Précédemment :

La nuit était presque tombée lorsqu'il arriva devant la jolie petite maison – et non un terrier – entourée d'une barrière blanche.

« Elle est magnifique ! C'est exactement comme ça que j'imaginais ma future maison », s'émerveilla John.


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PARTIE I : John au pays des merveilles

Chapitre 3

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John avançait d'un pas fébrile et son cœur battait la chamade.

« De quoi ai-je peur ? Ce n'est qu'un lapin après tout. »

Oui, mais pas n'importe lequel ! C'était celui qui l'avait plongé dans ce monde irréel et il avait bien l'intention de demander réparation ne serait-ce qu'en l'en faisant sortir et accessoirement emportant un souvenir poilu en passant.

La maison était sur deux étages et entourée d'une petit jardin où de nombreuses roses léchaient les murs blancs. De la fumée s'échappait de la cheminée malgré le temps doux à l'extérieur. John avait hâte de visiter l'antre du lapin. Il passa le petit portillon et après quelques pas, il se tenait sur le paillasson de l'entrée où il était écrit « We are all mad here ! » avec un grand sourire de chat en dessous du texte. John se doutait qu'il devait s'agir d'un cadeau du chat de cheshire. Les deux personnages devaient donc bien se connaître. Alors pourquoi ne l'avait-t-il pas conduit directement ici ? Sûrement une des facéties de ce drôle de chat qui n'inspirait aucune confiance.

Il inspira fortement et relâcha son souffle deux fois de suite. Inutile d'en être contrarié. Le principal était qu'il soit parvenu à destination. Maintenant que son pouls battait de nouveau normalement, il leva le bras et toqua trois coups. Il attendit un instant que la porte s'ouvre enfin.

John se retrouva nez à nez avec ce lapin tout blanc, habillé comme la première fois où il l'avait vu. Un bien beau spécimen maintenant qu'il pouvait l'apprécier de plus près. Sa vue le rendit tout bizarre, comme une impression de le connaître depuis toujours, ce qui est tout à fait impossible.

Ses yeux ronds le scrutaient de la tête au pieds, curieux de découvrir qui se tenait devant sa demeure.

— Bonsoir, Monsieur. À qui ai-je l'honneur à cette heure tardive ? demanda le lapin avec un franc sourire.

— J-Je suis John... John Watson, hésita-t-il. Je-Je viens de la part de la Duchesse Natricia qui m'a dit que vous pourriez m'héberger pour la nuit. Vous êtes bien le lapin blanc ?

John était nerveux. Cela lui faisait bizarre de s'adresser à un lapin, alors qu'il avait conversé sans problème avec d'autres animaux toute la journée. Il ne savait pas trop quoi penser en sa présence. Il avait un petit quelque chose de familier.

— Mais absolument, cher Monsieur. Entrez donc ! l'invita-t-il en s'écartant pour laisser John passer.

John baissa la tête pour passer la porte ronde. La maison était petite et il n'était qu'à quelques centimètres du plafond, bien que John ne soit pas très grand non plus. Sa taille n'était pas toujours un désavantage. Sherlock, quant à lui, aurait été obligé de se baisser. Il entra directement dans le salon qui faisait aussi office de cuisine et salle à manger. Du blanc et du rose dominait dans toute la décoration. Un petit canapé se tenait devant la cheminée où un feu faisait office de seule source de lumière. La maison se composait de deux pièces au rez-de-chaussée dont le garde-manger. Un escalier face à la porte menait à l'étage.

— C'est charmant chez vous.

— Cette maison appartient à ma famille depuis plusieurs générations. J'y tiens beaucoup. J'imagine que vous avez déjà mangé chez la Duchesse ?

— En effet, mais je ne suis pas ici que pour demander le gîte. Je devais absolument vous parler depuis que je vous ai rencontré la première fois.

— Ah oui ? À quelle occasion était-ce ?

— C'était dans un parc, à Londres.

— Londres, dites-vous ? Jamais entendu parlé.

— Pourtant, c'est de là que je viens et c'est en vous suivant que je suis arrivé ici.

— Ah oui ? Peut-être… Je n'ai pas la mémoire des noms, dit le lapin sans donner plus d'explications. Venez avec moi que je vous montre où vous allez dormir.

Ils montèrent l'escalier et entrèrent dans une chambre tout aussi rose qui jouxtait une salle de bains. John n'était pas fan de cette couleur, mais à vrai dire, ce n'était qu'un détail et il pouvait bien faire fi de ses goûts.

— Vous n'avez qu'une seule chambre ? Où dormirez-vous ?

— Sur le canapé, ça ne me dérange pas.

— Ça m'ennuie de vous déloger, je peux prendre le canapé.

— Non, non, non, ne vous en faites pas. J'aime que mes invités soient bien installés et vous me semblez très fatigué.

Le lapin se dirigea vers une petite commode et en sortie un grand T-shirt.

— Je n'ai rien de mieux qui puisse vous aller, mais ça vous fera un modeste pyjama. Installez-vous et faîtes comme chez vous !

— Euh, merci. J'apprécie ce que vous faites pour moi alors que l'on ne se connaît pas.

— Au contraire, je vous connais bien… Tout le monde vous connaît plus ou moins en fait.

— Comment vous pouvez savoir qui je suis, c'est la première fois que je mets les pieds dans cet endroit ?

— Je ne peux rien vous dire. Vous n'êtes pas prêt à l'entendre.

— Le chat et le chapelier m'ont dit la même chose. Pourquoi je n'ai pas le droit de savoir ce qui se passe ici ? J'avoue que je suis loin de chez moi, mais votre pays m'intrigue et j'ai vraiment envie de le découvrir.

— Alors prenez vos aventures parmi nous comme elles viennent. Rencontrez du monde, amusez-vous ! Les réponses arriveront en temps voulu. Ne vous prenez pas la tête avec toutes ces questions rhétoriques.

John était un peu déçu de cette réponse, mais il n'insista pas. Il en avait l'habitude avec Sherlock de ne rien savoir avant d'être lui-même en danger et donc de ne pas pouvoir anticiper ce qui allait lui tomber dessus.

— Bon, de toute façon, vous ne me laissez pas le choix. Je découvrirais par moi-même de quoi il en retourne. Après tout, je suis l'associé d'un grand détective, j'utiliserai ses méthodes.

— Un grand détective, dites-vous ?

— Oui, Sherlock Holmes est mon meilleur ami et colocataire. Je travaille souvent avec lui dans ses enquêtes. C'est le plus grand limier d'Angleterre et peut-être même du monde, répondit-il fièrement.

— Je ne pense pas qu'il soit très réceptif à l'inexplicable, n'est-ce pas ?

— Non, il ne croit qu'aux faits et je doute qu'il accepte de reconnaître que votre monde existe. D'ailleurs, j'aimerais vous le présenter. Puis-je vous inviter chez nous lorsque je quitterais cet endroit ?

— Et pourquoi ?

— Pour lui prouver que vous n'êtes pas le fruit de mon imagination.

— Avez-vous l'impression de rêver, John ?

— En fait, non. J'ai beau me pincer, j'ai mal à chaque fois. Pourtant, il n'y a rien de tout ça dans mon monde. Tout me paraît impossible. Pourtant, je vous vois, devant moi, et vous me semblez réel. Mais Sherlock n'est pas là et je ne pourrais jamais le convaincre du contraire.

— La porte s'est ouverte pour vous et pour personne d'autres. Votre ami a très certainement des secrets qu'il ne partage pas avec vous, alors ayez les vôtres.

— Vous avez raison. Et puis, je doute qu'il puisse déduire ce que je vis en ce moment. Même s'il remarque que je lui cache quelque chose, il ne pourra jamais effleurer ne serait-ce que la surface de votre monde. C'est juste que...

— Oui ? fit le lapin en penchant sa tête de côté.

— C'est juste que je voulais tellement lui prouver que je n'ai pas qu'une imagination débordante. Alors que tout est vrai.

— Je comprends. Vous êtes empli de rêves, John. Mais prenez votre mal en patience. Tous ne sont pas impossible.

— Je crains que si...

— Autre chose que vous devez absolument savoir : restez sur vos gardes pendant votre voyage et faites attention à ceux qui tenteraient de profiter de votre ignorance.

— Je pourrais être en danger ?

— Pas dans le sens où vous le pensez. Mais gardez à l'esprit que tout le monde n'est pas aussi bien intentionné que le chapelier et ses compagnons.

Il y eut un moment de flottement où l'impression d'avoir tout dit s'installa.

— Bon, je vous laisse. Le petit déjeuner sera prêt à sept heures.

John observait le lapin. Il était comme hypnotisé.

« Comme sa fourrure doit être douce », rêva-t-il.

Au moment où le lapin allait passer la porte, les paroles de John sortirent de sa bouche sans qu'il prenne conscience de ce qu'elles contenaient.

— Dormez avec moi, il y a de la place pour deux dans ce lit.

Il rougit violemment. Venait-il vraiment de demander à un lapin de dormir avec lui ? Pourtant, l'animal ne semblait pas s'en offusquer.

— Vous n'avez peut-être pas l'habitude de dormir seul. Je suppose que vous dormiez avec votre ami.

— Pas du tout ! se défendit-il. Nous sommes seulement amis, rien de plus.

— Ai-je dit quelque chose qui vous a offensé ? Dormir avec quelqu'un pour se tenir chaud est courant.

— Non, ou-oubliez ma demande, bafouilla-t-il. C'était déplacé. Merci… pour votre hospitalité.

— Pas de quoi, à demain !

Une fois seul, John se laissa tomber sur le lit, les bras en croix.

« Non mais quel idiot ! Idiot, idiot, idiot ! Pourquoi je lui ai dit ça ! » se fustigea-t-il.

Il se redressa, prit le maxi T-shirt et se dirigea vers la salle de bains. Après une bonne douche, il fut prêt à se mettre au lit. Alors qu'il s'assit sur le lit, son regard s'attarda sur la chaise qui se situait sous la fenêtre. En fait, il n'en avait rien à faire de la chaise, toute banale qu'elle était. Ce qu'il y avait dessus le percuta bien plus : une peluche de lapin exactement identique à son hôte, en position assise, qui semblait le regarder.

« Une simple coïncidence, pourtant, il ne m'a pas semblé qu'elle était là tout à l'heure. »

Il allongea le bras pour toucher la douce fourrure. L'expérience était troublante et un frisson le parcourut. Il se détourna de cette peluche, s'allongea sous les draps et éteignit la lampe de chevet.

Un silence complet s'installa et durant une dizaine de minutes, il resta allongé dans le noir, les yeux grands ouverts, fixés vers la chaise.

Puis, d'un coup, il bondit hors du lit, attrapa la peluche et replongea sous la couette avec son trophée dans les bras. Il frotta son visage contre la douceur de cette laine qui avait tout du poil de lapin, il se sentait enfin apaisé depuis la première fois qu'il était arrivé au pays des merveilles.

Il repensa à sa drôle de journée. Sa rencontre avec le chapelier l'avait profondément troublé, pourtant, malgré sa ressemblance avec Sherlock, ils étaient diamétralement opposés : plutôt marrant et enjoué, il ne prenait rien au sérieux. Pourtant, son regard pénétrant l'avait bouleversé. Si Sherlockien.

Je suis en toi mais tu ne m'entends pas car si tu m'entends tu me vois. Qui suis-je ?

Cette énigme lui revint en mémoire.

« Qu'a-t-il essayé de me faire comprendre ? Mes sentiments ? Mon cœur ?… La nuit porte conseil, je trouverais peut-être la réponse à mon réveil », songea John.

Il se tourna sur le côté et serra encore davantage la peluche contre lui. Il se laissa gagner par le sommeil.

Au milieu de la nuit, on entendit l'air d'une comptine flotter tel un murmure.

Tic tac, tourne l'heure

Docteur, quel est cet imposteur

Tic tac, tourne l'heure

Qui a volé ton cœur

Tic tac, tourne l'heure

Oublie ton esprit menteur

Tic tac, tourne l'heure

Regarde au fond de ton cœur

Tic tac, tourne l'heure

Ne lui tiens pas rancœur

Tic tac, tourne l'heure

Ne laisse pas ce sentiment devenir douleur

Tic tac, tourne l'heure

Où le temps deviendra malheur

Tic tac, tourne l'heure

Écoute les conseils de ta sœur

Tic tac, tourne l'heure

Accueille-les avec douceur

Tic tac, tourne l'heure

Réveille-toi et deviens acteur

Tic tac, tourne l'heure

Ouvre-lui ton cœur

Tic tac, tourne l'heure

Et tu trouveras le bonheur.