Le retour!

J'espère que cette suite vous plaira!

Bonne lecture

Chapitre 1

Imladris, 9 jours plus tard, Elrond.

Les Galadhrims étaient arrivés la veille au soir, les seigneurs ainsi qu'un petit contingeant de leurs soldats menés comme toujours par Haldir, Gardien de la Marche. Fidèles à eux-même, ils s'étaient présentés à la dernière Maison Simple en toute amitié pour leur gendre, ce qui les différencierait sans aucun doute de l'arrivée princière du Haut Roi des Elfes Sylvains. De ça, Elrond n'en doutait pas un instant. La quiétude de son domaine allait bientôt être mise à mal. Nul n'ignorait la mésentente existant entre la Dame de Lórien et le seigneur sylvestre, leurs caractères et manières étant diamétralement opposés: où Galadriel prônait la douceur, Thranduil ne jurait que par la force. Et il serait de son devoir à lui, comme toujours, de faire le lien entre eux deux. Les Valar en soient remerciés, il savait qu'il pourrait compter sur l'aide de son beau-père, Celeborn. Au contraire de son épouse, il appréciait le seigneur sinda qui le lui rendait bien.

Des chants s'élevèrent un peu partout au sein de la cité pour annoncer l'arrivée de la délégation de Mirkwood. Le seigneur Elrond se pinça l'arête du nez pour reprendre contenance et plaqua un sourire bienveillant sur son visage. Une main se posa alors sur son épaule.

- Père...

- Oui, j'ai entendu Elladan. Elrond n'avait pas besoin de plus pour reconnaître duquel de ses fils il s'agissait. Allons-y, ion nîn.

Les deux elfes se rendirent sur l'esplanade pour accueillir comme il se devait le dernier royaume elfique. Ils y furent rejoints par Elrohir, jumeau d'Elladan, et Arwen, leur soeur. Ensemble, ils regardèrent les portes s'ouvrir pour laisser place à la monture du Roi, un élan aux bois imposants et à la robe brune mouchetée de blanc. Derrière lui se trouvaient le cheval bai du Prince ainsi qu'une dizaine de cavaliers, tous en armures, les armes rangées sagement à leurs baudriers.

Le Haut Roi sauta lestement au sol, majestueux comme toujours, le front ceint d'un diadème de mythril finement travaillé d'entrelacs, un lourd manteau d'hermine sur ses épaules carrées. Il adressa un sourire sans chaleur au Seigneur des lieux ainsi qu'à ses enfants qu'il avait toujours trouvé prodigieusement ennuyeux, particulièrement sa fille.

- Elrond, Mae Govannen, il va sans dire que je n'apprécie que très modérément d'être ainsi convoqué comme n'importe quel ellon, de même que mon fils... commença-t-il, la voix vibrante d'une colère mal contenue. Laisser Mirkwood est insensé et je...

- Je comprends, mellon nîn, mais il s'agit d'une affaire capitale et la Dame de Lorién a été claire: vous deviez être présents, trancha Elrond d'une voix douce en appuyant sur ses derniers mots.

- Je n'ai cure des dires de la Sorcière des Bois!

Elrond réprima à grand- peine un sourire et ne pas lui répliquer qu'il était tout de même venu comme on le lui avait demandé. Il ne servait à rien de polémiquer avec cet irrascible ellon. Lui savait comment l'amadouer et le prendre au mot n'en faisait pas partie.

Il se tourna alors vers le Prince, descendu de cheval, attendant son tour pour présenter ses respects:

- Legolas! s'exclama-t-il, touché par le sourire que lui renvoya l'ellon. Je suis heureux de vous voir à Imladris.

- Et moi donc, Seigneur Elrond! Il y a trop longtemps que je ne suis venu! dit-il en se jetant dans les bras des jumeaux plus que ravis de retrouver leur compagnon de jeux et mauvais coups quand ils étaient de jeunes elfing.

Un sourire fugace passa sur les lèvres de Thranduil mais n'atteignit pas ses yeux de glace qu'il darda sur le Perendhil, attendant plus de précisions sur sa présence.

- Allez donc vous rafraîchir, mellon nîn, dans vos appartements et retrouvons-nous d'ici deux heures.

- J'ai hâte, mellon, murmura Thranduil, sarcastique. Il me tarde de savoir à quoi rime cette mascarade.


Thranduil,

Une demi-heure plus tard, le Roi savourait un verre de vin, négligeammant assis dans un fauteuil en osier sur le balcon, admirant la vue à couper le souffle de la vallée devant lui. Il avait ôté son diadème et pianotait distraitement sur le bras de la causeuse, ses longues jambes croisées. Tout en lui transpirait l'ennui, son mal le plus dévorant. Il avait déjà vidé deux carafes et pourtant ne parvenait à se défaire de cette mélancolie, de cette colère perpétuelle qui grondaient en lui. A présent, seul son fils arrivait à maintenir un quelconque intérêt à ses yeux même s'il avait du mal à communiquer avec. L'elfe avait tant donné à son royaume... Désormais, il pouvait jurer sentir son fëa se racornir un peu plus chaque jour.

Thranduil soupira en portant une nouvelle fois sa coupe à ses lèvres avant dy boire une longue rasade lorsqu'il sentit un regard désapprobateur sur lui.

- Un verre, ion nîn? demanda-t-il d'une voix lasse.

- Ada, vous buvez trop. répondit son fils en s'asseyant à même la table basse.

- Legolas... Nous avons déjà eu cette conversation et rien de concluant n'en est ressorti ni pour toi ni pour moi, dit doucement le souverain d'une voix atone.

- Soit, Ada, mais il vous faudra bien un jour ouvrir les yeux. - il reprit après quelques minutes d'un lourd silence- Que croyez- vous qu'il va se passer?

Thranduil regarda son fils si plein de cette insouciance et de cette joie qui le quittaient, le laissant comme moribond.

- Rien de bon, je le crains... Rien de bon, ion nîn.

C'est sur ces mots qu'ils méditèrent en silence l'un en face de l'autre jusqu'à ce qu'il fut l'heure de se rendre à l'étude d'Elrond.

Galadriel et Celeborn étaient déjà installés à leur arrivée, ce qui agaça profondémént Thranduil. La vue de la Dame, si belle et ethérée soit- elle, lui était insupportable. Il avait appris depuis des millénaires à se méfier de ses grands yeux bleus et de cette sagacité perpétuelle. Lui voyait très bien l'envie du pouvoir au fond de son regard. Ne voulant rien laisser transparaître, il s'assit avec sa grâce habituelle dans un fauteuil face à Elrond, Legolas juste derrière lui.

- Alors, allons droit au but, ne traînons pas outre mesure. dit-il d'une voix ne souffrant aucune contradiction.

Tous les regards se tournèrent vers Galadriel qui, une fois n'est pas coutume, leur adressa un sourire sans joie.

- Le temps des Elfes sera bientôt révolu, commença l'elleth puis d'une voix ferme: j'ai eu une vision, les Valar... Les Valar nous ont choisi un chemin qui, je le crains, ne sera pas aisé... Les temps à venir seront sombres, une Ombre plane sur Arda...

- Nous la ressentons tous, intervint Elrond qui avait vu frissonner Galadriel et voulait lui donner quelques secondes pour se reprendre. Les attaques d'orcs comme de wargs s'intensifient...

-Les descendantes d'Ungoliant se font toujours plus nombreuses et pressantes dans la Forêt Noire. rajouta Legolas, la mine sombre.

- Oui, reprit Galadriel. Elle se leva et vint s'appuyer sur le bras réconfortant de son époux.... Mais l'Ombre dans le miroir est infiniment plus dangereuse et nous n'arriveront pas seuls à la combattre. Il nous faut protéger nos terres si nous voulons qu'elles prospèrent et ne deviennent pas les plaines stériles du Harrad! Pour cela, une alliance est nécessaire et même inévitable devrai- je dire...

- Avec les hommes peut- être? ironisa Thranduil. ou encore mieux... les nains?! Des alliances ont déjà été tentées et le résultat jamais celui escompté.

- Thranduil dit vrai, renchérit Elrond le visage grave, de telles alliances sont instables...

- C'est exact, les coupa Galadriel d'une voix douce mais le regard ferme, et c'est pour cette raison que cette alliance sera scellée de la manière la plus définitive possible... par une union de nos peuples.

Tous la dévisagèrent, abasourdis y compris Celeborn qui regarda sa femme muet de stupeur. Elle aurait dansé nue sur le bureau du Perendhil que le choc aurait été moindre.

- Une telle union n'a jamais été si ce n'est dans des temps immémoriaux! s'exclama Elrond, perdant un instant sa sérénité légendaire. Un mariage de cette nature, sans amour qui plus est, reviendrait à condamner le a de l'elfe! Comment cela pourrait-il être, par les Valar?!

Au milieu du tumulte ambiant, une vérité aveuglante frappa le Roi de Mirkwood qui n'avait pas bougé de son fauteuil. Il n'y avait qu'une seule personne dans cette pièce qui pouvait être concernée par cette union contre- nature. Soudain, il se leva, une chape de plomb sur les épaules et vint se placer devant la Dame, à quelques centimètres d'elle, le visage déformé par la fureur.

- Qui ? Qui devra se soumettre à une telle volonté? grinça-t-il, sachant pertinamment la réponse.

Galadriel le regarda sans sourciller. Un éclair de pitié passa dans ses yeux, ce qui déchaîna la colère du Haut Roi.

- C'était donc pour ça! Pour ça qu'il se devait d'étre présent lui aussi! Vous avez vraiment cru que je sacrifierais mon enfant à vos desseins, si funestes soient-ils?

Thranduil hurlait littéralement.

Les trois ellyn se mirent tous à parler plus fort les uns que les autres. Thranduil invectivait Galadriel et quiconque osait le regarder, Celeborn défendait son épouse bien-aimée et Elrond tentait tant bien que mal de les calmer tous les deux.

Dans ce vacarme, seuls deux elfes restaient muets, se fixant du regard comme s'ils se comprenaient. Et c'était le cas.

- Vous avez une décision à prendre, Prince. Elle vous revient et à personne d'autre, mellon nîn.

La voix de Galadriel résonna dans la tête de Legolas, douce et ferme, étouffant tout le reste comme si le monde autour d'eux s'était figé. L'elfe se passa la main sur ses yeux pour chasser une poussière invisible et inspira profondément.

- Pourquoi moi? En quoi cela doit-il être définitif?

- Ce point est là est immuable mon jeune Prince. Ma vision ne faisait état que de vous. Mais ne vous tracassez pas, continua-t-elle devant son air anxieux. Vous ne serez pas seul. Votre père sera à vos côtés. Je l'ai vu aussi clairement que vous dans mon miroir.

Legolas regarda son père que la fureur menaçait d'étouffer. Thranduil alla à la desserte se servir un verre de vin, tournant le dos pour se donner une contenance et cacher ses mains tremblantes. Il le vida d'un trait.

Pouvaient- ils réellement croire à ces inepties?! A la pensée de son fils, il lança la coupe de cristal qui alla s'écraser sur le mur. Le silence se fit quand une main apaisante se posa sur son épaule. Il n'eut pas besoin de se retourner pour savoir ce qui allait suivre.

- Ada, - la voix de Legolas pourtant si calme lui mordit le coeur- Vous savez que le choix ne nous appartient pas. Si c'est là la volonté des Valar, nous ne pouvons aller contre, c'est ainsi...

- Legolas... La voix de Thranduil était suppliante.

- Non, Ada, trancha son fils. je me soumettrai à la vision de Wen Galadriel, Erù Iluvatàr m'en soit témoin! La discussion est close.

Une bouffée de fierté envahit le Roi et il se retourna, plongeant son regard acier dans celui de son fils.

Ils se comprenaient comme jamais. Il serra à son tour l'épaule de Legolas, essayant de faire passer dans ce geste tout ce qu'il ressentait pour lui.

Un sourire espiègle étira les lèvres du Prince.

- Et Ada, depuis le temps que vous désespériez de me voir marié!

Galadriel eut un petit rire alors que Celeborn et Elrond soupirèrent d'aise devant cette acalmie bienvenue. Thranduil leur jeta un regard courroucé.

- Ion nîn, attendons avant de faire des plaisanteries douteuses... Mon coeur n'est pas à la joie.

Et s'adressant à la Dame sans lâcher son fils du regard:

- Les conditions seront drastiques et non négociables. Je ne braderai pas mon héritier!... Et par pitié, dîtes- moi qu'il ne s'agit pas d'une naine! s'exclama-t-il.

Galadriel inspira profondément avant d'asséner:

- Non, non, pas de naine Thranduil... justeune Wallen!

Alors tous ces grands Seigneurs Elfes la fixèrent d'un air si ahuri qu'elle ne put s'empêcher de rire.


Cité Wallen, Roi Sturten, deux lunes plus tard.

La mer était calme comme elle seule pouvait l'être après une terrible tempête. Le souverain Wallen scrutait l'étendue d'eau du haut de son balcon. Elle lui faisait tellement penser à sa fille. Par Illuvatàr quel caractère! Il sourit, réalisant pleinement de qui elle tenait ce tempérament emporté.

Il se sentait las et seul. Ses longs cheveux blancs voletaient comme une autre preuve de l'orage qui grondait furieusement en lui. Seul le mouvement de l'eau calmait ses nerfs qu'il avait à vif comme pouvait en témoigner tous ceux qui croisaient son chemin. Son unique œil valide balaya sa grande cité maritime qui dérivait paisiblement au gré des flots. Il passa la main sur les pierres de la Tour centrale, apaisé par le contact rugueux des runes sculptées à même les roches bleues… L'histoire écrite de son peuple, peuple qu'il avait réussi à préserver des millénaires durant, qu'il avait tenu écarté de ce monde et de ses tourments.

Il l'avait tellement couvé que beaucoup, à travers Arda, en avait fait contes et légendes. Des Elfes et des Nains, des Trolls et des Magiciens passaient encore! Mais des hommes doublés d'animaux, voire fabuleux, rendaient forte l'envie de les rendre imaginaires, ce qui allait parfaitement à Sturten, souverain Wallen.

Mais tout avait changé à présent, ou tout du moins allait changer.

Surten soupira, sentant son âge millénaire lui peser sur les épaules. Lui qui en avait jamais fait cas le ressentait désormais et ce, depuis la première vision de la toute nouvelle Prêta. La jeune fille, blanche comme un linge, lui avait raconté, tremblante, la teneur incroyable de sa transe.

Un mariage! Et avec un Elfe qui plus est! Erù se moquait-il donc de lui?! Nul n'ignorait qu'il ne portait pas le peuple elfique en grande estime et ces derniers le lui rendaient bien. Il savait que les Elfes voyaient les Wallens comme un peuple frustre, sauvage et esclave de son caractère ombrageux. Quant à lui, il ne supportait que très mal cette race si fière, faussement altruiste et horriblement prude... La seule de leurs qualités qui trouvait grâce à ses yeux était leurs aptitudes guerrières. Quelle union cela pouvait-il bien donner?

Le souverain laissa échapper un petit rire mauvais. Quoiqu'il souhaitait au futur époux de sa fille d'être un guerrier redoutable s'il ne voulait pas se faire dévorer tout cru...

Le Roi se rembrunit. Penser à avoir bientôt un gendre elfique et plus particulièrement celui-là lui glaçait le sang. Le fils de ce misérable arrogant seigneur Cerf qui avait eu l'impudence de lui faire parvenir une série de réclamations faisant office de contrat prénuptial!

Le vieil homme serra les poings si fort que des gouttes de sang perlèrent à la pensée de sa fille esclave de ce roitelet durant une année! Il ne put s'empêcher de repenser au visage bouleversé de son enfant lorsqu'il l'avait convoquée pour lui annoncer quelle issue allait prendre le cours de sa vie, si insouciante jusque là. Il aurait voulu la prendre dans ses bras comme lorsqu'elle était petite mais il avait su d'instinct qu'il ne pouvait lui laisser entrevoir un aperçu de compassion, opportunité qu'elle se serait empressée de saisir.

Il avait dû se montrer ferme et autoritaire, ne lui laisser aucune porte de sortie. La survie du royaume était en jeu et seule, elle importait. C'était là leur devoir: le bien du plus grand nombre prévalait sur les intérêts personnels.

Il l'avait regardé pleurer, tempêter et tout casser autour d'elle, impassible. Sturten eut un sourire mauvais: il souhaitait aux elfes de Vert Bois bien du plaisir! Il ne doutait pas que sa "tendre" fille leur en ferait voir de toutes les couleurs...

Sturten arrêta là ses rêveries, sentant une présence furtive dans son dos. Si infime fusse-t- elle, personne ne pouvait surprendre le Roi Wallen.

Finnàm.

Mo Righ (mon roi), répondit une voix basse et rauque. Tu m'as fait mander.

Le roi Phénix se retourna. Il dévisagea le Ceanar, son Chef de la Garde, l'homme le plus implacable et loyal qu'il connaissait après lui. Tout en son second imposait respect comme force.

Finnàm' Ail devait avoisiner les deux mètres et était d'une carrure puissante, toute en muscles. Son long visage était buriné par la vie au grand air. L' éclat froid de ses yeux turquoises rusés était renforcé par le sourire carnassier qu'il arborait perpétuellement. Nul ne pouvait percer ses pensées s'il ne le souhaitait pas. Une longue cicatrice lui barrait la lèvre inférieure la déformant légèrement, souvenir d'une guerre passée. Le Roi eut un sourire imperceptible devant l'éternelle coiffure de son lieutenant: sa tête était rasée à l'exception des quatre tresses au-dessus de son crâne qui se rejoignaient en une seule longue natte lui descendant au creux des reins.

Sturten ne doutait pas que l'aura agressive et prédatrice de son second laisserait les elfes perplexes. Ils les pensaient sauvages et lui allait leur montrer à quel point ils avaient raison… S'amuser à leur dépens et protéger sa fille par la même occasion le séduisait assez.

Finnàm attendit patiemment que son Roi prenne la parole. Le vieux Wallen lui fit signe de le suivre un peu plus loin à l'abri des regards et des oreilles indiscrets. Face à lui, il demanda abruptement, guettant la moindre des ses réactions:

Quand penses-tu, Finnàm?

Ce dernier ne parut pas étonné par la question de son roi. Rien ne pouvait décidément le surprendre. Il prit quelques secondes de réflexion avant de répondre tranquillement avec la franchise un peu brutale qui le caractérisait:

C'est assez déroutant et se lier au Royaume Sylvestre et aux elfes en général ne me plaît pas. Je préfèrerais m'allier à des Wargs Au moins eux je saurai les gérer! Quant à laisser Ilyrià entre leurs mains, cela me plaît encore moins, conclut-il le regard sombre.

Sturten ne fut pas étonné de cette dernière remarque. Il savait depuis des années la relation charnelle qu'entretenait Finnàm avec sa fille et ne s'en formalisait pas. Ainsi était les Wallens: ils allaient au gré de leurs envies et de leur instinct animal, ne fallait-il pas l'oublier. Lui-même, en digne souverain de ce peuple, avait des appétits quelque peu développés.

Carson, mo Righ? ( Pouquoi mon Roi?) demanda Finnàm.

Sturten regarda le jeune homme, ombrageux.

Parce que nous ne pouvons aller contre ce que la Prêta reçoit des Valar, mon ami, si étrange soit-il. La survie du royaume prévaudra toujours, dit-il d'une voix lasse.

Finnàm se mordilla le pouce, seul signe visible d'une profonde agitation.

Co tha e? ( qui est-il?)

Is esa tha gille af a elfica Righ ( c'est le fils du roi elfique) , cracha Sturten. S'il est moitié moins méprisable que son père, je m'estimerai satisfait. J'ai besoin de toi, Finnàm. J'ai confiance en ton jugement.

Finnàm ne répondit pas et attendit la suite, fixant le Souverain de ses yeux turquoises.

Je ne veux laisser Ilyrià seule et je ne peux l'accompagner moi-même... Tu iras, soupira le roi. Je n'aime pas l'idée qu'elle fasse ce voyage avec pour seule escorte des elfes.- Il cracha le dernier mot avec tout le dédain qu'il lui était possible- Des elfes qui ne sont même pas de son futur royaume, Thranduil me faisant l'affront de n'envoyer personne de sa forêt!

Le souverain, animé d'une rage froide, se reprit tout aussi vite, les yeux rivés à ceux de Finnàm:

Ils s'attendent à cette demande, soit-en sûr.- Un sourire de mauvais augure étira ses lèvres fines- Là où le bas blesse... Je veux que tu restes avec la Garde que je t'ai dévolue à Vert Bois jusqu'aux noces. Tu t'assureras que le Seigneur aux oreilles pointues n'outre-passe pas ses droits sur ma fille durant cette année de malheur!

Le Ceanar salua son Roi d'un léger mouvement de tête.

Il en sera ainsi fait selon tes ordres.

Il allait tourner les talons quand la voix de Sturten retentit à nouveau.

Il va sans dire que je veux qu'Ilyrià respecte mes volontés, continua-t-il d'une voix douce pleine de sous-entendus. T'engages-tu à cela? A user de ta force de persuasion si besoin est? Je sais que tu es proche d'elle...

Finnàm ne prit même pas la peine de répondre et posa une autre question à la place, attitude qui fit sourire son roi:

Càit' a bheil Ilyrià? ( Ou est Ilyrià?)

Chaidh e an Terra. ( Elle est sur Terre.) Pour un dernier voyage... Cadeau de départ de son Roi de père. Elle a passé l'Irmensùl avec ta sœur. Elles reviendront d'ici un à deux jours avant l'arrivée de la délégation elfique.

Quels seront mes hommes?

Ta sœur et mon neveu, Klaùs. A vous trois, vous valez des dizaines des leurs, assura Sturten avec emphase.

Finnàm réprima un sourire.- L'arrogance est décidément l'apanage des rois!- pensa-t-il.

Beannachd Erù ort Finnàm'Ail, conclut le roi.

Bennachd Erù ort mo Righ, répondit le Commandant de la Garde, pressé de retourner à ses affaires.

Une fois seul, Sturten se retourna vers la mer et leva son œil vers le ciel couleur d'orage. L'air commençait à se saturer et un vent salutaire se levait doucement. Il sentit son corps massif se mettre à grésiller, symptôme Wallen d'un impétueux besoin de liberté. De légères décharges lui parcoururent le corps de haut en bas tandis qu'il martelait les marches montant à la terrasse de la Tour des ses lourdes bottes coquées. Arrivé, il laissa glisser au sol sa cape ainsi que l'ensemble de ses vêtements, amusé à l'idée de ce qu'allait bientôt endurer ses pudibonds d'elfes.

Un dernier frisson lui parcourut l'échine et, dans un cri guttural, il se transmua en un aigle royal aux dimensions pharamineuses. Il prit son envol, majestueux phénix qu'il était au plumage chatoyant et éclatant.


Terra, une semaine plus tard, Ilyrià.

Les deux jeunes femmes se déhanchaient furieusement sur la piste de danse comme si leur vie en dépendait. La musique était trop forte et loin d'être excellente, il fallait bien l'avouer. Elles avaient trop bu, beaucoup trop et leurs vêtements étaient trop serrés si ce n'étaient trop petits... Il faisait trop chaud et leurs cheveux collaient par la sueur, leur maquillage trop prononcé coulait. Trop de trop! Mais elles s'en fichaient. C'était leur dernière soirée sur Terra et dans quelques heures, elles devraient quitter ce monde très certainement à jamais.

Soudain, un jeune homme visiblement alcoolisé eut l'impudence de peloter le derrière de la petite brune aux longues dreadlocks voletant autour d'elle comme autant de serpents gardiens de sa vertu. Ni une ni deux, elle lui attrapa le poignet dans une torsion fulgurante et l'envoya au loin, ses yeux bleus luisants de colère, un grondement sourd dans la gorge. L'autre jeune femme s'approcha d'elle et lui murmura à l'oreille:

Il est temps de se tailler, a ghràidh (ma chérie)... Trop de monde te regarde. Anaïsà... insista-t-elle, viens.

D'un geste adroit, elle attrapa son amie par le poignet, leurs sacs et la bouteille d'alcool pour sortir de la boîte bondée.

Elles se mirent alors à courir, juchées sur des talons bien trop hauts. Elles s'arrêtèrent à l'entrée de la plage. Ilyrià enleva ses chaussures d'un geste mal assuré, encore grisée par l'alcool qu'elle avait bu. L'euphorie ressentie un peu plus tôt se dissipa pour faire place à une profonde amertume qu'elle chassa d'un revers de la main. Elle s'avança jusqu'au bord de l'eau, faisant attention à ce qu'elle n'atteignit pas ses orteils.

Il serait si facile de tout oublier... Avancer un pied... Toucher l'eau et se laisser porter par les flots. Oublié son père, oubliée cette extravagante transe et surtout oubliée cette idée d'union désastreuse! Elle avança d'un pas mais la vision de son amie, de son cousin Klaùs puis de Finnàm l'arrêtèrent et la firent reculer. Elle soupira bruyamment d'agacement. Était-elle une marionnette que chacun manipulait au gré de ses besoins?

Le petit visage en cœur d'Anaïsà entra dans son champ de vision, ses grands yeux bleus pailletés d'or interrogateurs. Elle n'eut pas besoin de dire quoique ce soit pour qu'Ilyrià recula en grognant.

C'est bon... Je n'allais pas y aller. Tu le sais, non?

Anaïsà pencha la tête de côté, préférant le silence comme mode de communication. Elle savait par habitude qu'il valait mieux la laisser s'emporter toute seule. Ilyrià attrapa la bouteille de vodka et en but une longue gorgée.

Je n'arrive toujours pas à réaliser qu'il me troque, balbutia-t-elle des larmes de frustration faisant couler un peu plus son mascara.

Il n'avait pas vraiment le choix, avança prudemment Anaïsa.

Ilyrià laissa échapper un rire sans joie, les yeux soudainement secs.

Je sais.. Mon père, ce Roi! Le bien du plus grand nombre prévaut sur les intérêts personnels, imita-t-elle en prenant une grosse voix.

Elle soupira une nouvelle fois et se laissa choir sur le sable. Son amie la rejoignit, s'allongeant à son tour, frissonnante à cause du sol froid. Son côté félin lui faisait plutôt apprécier tout ce qui était chaud. Elles regardèrent un moment le ciel étoilé sans échanger une seule parole.

Par Varda, ce monde va me manquer… murmura Ilyrià. C'est celui des neufs qui me manquera le plus même si j'aime Arda de toute mon âme. On se sent si libre ici... Je doute de pouvoir y revenir un jour.

Anaïsà lui serra la main.

Ilyrià replongea dans un silence apaisant ses pensées. Si elle était honnête, la jeune femme devait bien s'avouer qu'elle comprenait les motivations de son père... Mais comme il était frustrant de voir qu'il choisissait encore et toujours le bien du royaume au détriment du sien.

Elle l'aimait profondément, ce roi avant d'être père. Elle pouvait voir son visage sévère, mutilé, ses longs cheveux neigeux, ses sourcils broussailleux et son œil bleu comme une mer houleuse. Oh oui elle l'aimait malgré ce qu'il la forçait à faire et non... elle ne faillirait pas!

Au moins aurait-elle Anaïsà et Klaùs à ses côtés pendant cette épreuve... Et Finnàm. Penser à lui fit monter en elle une bouffée de désir pour ce corps qu'elle connaissait du bout des doigts... Un sourire langoureux lui étira les lèvres. Il n'avait jamais été question d'amour entre eux deux si ce n'était celui partagé par des amis très proches. Il s'agissait plutôt d'assouvissement, de pulsions et de plaisir mutuel. Elle savait qu'il la protégerait mais n'avait pas non plus le moindre doute sur le fait qu'il lui ferait obéir aux ordres donnés par son père. C'était avant tout un soldat.

Son esprit dériva vers son futur royaume. Arriverait-elle jamais à s'y sentir un jour chez elle? La jeune Wallen en doutait sincèrement.

Des elfes! Par Erù, quand son père le lui avait appris elle avait tout cassé autour d'elle et s'il ne l'avait pas retenue, elle aurait probablement arraché la tête de la Prêta! Le carcan semblait déjà lourd sur ses frêles épaules.

Des Elfes! Souffla-t-elle.

Anaïsà lui serra la main une nouvelle fois pour lui insuffler du courage.

Allez ma toute belle!

Tu sais que bientôt tu ne pourras plus m'appeler ainsi! Se désola Ilyrià.

Son amie rit:

On verra, Madame la princesse de Vert Bois!

Ilyrià grimaça à ce nom, mettant deux doigts dans sa bouche comme pour se faire vomir.

Tùch! ( Chut!) la gronda son amie avec un léger sourire. Tu te rends compte que ton "futur" ne doit pas être dans un état très différent du tien?

Ça, je m'en moque bien! S'exclama la Wallen.

Au moins les elfes sont tous des beautés et le prince est réputé pour être particulièrement… attrayant!

Je préfère le style viril, répondit Ilyrià en pensant à Finnàm.

C'est un guerrier...

Une danseuse elfique...

Il est bienveillant et sera d'une compagnie agréable...

Je m'ennuie déjà!

Ilyrià se releva sur un coude et planta son regard dans celui de son amie, rêveuse:

Je voudrai... j'aurais voulu, corrigea-t-elle, un homme fort et passionné capable de me tenir tête et même de m'imposer sa volonté...

Une lutte perpétuelle, en somme!... S'amusa Anaïsa. Moi j'aimerais trouver un homme gentil, attentionné et aimant.

Tu le trouveras! Affirma Ilyrià sûre d'elle. Sinon c'est moi qui te le ramènerai. Et ça c'est une promesse sur les Valar! Si je ne peux être heureuse, toi au moins tu le seras.

Les deux amies se mirent à rire, heureuses d'avoir oublié l'espace d'un moment.

Soudain, la pierre d'airain autour des hanches d'Ilyrià se mit à vibrer doucement. La jeune femme soupira et se leva péniblement.

Ça y est... La parenthèse se referme irrémédiablement. C'est l'heure de rentrer chez nous...

Je suis heureuse de revoir Arda. La cité m'a manqué ainsi que mon frère... Et pour être honnête, j'ai hâte de visiter ces autres royaumes.

Traîtresse!

Ilyrià ramassa ses chaussures et son sac, ne prenant pas même la peine de faire un brin de toilette. Elle en aurait tout le temps chez elle. Elle attendit patiemment qu' Anaïsà se change, ignorant le bijou qui vibrait furieusement sur son ventre. Anaïsa enfila une tunique mi-longue bleue sur un pantalon près du corps de couleur sombre. Elle ramena ses dreadlocks en un énorme chignon et enfila avec dégoût sa paire de bottes en cuir souple. Elle faisait penser à un lutin follement original selon Ilyrià.

Elle-même était dans un piètre état à côté de l'assurance tranquille de son amie mais elle s'en fichait. Elle aurait tout le temps d'être propre sur elle.

Une fois son amie prête, elle cherchèrent l'Irmensùl, passage entre les mondes, pour les rares détenteurs de bijoux d'airain. A sa connaissance, ils étaient quatre à en avoir la possession: son père, son oncle et principal conseiller du roi Crawen, elle-même et le Guérisseur sans Nom, accessoirement le créateur de ses mystérieux bijoux.

L'arbre était là devant elle, un immense frêne blanc. Rien ne pouvait laisser supposer son énorme pouvoir magique, passerelle entre les neufs.

Elle eut un dernier regard nostalgique derrière elle et dit d'un ton tragi-comique:

La musique va me manquer. Les harpes elfiques vont être un vrai calvaire...

Anaïsà pouffa.

Moi, ce serait plutôt le chocolat... C'est tellement tellement bon!

J'ai emporté quelques petites chosesdit Ilyrià en tapotant son sac.

Ça va faire hurler ton père!

Oui... Ilyrià eut un sourire mauvais... Et ça tuera certainement mon futur beau-père...

Sans laisser à Anaïsa le temps de répondre, elle lui saisit la main et s'appuya sur le tronc de l'Irmensùl en fermant les yeux avant de laisser l'arbre les engloutir.

Instantanément, elle se sentit projetée, puis recrachée, la main d'Anaïsà toujours fermement accrochée à la sienne. Elle chuta, s'emmêlant les pieds et lâcha son amie qui, merci Erù, se réceptionna lestement.

Beaucoup moins gracieuse, elle alla s'écraser lourdement contre une paire de jambes qu'elle agrippa pour s'empêcher de tanguer plus encore.

– L'alcool... poison de tous les mondes... grommela-t-elle, en levant les yeux vers la personne à qui appartenaient ces longues jambes. Qu'elle ne fut pas sa surprise en découvrant un magnifique visage rieur qu'elle ne connaissait pas: de grands yeux bleus moqueurs, une bouche ourlée aux lèvres pleines, d'adorables fossettes... -Miam, pensa Ilyrià, l'esprit embrumé.- De longs cheveux noirs tressés et ... une paire d'oreilles pointues.

- Alors là, je suis mal! Se dit-elle, avec un hoquet de surprise.


Alors?! =D