Bon, des avis ?


Chapitre 4 :

Debout dans l'entrebâillement de la porte, je crus que ma mâchoire allait tomber à mes pieds. J'en lâchai mon balais, qui vint s'écraser sur le sol poussiéreux. Au milieu de la pièce, appuyée sur ce qui semblait être le reste d'une table, Pretta me regardait, un calepin entre les mains.

- Voilà voilà, marmotta-t-elle, un sourire exagéré sur les lèvres.

Elle se tenait là, entourée de gravats. Des fioles brisées au sol, les étagères renversées, une fumée noirâtre désagréable voletait dans le labo. Ou ce qu'il en restait. Je ne savais pas comment les murs faisaient pour tenir encore debout. Tout était brisé, les livres déchirés, même le plafond semblait s'effriter, jonchant le sol de débris poussiéreux. L'explosion avait dû être réellement forte pour causer autant de dégâts. On ne reconnaissait plus rien.

Relevant les yeux vers la jeune fille, mon visage pâlit. Une inquiétude mordante me gagna, et je la rejoignis en quelques enjambées.

- Pretta, tu n'as rien ?criai-je presque, soucieux.

L'idée qu'il est pu lui arriver malheur par accident m'était insupportable. Je lui saisis le visage, et commençais à le tourner dans tous les sens en quête d'une éventuelle blessure.

- Je n'ai rien, rit-elle gentiment. Quelques ecchymoses et blessures superficielles, mais rien de grave.

Je baissai les yeux vers son corps, et essuyai le léger filé de sang qui coulai de son bras. Sans même la regarder, je l'enlaçai brusquement, et caler ma tête contre son coup. Surprise, elle finit par poser ses mains sur mon dos. Je sentis son rire se calmer, et nous restâmes quelques instants complètement silencieux. Pas un silence pesant, ou malsain. Certainement pas douloureux. Un silence serein, dans lequel nous nous rassurions mutuellement. Un silence apaisant. Un moment de complicité. Oui, nos silences étaient des instants particuliers. Simplement parce que j'étais la seule personne avec qui Pretta restait silencieuse.

- Je vais bien, ne t'inquiète pas, chuchota-t-elle en me caressant l'épaule.

- Ne me refais plus jamais ça, soupirais-je en m'écartant enfin.

La jeune fille sourit malicieusement, et joignis ses mains d'un air complètement innocent. Elle avait peut être l'illusion que j'allais la croire. A chaque nouvelle bêtise qu'elle pouvait faire, c'était la même chose.

- Bon, ben y'a plus qu'à, finis-je par lâcher en regardant la pièce complètement démolie.

Le sourire de Pretta se décomposa. Jusqu'à mon arrivée, personne n'était venue dans ce labo voir ce qu'il s'y passait, s'y bien que j'étais le premier à lui faire réaliser qu'il fallait nettoyer. Faute de quoi, elle allait se faire tuer par le directeur. Ce dernier affectionnait tellement ses locaux que quiconque les abîmerait se ferait décapiter. Même si ce n'était que rayer la peinture.

- Et tu as fait comment pour que personne n'entende ?demandais-je à Pretta en me dirigeant vers mon balais.

- Et bien déjà, j'étais toute seule dans l'étage, et en fait, l'explosion a plus été lumineuse que bruyante, m'expliqua-t-elle en mordillant son stylo.

Je lâchai un soupir, et lui tendis le balais. Sa grimace à la vu de son travail de nettoyage me fit rire. Sans un mot, elle me désigna son calepin. Elle devait en plus de ranger écrire un rapport. Le rapport de son expérience foireuse.

- Je t'en pris Hojo, me supplia-t-elle en s'asseyant. Je dois écrire ce fichu rapport, et ….et j'y arriverais pas en même temps que je balais.

- T'es chiante, râlais-je. T'es chiante, t'es chiante, t'es chiante.

- Allez, si tu m'aides, je ne me disputerais plus jamais avec toi, me promit-elle avec des petits yeux larmoyants.

Elle me promettait toujours la même chose. Et comme toujours, elle ne tenait jamais ses engagements. Pourtant, je ne pouvais pas lui dire non. Pas quand elle faisait sa tête la plus adorable. Je dus penser à la chose la plus triste du monde pour ne pas mourir de rire. Pretta était la fille la plus impossible de l'univers. Et pourtant elle était la personne qui comptait le plus à mes yeux. Elle était à elle seule ce que je n'avais jamais eu. Une famille.

- Bon, j'écris le rapport, et tu nettoies, soupirai-je en lui tendant à nouveau le balais.

La jeune fille sourit de toutes ses dents. Elle sauta de son siège improvisé, et sautilla jusqu'à moi pour troquer mon balais contre son carnet. Son énorme sourire toujours collé aux lèvres, elle commença à frotter le sol en dansant sur place, me regardant de temps en temps. Je lui ébouriffais les cheveux en passant, ce qui la fit râler un instant, avant de m'asseoir, ayant complètement abandonner ma réflexion sur pourquoi je l'aidais tout le temps. Le stylo contre la joue, je réfléchissais plutôt à quoi mettre dans son rapport. Cette expérience, je l'avais faite un mois plus tôt, alors je savais de quoi cela parlait. Et en plus, moi, je l'avais réussi. Pretta n'était pas la meilleur scientifique du monde. Elle ne savait pas prendre des mesures correctement, était incapable de rester en place plus d'une minute, sautillait dans tous les sens, ne savait pas quel produit réagissait avec lequel. Mais il fallait la voir au delà de cette apparence de petit folle furieuse en manque de compagnie, qui attendait simplement que les heures passent. Sa véritable force venait de son énergie. De sa bonté, de sa capacité à croire en ce qu'elle faisait. Elle était une forme d'espoir. Elle était ma forme d'espoir.

- Alors, t'y arrives ?

La tête appuyée contre ma main, je tournai la tête vers elle. Sa voix m'avait sorti de mes pensées, et j'en lâchai un soupir.

- Pretta, ne t'occupes pas de moi et balais, la grondai-je gentiment.

La jeune fille bougonna avant de donner plusieurs coups de balais furieux sur les gravats. Non, elle n'était pas patiente. Elle était pénible au possible, moqueuse et puérile. Mais je l'aimais comme elle était.

- Et bien, on a eu chaud !

- Tu as eu chaud, Pretta.

La jeune fille marmonna une excuse rapide entre ses dents. Nous marchions dans le couloir qui nous menaient à nos chambres. Naturellement, nous avions dû expliquer les dégradations du laboratoire 4 à notre supérieur. Mais notre remise en état rapide avait eu le privilège de lui plaire, si bien que Pretta n'avait rien eu, si ce n'est des remontrances largement à la hauteur de la chose. La jeune fille n'avais pourtant pas arrêté de sourire durant tout l'entretien. Sans doute pour se donner une contenance. Nous avions finit tard, si bien qu'il faisait nuit depuis déjà quelques heures. Bâillant bruyamment, Pretta ne cessait de répéter qu'elle était épuisée, ou qu'elle avait eu chaud. Mais je ne pouvais pas lui donner tort. La journée avait été éprouvante. Mon mal être face à une fleur, une rencontre pour le moins inattendue, une apocalypse made in Pretta, et un savon du chef. Nous en avions assez vu. J'en avais assez vu. Je ne souhaitais que me coucher.

Je poussai un soupir de soulagement en gagnant ma porte au bout de plusieurs minutes. Jamais je n'avais autant souhaité la voir. Me tournant vers Pretta, je rencontrai ses yeux bleus cernés de mauve. Son teint était plus pâle que de coutume, et ses cheveux en pagaille témoignaient de ses activités incessantes.

- Bon, bonne nuit Pretta, lui souris-je en posant un doigt sur sa joue.

- Bonne nuit Hojo, murmura-t-elle faiblement en tournant la poignée de sa porte, juste en face de la mienne.

Je la remerciai d'un hochement de tête, et claquai la porte derrière moi. Le silence apaisant de ma chambre m'accueillit immédiatement. Il était plus qu'agréable en cet instant. Lentement, je me dirigeai vers la salle de bain, saisissant au passage de quoi de vêtir. Je ne pensais plus à rien, si ce n'est à me déshabiller pour prendre une douche brûlante. L'eau m'apaisa. Sa texture soyeuse glissant le long de ma peau m'aidait à réfléchir et à faire le vide. Seul, je ne pouvais m'empêcher de repenser aux événements de la journée. A commencer par ma panique dû à une simple fleur. Je ne savais pas vraiment pourquoi son blanc immaculé m'était apparu ensanglanté. Cela faisait tellement d'années que je n'avais plus eu ce genre de peur. Mon cauchemar devait avoir réveillé mes douleurs anciennes. Il allait falloir que je les refoule une fois de plus.

Je frémis. Mécaniquement, je fermai le robinet d'eau chaude pour me forcer à sortir de la douche. Je ne voulais plus penser. Plus penser à cela. Cela m'avait déjà bien trop torturé l'esprit pendant des années pour que j'y repense maintenant. M'enveloppant d'une serviette, je me séchai et m'habillai en vitesse avant de quitter la pièce. Le seule vue de mon lit suffisait à me fatiguer encore plus. Sans plus attendre, je me roulai en boule dans les draps, appréciant leur chaleur rassurante. La nuit était froide dans nos locaux. Trop froide.

Me tournant sur le dos, je mis mes mains derrière ma tête. Je n'arrivais pas à garder les yeux fermés. Pour une fois, la question de savoir ce que j'allais faire le lendemain ne m'occupa pas. La réponse me parut évidente, bien que je ne comprenne pas vraiment pourquoi. J'allais retourner aux monts Nibel. Juste parce que ma curiosité me poussait à le faire. Je voulais revoir cette fille. Je voulais en savoir plus. Il était tellement rare de croiser quelqu'un là bas. Et elle était une personne tellement peu classique. Tellement intrigante. Je ne supportais pas de la voir comme un mystère. Et puis je lui devais mon nom. Je devais lui dire. Je voulais lui dire. Et cette beauté sauvage dans ses traits de visage m'attirait de manière presque frustrante. Elle me frustrait. Elle toute entière. Un grognement m'échappa. Toutes mes réflexions basés sur ma journée m'empêchaient de trouver le sommeil. Sommeil qui me manquait cruellement. Intérieurement, je me maudissais. Il fallait toujours qu'au seul moment où je pouvais dormir, je n'y parvienne pas. J'avais un esprit bien trop actif.

Alors que je me posais plusieurs questions existentielles toutes plus inutiles les unes que les autres, trois coups secs contre ma porte me firent sursauter. Fronçant les sourcils, je me levai sans grand entrain. Marchant à pas lents vers ma porte, je l'ouvris rapidement pour voir qui venait m'importuner à une heure si avancée de la nuit. Je m'apprêtais à lui dire de ficher le camp, jusqu'à ce que mon regard ne croise les yeux bleus de Pretta.

- Pretta ?m'étonnai-je. Mais qu'est ce que tu fais là ?

- Je...j'arrive pas à dormir, chuchota-t-elle en baissant les yeux.

Elle n'avait pas l'air très bien. Elle fixait ses pieds, chose qui ne lui arrivait jamais en temps normal. Ses cheveux étaient lâchés vulgairement sur ses épaules, emmêlés, et son regard semblait presque triste. Sur ses bras nus, je pouvais voir les traces de l'accident de cette après midi.

- Que ce passe-t-il ?lui demandai-je, la voix nouée par l'inquiétude.

Je n'aimais pas vraiment quand elle venait me réveiller la nuit. Cela ne signifiait jamais rien de bon. Pretta était sans aucun doute la personne qui dormait le plus dans cet établissement, et le fait qu'elle soit prise d'insomnie annonçait toujours qu'elle n'allait pas bien.

La jeune fille tritura nerveusement une de ses mèches de cheveux, dansant d'un pied sur l'autre.

- Allez viens, soupirais-je en rentrant dans ma chambre.

Elle s'agrippa au tissu de mon t-shirt d'une main, comme un enfant l'aurait fait, et me suivit à l'intérieur. Elle ferma la porte sur son passage, nous plongeant dans un noir quasi total.

- Je peux dormir là ?me demanda-t-elle d'une toute petite voix.

- Ce n'est pas comme si j'avais le choix, plaisantai-je en lui faisant une place.

Je l'entendis s'enrouler dans mes draps, avant de prendre place à ses côtés. Elle était glacée. Par réflexe, elle s'agrippa à moi, et posa la tête sur mon épaule, noyant mon coup de ses cheveux. Je lui saisis une main pour la rassurer, et remontait la couverture jusqu'à son menton pour qu'elle ne prenne pas froid. Je sentis ses doigts s'enlacer entre les miens alors qu'elle soupirait. Notre situation aurait pu paraître plus que curieuse aux yeux d'une personne extérieur. Mais pour nous, elle était parfaitement limpide. Nous nous aimions. Pas de la manière dont nos agissements pourraient le faire croire. Mais c'était encore plus fort que cela. C'était ce qui me poussais à la protéger toujours plus. A prendre soin de cette petite furie, et à essuyer toutes ses larmes.

- Bon, que t'arrive-t-il ?chuchotais-je en levant nos mains, le regard posé sur nos doigts entrelacés.

Je sentis le souffle chaud du soupir de Pretta me chatouiller la peau. Elle remua légèrement, et appuya de manière enfantine sur ma joue avec son indexe.

- C'est que je...marmonna-t-elle. J'ai peur que...que tu en ais marre.

- Marre de quoi ?m'exclamais-je.

- Marre de moi, soupira-t-elle en enfouissant son visage dans le creux de mon coup. Je t'en demande trop j'ai l'impression et je …. Je ne veux pas être un poids je...

Sans réfléchir, je stoppai son flot de parole en lui mettant un doigt sur les lèvres. C'était bien la première fois qu'elle se posait une telle question. L'accident devait y être pour quelque chose. D'une certaine manière, cela me gênait qu'elle pense une telle chose. Jamais Pretta ne perdrait sa valeur à mes yeux. Pretta serait toujours Pretta pour moi. L'unique. Jamais je ne cesserais de l'aimer, quoi qu'elle face.

- Tu ne seras jamais un poids pour moi, la rassurai-je. C'est ton absence qui me pèserait.

Je sentis un sourire se dessiner sur ses lèvres. Pretta avait besoin de peu de mots pour retrouver le sourire. Le seul problème était de trouver les bons. Et j'étais le seul à la connaître suffisamment pour savoir ce qu'il fallait lui dire. Et cela faisait d'elle quelqu'un de fragile, dans ces moments là. Pretta était fragile, sous son apparence assurée. Et étrangement, l'avoir à mes côtés m'aidait à faire le vide. Mes pensées n'étaient jamais aussi claires qu'en ces instants.

Je sentis sa main se serrer sur mon t-shirt alors qu'elle fermait les yeux. Son souffle se fit plus régulier, la soulevant doucement à côté de moi.

- Merci, Hojo, chuchota-t-elle dans un dernier moment de lucidité.

Je n'eus même pas le temps de répondre qu'elle dormait déjà. Son souffle me berça pendant plusieurs minutes avant que mes paupières ne se fassent enfin lourdes. Resserrant ma prise autour de ses épaules, je finis par m'endormir à mon tour.