Chapitre 9 :

Nous étions là. Sa tête reposant sur mon bras, ses longs cheveux roux perdus dans les brins d'herbes. Recroquevillées, les genoux contre son ventre, elle semblait presque sereine. Autour de nous, seul un vent doux me maintenait encore éveillé. Je voulais resté éveillé. Juste pour la contempler. Ses sublimes yeux opalins étaient tournés vers moi, une lueur évasive dans le regard. Son teint porcelaine se jouait des reflets du soleil rougeoyant, restant toujours le même. Figés dans cette torpeur étrange, nous ne voulions pas parler. Nous étions trop bien murés dans notre silence. Car dans ce silence, je pouvais l'entendre respirer. Je pouvais voir ses cils soyeux battre au mouvement régulier de ses paupières. Je pouvais voir ses boucles rousses entravées son visage. Je pouvais voir sa peau frissonner sous le vent taquin. Et je le plaisais à admirer sa silhouette se dessinant devant les courbes de l'eau. Allongés près du grand lac, je le trouvais maintenant presque absurde. Car, toujours égale à elle même, elle était belle. D'une beauté insolente et plus que pure. Tout simplement belle.

Moi je ne savais pas comment elle me voyait, et je ne voulais même pas le savoir. Parce que je m'en fichais. Du moment que je pouvais la voir elle, qu'elle me voit de la manière qu'elle souhaitait. Mais qu'elle reste. Que son visage reste près du mien. Qu'elle laisse mes mains se glisser contre sa peau. Qu'elle me laisse lui sourire. Qu'elle laisse mon regard courir le long de ses traits, avide. Elle m'avait pour la première fois l'air prisonnière d'elle même. Comme figée. Comme si à mes yeux, jamais elle ne changerait. Qu'elle serait toujours bloquée dans cette beauté à peine humaine. Ni touchée par les ravages du temps, ni par un quelconque autre carnage. Qu'elle resterait elle pour toujours.

- Me répondras-tu si je te demande à quoi tu penses ?

Sa voix me tira hors de ma contemplation rêveuse. Comme si j'avais peur qu'elle s'en aille, je sentis mes doigts se crisper sur sa joue. Devant ma réaction imprévue, elle fronça les sourcils, ce qui me fit amèrement regretter ce que je venais de faire. J'avais cette habitude curieuse de voir les gens comme de la poussière. Quelque chose que je ne pourrais retenir, quoi que je face. J'exécutais déjà ce geste étant enfant, avec ma mère. Je serrais sa main, son bras, sa jambe, ses vêtements. Juste pour qu'elle reste. Et elle n'était pas restée. Elle m'avait été arrachée. Et je ne voulais pas que cela se reproduise. Pas encore. Pas avec elle.

- Je me rappelle juste que ce geste faisait sourire ma mère, lâchai-je en me tournant vers le ciel.

Et c'était vrai. Son visage rayonnant me regardait en souriant. Ses lèvres fines s'étiraient sur ses dents blanches, faisant ressortir la pâleur de son teint. Elle m'avait juré de toujours être là. Juste pour veiller sur moi. Et d'une certaine manière, elle avait tenu parole. Elle était bien présente. Mais de manière violente. Presque cruelle. Elle m'agressait un peu plus à chaque souvenir, me faisant revivre avec douleur sa mort prématurée. Et je ne comprenais pas pourquoi, ces pensées m'angoissaient toujours plus.

- Tu avais peur de la perdre, murmura Vitany en passant une main dans mes cheveux.

- Et je l'ai perdu, lui répondis-je.

Je tournai la tête vers elle. Je plantai mon regard sombre au fond de ses yeux clairs. Ils étaient toujours aussi particuliers. Animés d'une personnalité particulière. De sa personnalité.

- Je pense que tu ne regardes pas assez autour de toi, reprit la rousse en poussant ma joue pour que je tourne la tête.

Sans réfléchir, je m'exécutai. A ma gauche, le parfum suave des fleurs éclatantes m'envahit. Je ne savais pas si c'était de la peur ou simplement de la plénitude, mais je fermai les yeux. Ces simple végétaux me donnaient envie de ne plus voir. Que leur parfum m'enivre ou non. Je ne savais pas ce que Vitany cherchait à me faire voir en m'enfonçant dans le crâne cette odeur qui me répugnais. Et qui me donnait envie de fuir. Parce que je la connaissais trop bien. Pour m'y être roulé étant petit, ma mère riant à mes côtés. Pour l'avoir senti entre les doigts doux de Vitany alors qu'elle broyait sans raison ces lys d'une blancheur nacrée.

- Ne la vois tu pas dans ces fleurs que tu crains tant ?me demanda la jeune fille.

Si. Je la voyais. Trop, et c'était pour cette raison que je les haïssais. Parce que son sang avait un jour fleuri leurs pétales d'un pourpre entêtant.

- Alors tu ne l'as pas vraiment perdu, murmura Vitany en voyant ma réaction. Parce que tu la vois encore, que cela t'effraie ou non.

Je lui donnais raison. Je ne pouvais que faire ça. Non pas parce qu'elle avait raison, mais parce que je lui avais toujours donné le droit d'avoir raison. Parce que j'avais toujours cru à ce qu'elle disait sans même savoir si c'était juste ou simplement fou. Elle était folle. Et j'étais fou. A notre manière. Parce que nous étions assez semblables, en fin de compte. Bien qu'elle ne se montre pas d'une façon aussi évidente. Son côté doux, enfantin et jovial était la face émergée de l'iceberg. En vérité, elle était bien plus que cela. Elle était tout comme moi, torturée. Tout comme moi, elle ne le montrait. Elle souffrait seule. Elle était seule. Comme moi. Elle comprenait ces choses que personne ne comprend. Mais elle ne se comprenait pas elle. Comme moi. Mais elle restait elle. Comme moi.

- Je t'interdis de mourir, chuchotai-je, alors qu'une vision d'horreur me serrait le cœur.

- Tout le monde meurt un jour Hojo, répliqua la jeune fille en haussant les sourcils.

Je soupirai. Elle répondait toujours de manière spéciale. Elle ne répondait tout du moins jamais comme je voulais qu'elle réponde.

- Alors promets moi de m'attendre pour disparaître, repris-je, dans l'espoir que sa réponse soit positive.

- Je ne sais pas, répondit-elle, pensive. Je pense que je verrais sur le moment.

ooo

Si Vitany ne m'inquiétait pas, bien que je craigne sa mort, il y en avait bien une qui m'inquiétait. Pretta. J'étais partie depuis assez longtemps, la laissant seule au labo. Non pas que cela n'arrive jamais. Mais là, je ne l'avais pas laissé seule comme la dernière fois. Je l'avais laissé seule avec lui. Avec cet homme en qui je n'avais pas confiance. Même si j'avais accordé à mon amie la liberté qu'elle me réclamait comme à un père, je ne pouvais m'empêcher d'être soucieux. Comme un père.

Marchant avec une vitesse que je ne me connaissais pas dans les longs couloirs sombres, je me perdis dans la contemplation du carrelage. J'étais nerveux. Je le sentais à mes doigts tripotant les manches de ma chemise, agacés. Je le sentais aux battements anormalement rapides de mon cœur. Et je le sentais à ma raison me frappant mentalement de m'énerver pour si peu. Pretta était grande. Même si je ne voulais pas le reconnaître, je devais me faire une raison. Elle n'était pas ma fille. Elle était presque une femme, bien que ses déséquilibres mentales fréquents la rapprochent plus de l'adolescente. Mais je devais reconnaître qu'il fallait que j'arrête de l'échevelé à la couver. Elle m'avait d'ailleurs clairement fait comprendre que pour une mère poule, j'étais un peu étouffant. Mais je n'y pouvais rien. Elle était ma Pretta. Pas celle d'un rat de labo blond et rachitique.

Et plus que tout je devais arrêté de m'énerver contre cet homme. A part toucher à ma Pretta, il ne m'avait rien fait. Même si la première partie était énorme à mon goût. J'étais partagé entre l'idée de réimposer à Pretta une séparation cruelle entre elle et lui, ou alors la laissé respirer. Ou lui encastrer mon poing dans la figure. Option qui me fit sourire malgré moi. C'était plus que tentant. Mais sans vraiment empêcher Pretta de le voir, et sans le tuer, je devais lui faire comprendre qu'il n'avait pas intérêt à ne serait-ce que lui arracher un cheveux. Ou la planète entière ne serait pas assez grande pour le cacher.

Alors que je ruminai, un bruit étrange me parvint. Un bruit de fiole brisée s'échappa très nettement du labo vers lequel je me dirigeais. Pretta avait-elle encore fait preuve de ses talents ? Seulement, ce qui me troublais, c'est qu'ils devaient avoir finit depuis longtemps. Je devais juste la retrouver là, à moitié endormie contre un mur. Ce détail me fit froncer les sourcils. Aucune voix ne s'échappait du labo. Pas le moindre son. Alors que Pretta était réputée très bruyante. Et j'en savais quelque chose. Pourtant, je ne perçus pas une seule de ses remarques glapissantes, ou de ses rires chaotiques. Pas la moindre trace des cordes vocales de mon amie. Si de celle de son compagnon.

Un second bruit de vert me foudroya, alors que je m'apprêtais à pousser la porte. Un claquement sourd, et le bruit d'une chute. Et un hurlement. Un hurlement qui me glaça le sang. Un frisson me parcourut l'échine. C'était sa voix. Son cris. Elle venait de hurler.

Sans en attendre plus, je poussai la porte d'un coup violent. D'abord assommé par la violence de l'impact, je relevai les yeux quelques secondes plus tard. Mes mains se mirent à trembler. Mon corps entier se mit à trembler. Les morceaux de verres brisés ne semblaient même plus crisser sous mes mouvements légers et incontrôlés. J'aurais pu me jeter par une fenêtre que cela n'aurait pas été pire. La table était renversée dans un décor presque chaotique. Les chaises renversées, sans doute par plusieurs accès de violences. Une lutte semblait avoir fait choir lamentablement les étagères, rependant sur le sol éclaté de débris les fioles brisés et leurs produits aux teintes multiples. Une odeur malsaine de fer et de chimie flottait autour de moi, montant dans mon crâne une douleur claquante. Mes dents se serrèrent autant que mes mains se crispaient. L'ampoule au plafond clignotait, pitoyable. Même elle n'avait pas été épargnée par les giclures de sang, arborant une zébrure irrégulière. Je ne me sentis pas pâlir comme j'aurais dû. En vérité, je ne sentais rien. Je me contentais de voir. Je la voyais. Je voyais son coup posé sur les bras ensanglantés d'un homme, comme si elle dormait. Je voyais fichés dans ses mains reposant au sol, tout ces éclats de verres. Ses jambes étaient zébrées de pourpres, leur vêtement en lambeaux. Sa poitrine était déchirée, tranchée de débris. Ses longs cheveux bruns et souples trempaient négligemment dans ce liquide poisseux répandu autour de sa frêle silhouette. Et lui la tenais. Les mains collés sur son visage, il me regardait. Puis sans même me parler il se leva. S'approchant de moi, il me sourit, et quitta la pièce sans que je ne puisse rien faire. Si ce n'est me jeter sur le petit corps qui gisait au milieu du désordre.

Un autre cris. Le mien. Je savais que c'était le mien. Malgré ma lucidité presque effacée, j'avais pu reconnaître ma voix. Je la tenais contre moi. Son corps semblait brisé. Elle était brisée. Je la tenais comme jamais je ne l'avais tenu. Ses membres mous pendaient le long de son corps tordu par mon étreinte, morts. Je sentais à peine mes doigts caresser ses cheveux sales. Je n'avais même pas la force de pleurer. Ou peut être pas le courage. Mes larmes étaient coincées dans ma gorge, alors, que je m'acharnais à chercher un battement dans la poitrine lacérée de la fille que je tenais. Ma fille. Rien. Rien ne bougeait. Son cœur, son corps, ses mains, son visage. Tout était figé. Dans une affreuse et encore très présente expression de douleur. Une douleur si intense sur ses traits que je ne la croyais pas possible. Ses yeux mi clos semblaient suppliants, pleurants sur ses joues, creusant des sillons dans la poussière qui s'y était lovée. Je ne sentais pas son souffle. Il n'y en avait plus. Elle avait dû le rendre avec ce dernier hurlement. Entre les bras de cet homme et dans ces éclats de verre.

- Pretta...

Ce fut la seule chose que je pus dire. Je sentis un sanglot violent me déchiré la gorge. Une larme se glissa enfin sur ma joue. J'avais mal. J'avais plus mal que jamais je n'avais eu. Je me croyais même incapable de survivre à cela. Je me sentais crever. Je me sentais tirailler. Trahis, terrifier, haineux, triste, souffrant. Une douleur puissante me traversa les côtes. Lâchant peu à peu la jeune fille, son sang couvrant maintenant la totalité de mon cœur, jusqu'à la naissance de mes joues, je la laissai tomber sur mes bras. A genoux, je levai la tête. Je sentais son tout petit poids me maintenir dans cette réalité que je voulais fuir. Je ne voulais pas. Elle ne pouvait pas. Je ne sentais plus rien. Il n'y avait pas de douleur assez forte. Alors je ne sentais rien. Même plus cette souffrance aiguë et cette peur viscérale, comme pour ma mère. Rien. Juste un vide qui me prouvait l'ampleur de ce que je ressentais. La bouche entre ouverte, je sentais mon univers se renverser. Littéralement. Des images de la brune pleine d'une vie qu'elle n'aurait plus vinrent me narguer.

- PRETTAAAAAAAAAAAA !

Mon hurlement me vrilla les cordes vocales. Peu m'importait. Je voulais souffrir. Je voulais la revoir. Elle n'avait pas le droit de partir. Elle était égoïste. Elle n'avait pas le droit ! Je la voulais. J'étais coupable. C'était ma faute. Ma faute. Je n'avais pas su la protéger. Elle ne reviendrait pas. Mais je ne voulais pas y croire. Elle était là, dans mes bras, dans ce liquide poisseux à l'odeur forte. Elle était là sans vraiment l'être. Elle n'était plus là. Et je me haïssais de ne pas l'avoir gardé. Je me dégoûtais.

Mon regard obliqua légèrement vers un morceau de métal. Autant que je le pus, je distinguai la lame tranchante d'un couteau, abandonné à côté du corps de mon amie. De son petit corps déchiré. Sa lame était encore rouge.

- Je suis désolé Pretta, gémis-je en enfouissant ma tête dans ses cheveux. Tout est ma faute. Même si ce n'est pas moi qui t'ai tué.

Mais une chose était sûre. J'allais le tuer. Lui. Il n'y avait que lui. Il l'avait tué. Il me l'avait enlevé. Il me l'avait volé. Depuis le début. Il me l'avait arraché alors que je venais. Il lui avait fait du mal. Il l'avait fait souffrir. Et j'allais le tuer. Je sentis mon regard se noircir, alors que je relevais un peu plus la tête. En larme, je me sentis presque sourire. Pas de manière très seine, je lâchai un rire. J'allais le tuer.