Chapitre 10 :

Pretta. Pretta Pretta Pretta. Il est fou à quel point un simple prénom pouvait faire mal. A cette échelle là, je ne savais même plus si l'on pouvait encore appeler cela de la douleur. C'était plus que fluide, autant que je la sentais coaguler dans mes veines saillants mon coup. Je sentais la naissance de mes joues brûler d'un blanc livide. Un liquide poisseux collant mes doigts contre le manche du couteau, je continuais de marcher dans ce couloir dont l'éclairage semblait absent. Peut être était ce ma simple humeur qui m'empêchait de voir la clarté de cette soirée. Belle soirée, aurait pensé ma petite Pretta. Elle m'aurait serré dans ses bras, après que j'ai une fois de plus cédé à l'un de ses nombreux et adorables caprices. J'aurais embrassé sa chevelure. Chevelure si soyeuse dont il ne restait plus qu'un amas difforme et rugueux sous le sang séché. Couvrant les débris épars de verre jonchant le laboratoire. Serrant un peu plus l'arme qui l'avait lacérée, je la revoyais. Violemment, je sentais son odeur sur mes vêtements. L'odeur de son petit corps qu'elle avait pris plaisir à jeter contre le mien. Comme une fille sur son père. Mes pensées se faisaient troubles. J'étais lucide, rien qu'en me rendant compte que je ne l'étais plus. Je sentais mes larmes agresser jusqu'au creux de mon coup, je frottais rageusement jusqu'à le griffer pour qu'elles cessent. Le souvenir de ma Pretta souriante s'effilait, faisant saillir de manière brutale des images de sa mort prématurée. De son corps abandonné au milieu de ces ruines comme un cadavre animal. Jetée aux ordures après usage.

Je m'étais juré de lui faire payer s'il la touchait. Je lui avais juré. Et je respecterais ma parole, même si celle à qui je l'avais fait était morte. Morte. J'allais massacrer cet homme comme lui l'avait torturé. Beaucoup se seraient jetés au sol en hurlant sans être capable d'entreprendre ce que j'allais faire. Détruire la vie d'un homme par simple vengeance. Et par promesse. Tuer. Je n'en avais pas peur. Je m'en rendais compte. Je n'avais jamais eu peur de cela. Je n'étais pas terrifié par la perte de ce que l'on appelait futilement l'humanité. Qu'elle aille au diable, elle et touts ceux croyant en son sens. Je pouvais au moins sacrifier cela pour Pretta. Car de toute façon, la mienne avait toujours été très superflue. Rien qu'à penser comme je l'avais fait, à craindre des fleurs et vouloir une souffrance pour les assassins de ma mère, je savais que je n'étais pas humain. Alors quitte à reconnaître ce côté bestial, autant s'en servir.

Je sentais mes mains trembler comme jamais sous le coup de la nervosité. De la folie, également. Elles tremblaient avec une telle force que je crus lâcher le couteau. Le couteau qui l'avait tué elle. C'était un juste retour des choses. C'était de bonne guerre. Sur cette maigre consolation, un sourire malsain collé alors que je franchissais pour la énième fois des portes à double battant. J'avais déjà parcouru le bâtiment. Maintenant, ne restait plus que les chambres. Plus qu'un étage. Une pièce. Celle du fond. J'allais rentré et l'éventrer. Le vider de ses entrailles comme une bête. Et lui faire payer ce qu'il lui avait imposé à elle. A ma fille. Je sentais mes glapissements internes et mes sanglots douloureux se faire plus pressants alors que je faisais face à cette porte. Une réjouissance presque effrayante remplissait mon regard d'une lueur que je devinais cruelle. Posant une main sur la poignée, j'ouvris la porte de manière assez lente. Juste pour faire durer le plaisir, semblait il. Pour laisser le temps à mes nerfs de se calmer. Car je voulais hurler, et me jeter sur lui. Mais je voulais lui faire comprendre ce qu'il m'avait fait. Je voulais qu'il sente l'angoisse obstruer sa gorge, sa respiration se couper, son sang couler sous ses yeux vitreux. Je voulais qu'il sente. Qu'il m'en supplie, qu'il se vide sous le coup de la peur. Alors enfin je le tuerais.

Je tirai la porte vers moi, et un visage angélique, tourné vers l'unique fenêtre, me désarma de toutes mes larmes. Laissant juste ma haine submerger mes mouvements devant ces boucles blondes. Une bouille que l'on aurait pu juger enfantine, mais un sang sec sur les mains, mis en évidence. Il n'avait pas l'air de se rendre compte de mon arrivée, bien que son regard cerné se reporte bientôt sur l'arme que je tenais. Pressant la lame à m'en couper, je serrai les dents. Il était là, le regard vide. Il semblait fixer un point invisible, un sourire insolent fendant son visage d'adolescent.

- Tu vois Hojo, toi et moi sommes pareils.

Je ne me laissai pas désarmer par ces simples paroles, qui pourtant sonnaient terriblement juste. Mais rien en lui ne laissant transparaître un quelconque espoir de me faire changer de chemin. Il semblait comprendre que quoi qu'il dise, il serait mort avant la nuit. Alors peut être voulait il simplement me torturer une dernière fois. Comme s'il ne l'avait pas déjà assez fait en m'ôtant Pretta.

- A une chose prêt, reprit le jeune homme en fixant ses mains de manière pensive. Moi je tue pour mourir après. Toi, tu massacres juste pour continuer à vivre.

Je ne pus retenir mes yeux de s'écarquiller, alors que je sentais mon corps entier se projeté sur lui. Le plaquant contre ses draps froissés, la lame au dessus de sa gorge, coupant son bras profondément, je le toisai tel un prédateur. Et j'en avais conscience. J'aimais ça, et il le comprenait. Il n'en semblait pas affliger pour autant, de ce manque de pitié dans la moindre de mes attitudes. Pressant violemment sa blessure, je répandis de son sang sur le lit immaculé. Je sentis ses muscles se tendre alors que le sang de Pretta entrait peu à peu en contact avec sa peau.

- Et tu le sais très bien Hojo, souffla péniblement ma victime. Elle était ta faiblesse. Tu vas faire quoi, maintenant que je l'ais tuer ?

Un léger rire nerveux s'échappa de mes lèvres. Je me sentais rire de manière démente. Ce n'était pas naturel. Rien de tout cela ne l'était. Mon sourire de fou, son air décontracté, et cette lame entre nous deux. Pourtant, alors que mes nerfs lâchaient de plus en plus de gloussement déraisonnables dans la chambre, j'attrapai son visage avec une brutalité que je ne me connaissais pas, avant de lui couper la joue d'une simple pression d'ongle.

- Tu n'aurais jamais dû t'attaquer à elle, chuchotai-je, tremblant. C'était comme se mettre le monde entier à dos.

- Sauf que le monde entier se résume à ceux que nous perdons, marmonna Tom, remuant ainsi le couteau dans la plaie béante de ma poitrine.

Sans plus rien dire, je retirai brusquement la lame de sous sa gorge, et l'enfonçait à plusieurs reprises dans sa poitrine, qui cessa peu à peu de se soulever. Sa respiration se stoppa, ses mains crispées contre mes bras rougis de cette pression désespérée de se libérer. Mais je ne l'avais pas laissé faire. Les mains serrées autour du couteau à un tel point que mes phalanges se faisaient blanches, je l'avais tué. Comme je lui avais promis. Je l'avais tué. Pour celle qu'il avait tué. Jamais je ne saurais pourquoi il me l'avait arraché. Peut être juste pour user de son corps, ou parce qu'elle m'aimait. Pour nous faire du mal, par pure jalousie. Mais je n'avais aucune envie de savoir ce qui l'avait poussé à agir. A m'arracher pour la seconde fois la femme que je chérissais le plus en ce monde. J'avais une fois de plus perdu ma famille. Famille que je voulais plus que tout retrouver. Que cela soit dans des rêves violents, ou dans des détails futiles. Si j'avais pu, je me serais tué à mon tour. Mais je n'en avais pas le courage. Peut être parce que Vitany était le dernier bout de mon petit bout de femme. Ou que ma souffrance grandissante était la seule preuve que j'avais de l'existence de Pretta.

Lâchant un cris, je me laissai rouler à côté du cadavre. Sur ces draps zébrés de pourpre. Sans me départir de ce sourire malsain maintenant greffé à mes lèvres. Comme si cela m'avait rendu heureux de faire cela. Cela m'avait rendu heureux. Peut être devrais-je avoir peur de ce que je venais de faire. J'avais tué quelqu'un. Alors je ne valais pas mieux que lui. Mais j'en étais heureux. Laissant une larme rouler contre ma joue tâchée, et creusée d'une ride nerveuse, je fixais le plafond. Personne ne saura jamais ce qu'il s'est réellement passé. Personne, à part moi.

ooo

Je voulais la revoir. Je voulais la revoir rire à m'en éclater les tympans. Alors je hurlais pour combler ce vide énorme. Ce silence oppressant. Son petit corps sans vie serré contre le mien, je sanglotai. Je n'avais pu me résoudre à rester loin d'elle. Même morte, elle restait Pretta. Je l'aimais tellement. Je ne pouvais me résoudre à la porter loin d'ici. Je ne voulais la voir disparaître. Personne ne semblait avoir remarqué son absence. Personne n'avait fait attention à elle. Personne ne faisait attention. Notre monde était bien trop cruel pour cela. A un tel point que je restais près d'elle, ou de ce qu'il restait d'elle, à me faire plus mal encore. Sa main volontairement plaqué dans la mienne, j'avais l'impression presque agréable qu'elle dormait. Qu'elle allait s'éveiller et me chuchoter quelque chose. Ou simplement ouvrir les yeux. Mais elle restait morte. Car elle l'était bel et bien. Je me sentais capable de faire n'importe quoi pour la ramener. Et pourquoi pas pour ramener ma mère. Les deux femmes que j'avais perdu. Pour protéger celle que je ne devais pas perdre. La troisième et dernière qui me maintenait dans cet entre deux de lucidité et de folie mélangé. Oui, cet homme que j'avais tué et moi même étions pareils. Nous avions tué. Pas pour la même chose. Mais nous avions tué. Et j'avais l'impression amère que j'allais de nouveau le faire. Peut être juste pour trouver un moyen de les ramener à la vie. Ou alors pour me venger. Pour que quelqu'un d'autre sache ce que je ressentais. Pour juste me sentir résister et exister. Tisser une vie autour de la mort des autres.

Une main sur la joue froide de Pretta, je levais les yeux vers le plafond. Qu'allait il se passer après cela ?

ooo

Dehors, la nuit rongeait la clarté de la lune de ses nuages menaçants. Un vent glacial ruinait tout espoir de se réchauffer, alors je serrai plus encore mes mains contre mes bras. J'avais laissé Pretta. Encore. Comme si elle avait été vivante. J'avais condamné la porte de ce labo dans lequel elle dormait. Oui, à mes yeux, je voulais juste qu'elle dorme. Car je me faisais la promesse de réparer sa mort.

J'allais retrouver Vitany, bercé par le noir fluide de cette nuit des plus sombres. Je savais qu'elle serait là. Elle l'était toujours. De jour comme de nuit, elle attendait. Comme si elle n'avait été que le fruit de mon imagination instable. Même si c'était une femme belle et bien réelle à la beauté parfaitement irréelle. Je voulais la voir. Elle était désormais la dernière personne qu'il me restait. Même Pretta qui dormait ne pouvait combler ce vide cruel qui m'assaillait, me gelant jusqu'à l'intérieur des os. Je n'avais plus rien fait, après avoir tuer. Si ce n'est m'asseoir dans ce labo et cajoler Pretta comme je l'avais si souvent fait. Lui parler comme à une enfant, laissant ses yeux vitreux à moitié ouverts, puis les fermant comme si elle s'endormait. J'étais fou. Je la maintenais en vie, même si elle n'était plus. Je la maintenais endormie dans mon inconscient. Comme un fou. Un dangereux fou.

Je reconnus immédiatement la chevelure de feu, sans même en voir la couleur dans cette nuit effroyable. Sa simple épaisseur suffit à sa reconnaissance. Elle était là, dans sa position habituelle de quiétude, une main caressant les lys fermés. Elle était là. Elle était belle, comme toujours. Devant le lac, large et éclairé par les rares étoiles.

- Que me vaut le plaisir de ta présence à une telle heure ?

Comme toujours, elle avait senti ma présence. Et elle avait parlé avec son habituel ton posé et protecteur. De cette voix suave que je ne me lasserais jamais d'entendre. Que je ne pourrais supporter de ne plus entendre. Je m'en rendais compte, alors que le goût de ses lèvres me revenait en mémoire. M'approchant dans un silence mesuré, je restais debout en arrivant à sa hauteur.

- Pretta est morte, soufflai-je, comme pour le réaliser moi même.

Puis, levant mes mains, je réalisai que je ne les avais même pas nettoyé. Elles étaient rougies de deux sangs indistincts. Celui de Pretta et celui de son tueur. Que j'avais sauvagement tué.