il feint le détachement mais en vérité, il ne comprend pas cet acharnement. Pourquoi le suit-elle partout ? Il ne se donne même pas la peine de lever les yeux sur le visage féminin, il sait qu'il est consumé par la colère… et là encore, il ne comprend pas pourquoi.
Qu'elle lui tienne rigueur de l'avoir entraînée dans un endroit aussi dangereux, qu'elle lui en veuille de l'avoir mise en difficulté, il peut le concevoir. Mais elle semble lui reprocher de s'être interposé et au-delà du paradoxe que ça constitue, ce n'est pas comme s'il l'avait fait sans raison : il est seul responsable du déroulé des événements. Il devait le faire. Rien de plus.
- Vous auriez pu me laisser encaisser, reprend-elle sans relever le sarcasme et il perçoit dans le ton de sa voix qu'elle essaie de comprendre le cheminement intellectuel qu'a suivi le sorcier tandis qu'elle parle. Et ne me dites pas que vous vouliez vous assurer que je ne perde pas le contrôle de mes pouvoirs ! devance-t-elle une réponse facile qu'il aurait pu formuler. Si vous aviez craint un débordement de ce genre, vous auriez largement eu les moyens de mettre un terme à la situation bien avant.
Impassible, il s'empare du second flacon et en verse quelques gouttes sur le tulle.
D'un geste vif, elle s'empare de la compresse pour capter son attention.
- Vous ne m'écoutez pas !
Agacé par la douleur et le comportement aberrant de cette fille, il la toise avec hauteur. Ses yeux bruns vrillent les siens avec une impertinence assurée. Elle a l'air folle de rage.
C'est un comble !
- Tu n'as pas l'impression que ton comportement est déplacé après l'incident que tu as manqué de provoquer ?
- L'incident que… je n'ai jamais demandé à venir ! Je me fiche de ces traités idiots régissant des rapports entre monstres ! Cette saloperie aurait dû vous tuer ! s'écrie-t-elle des étincelles au fond des yeux. Pourquoi vous ne me criez pas dessus ? Où sont vos sermons ?
Les sourcils sombres se froncent sensiblement alors qu'il prend conscience de ce qui est en train de se passer.
Serait-elle moins perturbée s'il l'accablait de reproches ?
Sa respiration est erratique.
Il ne répond pas. Que peut-il répondre à ça ?
Il observe les prunelles fauves descendre lentement jusqu'à la base de son cou. Son corps entier frémit mais elle ne détourne pas le regard. Il n'est plus très sûr de ce qu'il peut y lire et Merlin, si son intuition est la bonne, il n'a pas envie de se risquer à visiter son esprit maintenant…
Elle déglutit et ses lèvres tremblent plusieurs fois avant qu'elle ne réussisse à reprendre d'une voix mesurée.
- Je ne veux plus que vous fassiez ça.
- Fassiez quoi ?
- Encaisser à ma place, marmonne-t-elle en baissant les yeux sur la compresse humide entre ses doigts. Si vous vous interposez systématiquement entre moi et les coups qui me sont destinés, je ne me sentirais plus libre d'être moi-même.
Il peine à croire ce qui se joue, ce qu'il perçoit derrière le ton suffisant.
Incrédule, il se contente d'étudier son expression tandis qu'elle porte une main hésitante à la base de son cou. Il n'a même pas le réflexe de reculer. Le geste est tellement invraisemblable qu'il le paralyse. Le contact du désinfectant sur la plaie lui arrache un sifflement de douleur.
Elle retire rapidement la compresse en se mordillant la lèvre.
…
Il ne parvient pas à déterminer si c'est un jeu mais… il n'arrive pas à détourner le regard.
…
Qu'est-ce qu'elle est en train de faire ?
Qu'est-ce qu'il est en train de faire ?
Avec une précaution infinie, elle ramène ses doigts fins sur la blessure. Il sent les siens s'enfoncer dans le bois de son bureau et ses paupières se ferment tandis qu'il réprime un grognement.
Merlin ! Que se passe-t-il ici ? A quel moment les choses ont-elles dérapé de cette façon ?
Il examine les traits de son visage tandis qu'elle déplie le morceau de tissu et le replie sur l'envers. I peine quelques heures, il n'aurait jamais pu envisager se retrouver dans une posture pareille : elle est en train de le panser, de le toucher… et encore plus étrange : il la laisse faire.
Le souffle tiède dans son cou la glace à chacune de ses inspirations. Il doit inspirer profondément pour reprendre le sien.
Il a besoin d'en avoir le cœur net.
- Je ne l'ai pas fait pour toi si c'est ce qui t'inquiète, la provoque-t-il.
La réaction ne se fait pas attendre.
- Je n'ai pas besoin de vous ! cingle-t-elle, piquée au vif. Même si je me blesse, même si vous êtes la cause de tout ça. Il n'est pas question que vous mettiez votre vie en danger pour réparer mes erreurs.
Il ne peut détacher ses yeux de cet énergumène et de l'irrationnel spectacle qu'elle lui offre.
Se rend-t-elle seulement compte des contradictions dont est chargé son discours ? Des incohérences entre le ton qu'elle emploie et les mots qui franchissent ses lèvres ?
Le timbre est polaire, pourtant il ne peut s'empêcher de remarquer que son regard est fuyant.
…
Se rend-t-elle seulement compte du trouble qu'elle fait naître en lui ?
- Pourquoi ?
La question a franchi ses lèvres sans qu'il ait le temps d'en évaluer la pertinence. Sa voix n'est qu'un vrombissement grave, pourtant les prunelles brunes vacillent…
- Je… ne veux rien vous devoir.
Il sent les anneaux du serpent enserrer son estomac avec une violence inouïe.
Au-delà des mots acerbes, le ton de sa voix, l'agitation qu'il perçoit dans tout son corps, ses yeux d'ordinaire arrogants qu'elle cherche à dérober aux siens… tout son être trahit le désordre qui l'agite.
Elle n'arrive plus à maintenir le masque de la colère sur sa fébrilité.
Sans même réfléchir, il glisse sa main entre les mèches folles qui retombent devant sa figure et la sent se raidir.
La chaleur du contact se propage le long des doigts pâles, ses oreilles sont brûlantes. Lentement, il relève le visage abîmé. Le regard fauve reste résolument baissé, ses pommettes écarlates.
Les yeux rivés sur elle, il sent son sang entrer en ébullition. Il ne croit pas l'avoir déjà vue à ce point confuse. Il ne croit pas avoir déjà eu à ce point la certitude d'en être la cause.
Voilà quelque chose qu'il n'avait pas vu venir…
Ses entrailles se tordent quand elle presse sa joue contre sa paume. Elle ferme les yeux et réprime un frisson.
Quelque chose se serre dans sa poitrine tandis qu'il revit, cette fois de l'intérieur, la scène dont il n'a été que spectateur quelques heures plus tôt. Il est prêt à parier que ce qui le traverse à l'instant égale au moins en intensité ce qu'elle a ressenti quand le poulain a daigné lui faire l'honneur d'un contact.
…
Le sombral et la licorne…
…
A bien y regarder, les choses ont plus de sens dans cette configuration.
Malgré ses errements, malgré ses travers et ses vices, elle reste immaculée sous sa crinière brune, inconsciente du danger. Et lui… lui, qui inspire l'aversion pour côtoyer la mort de trop près…
« En voilà une fable pathétique ! »
Si pathétique qu'il pourrait en rire… Mais elle, ne rit pas. Non… ces lèvres souples qu'il souligne de son pouce frémissent légèrement, mais ne rient pas.
Il sent les brides de sa raison lâcher une à une tandis que l'image de la tentatrice nargue la bête en lui. Merlin, il pourrait la dévorer entière !
Sans préavis, il agrippe les mèches emmêlées à l'arrière de son crâne et la ramène brusquement contre lui.
Le glapissement qu'elle laisse échapper ne fait qu'amplifier le brasier qui gronde sous sa cage thoracique.
Presque heureusement, la douleur fulgurante qui traverse sa poitrine au moment où elle se trouve pressée contre lui le ramène à la raison.
Alors, tandis qu'elle tremble encore entre ses bras, il s'autorise à câliner son lobe du bout du nez. Il raffermit sa prise dans les cheveux épais quand il entend le discret ronronnement qui franchit sa bouche.
Son odeur l'enivre.
Il n'a pas le souvenir d'avoir un jour enduré un tel chaos : l'intolérable douceur qu'elle lui inspire… la violence de ce désir qui lui met littéralement les tripes à l'air…
S'il enfouit son visage dans la tignasse emmêlée, il est sûr de basculer.
Il se détache sensiblement. Il ne sait pas s'il pourra dominer ses instincts encore longtemps maintenant qu'elle a elle-même franchi la ligne…
Sa voix n'est plus qu'un soupir rauque quand il lui murmure :
- Tu ne sais plus me mentir.
Un petit commentaire d'encouragement ? Siouplait, ça m'aidera à assumer les parpaings que je ramasse avec mes candidatures infructueuses :D
J'espère que vous aurez aimé. A très vite.
