Bonjour ! Mon mémoire étant enfin bouclé (et ma soutenance imminente), j'ai enfin eu le temps d'écrire ce premier chapitre de Walk With Me !
Merci à Goupix67 et le visiteur de passage pour vos commentaires, je suis heureuse que le prologue vous ait plu ! J'espère que la suite ne vous décevra pas :3 (thank you "I have no life" for your comment in French ! Don't worry, it wasn't badly translated at all !)
Disclaimer : Si les évènements décrits dans cette série sont pure fiction émanant de mon imagination, Antisepticeye et son univers appartiennent à Jacksepticeye. Ou inversement, qui sait.
La radio grinçait sourdement dans la voiture alors que le conducteur triturait le bouton à la recherche d'une station. La machine insista dans sa mauvaise humeur, ne laissant filtrer qu'un son ou deux de-ci de-là, trop fugaces pour être identifiables. On aurait même dit des genres d'aboiements dissonants, cassant pour une demi-seconde le vrombissement évanescent de la ville qui se dessinait à l'horizon. Il était déjà tard, travailleurs et écoliers devaient déjà somnoler devant leurs écrans, aussi la route aux abords d'Athlone était presque déserte. Tout juste une voiture ou deux, bataillant sans doute tout autant que l'entêté chauffeur de taxi. Sa main instable faisait légèrement trembler le véhicule hors de sa trajectoire, les phares dansant étrangement sur la route, marquant des sillons blancs sur l'asphalte, en rythme avec chaque tentative d'obtenir une station tolérable. C'en était presque hypnotisant.
Finalement, le chauffeur lâcha un juron dans un slang vaguement courroucé, puis abandonna. Il se redressa sur son siège et fixa droit devant lui la route assombrie par la nuit et un brouillard automnal. Même s'il était proche de son terminus, les dernières minutes allaient être interminables et épuisantes s'il ne trouvait pas à faire. Levant son regard dans son rétroviseur, il avisa le couple installé sur les banquettes arrières. La jeune femme était déjà endormie, la joue nonchalamment appuyée contre l'épaule de son compagnon. Ce dernier, lui, avait le coude contre la portière et fixait d'un air pensif le paysage en ombres floues. Peut-être pouvait-il tenter une conversation…
— Eh, il fait pas bien chaud dans le coin, hein ?
Une voiture les doubla à toute vitesse, se repliant un peu trop tôt. Le chauffeur jura à nouveau. Le jeune homme se redressa d'un coup et eut un vague sourire. Il répondit en toussotant.
— Nous sommes en automne, c'est normal.
— Vous venez en visite ?
— Non, nous en revenons.
— Ah. Eh, excusez-moi pour la radio, d'habitude elle est pas si capricieuse…
— Je vous en prie, mon téléphone a du mal à capter aussi, ça doit être exceptionnel, répondit le jeune homme en pointant son cellulaire. Il était allumé, à luminosité minimum, mais le chauffeur devinait l'interface d'une messagerie. L'interlocuteur envoyait messages sur messages, arrivant tous en groupes précipités, rattrapant visiblement un retard d'envois. ll toussa à nouveau, sèchement.
Le panneau d'entrée d'Athlone passa à vitesse modérée sur leur droite. Les premières maisons leur ouvrait la voie, les fenêtres encore allumées, du mouvement d'une fin de repas s'y profilait. Un rai de lumière passa dans la voiture. Le chauffeur remarqua alors pour la première fois depuis le départ de l'aéroport de Dublin les cernes légèrement ombrées sous des yeux clairs à demi-clos. Une mèche de cheveux verte passait mollement par-dessus ses sourcils.
— Eh, c'est original, votre couleur, là...
Par réflexe, le jeune homme passa sa main dans sa frange. Elle était la seule colorée, les côtés du crâne étaient coupés court et laissaient entrevoir une couleur châtain. Il sourit à nouveau, à la fois reconnaissant et intimidé.
— Merci.
— Et ça vous gêne pas, je veux dire, au quotidien ? Votre patron vous dit rien ?
— J'ai fait ça plus ou moins pour le travail, justement.
— Ah ? Vous travaillez dans la mode ?
— Haha, pas du tout. Dans le divertissement, plutôt.
— Ah. Vous êtes du showbiz ?
— Euh… Je ne sais pas, à vrai dire, répondit le jeune homme d'un mouvement d'épaule. C'est une jeune profession, je n'arrive pas à bien me placer encore.
— Mais c'est à dire ? Vous êtes dans quoi ?
— Je suis un genre de présentateur sur internet.
— Ah ! Mes gosses en regardent, des fois. Un truc-tubeur, je crois…
Un feu rouge. Le chauffeur s'arrêta tranquillement en souriant, n'avisant pas vraiment le jeune homme qui eut un petit rire gêné. La jeune femme tressauta un peu et se redressa, encore un peu endormie. Un chignon haut tremblait doucement sur son crâne.
— Et ça marche bien pour vous ? Vous gagnez bien votre vie là-dessus ?
— On peut dire ça, oui.
— Eh, tant mieux. C'est rare, de pouvoir faire ce qu'on veut de sa vie de nos jours. Un de mes gosses, le plus âgé, il admire beaucoup les gens comme vous. Il m'a dit l'autre soir qu'il voudrait faire pareil. Je vais peut-être lui acheter une caméra, un petit modèle hein, histoire qu'il s'essaie. Il est jeune, faut bien qu'il expérimente…
Le jeune homme hocha la tête en éteignant son cellulaire. Sa compagne ouvrit les yeux doucement, encore embrumée par sa sieste. Ils n'étaient plus très loin de leur destination. Le bruit de la conversation avait dû la réveiller. Elle avait l'air à la fois fatigué et doux, un fin maquillage sur les yeux et des sourcils travaillés. Une petite boucle d'un blond doux tombait contre sa tempe, dansant au fil des mouvements de la voiture. Ils sortaient du centre-ville.
— Enfin, peut-être qu'il réussira, hein ! Vous savez, on en entend beaucoup, des histoires de ces gens, qui partaient de rien et finissent millionnaires… C'est un bon exemple pour la jeunesse, ça, au fond ! Vous en pensez quoi, vous ?
— Oh, je… Je ne pense pas à tout ça quand je fais mes vidéos. Je pense juste à « est-ce que ça plaira » « est-ce que mes viewers aimeront… »
— Bien sûr, bien sûr. Comme je l'ai dit, aimer ce qu'on fait avant tout ! Et ne pas avoir de regrets plus tard !
La voiture ralentit doucement, puis s'arrêta tout à fait devant un petit immeuble, coincé dans une zone résidentielle assez modeste. La nuit s'était installée tout à fait, il y avait peu de passages. Le jeune homme avisa la rue d'un oeil un peu alerte, puis passa sa main dans le dos de la jeune femme, qui acheva de se réveiller en bâillant.
— Je m'occupe des affaires, lança-t-elle d'une voix douce. Son compagnon tendit sa carte de crédit au chauffeur.
— Eh, j'espère que vous avez fait bon voyage ! Dit-il en réglant la course. J'dirais au gosse que j'ai croisé un des gars d'internet, ça va l'intéresser !
Le jeune homme approuva en rangeant son portefeuille et son portable dans une poche de sa veste. Il prit son petit sac et sortit de la voiture pour aider sa compagne. Celle-ci salua chaleureusement le chauffeur, imitée par le jeune homme. Le taxi repartit dans le soir, un son de radio allant s'éclaircissant alors qu'il s'éloignait de l'immeuble, s'enfonçant dans les rues, glissant tranquillement et solit…
La doctoresse Madeline Finnigan ferma lourdement son dernier dossier de la journée en soupirant. Pour la cinquième fois, elle secoua tristement sa tasse de café, désespérément vide depuis environ deux heures. Elle aurait bien été la remplir plus tôt, mais sortir de son bureau pour aller dans les couloirs de l'hôpital à la recherche d'un distributeur était un concept fatiguant dès son énonciation. Elle se serait aussi bien volontiers rabattue sur des pastilles ou des bonbons, mais là aussi, vide, et toute recharge des réserves impliquant de sortir de la pièce. Pourquoi n'était-elle pas née au temps des robots, sans doute y en aurait-il plus tard pour se charger des déplacements superflus à la place d'humains épuisés… Vraiment, tout cela était déprimant.
Sur ces considérations, elle posa son dossier sur une pile d'autres trieurs, tous pleins à ras-bord de notes volantes et de rapports obscurs, puis se laissa aller dans sa chaise, qui glissa loin du bureau. La nuit venait de se coucher, et par chance pour elle, pas un rendez-vous après dix-sept heures pour l'empêcher de rentrer chez elle, d'allumer la télé sur la première sitcom venue en attendant sa livraison de pizza. La journée avait au moins le mérite de se terminer sans surprises ni crises à gérer. Juste des dossiers à compléter pendant deux longues heures. Elle ne put s'empêcher de penser ô combien ces soirées étaient rares dans sa vie. Elle soupira à nouveau.
Par la fenêtre voilée de gris qui offrait sur la droite de Madeline une vue imprenable sur la route et une modeste épicerie de nuit, les phares d'une voiture passèrent à vitesse modérée. La ville était coincée entre ces deux tranches horaires, où le jour est encore trop proche pour se permettre de déroger à toutes les règles de conduite élémentaires, où la nuit tarde encore à chasser de l'asphalte les automobilistes réguliers afin de laisser place aux quelques cascadeurs d'un soir. Ca donnait aux rues une ambiance de lenteur écrasante, comme si la torpeur pouvait s'inhaler à même l'air courant. De même que le ciel, tout juste sombre mais encore un peu altéré par de la faible lumière, passait des rayons incertains dans la pièce et colorait les murs tapissés d'imprimés de briques terre de sienne en une sorte de gris étrange, presque inquiétant. La petite lampe de bureau, sur laquelle était vissée une ampoule économique, ne commençait que tout juste à diffuser son éclat. Tout dans la pièce ressemblait à un film des années 30 mal contrasté.
La doctoresse finit par se lever et rangea ses dossiers un à un dans son armoire, dans un ordre alphabétique inconstant. Tout un fatras s'empilait difficilement dans les étagères, elle dût insister pour que le dernier trieur accepte de se glisser entre deux autres. Madeline savait bien que la plupart d'entre eux étaient vieux de plusieurs années, mais elle n'avait jamais eu la motivation de faire du tri dans l'ensemble, quand bien même les chances que certains patients reviennent dans son cabinet étaient faibles. Parfois, entre deux séances, elle en relisait, se souvenant de ses débuts chaotiques dans le métier. Elle n'avait jamais su si c'était du bizutage ou un retour de karma bien senti, mais elle s'était retrouvée, dans ses premières années en tant que psychanalyste, avec des cas tous plus extrêmes les uns que les autres. Elle avait choisi le domaine de l'enfance, dans une sorte d'altruisme mêlé à ce qu'elle qualifierait à présent de syndrome du héros fulgurant. Elle pensait pouvoir éviter des souffrances à une partie de l'humanité en traitant les maux à la racine. Une enfance à peu près réussie, c'est toujours ça de moins qui peut devenir un problème insurmontable à l'âge adulte, n'est-ce pas ? Toujours était-il que son héroïsme s'était heurté à l'implacable marteau de la réalité, et qu'elle n'avait pu que constater par de nombreuses fois une impuissance relative. Le monde, hélas, n'irait pas mieux sous la forme de sa simple volonté. Elle ne savait plus vraiment quand et comment elle en était arrivée à cette conclusion, mais dans l'éventualité où un éclair de génie la frapperait, elle avait tout gardé, de ses premières notes enthousiastes à ses vagues griffonnages modernes. Elle voulait être prête à toute éventualité, n'aimant plus guère la perspective de devoir stimuler sa mémoire si d'aventure le passé venait à ressurgir. Elle était psy, elle savait mieux que tout le monde que les souvenirs sont des visiteurs imprévisibles, et elle voulait pouvoir leur répondre sans efforts.
Bref. Toutes ces considérations juste pour un dossier qui refuse de se laisser ranger… Madeline prit sa veste, son écharpe et se prépara à sortir dans le froid automnal avant de se retrouver à disserter sur ses choix de décoration — des dessins d'enfants, datés de 1994 à 2016, représentant des familles éclatées, des maisons aux couleurs étranges et des amis imaginaires à l'air un peu inquiétant, encore une tentative de garder le plus de preuves de ses souvenirs sans avoir à aller les chercher soi-même, sans doute. Ses longs cheveux rabattus en arrière dans un chignon bas ne protégeaient que peu sa nuque des attaques du vent, et elle se retrouva à devoir trottiner vers sa voiture. Elle s'y engouffra sans patience et répéta les mêmes mouvements que d'ordinaire. Sac jeté sur la banquette arrière, vérification des rétroviseurs, ceinture de sécurité, clé tournée et radio démarrée. Cette dernière crissa violemment sans parvenir à trouver une quelconque station. Le son strident de la défaite donna à Madeline une migraine, mais elle insista dans sa recherche tout en manoeuvrant hors du parking de l'hôpital. Elle était l'une des premières à partir, tout juste croisa-t-elle un ou deux visiteurs, ce qui facilita sa sortie. Sa conduite un peu lente s'accommodait très bien de la vitesse endormie des autres usagers, elle n'était même pas vraiment gênée par son autre main trifouillant le bouton des stations. Mais elle ne trouva rien. Stop à la sortie de l'hôpital. Elle prit une quinzaine de secondes pour finalement n'aboutir à rien de plus qu'un vague filet de paroles noyé sous un concert d'interférences. Résignée à ne pouvoir obtenir mieux, elle redémarra. Elle roula deux minutes, puis un feu rouge. Deux autres minutes, puis un autre feu rouge. Elle grommela. Pourquoi le destin l'empêchait-elle ainsi de rentrer chez elle ? Autour d'elle, pas l'ombre d'une fichue voiture, qu'est-ce qu'elle risquait sérieusement de percuter ? Franchement, tout cela la fatiguait. Le simple fait d'avoir une raison valable de perdre patience lui réclamait déjà toute son énergie, et elle…
BANG !
Un bruit sourd derrière elle. Avant même que sa voiture ne cesse de trembler et que sa tête ne revienne à sa place, elle avait déjà reconnu le son de la tôle abîmée et se doutait qu'elle venait d'avoir un accident. L'idée la percuta aussi durement. Son véhicule s'était avancé au-delà du feu rouge. Son sac était tombé sous son siège. Elle entendait son cellulaire et son portefeuille s'entrechoquer. Les roues crissaient sur l'asphalte et l'airbag s'activa d'un coup. Elle tendit ses mains en avant, repoussant le sac gênant. Elle n'avait rien, elle en était sûre, ce n'était qu'un petit impact, un étourdi, un impatient, un imbéc…
BANG !
Elle n'avait pas vu la lumière sur sa droite. Sa tête vola contre le rebord de la vitre et la cogna. Elle entendit dans sa tête comme dans un tambour le son du choc percuter les parois de son crâne. Le monde bougea à une vitesse folle pendant une durée interminable. Son corps était incontrôlable. Elle ne savait plus dans quel sens elle tournait.
La course s'arrêta. Sonnée, elle ne bougea pas de sa désagréable position, la tête collée à la portière et le corps maintenu en place par l'airbag tout en tentant de s'aligner à la nuque tendue. Quelque chose de chaud coula le long de sa tempe, elle ne voulait pas savoir quoi. Elle voulait bouger mais sa tête vibrait trop fort, et son siège essayait de l'avaler… A moins que ce ne soit l'airbag qui ne la ratatine comme ça…
Tout ce qu'elle vit avant de se laisser aller à la fatigue, plus forte que jamais, c'était une couleur froide, sombre, presque mêlée à la nuit mais luisante comme le capot d'une voiture défoncée, surmonté par une sorte d'oeil allongé doré, où quelque chose y était inscrit. Un mot court, simple, mais elle n'arrivait pas bien à déchiffrer, et c'était épuisant…
Assis à son bureau, un jeune homme déjeunait en réglant son matériel de tournage. Il était tout juste quatorze heures, et son emploi du temps du jour impliquait qu'il reprenne le travail sous peu. Son ordinateur, une bête de course imposant sa présence sur un bureau large, patientait tranquillement tandis que son propriétaire luttait entre sa focale et une pomme à moitié entamée. Il se repassa en tête le programme : deux vidéos cet après-midi, au moins, dont les enregistrements d'avance du dernier-né de Scott Cawthon. L'interface d'accueil de Five Nights at Freddy's : Sister's Location crépitait d'impatience. Et lui, Markiplier, Roi de FNAF, avait hâte de remettre en jeu son trône, et ainsi le réaffirmer. Ses abonnés avaient, de-ci de-là, trépigné en attendant que les let's play avancent. Il avait déjà pu commencer, et avait par ailleurs dans la foulée nargué par sms ses collègues trop occupés pour être prévenus de la sortie surprise du jeu.
Sa caméra enfin réglée, il jaugea l'image. Nette, claire, le fond sombre tranchait parfaitement avec son visage. Excellent. Satisfait, il croqua une dernière fois dans le fruit et alla vers la cuisine en jeter les restes. Le temps était encore clair pour un mois d'octobre avancé; il pourrait sans doute aller faire un jogging plus tard. Une bonne journée en somme. Il profita de son passage pour remplir la gamelle de sa chienne Chica, qui vint accueillir son repas avec enthousiasme. Il la caressa rapidement, puis retourna à son bureau. Se rasseyant, il ajusta sa mèche rouge et s'échauffa la voix. Il aurait besoin de tout l'enthousiasme de ses cordes vocales. Une note après l'autre, monter doucement vers la voix de tê...
BANG !
Le son strident d'une enceinte folle lui vrilla soudain le cerveau. Il se boucha les oreilles en grimaçant. Le son s'étirait, décidé à lui briser les neurones. Il pouvait sentir tous ses muscles se solidifier douloureusement, le transformant en statue de pierre tordue de douleur. sa mâchoire ouverte était à deux doigts de rompre, il le sentait, le bruit résonnait trop dans son corps, il se propageait à une vitesse folle. Il ne se redressa pas pour en chercher l'origine; il savait déjà, et ce n'était pas le moment ! Il ne voulait surtout pas le voir maintenant !
Ses paupières s'ouvrirent d'elles-même, avant qu'il ait eu le temps de le réaliser. Sa tête se releva, et il se retrouva à dévisager l'écran sans pouvoir le contrôler. Ses mains tentèrent de s'éloigner de ses oreilles, mais il résista. Pas question de le laisser faire maintenant ! Il ne l'aurait pas, il ne gagnerait pas, il n'était pas maître de lui et se devait de le lui rappeler, il devait résister, ou il ne devait pas, mais il allait... Il allait...
Soudain, ses bras furent comme jetés loin de ses tempes, forçant contre ses propres muscles. Un autre choc fracassa son crâne, il crut un instant que ses épaules et ses coudes étaient démis. Il réprima un juron. Il était essoufflé, réalisant tout juste l'effort que sa résistance lui avait demandé. Il n'en aurait plus assez pour fermer les yeux et l'éviter, il...
— Calme-toi.
L'ordre, malgré une voix hautaine et défiante, avait des airs d'urgence. Ferme, décidé à se faire entendre. Mark fut intrigué. Il n'avait que rarement entendu ce ton-là venant de lui, en l'espace de trois ans, depuis que cette entité avait foulé du pied tous les principes élémentaires d'une santé d'esprit viable et l'avait élu comme gardien sans qu'il ne comprenne encore comment et pourquoi. La seule fois avait été quand son existence avait été menacée par un accident de son hôte, qui l'avait mené droit à l'hôpital. Oui, c'était ça. Il y avait de la peur dans cet ordre.
Plus par curiosité que par volonté d'obéir, Mark se détendit juste assez pour satisfaire son soudain interlocuteur, mais pas suffisamment pour lui laisser tout contrôle. Il fronça les sourcils vers son écran. Son propre reflet se modelait, tordant ses lèvres et ses sourcils dans une expression froide et torturée. Ses yeux noircirent légèrement, son visage se renfrogna derrière une ombre floue. Les changements étaient subtils, mais suffisants pour que Mark ne se reconnaisse plus.
— Qu'est-ce que tu veux ? Siffla le jeune homme à son reflet, luttant pour imposer ses propres émotions à travers son visage, qu'il ne contrôlait plus totalement. Il n'eut pas besoin de regarder dans le reflet pour sentir l'impact de sa question sur l'intrus. Il sentit ses pommettes se relever et plisser légèrement ses yeux. Sa langue passa sur ses lèvres avec hésitation.
— Quelque chose te dérange ? Parle, puisque tu es là. Qu'au moins tu ne m'interrompes pas pour rien.
L'intrus prit le contrôle des doigts et se mit à pianoter sur l'accoudoir du siège. Il se mit à regarder le plafond en soupirant. Il était définitivement troublé. Ce n'était pas dans ses habitudes de tourner autour du pot ainsi. Quelque chose n'allait vraiment pas. Et c'était suffisamment rare pour que Mark soit réellement intrigué. Il attendit, soufflant de temps en temps par le nez pour presser l'intrus.
Ce dernier finit par s'affaisser sur le siège et grogna. Il se décida enfin à parler :
— Ca fait trois ans qu'on se connait, hein ?
— Hm ? Oui, à peu près. Pourquoi, tu veux une fête d'anniversaire ?
— Est-ce qu'en trois ans, tu as déjà eu l'occasion d'avoir peur de moi ?
Mark leva un sourcil. Quel genre de questions était-ce là ? Où voulait-il en venir ? Ca devait être un piège, forcément, il connaissait la réponse, il était là pour ça...
L'intrus soupira, sentant dans les traits d'expression de Mark la réponse. "Je ne te demande pas un ressenti, mais des faits. Est-ce qu'une seule fois, une seule, tu as constaté que j'allais nuire à tes jours ?"
— Je veux dire, tu interviens toujours sans rien me demander, tu prends le contrôle de mon corps et tu fais des choses qui me dépassent... Et plus on avance, plus c'est pire. Alors peut-être qu'un jour...
— Donc jamais ça n'est arrivé ?
Les muscles de son corps se détendirent. L'intrus tenait à sa réponse, mais pensait déjà l'avoir obtenue. En réalité, Mark ne savait que lui répondre. Non, il ne s'était jamais senti en sécurité avec lui. Mais en danger de mort... Il n'en avait aucune idée. En général, il se dépêchait de refouler les crises et d'ignorer leur existence jusqu'à la prochaine. Et il n'avait aucune envie de toutes les déterrer une à une pour satisfaire une soudaine lubie de l'intrus.
— Mais pourquoi tu veux savoir ça, à la fin ? C'est quoi ton problème aujourd'hui ?
— Je voulais juste en être sûr.
Mark reprit soudain le contrôle de son corps. Seul son visage restait encore tendu entre les deux consciences. Le jeune homme sentit une expression à la fois soulagée et indécise se dessiner sur ses traits. Il sentait aussi à quel point ces deux émotions rendait l'autre fou. Il n'avait pas l'air de comprendre.
— Sûr de quoi ? Pourquoi ça te dérange, d'un coup ?
— Je me souviens qu'on m'a un jour posé la question. Et le monde tourne, Mark, il tourne. Il a été lent, mais il va bien finir par revenir à son point de départ. Et tous les monstres si faibles qui subissent tout ça, quand il vont voir qu'ils sont revenus au début de l'histoire, ils vont devenir fous, eux aussi...
Ca y était, il perdait les pédales. La folie commençait à grimper vers ses poumons, il la sentait qui corrompait ses cellules. Danger. Aussitôt, Mark ferma les yeux et se concentra. L'autre n'existait pas, il n'y avait dans son esprit que des souvenirs. Tous plus beaux et heureux les uns que les autres, des bribes d'enfance, de rires, de bonnes nouvelles et de découvertes, une vie encore jeune passée à apprécier le monde, et à le faire apprécier à d'autres, tout mais pas lui, tout mais pas ses divagations convaincantes malgré lui, tout mais...
Soudain, le crissement dans son cerveau fut comme aspiré, puis il s'arrêta brusquement. Le silence s'imposa, encore un peu altéré par quelques légers et mourants acouphènes. Mark sentit son coeur s'affoler dans sa cage thoracique, son corps était endolori et son souffle court. Il se concentra sur sa respiration, bougea chacun de ses membres pour se rassurer. Il ressentait chaque centimètre de sa peau au centuple, tout le stimulait comme s'il venait de naître. La sensation le déchira pendant quelques minutes de difficile concentration, puis finalement s'atténua. Chancelant, il se dirigea vers les toilettes et cracha brutalement. Alors qu'il s'agrippa à la cuvette, il se répéta que tout allait bien. C'était simplement une crise, rien de plus, il en avait déjà eu, il connaissait, il...
Pour la première fois, celui qu'il avait fini par surnommer Dark avait montré une faiblesse. Quelque chose n'allait pas, Mark ne comprenait pas quoi. Il n'arriverait pas à oublier tant qu'il ne comprenait pas pourquoi.
Voila pour cette suite, j'espère qu'elle vous a plu ! On se retrouve, je l'espère très vite pour la suite, bons examens à ceux qui en passent, bonne chance pour vos résultats, bye o/
