Une petite review ?


Chapitre 3 :

J'aimais ce que je voyais. Assis sur un morceau de rocher, je contemplais les larges falaises et cavernes des monts Nibel. L'air était plus doux que d'habitude, laissant glisser un vent agréable contre mes cheveux de jais. Le ciel était clair, parsemé de quelques nuages de coton, sans cesse repoussé par les bourrasques. Il devait être un peu plus de seize heures, et les reflets du soleil contre la roche la rendait brune. Quelques arbres étalaient leur verdure sur les pans des monts, achevant la beauté sauvage du paysage.

Je lâchai un soupir. J'aimais cet endroit. Un carnet entre les mains, je griffonnai, cherchant à reproduire à l'exact le lac à côté de moi sur mon papier. J'aimais dessiné ce lieu. L'eau gondolée de remous m'apaisait. Elle me faisait oublier les labos dans lesquels on s'enfermait pour la recherche. Les monts Nibel respiraient la quiétude, et c'était cela que j'aimais. Malgré les quelques monstres, j'y trouvais toujours refuge. Que ce soit derrière une pierre, adossé à un arbre, ou à côté de ce lac. Et j'y étais seul.

Un grand oiseau vint se poser à quelques mètres de moi. Ses yeux fauves me scrutaient avec attention. Ses puissantes serres semblaient fébriles. Ses larges ailes claquèrent contre son plumage de velours, avant qu'il ne se pose définitivement. Abandonnant mon premier croquis, je commençais à dessiner le majestueux volatile. Son bec, puis son coup. Pour finir par ses plumes, plus ou moins ombragée selon l'humeur de mes coups de crayons. Je me demandais ce qu'il était. Si ce simple animal avait la même vision des choses que nous. Les mêmes pensées, la même intelligence. J'avais cette soif de découverte. Je me posais mille et une questions sur trois fois rien, sur ce qui nous entoure et semble inutile. A mes yeux, tout valait la peine d'être étudié. Et pas toujours dans un laboratoire.

- Les êtres sont tellement plus beau quand ils sont libres, soufflais-je, pour moi même.

Dans leur état naturel. Pas derrière une vitre.

Ma remarque fit redresser sa tête à l'oiseau. Poussant un cris clair et particulièrement puissant, il déplia ses ailes pour les abattre nerveusement autour de lui. Il parvint à s'envoler au bout de quelques instants. Alors que j'achevais la dernière plume, se serres frôlaient l'eau, creusant d'incroyables sillons entre les vagues. Je souris en voyant l'animal ne devenir plus qu'une tâche dans le ciel.

Alors que je regardai toujours l'horizon, mon attention fut captée par une fleur. A quelques mètres de moi, d'une blancheur nacrée, presque translucide. Elle était de celle que je ne pouvais oublier. Elle était comme celle dans lesquelles ma mère était morte. Cette seule pensée me fit pâlir. Un froid désagréable me gagna. Mon regard assassina les multiples pétales du végétale en face de moi. Je me levai pour la cueillir, mais je fus stoppé net dans mon élan. Je reculai brusquement en voyant la fleur s'empourprer. Pris de vertige, je m'essuyai le front d'un revers de la main. Du sang. La fleur se couvrait de sang. Comme à la mort de ma mère.

Je fermai les yeux. Je mis quelques instants à les rouvrir, prenant le temps de calmer les battements irréguliers de mon cœur. Finalement, lorsque mes paupières se soulevèrent, mes yeux rivés vers le bas, je n'aperçus qu'une fleur blanche. Tout le sang avait disparu. Je fermai de nouveau les yeux pour confirmer mon cauchemar. La fleur n'avait pas changé. Je ne voyais que du blanc. Et une impressionnante cascade de boucles rousses.

- Que...bredouillais-je en reculant précipitamment.

Je n'osais pas relever les yeux. Trébuchant contre une pierre, je me retrouvais étalé par terre. Finalement, mon regard s'était relevé tout seul. Devant mes yeux ahuris se tenait quelqu'un. Une jeune fille. La propriétaire des cheveux. Son regard bleu perçant noyé de roux me regardait, la tête légèrement inclinée sur le côté. Nous nous regardâmes longuement, sans rien dire. Je ne l'avais jamais vu. Ni aux labos, ni ici. Je ne savais pas qui elle était. Ni pourquoi elle était là à me regarder.

- Que fais tu par terre ?

Sa voix était claire. Douce. Et presque insouciante. Pas joviale et bruyante comme celle de Pretta. Beaucoup moins chaotique.

- Je suis juste tombé, lui répondis-je, toujours aussi immobile.

- C'est une drôle d'idée, s'étonna-t-elle.

Sa réponse me laissa sans voix. Je ne savais rien d'elle, mais je n'avais aucun mal à deviner qu'elle n'était pas commune. Une personne commune m'aurait aidé à me relevé, ou aurait juste hoché la tête. Elle n'aurait pas cru que j'étais tombé de mon propre chef.

Secouant la tête, je finis par me hisser sur mes jambes. La jeune fille esquissa un sourire, et cueillit la fleur à mes pieds. Cette fleur. Immaculée, et terrifiante à mes yeux. Lentement, elle en huma le parfum, avant de tourner vers moi ses grands yeux clairs.

- Qui es tu ?demandais-je finalement, me rappelant que je ne l'avais jamais vu.

- Qui je suis ?répéta-t-elle en souriant.

Elle répéta ma phrase plusieurs fois, broyant petit à petit la fleur entre ses mains. Cette fille était réellement intrigante.

- Le nom, ce n'est que des lettres lui donnant une signification futile et infantile, murmura-t-elle, lâchant peu à peu les pétales disloqués au gré du vent, évasive. L'âge n'est qu'un nombre. La taille une seule chose faite pour ce prouver qu'on est grand sans l'être.

Un sourire malicieux aux lèvres, elle me fixa un moment. Mes yeux déjà ronds comme des billes s'élargirent encore plus.

- Non, ce que l'on est ne se lit que dans le cœur, acheva-t-elle en désignant mon torse du doigt.

Curieuse. Je n'avais que ce mot là à l'esprit. Sa réponse l'était tout autant qu'elle. Une personne normale m'aurait simplement dit qui elle était. Elle, elle avait presque philosophé sur la question la plus banale du monde.

- Attends, tu me la refais celle là, ne pus-je m'empêcher de m'exclamer.

Ma remarque lui arracha un rire. Son visage se fendit de nouveau en un sourire rêveur, dévoilant une rangée de dents blanches.

- J'ai récité cela à des dizaines de personnes, finit-elle par me dire. Toutes m'ont répondu des pardons, des je ne comprends pas, des je suis d'accord, des je ne le suis pas. Mais jamais personne ne m'a demandé de le répéter.

Sa peau de porcelaine luisait sous le soleil. Elle semblait joyeuse. Et réellement contente de la réponse que je venais de lui donner. Je ne comprenais pas vraiment le sens de cet étrange dialogue dont elle était seule régente. Elle, une parfaite inconnue qui m'avait juste surpris.

- Peut être parce que cela paraît étrange de ne pas tout simplement donner son nom à une telle question, finis-je par articuler.

La jeune fille haussa les épaules. Enroula une de ses boucles autour de son doigt, ses yeux passaient du ciel au sol, et du sol à moi. Je me sentais comme mal à l'aise.

- Et que fais tu ici ?finit-elle par me demander, avec la voix douce d'une enfant.

- Que suis je censé répondre à cette question là ?plaisantais-je, entrant dans son jeu.

Tout du moins, pour moi c'était un jeu. Pour elle, cela semblait plus que sérieux. Elle rit un instant, avant de prendre un air songeur.

- Et bien, je pense que la meilleur réponse à cette question n'est pas quelque chose de plus compliqué que la réponse, finit-elle par répondre, le plus naturellement du monde.

Certains auraient affirmé qu'elle était folle. Moi, je voulais juste en savoir plus. Son étrange comportement me troublais. Et me fascinais au fur et à mesure que les secondes s'écoulaient.

- Et bien, je suis un scientifique, ou plutôt futur scientifique qui n'aime pas beaucoup la froideur des laboratoires, expliquais-je. Je préfère le grand air pour étudier ce qui m'entoure.

- Je vois, répondit l'inconnue en passant une main dans sa crinière de feu. Inutile de me retourner la question, je vais te dire ce que je fais ici.

Sa franchise me surpris encore plus.

- Je suis un peu comme toi, me confia-t-elle, le regard dans le vague. Mais pas comme tu l'entends. Pas comme on t'apprends à être. Je ne suis pas une scientifique qui a étudié pour l'être. Je ne suis même pas une scientifique.

Elle respira un moment. Son silence me pesa. Pire que curieuse, elle était anormale. Anormalement captivante. Je voulais qu'elle poursuive. Je ne comprenais pas du tout ce que nous avions en commun, mais je voulais qu'elle poursuive. L'incitant d'un regard, je la vis me sourire.

- J'étudie la rivière de la vie, acheva-t-elle en fermant les yeux.

Sa réponse me cloua sur place. Elle était insensée. Elles étaient insensées, elle et ses réponses. Je comprenais tout de même mieux sa présence aux monts Nibel. Dans ces nombreuses cavernes, la rivière de la vie jaillissait par flot, sa lumière verdâtre illuminant l'obscurité.

- Ce n'est pas banale, murmura-t-elle en baissant les yeux.

- C'est le moins qu'on puisse dire, soupirais-je.

- Vitany.

Je tournai vers elle un regard intrigué. Elle avait perdu toute sa joie de petite fille. Elle avait l'air tout juste ailleurs, maintenant. Les yeux rivés sur le lac gondolé, elle semblait bercée par les vagues. La douceur sur son visage me fit sourire.

- Vitany, répéta-t-elle en rouvrant les yeux. C'est moi.

Elle s'appelait Vitany. Vitany qui ? Et pourquoi ne l'avais jamais vu ici ? Beaucoup trop de mystères étaient entrain de naître autour de cette fille. En vérité, elle était un mystère à elle seule. Les seules choses que je savais d'elle était qu'elle n'étais pas commune, qu'elle étudiait la rivière de la vie, ce qui n'était pas banale non plus, sans aucune formation. Elle semblait agir pour elle seule. Elle semblait seule. Je savais juste qu'elle s'appelait Vitany. Et que malgré ses paroles complètement troublantes, elle était belle.

- C'est un prénom étrange.

Sa voix me ramena à la réalité.

- Non, pas du tout, la rassurais-je.

Elle n'avait pas l'air convaincu, comme si elle était habituée à ce qu'on lui réponde cela. Comme si elle était habituée à dire cette phrase. Comme si elle était habituée à ce qu'on lui mente. Oui, c'était un prénom étrange. Sans doute aussi étrange qu'elle.

Alors que je m'apprêtais à lui dire mon nom, elle glissa deux doigts contre mes lèvres.

- Tu me diras le tien la prochaine fois, chuchota-t-elle en s'éloignant.

Et avant même que je n'ai pu lui répondre, elle tourna le dos.

- Je suis toujours là, de toute façon, lâcha-t-elle en m'accordant un dernier regard.

Son changement d'attitude m'avait pour le moins troublé. J'étais scotché. Je la regardais filer, sans même savoir pourquoi j'attendais. Elle disparut, elle je restais là, plusieurs minutes, le temps de reprendre une consistance un peu plus active que celle d'un mollusque.

Au bout d'une bonne demi heure, j'entrepris de ramasser mon carnet de croquis. Secouant la tête pour la vider, je sursautai en entendant la sonnerie de mon téléphone. Le numéro qui s'affichait m'arracha un sourire. Décrochant, je levais les yeux au ciel.

- SOS rapport en retard j'écoute, m'exclamais-je.

- Allo ici l'enfer, alors ça plane au paradis ?grogna Pretta à l'autre bout du fil.

Je faillis éclater de rire en entendant un bruit de verre se briser. Pretta devait être dans un laboratoire, entrain de casser une fiole.

- Je t'en pris Hojo, viens, c'est une catastrophe !cria mon amie.

Le mot catastrophe m'alarma. Connaissant Pretta, elle pouvait déclencher l'apocalypse en moins d'une heure.

- C'est le rapport ?lui demandais-je, inquiet.

- Si y'avait que ça !désespéra-t-elle.

- Qu'est ce que t'as encore fait ?plaisantais-je en marchant dans l'herbe.

- C'est pas ma faute !se défendit la jeune fille avant même d'avouer. Ils m'ont collé des éprouvettes dans les pattes, j'ai rien pu faire !

Mon cœur loupa un battement.

- Oh non, soupirais-je. T'as pas fait ça...

- Je suis désolée, j'ai rien pu faire, s'excusa la jeune fille, au bord des larmes. C'est pas ma faute si il faut faire des mesures précises ! Une goutte de trop et tout a explosé. C'est la fin du monde dans le labo 4, et en plus je dois rédiger le rapport de mon expérience, ou plutôt destruction massive. Bref, la totale.

Il n'y avait que Pretta pour totaliser autant de maladresses en une seule journée. Et c'était une véritable déclaration de guerre au scientifiques si elle avait démoli leur précieux labo 4.

- Je sais pas quoi faire, gémit mon amie.

- Tu ne bouges pas, tu ne touches plus à rien, j'arrive, la rassurais-je en ramassant mes affaires.

- De toute façon à quoi tu veux que je touche à part à des débris, ironisa-t-elle avant que je ne raccroche.

Elle allait se faire tuer si on ne faisait rien. Sans aucune idée en tête, je courus vers notre académie. Même si j'étais fermement décidé à revenir ici le lendemain, pour en savoir plus sur cette intrigante rouquine à l'apparence d'un fauve.