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Chapitre 8 :
J'avais laissé Pretta. Je m'y étais une fois de plus résolu. Pourtant, l'envie de rester avec elle après la nuit que nous avions passé était d'autant plus forte. Je ne voulais plus la laisser seule. J'avais comme peur qu'elle se sente abandonnée. Et peur qu'elle m'oublie trop dans les bras de cet homme. J'étais plus jaloux que n'importe qui pourrait l'être, même si j'avais bien conscience que je n'en avais pas le droit. Je n'avais pas le droit d'être jaloux de lui. Simplement parce que l'amour que Pretta lui portait était différent du mien. Bien moins fort, et tellement différent. Mais je ne pouvais qu'avoir peur. Peut être Pretta était-elle jalouse, elle aussi. Jalouse de Vitany, dont je lui avais parlé. Jalouse de Vitany pour qui je n'avais pas osé dire oui. Jalouse de sa beauté, de sa douceur. Jalouse de ce qu'elle était.
Je piétinais rageusement les branches sur mon passage, refoulant mes émotions. Tout autour de moi était vert. Beau, grand, baigné de lumière, c'était mon univers. Ces arbres, cette fluidité dans la clarté de l'eau de ce lac, ces fleurs pâle bordant ces rives. Et ces falaises, précédent les larges sommets des monts Nibel. Le vent frai et doux claquant contre mes joues, jouant dans mes cheveux noirs. Ce soleil brûlant caressant agréablement ma peau et la surface du lac, le parant de reflets. Ces vagues aux contours flous. Cette herbe claire trempée de rosée. Ces nuages de cotons. Et elle. Allongée au milieu des lys blancs, les caressant du bout des doigts fins, elle regardait le ciel. Ses grands yeux bleus frangés de longs cils soyeux fixaient un point perdu entre les nuages blancs. Ses jambes remuaient faiblement, frissonnants sous les bourrasques mesquines. Sa chevelure de feu s'étalait autour de son visage, ses boucles se mêlant aux brindilles. Son visage clair, ses lèvres closes. Tout en elle semblait paisible. Peut être se doutait elle que je la regardait, à quelques pas. Venant d'arriver, je ne souhaitais même plus l'approcher. Elle était trop calme. Trop belle, seule au milieu de ce monde. Elle semblait faite pour être seule. Une chose plus curieuse encore. Sa robe légère se froissait au contact du sol, les plis du tissus accentuant la finesse de sa silhouette.
Peut être Pretta avait elle raison. Peut être que je l'aimais sans le vouloir. A la voir comme cela, je ne pouvais plus être sûr du non que j'avais répondu à la question de mon amie. Un frisson me parcourut l'échine. J'aurais souhaité la rejoindre autant que je voulais la laisser. Me fondre dans la terre à côté d'elle, devenir ces fleurs qu'elle caressait sans gêne. Ces fleurs que je haïssais tant. Mais je me serrais cru près à tout. A tout pour une femme. Une femme particulière. Sa simple présence avait sur moi l'effet d'une drogue. Il avait seulement fallu que Pretta m'en parle pour que je m'en rende compte. Peut être que je ne l'aimais pas vraiment. Peut être que je le voulais seulement. Ou peut être que j'essayais de me persuader que je ne l'aimais pas. Une chose était sûre, je n'étais pas insensible à ces charmes. Mais Vitany semblait de ces femmes qu'on ne peut pas dompter. Ce qui en soit ne me déplaisait pas. Je préférais la voir ainsi libre et seule, plutôt que de la savoir prisonnière d'une relation ridicule. Elle n'était pas de ces lycéennes stupides au cœur d'artichaut. Elle était une femme bien plus grande. Elle n'appartenait qu'à elle.
Serrant les poings, je finis par me racler la gorge pour annoncer ma présence. Un soupir paisible me répondit, et la rouquine roula sur le ventre, tirée de sa quiétude.
- Pourquoi me regardais tu sans réagir ?me demanda-t-elle en souriant.
Ainsi elle m'avait senti depuis le début. Une vague de chaleur me submergea. Je ne voulais pas qu'elle sache à quoi je pensais. Je ne voulais pas qu'elle sache que je pensais à elle. Pas maintenant.
- Ce n'est pas à toi de poser les questions aujourd'hui, répliquai-je, écartant la gêne de mon esprit.
- C'est vrai, soupira Vitany en se tournant de nouveau vers le ciel.
Sans un mot, je vins m'asseoir à ses côtés. Aussitôt, son parfum enivrant m'envahit, me tournant la tête comme jamais auparavant. Elle possédait cette odeur douce et fleurie, pas agressive et chimique comme celle des autres femmes. Je me laissais bercer par cette essence, avant de fermer les yeux. J'aurais pu les garder cols éternellement, à juste sentir les remous du vent et son odeur délicate. A juste sentir sa délicieuse présence.
- Alors dis moi, murmurai-je. Aussi étrange sois tu, je voudrais que tu me dises qui tu es.
- Es tu sûr de vouloir l'entendre, souffla-t-elle, hésitante.
Oui, je le voulais. Je voulais savoir d'où elle me venait. Ce qu'elle faisait. Ce qu'elle était. Osant poser une main sur son bras, je l'incitai à continuer, malgré la fièvre que provoquait ce contact.
- Je veux juste qu'à tes yeux, je reste celle que tu vois, chuchota la rouquine, soudain sérieuse. Je veux juste rester la curieuse demoiselle que tu as rencontré.
Silencieux, je hochai la tête. Je sentais sa voix vibrer. Ses sourcils froncés lui donnait un air plus triste que de coutume, la rendant d'autant plus belle. Je ne savais rien d'elle, ou de ce qui lui faisait perdre son sourire, mais j'étais près à écouter ce qu'elle me dirait. Passé douloureux ou non, je la comprendrais.
- Je commencerais par dire que je suis seule, murmura Vitany en baissant les yeux. Depuis tellement de temps. Je suis née presque seule, et je le reste aujourd'hui. Mon père ne m'a jamais été présenté. D'après ma mère, c'était un homme brutal qui aimait se faire respecter. Mais il nous protégeait, m'avait-elle dit. Elle, et moi en elle. Mais il est mort. C'est tout ce qui m'a été dit. Je ne sais ni comment, ni où. Je sais juste qu'il n'est plus.
La jeune fille marqua une pose, et inspira profondément. Ses souvenirs refaisant surfaces semblaient la blesser. Ils me rappelaient les miens. Comme elle, je n'avait jamais vraiment eu de père. Je ne savais pas en revanche qu'une personne aussi fraîche et joviale pouvait cacher un cœur si pesant de chagrin. Elle se cachait, et m'avait demandé de ne voir qu'en elle cette facette lumineuse. Pas celle qu'elle me libérait à cet instant.
- Rien n'est pire que de ne pas savoir de qui on vient, reprit la jeune fille en tournant son visage vers moi. Ma mère, elle, n'a jamais cessé de me maudire. Elle m'aimait peut être, mais pas de la manière que je l'aurais souhaité. Je l'aimais, même lorsqu'elle me giflait sans raison, ou qu'elle me laissait seule pour pleurer, me hurlant qu'elle ne voulait plus me voir. Je lui rappelais trop mon père, avec mes affreux cheveux roux, me disait elle. Elle me répétait toujours qu'il était mort par ma faute. Un jour, en pleurant comme jamais, elle a prit des ciseaux et m'a tiré les cheveux pour les couper. Elle a ainsi recommencé jusqu'à sa mort, brûlant toutes les mèches rousses qu'elle me volait. Mais je ne pouvais la haïr. Au mieux, j'éprouvais de la pitié. Elle étudiait la rivière de la vie, elle aussi. C'est peut être d'elle que je tiens cela. Elle était tellement belle que je ne pouvais en faire que mon modèle. Et puis elle est morte, un jour de pluie. Je l'ai retrouvé complètement disloquée en bas du falaise. J'avais douze ans. Sa mort n'a jamais vraiment été expliquée. Peut être l'avait elle choisit. Peut être avait elle voulu me laisser plus seule que je ne l'étais déjà.
Je ne pouvais pas vraiment parler. Les mots auraient été bien inutiles. Vitany, elle parlait sans émotions. Elle semblait les taire au fur et à mesure de son récit. Bien qu'elle ne veuille pas les montrer, je les sentais. Je les percevais dans sa voix vibrante, dans sa main nerveusement crispée sur le sol. A ses yeux douloureux tournés vers moi. A ses lèvres tremblantes.
- Je la vois, murmura-t-elle, la voix se brisant. Dans ces falaises abruptes nous faisant face. Je vois ses yeux dans l'eau de ce lac. Je vois ses cheveux dans les arbres qui bordent cet endroit. Je vois son visage dans mon reflet. Je la voix dans ces fleurs. Je la sens. Certains pourront me dire que je suis folle de pleurer un monstre. Mais à mes yeux, elle n'en était pas un. Des fois, elle me portait comme l'aurait fait une vrai mère. Elle m'embrassait en m'essayant une nouvelle robe. Elle peignait mes cheveux avant de les couper. Et elle me laissait pleurer dans ses bras.
Un léger sanglot déchira sa voix. Le repoussant d'un geste de la main, Vitany se tourna de nouveau vers le ciel. La lumière du soleil éclairait ses yeux brillants de larmes. Jamais je n'aurais pu la juger pour une telle chose. Ou lui en vouloir de pleurer. Elle en avait le droit. Elle en avait plus le droit que n'importe qui. D'une certaine manière, je comprenais sa douleur. Mais d'une autre, il m'était impossible de la ressentir. C'était la sienne. Moi aussi, j'avais perdu mes parents. Mais pas de la même manière. Pas d'une manière aussi brutale.
Sans réfléchir, elle serra ma main dans la sienne. Un frisson m'attaqua lorsque sa peau glacée enserra la mienne. Je comprenais sa solitude. Je comprenais qu'elle ne soit pas comme les autres. Parce qu'elle n'avait pas la même histoire que les autres.
- Alors, depuis je suis seule, chuchota-t-elle, laissant une larme couler contre sa joue. Je réclamais ma nourriture, je la trouvais, jusqu'à enfin pouvoir la gagner. Je me suis trouvée attirée par la rivière de la vie. Je ne sais pas pourquoi. Peut être juste à cause de ce mot, vie. Parce que la vie ne m'a pas été très favorable jusque là. Peut être parce que je cherche celle de ceux que j'ai perdu. Et j'aime cela. Les sentir vivre à travers la planète. C'est un peu mon sanctuaire.
Je ne pus m'empêcher de me demander où elle trouvait la force de toujours sourire. Ou son air constamment doux puisait son énergie. Comme pouvait elle trouver et accepter le bonheur. Qu'était ce, à ces yeux. Quelle chose pouvait seulement la faire frémir.
Je l'entendis sangloter. Je vis ses larmes briller sous la lumière. Ses grands yeux bleus noyés, son sourire si surprenant. Je ne comprenais pas.
- Alors mes bonheurs sont des petits bouts de petit rien, rigola-t-elle, nerveuse. Le soleil se levant. Le plaisir d'un beau temps, de sentir la chaleur. Ou simplement de voir qu'il pleut, et de regarder la pluie s'écouler lentement contre mes cheveux. Entendre un oiseau, une pierre rouler. Voir la vie autour de moi. Regarder et comprendre ces flux d'énergie merveilleux qui coulent dans les entrailles des monts Nibel. Sentir le vent, me régaler du parfum sucré des fleurs fanées, me régaler de la douceur du miel quand je peux m'en régaler. Ou simplement te parler, maintenant. Entendre ta voix, t'entendre rire ou juste te voir surpris de mes réponses étranges. C'est cela, mon bonheur.
Et comme ce bonheur était beau. Il aurait pu juste paraître médiocre aux yeux de quelqu'un d'autre. Mais pas aux miens. Je le trouvais rempli d'une magie qui ne s'expliquait que d'une seule manière. C'était son bonheur. Et j'en faisais parti. Ses larmes ruisselants sur ses joues, terminant leur course dans le creux de son coup, ne semblaient même pas troubler ce sourire qu'elle conservait. Je ne pus m'empêcher d'en essuyer une, la faisant sursauter à mon contact. Passant une main sur sa joue, je me surpris à sourire moi aussi.
- Vitany, chuchotai-je en glissant mes doigts jusqu'à son menton.
- C'est un prénom étrange, murmura-t-elle en souriant, rieuse.
- Le plus étrange de tous, soufflai en saisissant délicatement sa mâchoire.
Et sans qu'elle ne s'y attende, je posai agréablement mes lèvres contre les siennes. Ce fut un baiser timide, noyé de ses larmes abondantes, de nos cheveux noirs et roux soufflés par la brise. Au goût frai de son bonheur. Au goût douceâtre de miel. J'aurais voulu nous voir. Voir comment nous étions. J'aurais voulu qu'elle nous voit.
Peut être que Pretta avait raison. Peut être que je l'aimais.
