Précédemment :

Son ventre émit une plainte et John se décida d'aller se faire inviter chez le Chapelier. Le Griffon vira en direction du manoir.


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PARTIE I : John au pays des merveilles

Chapitre 5

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Locky se dirigea vers la fenêtre, troublé par un bruit, et vit le Griffon descendre devant son jardin avec sur son dos un John miniature. Il sourit lorsque le docteur mangea quelque chose qui le fit reprendre sa taille normale. Après un dernier regard, il se détourna de la fenêtre.

— Je vous laisse ici. Je pense que vous avez maintenant un bon aperçu des lieux pour arriver à vous débrouiller seul.

— Merci pour tout ! Au revoir Griffon !

Le Griffon s'élança et repartit dans les airs en direction du lac, sûrement pour y dormir à nouveau.

John s'avança, tout sourire, vers l'entrée et sonna. La porte s'ouvrit sur Wiggins le Loir qui le laissa entrer.

— Bonjour, je viens rendre visite au Chapelier.

— Patientez un instant, je vais prévenir, Locky, dit-il d'une voix endormie, laissant John s'installer dans le petit salon.

La maison était tout à fait originale. Il ne pensait pas qu'autant de couleur pouvaient se côtoyer tout en restant harmonieuses. L'ancien concurrençait le moderne.

Il y avait des chapeaux en tous genres un peu partout dans la pièce : des hauts-de-forme, des toques, en pailles, en tissu, de toutes les couleurs… des simples et des exubérants, des mignons et des spectaculaires. Tout ce qui faisait le métier du chapelier était représenté dans la pièce, au milieu d'un capharnaüm incroyable. Pas un mobilier n'était exempte d'un outil de travail, d'un bout de tissu ou d'un ouvrage terminé.

John choisit un chapeau melon marron avec des lunettes d'aviateur autour et l'essaya. Devant le seul grand miroir de la pièce qui faisait presque deux mètres, il se contempla. La forme lui allait plutôt bien, mais définitivement pas adaptée à son style vestimentaire. En des occasions particulières, peut-être…

Alors qu'il se tournait de chaque côté pour s'admirer, pendant une fraction de seconde, il crut voir apparaître, dans le reflet du miroir, le salon de Baker Street où il se voyait endormi sur son fauteuil pendant que Sherlock était concentré sur son ordinateur. L'impression fut si furtive qu'il songeait avoir rêvé. À la place de l'apparition, il vit apparaître le Chapelier à quelques pas derrière lui qui l'observait. John se retourna vivement en ôtant le chapeau.

— Je suis désolé ! J'ai été tenté d'essayer un de vos chapeaux, ils sont magnifiques, s'excusa-t-il.

— Ce n'est rien, un chapeau est fait pour être porté, sinon il ne sert à rien. Bien que votre visite me fasse très plaisir, pourquoi êtes-vous venu chez moi ?

— Euh…

John n'avait pas vraiment réfléchi, quand il s'était décidé à retrouver le Chapelier, pourquoi il voulait tant le voir et maintenant qu'il était là, il se demanda bien de quoi il allait pouvoir parler.

— Eh bien, en fait, j'ai pu trouver le lapin blanc, j'ai dormi chez lui, d'ailleurs… et euh (« Ah oui ! ») J'ai réfléchi à votre énigme !

— Ah, laquelle ?

— Celle qui dit : Pourquoi un corbeau ressemble-t-il à un bureau. En fait, j'ai plusieurs réponses à vous donner.

Comme la nuit porte bien conseil, il avait pu trouver plusieurs idées. Un peu tiré par les cheveux, certes !, mais il espérait qu'au moins l'une d'elles lui conviendrait.

— Asseyons-nous d'abord et dites-moi ce que vous avez trouvé, proposa Locky en s'asseyant sur son fauteuil fétiche et John sur le canapé.

— En général, je suis plutôt doué pour répondre aux devinettes, mais hier, vous m'avez un peu pris de court avec la vôtre tout à fait inhabituelle. Donc voilà : Edgar Allan Poe a écrit une nouvelle qui s'appelle Le Corbeau, et il écrivait sur un bureau.

Locky fut perplexe. John dut préciser :

— C'est le nom d'un écrivain célèbre dans mon monde.

Locky resta silencieux, fronçant les sourcils pour tenter de comprendre le lien. Il lui fit une moue désolée.

« Okay... C'est pas la réaction que j'attendais. Mais nous ne sommes pas du même monde donc il ne doit pas le connaître. »

— Ensuite : parce qu'il y a des plumes à écrire sur le bureau, et le corbeau a des plumes noir d'encre. Enfin, c'était valable quand on écrivait à la plume autrefois, précisa John.

Cette fois, il n'obtint aucune réaction. Locky se contenta de le regarder en lui faisant signe de continuer.

— Hum... La troisième : Les deux produisent des notes plates donc le chant du corbeau est très pauvre, et l'on écrit des notes à plat sur un bureau.

— …

« Toujours aucune réaction, c'est agaçant. Je doute qu'il comprenne la dernière. »

— Et enfin : On ne se trompe jamais entre l'avant et l'arrière du bureau ou du corbeau.

— AH, AH, AH ! Elle est très drôle celle-là ! dit-il devant la mine abasourdie de John qui n'en croyait pas ses oreilles. Je vais la garder en mémoire.

« Je ne pensais pas qu'il apprécierait celle-là, d'autant plus que j'imaginais à quelque chose de bien particulier quand j'ai eu cette idée. »

— Vous m'avez bluffé, John. Je ne croyais pas que l'on pouvait répondre à ma devinette.

— Vous savez, même avec une devinette sans queue ni tête, on peut toujours trouver une réponse d'une manière ou d'une autre, même s'il faut parfois se tirer les cheveux en cherchant.

— Et pour l'autre ?

— En fait… J'ai bien une idée, mais…

— Quelle est-elle ? s'enquit le Chapelier.

— Si cela concerne mes sentiments, ceux que j'ai pour ma fiancée sont très clairs et je ne comprends pas quel est le rapport avec votre mise en garde concernant le château.

Locky émit un sifflement d'agacement. Apparemment, ce n'était pas la réponse qu'il attendait.

Le ventre de John se mit à gargouiller bruyamment. Il porta ses mains dessus par réflexe pour faire taire le bruit.

— Évidemment, il est l'heure de manger. Vous restez déjeuner avec moi, cela va de soi.

— Merci.

Pendant tout le repas, l'un en face de l'autre, et le Loir sur un côté en train de dormir, le Chapelier ne cessait pas d'observer John et quand celui-ci le remarqua, il se concentra sur son assiette, mais à la moindre occasion, il le regardait de nouveau. John sentait ce regard sur lui, un regard qui lui faisait penser à Sherlock quand il voulait deviner ses pensées. Il se contenta de lui sourire, le rose teintait légèrement ses joues.

Il n'aimait pas spécialement être observé comme une bête curieuse, lui qui préfère passer inaperçu. Seulement une seule personne y était autorisée, se sentant spécial par elle. Le Chapelier, qui était le portrait craché de Sherlock, venait d'être ajouté à cette courte liste.

— Vous avez pu visiter un peu la région ? questionna Locky.

— Oui, j'ai pu observer depuis le ciel, grâce au Griffon, la géographie des lieux et je pense arriver à me repérer plus facilement sans me perdre.

— Et qu'avez-vous fait d'autres ?

— Eh bien, je me suis invité à la partie de croquet au château, continua-t-il nonchalamment, attentant la réaction du Chapelier qui ne se fit pas attendre.

— Quoi ! s'étouffa Locky. Je vous avais dit de ne pas vous y rendre ! Vous n'écoutez donc jamais ce qu'on vous dit ?

— Et alors quoi ? Je n'en suis pas mort. Et puis, c'est la faute du Griffon qui m'y a amené. Je ne lui avais pas dit d'y aller.

— Vous avez rencontré le Valet ?

— Non, juste la Reine, pourquoi ?

— Croyez-moi sur parole, vous ne devez surtout pas le rencontrer. Pour votre bien. Vous avez déjà pris un grand risque avec la Reine.

— J'essaierai de l'éviter si je peux, cela vous convient-il ? soupira-t-il. Préférant changer de sujet, il continua : J'aimerais vous demander quelque chose. Êtes-vous déjà allé à Londres ?

— Je n'ai pas le plaisir de connaître votre monde. Ça doit être joli.

— Hum, joli… Ça dépend du point de vue. L'air est moins pur qu'ici, le temps plus maussade et c'est clairement moins coloré, mais j'aime ma vie là-bas.

— Racontez-moi votre vie, s'intéressa Locky.

— Je suis médecin, je soigne toutes sortes de maladies dans une clinique.

— Des maladies ? Qu'est-ce que c'est ?

— Vous n'avez jamais été souffrant ? Pas de toux, ni d'éternuement ?

— Si, bien sûr ! La dernière fois que je me suis rendu chez la Duchesse Natricia pour lui confectionner un chapeau cloche, la cuisinière m'a balancé au visage tout le contenu d'une poivrière. J'en avais même les yeux en larmes.

— (John sourit) C'est une réaction normale et non une maladie. Donc, ici, vous êtes toujours en bonne santé. Des personnes comme moi n'ont donc aucune utilité alors.

— Bien sûr que vous pouvez être utile, vous avez sûrement de nombreux talents.

— Je cuisine souvent et je sais très bien faire le thé (À cette mention, les yeux de Locky pétillèrent). Je suis écrivain à mes heures perdues. Je raconte les aventures de mon colocataire Sherlock qui est détective. Mes histoires ont beaucoup de succès d'ailleurs.

— Et vous faites quoi dans ces aventures ?

— J'aide Sherlock à résoudre des enquêtes sur des disparitions, des vols ou des meurtres quand la police n'y arrive pas. Enfin, j'apporte ma modeste contribution en tant que médecin. Il est très doué pour faire des déductions. Figurez-vous que la première fois que je l'ai rencontré, il a trouvé tout de suite un certain nombre d'informations sur moi juste en m'observant alors qu'il est totalement impossible pour qui que ce soit de savoir certains détails sans me connaître auparavant. Et depuis, je vis avec lui.

Quand John regarda à nouveau le Chapelier, celui-ci avait posé sa tête dans sa main et semblait fasciné par ses paroles. Ses yeux s'étaient faits rêveurs.

— Vous savez, John, quand vous parlez de ce Sherlock, votre visage devient lumineux. Qui est-il pour vous ?

— C'est avant tout mon meilleur ami, mon colocataire et mon collègue depuis de nombreuses années. On partage beaucoup de choses ensemble. On peut dire que l'on est très complice bien qu'il puisse parfois avoir un caractère exécrable de sociopathe, et vivre au quotidien avec lui n'est pas toujours de tout repos.

— Et vous comptez le quitter un jour ?

— Euh… J'y pense depuis un moment, en fait. J'ai rencontré une femme merveilleuse et j'aimerais vraiment faire ma vie avec elle.

— Comment est-elle ?

— Mary est vraiment adorable : gentille, très sociable, amusante, fidèle, très jolie et les pieds sur terre. Tout le monde rêverait de trouver une femme comme elle.

— Et vous l'aimez, j'imagine.

— Bien sûr ! Sinon, je ne serais pas avec elle.

— Si vous deviez les comparer, qu'ont-ils en commun ?

— Hum, je dirais qu'ils sont joueurs, séduisants bien que pour Sherlock, c'est très particulier, une part de mystère peut-être et puis, ils ont tous les deux la bougeotte ce qui m'empêche de m'ennuyer dans mon quotidien.

— Prenons la situation à l'envers. Imaginez que vous êtes une femme et que Mary est un homme : si vous deviez choisir entre Mary et Sherlock, qui choisiriez-vous ?

— La question ne se pose pas puisque je suis un homme, où voulez-vous en venir ?

— C'est pour cela que j'ai dit imaginez.

— Vous essayez de me faire dire quelque chose qui ne me plaît pas.

Le Chapelier se leva, contourna la table et se positionna à côté de John qui devait lever la tête pour le regarder. Il se baissa au point que leur visage n'étaient plus qu'à quelques centimètres l'un de l'autre.

— Qui ne vous plaît pas ou qui vous fait peur ? insista-t-il.

— De quoi aurai-je peur selon vous ?

— Peur d'un sentiment si profond qu'il vous empêche d'aller plus loin avec Mary sans pour autant y faire face. Depuis quand hésitez-vous à la demander en mariage ? Qu'est-ce qui vous empêche de changer de vie, là, tout de suite ?

John écarquilla les yeux face à cette réalité qui le frappait d'un coup.

— Comment savez-vous que…

— Je vous connais bien, John, le coupa-t-il. Peut-être mieux que vous-même. Arrêtez de vous voiler la face !

— Je ne sais pas, murmura-t-il.

— Oh si, vous le savez ! Mais vous préférez fermer les yeux à l'évidence, c'est tellement plus simple que d'affronter la vérité et trouver le bonheur que vous méritez.

— (John détourna la tête) Je-Je ne peux pas. C'est impossible ! soupira-t-il tristement.

— Seulement si vous croyez que ça l'est. Le meilleur moyen de réaliser l'impossible est de croire que c'est possible.

— Je... Vous ne comprenez pas ! Ce n'est pas si simple.

— Vous n'imaginez pas combien vous êtes si proche de votre rêve. Vous avez juste besoin... d'un petit coup de pouce ! Seriez-vous tenter par une Guigandélire ?

— Une guigan... quoi ?

— Une Guigandélire ! C'est une danse.

— Heu... À vrai dire... Une prochaine fois ? s'excusa-t-il.

— C'est noté !... Bien, dit le Chapelier en se redressant. Vous être sur la bonne voie maintenant. (John le regarda d'un air interrogateur) J'ai des choses à faire. Je vous laisse continuer votre ballade. Profitez bien de cette belle journée.

— Merci, Locky, pour ce repas. Nous reverrons-nous ?

— Bien sûr, dit-il avec un grand sourire et un regard pétillant. Tant que vous êtes au pays des merveilles, on se reverra.

John quitta le manoir, jetant un dernier regard en arrière. Il avait l'impression qu'il ne le reverrait plus et son cœur se serra à cette éventualité.

« Comment peut-il lire autant en moi ? Même Sherlock n'y est jamais arrivé, aussi peu sensible aux sentiments qu'il l'était, ce qui m'arrange bien. »

Locky avait mis le doigt sur un point qui lui faisait mal et qu'il pensait avoir écarté et oublié depuis longtemps.

« Oublie ça, John. De toute façon, quand je rentrerai chez moi, rien aura changé. »

D'ailleurs, maintenant qu'il avait enfin pu rencontrer le lapin, il se demandait s'il ne devrait pas rentrer. Sherlock devait sûrement s'inquiéter de son absence et il ne voulait pas l'imaginer en train de remuer ciel et terre ainsi que toutes les forces de police, et même le Gouvernement, pour le retrouver. Bien que ce soit très tentant !

Mais voilà, la question était : comment retourner dans son monde ? Il n'avait pas la moindre idée, d'autant qu'il était impossible de passer par l'entrée qu'il avait prise vu que la porte avait disparu, et remonter un trou sans équipement d'alpinisme paraissait laborieux. Il devait forcément exister un autre moyen de quitter ce monde. Tout ce qu'il lui restait à faire était de se renseigner auprès des habitants.

Tout à ses réflexions, il ne vit pas les deux énergumènes assis sur un muret, tandis qu'il avançait sur le chemin.

— Hello !

— Je dirais même Hé Ho !, petit gars !

John s'arrêta et se retourna vers les deux personnages les plus improbables qui soient. Un homme et une femme habillés de blanc et portant un drôle de chapeau conique et ayant un tour de ventre plutôt impressionnant. Il sourit en reconnaissant les sosies de Anderson et Donovan. Difficile de faire plus ressemblant quand le visage était si reconnaissable. À bien y réfléchir, les sosies humaines étaient similaires à ceux de son monde, tandis que les versions animales, comme le chat de Cheshire, étaient plus difficile à reconnaitre, si ce n'était pas leur caractère. Aurait-il déjà rencontré d'autres connaissances sans s'en rendre compte ?

— Bonjour, je m'appelle John, et vous ?

— Je me nomme Tweedle Dee Son

— Et moi Tweedle Dum Van

— Que faites-vous, assis sur ce muret, vous profitez du soleil ?

— On observe les gens qui passent.

— Les gens passent et nous ignorent.

— Oh ! Je suis désolé, j'étais plongé dans mes pensées.

— Et vous pensiez à quoi ?

— À savoir comment rentrer chez moi.

— Vous habitez loin ?

— Pour vous dire la vérité, je n'en sais rien.

— Voilà bien un individu étrange, dit Tweedle Dee Son.

— Un idiot, de toute évidence, se moqua Tweedle Dee Van

— Je ne vous permets pas de me critiquer alors que vous restez assis là à ne rien faire, si ce n'est pour vous moquer des gens, riposta John.

— Faux ! Nous sommes en mission.

— Une mission très importante !

— Et quelle est-elle ?

— Mais de vous trouver ! répondirent-ils en même temps.

— Je ne comprends pas. Qui me cherche ? s'étonna John.

— Mais moi, bien sûr, dit une voix douce derrière lui.

John se figea. Tous les poils de ses bras se hérissèrent, pris d'un frisson incontrôlable. Cette voix, il la reconnaîtrait entre mille. Il ne pensait pas un seul instant l'entendre à nouveau, tout simplement parce que son porteur était mort. Alors pourquoi l'entendait-il ? Si c'était vraiment un rêve, il ne l'aurait jamais imaginé intentionnellement. Il en conclut que ce rêve, si c'en était vraiment un, était un peu trop réel à son goût.

Il inspira un grand coup pour se redonner une contenance et se retourna lentement. Et quand il le vit, son visage se glaça d'effroi.