Chapitre 6 :
- Oui oui oui et oui !
Pretta s'impatientait, les bras croisés et la mine boudeuse. Au milieu du labo auquel elle était assignée aujourd'hui, elle ne cessait de soupirer en me répétant qu'elle avait compris ce que je lui disais. Alors qu'en réalité, elle ne m'avait écouté que les trois premières minutes. Pretta était comme cela. Elle avait du mal à s'attacher à une conversation qui parlait de ses interdits.
- Et n'oublies pas, lui redis-je pour la énième fois. Pas de catastrophe cette fois ci, demande à quelqu'un si tu as un doute. Et surtout, ne fais pas trop confiance à ce garçon.
- Ce n'est pas parce qu'il ne t'inspire pas que c'est un monstre, râla Pretta en levant les yeux au ciel.
La jeune fille ne cessait de bouger sur place, impatiente. Elle devait mener à bien une expérience avec comme équipier le jeune homme qu'elle m'avait présenté la veille. Et bien que je n'ai aucune confiance en lui, j'étais - contraint de m'en remettre aux décisions du directeur.
- Prends bien soin de toi et ne fais pas sauter la moitié du bâtiment, lâchai-je en ma rapprochant de la porte.
- Et si je croise un inconnu, je ne lui parle pas et je m'enferme dans un placard, soupira Pretta en rigolant à moitié.
Son air mi amusé, mi agacé me fit sourire. Elle n'avait pas conscience des risques du monde. Elle était fragile à mes yeux. Et bien trop importante pour que je ne la sermonne pas vigoureusement avant de m'en aller.
- C'est ça moques toi, plaisantai-je en mettant un pied dans le couloir.
- Allez, à ce soir papa, rit mon amie en me poussant dehors.
Oui, Pretta était un peu ma fille. Un peu ma sœur. Ma lumière. Tout cela à la fois. Et j'aimais chaque statut que je lui accordais. Chaque place qu'elle prenait dans mon cœur. Celle de l'enfant innocente que je n'avais pas encore. Celle de la petite sœur fantasque et écervelée que je n'avais jamais eu. Et celle de l'espoir bienveillant qui m'avait tant manqué pour avancer. Et j'étais dévoré par ce sentiment de danger que je sentais constamment planer autour d'elle. J'étais presque rongé par ce besoin de la protéger coûte que coûte. Parce qu'elle était ma Pretta.
Marchant dans le couloir, je ne pouvais m'empêcher de penser que je l'étouffais peut être. Elle avait sans aucun doute besoin de vivre sa vie sans entrave, mais quelque chose me retenait de lui accorder cela. Pretta avait le goût du risque. Et elle attirait les problèmes à longueur de journée à cause de cette envie titanesque de renouveau et d'aventure. Les questions grouillants dans mon esprit, je ne me rendis compte que trop tard que quelqu'un arrivait en même temps que moi à l'angle du couloir, et je le heurtait de plein fouet. Une crevette blonde s'étala devant moi sous la violence de l'impact. Crevette que je reconnue immédiatement comme étant le soupirant de ma brune amie.
- Excusez moi, je ne regardais pas où je marchais, s'empressa de lâcher le jeune homme sans relever la tête.
- Oui, en effet, articulai-je en lui tendant une main.
Le garçon la saisit sans rien dire, et se figea sur place en me reconnaissant. Sa main se mis à trembler. Il semblait presque effrayé par ma présence, ce petit être. Il était petit. Plus petit que moi, mais plus grand que Pretta. Il ne semblait pas vraiment puissant, bien que son ossature relativement carrée révèle ses muscles plutôt développés. En vérité, il ne m'impressionnait pas. D'une blondeur presque aussi pâle que ça peau, il était de ceux que les femmes qualifiaient de beaux.
- Vous...vous êtes l'ami de Pretta, marmonna le jeune homme, ses grands yeux bleus clairs rivés vers le sol.
- C'est exact, lui répondis-je, glacial. D'ailleurs, je crois qu'elle t'attend. Alors tu ferais mieux de te dépêcher.
Le jeune homme hocha la tête, et finit par se remettre sur ses pieds. Je ne l'aimais pas. Je n'aimais pas sa peau blanche. Je n'aimais pas ses cheveux couleur blé. Je n'aimais pas sa taille, ses yeux, ses vêtements. Je ne l'aimais pas lui. Il m'était désagréable de l'encourager à aller voir ma Pretta. Je ne savais pas vraiment pourquoi, mais je ne voulais pas qu'il l'approche. Ce gamin à l'air trop pur, trop beau. Trop parfait. Je me dégoûtais rien qu'à le pousser à se dépêcher. Peut être le faisais-je simplement pour Pretta. Parce qu'elle, elle voulait lui faire confiance. Mais quoi qu'elle dise, moi, il ne m'inspirait pas confiance.
ooo
- Bonjour Vitany.
La rouquine ouvrit de grands yeux en me voyant arriver. Mains dans les poches, je m'assis à ses côtés, sur les rives du grand lac bordant les monts Nibel. La où elle m'avait surpris pour la première fois.
- C'est curieux, c'est la première fois que tu me dis bonjour, s'étonna la jeune fille avec son éternelle douceur.
- Et c'est toi qui parle de curiosité, ironisai-je en croisant les bras sur mon torse.
La jeune fille tourna vers moi son beau visage de fauve. Ses larges yeux bleus me fixaient, songeurs. Elle ne semblait pas comprendre ce que je venais de lui dire. Certes, je n'avais jamais réellement usé d'humour avec elle, mais toute personne normale aurait compris le sens de ma phrase. Un détail heurta mon crâne. Vitany était loin de la normalité. Tant par son apparence d'une beauté insolente que par son caractère.
- Excuse moi, finis-je par soupirer.
- Ce n'est rien, me sourit-elle.
Son ton calme et plus doux que la moyenne me fit regretter de l'avoir abordé ainsi. La vérité était que j'étais en colère. Agité. Mais elle n'en était pas la cause, et ne devait en aucun cas payer parce qu'un espèce de bellâtre tournait autour de ma petite sœur. Elle ne pouvait pas savoir.
Mon regard attristé se perdit un instant sur la silhouette de la jeune fille. Son physique envoûtant ne me laissait pas la même impression de fragilité que ma Pretta. Elle n'était pas aussi emportée et émotive. Elle n'avait pas l'air aussi insouciante, malgré ses sourires charmants et ses questions étranges. Elle semblait forte, bien que j'ignore pourquoi. Assise au milieu de cette herbe angélique, jetant de temps à autre un galet contre la surface translucide du lac, elle avait l'air absente. Constamment absente. Elle laissait se sentiment de plénitude nager autour d'elle. Elle inspirait la paix. Juste la paix. Loin des regards chaotiques des autres femmes, loin de la perfidie des unes ou la jalousie des autres. Sous sa cascade de boucles rousses, elle laissait choir en elle un véritable cœur de miel.
- Que ce passe-t-il pour que tu sois perturbé ?
Sa voix me tira de mes pensées. Le visage tourné vers l'horizon, sa main caressant les quelques fleurs pâles étalées autour de ses jambes, elle semblait fixer un point qui m'était invisible.
- C'est un peu compliqué, articulai-je.
- Je pense être en mesure de te comprendre, lâcha-t-elle en reportant son attention sur moi. Je ne te demande pas la racine carrée de pi, ou la durée exact de la floraison de ces listes. Je te demande juste de me parler.
Lui parler. Curieusement, je n'avais aucun mal à le faire. Alors que je restais très secret auprès des autres scientifiques. Mais tout ce qui se passait en présence de cette femme ne pouvait être expliqué, à mes yeux. Je ne cherchais plus vraiment de raison à cette confiance mutuelle que nous avions établit en quelques jours. Notre relation était étrange. Ses fondements étaient basés sur des mots étranges. Aussi étranges et insensés qu'elle l'était.
- On va dire que je n'aime pas beaucoup quelqu'un, et ce depuis à peine une journée, finis-je par répondre.
- Pour quelle raison ?me demanda Vitany.
- En fait, je ne sais pas vraiment, avouai-je baissant les yeux. Je ne saurais dire pourquoi je n'aime pas cet homme, si ce n'est parce qu'il est trop proche d'une personne que j'adore. Et j'ai peur pour cette personne. J'ai peur pour Pretta. Ma Pretta.
Vitany posa un doigt sur sa joue, songeuse. Une femme comme elle ne pensait pas comme Pretta, et je doutais qu'elle soit en mesure de comprendre la situation comme moi. Elle était tellement moins turbulente. Peut être son avis m'aiderait-il.
- De la jalousie ?finit par lâcher la jeune fille.
- Pardon ?m'exclamai-je.
Sa question me laissait son voix. Jamais je n'avais osé penser à un sentiment aussi fort que de la jalousie envers cette homme. Peut être parce que je n'avais pas de raison d'être jaloux. Je n'aimais pas Pretta comme tout le monde l'entendait. Je ne l'aimait pas au point de pouvoir jalouser son prétendant. Je l'aimais tellement plus que cela. Je l'aimais trop pour me laisser berner par quelque chose d'aussi futile que de la jalousie.
- Aucune chance, finis-je par répondre, plus durement que je ne l'aurais voulu.
- Pourquoi ?rétorqua Vitany.
Son ton n'était pas provocateur. Elle ne cherchait pas à avoir raison. Elle voulait juste me comprendre, et je ne pouvais pas lui en vouloir pour cela. Tout ce qui touchait à Pretta était sensible. Cette discussion était un terrain sensible. Et elle semblait m'avoir cerné sur ce point. Chose qu'en temps normal je n'aurais pas aimé. Je n'avais jamais apprécié que l'on me découvre sans que je le veuille. Mais curieusement, cela ne me déplaisait pas que cette fille à l'allure féline semble me connaître. Cela faisait monter en moi une sensation étrange. Un sentiment de chaleur.
- Alors ?
Je ne m'étais pas rendu compte que ma rêverie tirait en longueur. Vitany n'avait pas l'air vraiment impatiente, mais plutôt soucieuse que je ne lui réponde pas.
- Ce n'est pas possible, expliquai-je. Pretta et moi, nous ne sommes pas ensembles comme ce genre de jalousie peu le laisser penser. J'ai juste peur qu'on lui face du mal. Alors, peut être que j'ai tort de l'enfermer comme cela, mais je refuse qu'elle soit en contact avec certaines personnes.
- Je comprends, me sourit mon interlocutrice en posant une main sur mon bras.
Ce contact fut le premier entre nous deux. Sa peau plus froide que je ne l'aurais pensé me fit frémir. Je ne pus m'empêcher de tourner mon visage vers cette main qu'elle avait négligemment laissé choir sur mon bras. Simple signe de soutien, ce geste semblait prendre plus d'ampleur au fond de mon esprit.
- Mais tu sais, reprit la jeune fille en noyant ses yeux dans le brun des miens. La peur est un sentiment à exercer avec prudence. Sinon, elle peut devenir aussi dangereuse que l'insouciance.
Et d'une main agile, elle me désigna l'horizon, ses doigts fins s'étirant de tout leur long. Au loin, le soleil se couchait, parant le lac de reflets rouges et ors, fouettés par les remous incessants des vagues.
- Je ne te parlerais de moi que demain, chuchota la belle rousse en envoyant valser quelques mèches de cheveux la gênant. Il est inutile d'ajouter à tes tourments.
ooo
- En fait, Tom est quelqu'un de réellement doué ! Bien sûr, pas autant que toi, toi tu es le meilleur. Mais tu verrais ce qu'il est capable de faire, c'est dément ! Roh et puis toute à l'heure quand on a finit notre expérience, on a fait un truc trop top avec le reste des fioles. C'était trop bien, ça m'a fait bien rire, toutes ces couleurs. Franchement, cet homme est génial. Si si, je t'assure, tu devrais le rencontrer, et puis...
Je n'en pouvais plus. J'écoutais sans vraiment le vouloir le flot incessant de paroles dont Pretta me gavait. Elle ne faisait que parler depuis que je l'avais retrouvé, sautillant au milieu du couloir, me tournant autour comme une enfant. Et elle ne faisait que parler de cet homme que je l'avais autorisé malgré moi à fréquenter. Et pour une fois, je ne le regrettais pas pour sa sécurité, mais pour celle de mes oreilles assiégées. J'aurais pu la bâillonner de sang froid.
- Et la, on s'est déshabillé en plein milieu de l'expérience !cria mon amie, les yeux plus pétillants que jamais.
- Euh quoi ?m'exclamai-je, réveillé par son annonce plus que surprenante.
- J'en étais sûre, tu m'écoutais pas, râla la petite brune en croisant les bras sur sa poitrine.
- Pretta, tu m'agresses les tympans avec tes histoires, ce n'est pas de ma faute !me défendis-je. Et puis ces quoi cette histoire encore ?
- C'était juste une manière de capter ton attention, grogna l'intéressée.
Elle semblait vexée par le peu d'intérêt que je portais à ses histoires délirantes d'escapades dans les locaux ou d'expérimentations grotesques. Pourtant, vexée Pretta relevait du mythe. Seulement moi, je la connaissais tellement bien que je réussissais cet exploit sans même le vouloir. Chose que je n'aimais pas particulièrement, bien qu'il me fallait admettre que ce silence était reposant.
- Si je ne peux pas t'en parler à toi, à qui je dis tout ça ?finit par demander Pretta d'une toute petite voix, alors que nous gagnions le réfectoire.
Sa question me bouscula. Lui dire qu'elle pouvait en parler à son cher Tom me brûlait les lèvres, mais cette phrase resta bloquée derrière mes dents. Elle avait l'air blessée. Je l'avais blessé. Et c'est uniquement pour cette raison que je ne lui répondis rien. Elle semblait porter une réelle importance à mon attention. Comme j'en portais à ce qu'elle faisait.
Lâchant un soupir, je passai un bras autour des épaules de mon amie, pressant mes doigts contre son épaule.
- Ne t'inquiète pas, chuchotai-je en lui désignant une table. Tu sais bien que tu peux tout me dire.
Finalement, peut être que Vitany avait raison. Peut être que j'étais jaloux de cet homme. Mais d'une manière beaucoup plus violente. J'avais juste peur qu'il me vole mon bien le plus cher.
