Chapitre 4

Thranduil,

Le Haut Roi Des Elfes Sylvestres écoutait d'une oreille distraite ses conseillers. Ils n'aurait même pas pu dire quel était le sujet de la réunion plénière du jour et c'était loin d'être une situation isolée ces derniers temps.

Il se leva de son trône et en descendit les quelques marches, faisant fi des regards interloqués des ellons présents. Il sortit sans un mot, son long manteau vert foncé tissé de fils d'or traînant derrière lui et monta à ses appartements dont il claqua violemment la porte.

Thranduil se sentait furieux, en même temps las mais surtout seul… et impuissant. Jamais cela n'était arrivé ainsi si ce n'était à la mort de son père et de son épouse et ça le mettait dans une rage folle; Il se servit une coupe de vin qu'il vida d'un trait puis fit le même sort à une seconde puis une troisième. Son fils avait raison, il buvait trop. Penser à Legolas le fit tressaillir et l'alcool aidant ou pas, il s'affala dans un fauteuil près de lui. Il retira son diadème d'argent et le jeta au loin.

L'ellon se prit la tête entre ses longues mains fines et ferma ses yeux, essayant de se convaincre que cette situation scabreuse n'était que le fruit d'un cauchemar envoyé par Irmo… Il soupira et se renversa contre le dossier en croisant ses jambes. Livrer son fils en pâture à Morgoth lui aurait fait la même impression. L'âme de son fils, son fëa, ne pourrait jamais trouver son âme sœur et s'y lier comme cela devait être le cas dans la plus pure tradition elfique. Son destin serait lié à une femme qui n'était même pas de son peuple… Inconcevable, tout bonnement! Thranduil se leva et attrapa la carafe pour aller prendre l'air sur la terrasse. Un verre était inutile. S'enivrer vite et bien lui permettrait d'occulter l'espace de quelques heures sa future bru.

Il grimaça, son beau visage crispé, et vida le reste du carafon.

- Erù Iluvatàr en soit remercié, elle n'est au moins pas du peuple nain ! pensa-t-il, horrifié à cette idée.

L'inimitié qu'il leur portait était connue de tous même si cela ne l'empêchait pas de traiter quelques affaires d'ordre commercial avec eux, particulièrement avec la lignée de Durain d'Erebor. Si en plus elle avait été naine, il serait certainement dans les cavernes de Mandos à cette heure…

Son regard se perdit dans la contemplation de ses propres cavernes. Son royaume était sa plus grande fierté après son fils. Il luttait depuis des milliers d'années pour préserver ce précaire équilibre et avait dû faire construire une cité souterraine excavée pour protéger son peuple depuis que la forteresse de Dol Guldur avait été bâtie.

Mais bientôt une bande de Wallens allaient envahir Mirkwood si farouchement défendue par les siens au péril quotidien de leur vie.

Des Wallens!

Le mot ripait immanquablement à chaque fois qu'il le prononçait. Des sauvages sans éducation, sans charme ni parcelle de culture qui agissaient au gré de leurs envie de manière incontrôlable et anarchique! Les elfes en général et lui en particulier prônaient la retenue et le réfrènement des sentiments. Ils voyaient ces derniers comme des obstacles à leurs desseins. Ils n'en étaient pas dépourvus, loin de là, mais hors de question de les laisser dominer. Lui-même ne l'avait jamais fait, pas même avec sa propre épouse qu'il avait si tendrement aimé. C'était le contraire du caractère Wallen qui, lui, était entièrement dans la démesure et dans le non-sens des convenances. Voilà qui les Valars lui imposaient!

Un sourire mauvais étira les lèvres ourlées et rougies par le vin du roi. D'où les conditions qu'il avait pris soin d'imposer aux autres seigneurs elfes ainsi qu'au roi Sturten. Il avait été intraitable à ce sujet et il leur avait été difficile de lui trouver des arguments valables, lui dont le fils était sacrifié sur l'autel politico-fantasmagorique des Valars. Le roi de Mirkwood avait ainsi exigé que la jeune Wallen dévolue à son fils soit placée une année durant au sein de son royaume afin d'apprendre le sindar, l'histoire de son nouveau peuple de manière exhaustive, le maniement des armes propres aux elfes car vivre dans la Forêt Noire comportait des risques avérés. Il avait poussé le vice jusqu'à vouloir qu'elle maîtrise la harpe et le dessin… Tout ce qui faisait défaut à ce peuple frustre en somme… Comme s'il en avait quelque chose à faire mais cela avait eu le mérite de le faire sourire. Evidemment, la Wallen devrait lui rendre compte personnellement de ses progrès et il ne comptait pas lui faciliter les choses. Il avait pensé l'espace d'un instant en charger Legolas mais son fils pourrait facilement se laisser attendrir. Il avait bon cœur. Il se devait d'éduquer un minimum cette sauvageonne… Savait-elle au moins lire après tout? Il rit en pensant à la tête qu'avait dû faire Sturten, le Grand Phénix Wallen, à la lecture de ses exigences.

Thranduil offrit son visage à la brise qui s'était levée. Ses longues mèches argentées voletaient doucement. Il inspira profondément et ouvrit les yeux, décidé. Le roi n'était pas complètement dégrisé mais était tout de même moins chancelant. Il devait voir son fils immédiatement et savait où le trouver.

Legolas était exactement là où son père le pensait: sur le terrain d'entraînement à tirer à l'arc. Malgré son incroyable dextérité héritée de Thranduil, il pouvait toujours y passer des heures. Le roi prit quelques instants pour observer son fils à la dérobée.

Ses cheveux blonds, presque aussi longs que les siens, étaient tressés à la mode guerrière, soit une natte le long de chaque oreille pour ne pas être gêné au combat et une plus longue de l'arrière de son crâne jusqu'à la pointe. Ses grands yeux bleus étaient fixes et concentrés sur sa cible comme en témoignait le pli sévère de ses lèvres à cet instant précis.

- Siulad Ada, dit-il d'une voix posée sans bouger un cil.

Il tira bien évidemment en plein centre de la cible et baissa son arc. Thranduil s'approcha d'un pas souple.

- Ion nîn, encore ici! As-tu pensé à te faire bâtir de nouveaux appartements directement sur ce terrain? Cela te serait très pratique…

Legolas se mit à rire franchement.

- Un gain de temps pour moi certes mais je doute que ma future épouse trouve cela à son goût!

Ses derniers mots assombrirent Thranduil qui ne put empêcher un geste d'exaspération.

- Nous ne lui demandons pas d'apprécier mais de ne pas nous faire honte! s'emporta-t-il, ses yeux virant au gris acier.

Legolas regretta cette allusion à la Wallen à qui il devrait s'unir mais c'était là une réalité. Si lui s'y était plus ou moins fait, son père se devait de s'y résigner lui aussi.

- Ada, vous énervez ne sert à rien, objecta-t-il.

Thranduil se pinça l'arête du nez pour retrouver un semblant de sérénité. Il enleva son lourd manteau pour se retrouver en tunique. Son fils aimait le voir ainsi, sans couronne ni lourds atours. On aurait dit n'importe quel ellon… en plus noble… et plus lumineux… avec une aura écrasante ! Legolas rit sous cape. Non, Thranduil Orophérion n'avait rien du commun des ellons !

- Que dirais-tu d'un petit échauffement, ion nîn? Cela fait longtemps que je n'ai pratiqué…

- Le trône vous encroûterait-il, Ada? le taquina son fils, moqueur.

- Ne sois pas effronté, elfing! le gronda son père en sortant son épée pour se positionner.

- Il y a longtemps que je n'en suis plus un! le reprit Légolas en l'imitant.

- Pour moi, ce sera toujours le cas, Pinig!

Ils se jaugèrent quelques secondes sans bouger un muscle et Legolas fit un bond qui le propulsa sur son père qui para le coup sans difficulté.

- - Ne me ménages pas, ion nîn, tu me vexerais.

L'entraînement débuté calmement s'intensifia de telle façon que nombre d'elfes cessèrent de s'entraîner pour les admirer. Le père et le fils virvoltaient, paraient, faisant pirouettes et saltos sans montrer aucune fatigue. Ils abandonnèrent l'épée quand Thranduil fit sauter celle des mains de son fils, l'envoyant au loin. Legolas dégaina alors ses doubles dagues qu'il avait toujours de solidement attachées dans son dos et se remit en position d'attaque. Thranduil lui adressa un sourire carnassier et fit tournoyer son épée au dessus de sa tête en des mouvements nets et précis pour l'abattre en réalité dans les jambes de son adversaire. Son fils fut plus rapide. D'un bond, il alla prendre appui sur une des cibles pour le tir et se sauta de nouveau sur son père, ses deux coutelas pointés sur sa gorge. Il crut un instant réussir à avoir le dessus mais, fort de sa longue expérience de guerrier, le roi l'évita et Legolas se retrouva son épée sur le cou.

- J'ai assez transpiré, ion nîn! Ce n'est guère convenable!

- Ada, vous n'avez rien perdu! Je regrette mes paroles et moi-même, je me dois de quitter le terrain... Je pars ce soir et quelques préparatifs sont encore nécessaires...

Thranduil fronça ses épais sourcils, soudainement contrarié.

- Je t'ai dit à plusieurs reprises il me semble qu'il ne t'était aucunement obligatoire de t'y rendre ! L'interrompit-il, désapprobateur.

Legolas eut l'impression d'avoir un elfing buté en face de lui et essaya une fois de plus de lui expliquer son point de vue:

- Ada, vous savez ce que j'en pense. Ce n'est pas la première fois que nous avons cette discussion ces dernières semaines. J'aurais aimé me rendre à la cité Wallen moi même plutôt que d'y envoyer Elrohir et Elladan... Vous m'avez refusé cette politesse mettant mon honneur à défaut... Et vous le savez aussi bien que moi, insista-t-il devant l'air mécontent de son père.

- Ion nîn, tu as des obligations ici et …

- Non Ada, non! Le coupa Legolas d'une voix ferme. Pas cette fois. J'irai à Imladris accueillir Aranel Ilyrià et prendre le relais des fils du Perendhil... Et quand nous reviendrons, vous nous accueillerez comme il se doit en digne souverain que vous êtes.

- Tu me donnes des ordres, Legolas? Demanda Thranduil sèchement, médusé par l'attitude de son fils.

- Bien sûr que non. Vous êtes le roi, Ada, répondit l'ellon radouci. Mais vous devez comprendre. Cette union sera déjà assez difficile à concevoir et à défaut d'amour, j'aimerais au moins une entente cordiale.

- Je comprends mais toi aussi mets-toi à ma place un instant. Je ne cautionnerai jamais la venue de cette étrangère ici... Mais j'essaierai de m'y faire, conclut Thranduil d'une voix lasse en réajustant sa mise.

- Je n'en demande pas plus, lui répondit son fils en souriant.


Finnàm,

Le guerrier avait les nerfs en pelote. Il jouait avec son couteau, taillant un bout de bois en cure-dent. Il jeta au loin le morceau devenu brindille, exaspéré et planta sa lame dans la terre meuble.

Le Wallen regarda ses compagnons enroulés dans leurs couvertures, endormis. Il avait pris le premier tour de garde même si les soldats elfiques étaient toujours sur le qui-vive. Il ne pouvait pas s'empêcher, la confiance n'était pas sa principale qualité, loin de là.

Ils avaient quitté leur bien-aimée cité Wallen il y avait maintenant seize jours de cela et étaient supposés arriver à la Dernière Maison Simple en Terre du Milieu d'ici une à deux journées.

Le premier jour s'était déroulé dans le plus grand silence de la part des Wallens comme des Elfes, ces derniers respectant leur chagrin. Le soir, ils s'étaient arrêtés près d'un lac. Les jumeaux étaient partis chasser tandis qu' eux préparaient le camp. La soirée avait été à l'instar de la journée. Ilyrià se retenait de pleurer et il voyait qu'elle était sur le point de craquer à chaque instant. Klaùs était... et bien il était Klaùs et sa mauvaise humeur était légendaire. Même sa sœur était maussade, ce qui n'arrivait que très rarement et était mauvais signe.

L'ambiance générale s'était ensuite améliorée et une espèce de routine s'était installée au fil des jours. Finnàm s'ennuyait ferme. Il avait besoin d'action et la compagnie de ses frères d'armes lui manquait. Ce n'était pas un solitaire, c'était un loup et un loup avait besoin de sa meute. Cavaler à cheval avec des elfes, ça il s'en serait bien passé même si, et ça lui écorchait la bouche de l'admettre, les jumeaux étaient d'agréables compagnons: prévenants, rieurs et incroyables conteurs mais ses hommes lui manquaient tout comme sa cité. Klaùs s'était légèrement adouci. Il parlait aux ellons sans donner l'impression qu'il allait les écorcher vifs mais il avait encore du chemin à faire !

Les deux jeunes femmes étaient toujours ensemble, encore plus qu'à leur habitude. Elles avaient raison d'en profiter car le frère d'Anaïsa doutait qu'elles se verraient autant une fois arrivées à destination. Thranduil devait avoir prévu un programme intensif à son invitée...

La jeune Wallen s'était aussi rapprochée d'Elrohir. Ils discutaient beaucoup ensemble la journée, leurs chevaux côte-à-côte et le soir près du feu. Ilyrià n'était pas vraiment douée comme cavalière comme beaucoup de ceux de son peuple. Finnàm s'en rendait compte tous les jours à la voir se tortiller sur sa monture et marcher en canard comme si elle avait les cuisses en feu. Sa sœur, elle, s'en sortait mieux mais son aura féline faisait un peu peur aux animaux. Il n'était pas sûr d'apprécier que les Wallens, et plus particulièrement Ilyrià, s'entendent aussi bien avec l'ellon mais lui ne pouvait être aussi proche d'elle pour le moment. Il préférait se concentrer sur sa mission et le changement de cap de leur relation avait besoin d'un temps de transition pour qu'eux deux puissent s'y habituer. Il n'était pas question d'avoir de geste équivoque en présence des elfes. Le guerrier avait eu un doute sur les intentions d'Elrohir pendant quelques jours spécialement la fois où ils étaient revenus un soir au campement tous les deux trempés jusqu'aux os et riant aux larmes, expliquant qu'Ilyrià avait glissé dans l'eau et y avait entraîné l'ellon pourtant aguerri. Mais il s'était rendu compte avec le temps que l'elfe avait développé un sentiment de protection fraternel vis-à-vis d'elle.

Dans une moindre mesure, Elladan entourait aussi la jeune femme et sa cadette avec une grande attention, prodiguant avec soin ses conseils avisés. Les autres elfes ne leur parlaient que très peu et se tenaient à l'écart de leur groupe. C'était ainsi le cas de Lindir, l'intendant d'Elrond, qui les évitait autant que faire se peut. Finnàm était sûr de n'avoir jamais entendu le son de sa voix. Il se tenait le plus loin possible d'eux et ne croisait jamais leur regard, détournant aussitôt ses petits yeux gris. Il ne s'était rien passé de notoire, aucun incident, aucune attaque mis à part celle des insectes.

Finnàm soupira à nouveau et rangea son couteau à sa ceinture. Il prit un morceau du lapin qu'il avait chassé et le dévora. Anaïsa dormait paisiblement, la tête sur le flanc de son chien et Ilyrià geignait doucement, en proie à un rêve. Elrohir vint s'asseoir à ses côtés sans un mot. Son frère dormait avec leur compagnie. Ils restèrent un moment comme ça en silence. Finnàm allait parler quand un mauvais pressentiment lui enserra le cœur. L'ellon avait aussi dû entendre quelque chose grâce à son ouïe sur- développée... Il mit un doigt sur ses lèvres et fit signe au Wallen qu'il allait chercher son frère.

Finnàm acquiesça en silence et, se mouvant comme un prédateur à l'affût, alla réveiller les autres. Klaùs s'était déjà mis debout ou plutôt s'était accroupi. Sa transformation était en cours : ses yeux s'étaient reptilisés, sa peau se couvrait progressivement d'écailles pourpres et de longues griffes prolongeaient ses mains et sortaient de ses bottes. Ils se regardèrent une seconde et Klaùs comprit l'ordre silencieux de son Commandant. Il bondit et disparut dans l'arbre au-dessus de lui. Le guerrier Wallen réveilla ensuite sa sœur qui instinctivement mua elle aussi. Ses yeux avaient pris une teinte dorée, sa chevelure ressemblait à une crinière touffue et ses canines s'allongèrent, affûtées. Elle saisit sa lance et se tint comme son molosse prête à bondir.

Le Cannear (commandant) passa sa main sur la joue d'Ilyrià et la plaqua sur sa bouche quand elle ouvrit les yeux. Elle se leva doucement et se mit en position pour se battre, sa peau commençant à se couvrir d'écailles quand Finnàm la regarda en secouant la tête. Elle allait protester mais le guerrier ne le lui en laissa pas le temps. Il la saisit par la taille et la propulsa dans les bras de son cousin sans tenir compte de ses murmures indignés. Hors de question qu'elle soit blessée et qu'il faille à sa mission ! L'excitation coulait dans ses veines comme un feu ardent. D'un geste sec, il sortit des crocs d'une longueur impressionnante et ses mains se distordirent pour laisser place à de grosses griffes.

Toujours en silence, il sauta à son tour dans l'arbre tandis qu'Anaïsa se tapit dans les hautes herbes. Il fit face à Klaùs qui tenait fermement Ilyrià dans ses bras, la bâillonnant d'une main. Les yeux de la Wallen brillaient de colère mais Finnàm n'en avait cure. Ses yeux se fixèrent au loin :

- Cè? (qui?), murmura-t-il.

- Orks, gobelins, cracha Klaùs.

- Co mheud saighdears? (combien de soldats?)

- Chan eil fhois agam. ( je ne sais pas)

Un bruit très léger leur fit tourner la tête.

- Is esan Elves. Dit Klaùs, en rapportant son attention sur le danger qui se rapprochait.

Finnàm ôta la main de la bouche d'Ilyrià et la fixa durement.

- Tu restes là.

- Carson? ( pourquoi? )

- Dùin do bheul a boireannach! ( fermes là femme!) Obéis à ton Commandant!


Ilyrià,

Ilyrià comprit qu'il ne servirait à rien de parlementer. Elle se déplaça pour laisser son cousin libre de ses mouvements et leur jeta un regard noir. Malgré tout, elle leur saisit la main et la serra sans un mot.

Soudain, tout s'enchaîna très vite. Toute une escadrille fondit sur leur campement. Ils devaient être au moins quatre-vingt. Finnàm et son second se laissèrent tomber sur eux. Ils n'avaient pas d'armes à proprement parler. Finnàm plongea sa main dans le sternum d'un orc avant de l'envoyer sur d'autres derrière lui. Son cousin, protégé par ses écailles dures comme l'acier, arracha la tête d'un gobelin avec une facilité déconcertante, un sourire joyeux aux lèvres.

Anaïsa surgit des fourrés et se propulsa dans la mêlée d'un bond en embrochant une dizaine d'ennemis avec sa lance et trancha la gorge d'un autre au passage d'un coup de dents.

Ilyrià vit que les elfes n'étaient pas en reste. Eux aussi étaient incroyablement efficaces. Des guerriers impressionnants de par leur grâce et le maniement de leurs épées. Ils virvoltaient, cheveux au vent, et semblaient danser tout en tranchant et plongeant leurs lames au travers des corps de ces odieuses créatures. Leur coordination était magique, surtout celle des deux frères. Tous leurs gestes étaient d'une symétrie quasi-surnaturelle. Elle poussa un cri à la vue d'un énorme orc qui s'était glissé dans le dos d'Elladan mais son jumeau se retourna et le décapita prestement.

Ilyrià se pencha un peu plus en avant pour mieux observer. Elle n'aurait pas dû. La branche céda sous son poids et elle tomba lourdement à terre en se cognant violemment la tête. Sonnée, il lui fallut quelques secondes pour reprendre ses esprits.

La mêlée était encore violente et l'air empestait la pourriture et le sang. La tête lui tournait. C'est alors qu'elle le vit. Un orc aussi grand que Klaùs et deux fois plus large la fixait d'un œil avide. Elle recula et buta contre le tronc de l'arbre. Il n'y avait qu'une chose à faire pour s'en sortir. La Wallen le laissa s'approcher d'elle jusqu'à sentir son souffle putride et là, alors qu'il s'apprêtait à lui passer son épée au fil du corps, elle transmuta une partie de son corps. Ses jambes se soudèrent et se couvrirent d'écailles émeraude scintillantes, laissant place à une longue queue de sirène. Elle savait que cette anatomie lui conférait une force bien supérieure à ses jambes humaines. Se ramassant sur ses bras, elle balança un énorme coup à l'orc, l'envoyant aux pieds de Finnàm qui l'acheva en l'égorgeant d'un coup de griffes. Tous les orcs et gobelins avaient été tués. Ilyrià sourit en reprenant son apparence mais il disparut quand elle vit le Commandant de la Garde enjamber les corps pour venir à elle. La colère déformait son beau visage et ses yeux n'avaient pas perdu leur lueur jaune de loup. Il le releva avec brusquerie.

- Un ordre simple. N'en es-tu pas capable, a Ghraidh? Is thu amaideach? (es-tu stupide?) siffla-t-il.

Ilyrià serra les dents et le toisa du regard.

- Bi sàmhach! (tais - toi!) N'oublie pas à qui tu parles, saighdear(soldat)! cracha- t-elle.

La Wallen s'en voulut aussitôt. Il recula comme si elle l'avait giflé. Un silence pesant se fit sur le camp, seuls les gargouillis des derniers gobelins en train de mourir le rompait. Elle passa devant eux sans pour autant les regarder ni les uns ni les autres ignorant même la tentative d'Anaïsa de lui attraper le bras.

Elle ne s'arrêta de marcher qu'au bord de l'étang près duquel ils avaient dressé leur campement. Machinalement, elle se déshabilla tout en allant à l'eau, les larmes aux yeux. La jeune femme se sentait sale et l'odeur des orcs avait imprégné sa peau. Ses cheveux étaient poisseux de sueur et de sang. Elle entra dans l'eau froide sans se soucier de la température. Au contraire.

Cela avait au moins le mérite de calmer sa colère contre Finnàm et contre elle- même. Elle se tapa le front du plat de la main. Elle avait été stupide, il avait raison. Stupide de ne pas avoir compris que la mettre à l'écart était une des tâches de sa mission. Stupide de lui avoir parlé comme elle l'avait fait devant Klaùs et surtout devant les elfes! Il était si fier… mais elle l'était aussi! Ilyrià plongea, se retenant de se transformer à nouveau, punissant par là son attitude. Lorsqu'elle réapparut, elle vit le Commandant de la Garde au bord de l'eau, fumant tranquillement. Ses yeux turquoises avaient repris leur assurance nonchalante. Du sang noir séché sillonnait son visage et collait ses cheveux. Il écrasa son cigarillo d'un coup de talon et retira ses bottes souillées. Ilyrià le regardait, la bouche arrondie par la surprise. Elle le vit ôter sa tunique sale puis le reste de ses vêtements pour entrer dans l'eau à son tour, nullement gêné par sa nudité. Les Wallens n'étaient pas pudiques pour un sou. Leur relation avait beau être passée à un autre plan, la jeune femme admira le corps musculeux et puissant de son ami même si la vue de ses cicatrices sur la poitrine lui mordit l'âme.

Elle savait d'où elles venaient, Anaïsa le lui avait dit. Finnàm était au courant mais ils n'avaient jamais abordé le sujet ensemble. C'était tabou et il y avait de quoi. Elle savait que la responsable était leur mère, qu'elle avait tenté de lui arracher le cœur alors qu'il essayait de protéger sa jeune sœur d'elle. Sa mère avait été une louve et avait perdu l'esprit en laissant l'animal en elle prendre le dessus totalement. C'était le destin des Wallens qui occultaient leur humanité... leur côté sombre. Devenir fou et oublier leur famille, ne pas reconnaître les gens qu'ils aimaient par-dessus tout; seul le roi pouvait se tranformer à volonté sans crainte de perdre la raison.

Ilyrià croisa les bras sur sa poitrine et lui cria d'une voix cassante:

- que fais-tu, amadan saighdear? (stupide soldat)

- je me baignes, a Ghraidh… répondit Finnàm posément. Tu n'as pas le monopole de la saleté ce soir…

Il plongea et lui attrapa les chevilles pour la faire basculer en arrière. Elle se releva en crachotant de l'eau, le regard meurtrier.

- Te voir nue ne me pose aucun problème de conscience. Ce n'est pas comme si c'était la première fois… Cela dit, si la gêne te guette, transforme- toi, mo caraid. J'ai besoin d'aide pour me tresser les cheveux proprement.

Ilyrià comprit le sens de sa requête, ce qui y était sous-entendu. Il lui laissait la possibilité de reprendre sa place d'amie plutôt que celle de petite Wallen désagréable. Sa nudité à lui était juste pour lui faire un pied de nez car il avait bien saisi que, si lui avait facilement bridé ses envies, ce n'était pas son cas à elle, loin de là… elle se retourna et plongea à nouveau en laissant cette fois son côté sirène transparaître.

De légères décharges lui parcoururent le corps et une douce chaleur l'enveloppa malgré la froideur mordante de l'eau. Ses jambes firent de nouveau place à sa longue queue émeraude; sa poitrine elle aussi se couvrit d'écailles mais dorées comme celles qui recouvraient à présent la ligne de ses côtes et celles se superposant sur ses tatouages faciaux; ses cheveux s'emmêlèrent automatiquement, lui donnant une allure plus sauvage.

D'un coup de reins puissant, elle rejoignit les rochers qui jouxtaient la rive. Ilyrià se hissa dessus, grisée par la beauté de la lune argentée et le sentiment de liberté qui l'avait envahi. La Wallen sourit à Finnàm et, d'un geste de la main, l'invita à le rejoindre, ce qu'il fit en quelques brasses.

- Ce que tu es lent! s'exclama-t-elle en éclatant de rire.

Finnàm s'assit dans l'eau, appuyant son dos au rocher sur lequel elle était assise, le bout de sa queue claquant la surface de l'eau.

- Tout le monde est plus lent que toi dans l'eau, grogna le guerrier en se laissant aller à la caresse des mains de la jeune femme sur son crâne. Il ferma les yeux et soupira de bien-être.

- Tu es blessé, remarqua-t-elle en effleurant une longue estafilade qui barrait le tatouage du soleil Wallen sur le côté droit de sa tête.

- Pas grave, dit-il d'une voix paresseuse.

Sans ajouter un mot, elle entreprit de dénatter les cheveux châtains de son ami et de les laver avec une poignée de fleurs mises en charpie.

Du bruit lui fit tourner la tête et elle vit Klaùs ainsi qu'Anaïsa sortir du bois. Elle posa un doigt sur ses lèvres pour leur intimer le silence, leur montrant leur Commandant assoupi. Anaïsa sourit. Voir son frère dormir lui faisait plaisir sachant qu'il n'avait quasiment pas fermé l'œil depuis leur départ de la cité. Il était à cheval la journée et restait à l'affût la nuit, se mouvant en silence entre les ombres.

Finnàm devait relâcher la pression et c'était apparemment ce qu'il faisait. La jeune femme sauta lestement sur un rocher proche de celui d'Ilyrià et s'assit en tailleur en prenant soin de ne pas toucher l'eau froide. Le félin en elle n'appréciait que très modérément son contact. Elle s'était débarbouillée à l'aide de baquets et s'était changée. Son chien s'allongea au bord de l'eau et sombra dans le sommeil, épuisé lui aussi par le combat.

Ilyrià vit son cousin quitter ses vêtements et s'avancer dans l'eau prudemment pour s'y jeter brutalement. Il réapparut plus loin et alla nager au milieu de l'étang, son corps pâle éclairé par la lune.

- Il ne peut rien faire calmement celui là, pensa la Wallen en le regarder déployer toute son énergie.

Elle reporta toute son attention sur les cheveux désormais propres de Finnàm et entreprit de lui rendre la coiffure qui le caractérisait tant. Elle les sépara en quatre parties égales qu'elle natta habilement et les fit se rejoindre pour les tresser ensemble en une seule longue qui lui arrivait au creux de ses reins. Une fois sa tâche terminée, elle se mit à caresser distraitement son visage, essayant de lui insuffler un peu de cette sérénité dont il manquait cruellement. Elle profita de cet instant de grâce avec ses amis, sa famille car demain ils arriveraient à Fontcombe et elle rencontrerait celui à qui on allait lier son destin. Un frisson lui parcourut l'échine. Anaïsa lui posa la main sur l'épaule pour la rassurer. Elle savait ce qu'Ilyrià ressentait, laWallen en était certaine. Elle le savait toujours.

Elle allait lui parler quand elle vit les jumeaux ainsi que Lindir apparaître. Ils les regardaient avec de grands yeux ronds comme des soucoupes. Ilyrià doutait qu'ellyn et elfines se baignaient ainsi ensemble. Ils étaient beaucoup trop pudibonds pour ça. L'intendant d'Elrond avait le visage cramoisi et on aurait dit qu'il allait s'étouffer.

- Le balai qu'il a dans le fondement doit faire des tours sur lui-même, pensa la Wallen avec un sourire amusé.

Le regard désapprobateur d'Elladan le fit disparaître. Heureusement, Elrohir paraissait plus ouvert, sa curiosité prenant le dessus. Elle voyait ses yeux bleus la détailler si attentivement qu'elle se sentit rougir à son tour. Ne s'étant jamais transformée qu'en présence de Wallens, elle n'avait jamais pensé à l'impact que leurs transmutations pouvaient avoir sur d'autres peuples.

Ilyrià mit une pichenette à Finnàm qui s'éveilla brusquement, manquant de basculer et de l'entraîner avec lui à l'eau. Un grondement sourd lui monta dans la gorge.

- A ghraidh… menaça-t-il avant de voir les elfes sur la rive.

Pas le moins du monde gêné, il les salua d'un signe de tête et se leva pour sortir de l'eau bientôt suivi par Klaùs, les deux nus comme le jour de leur naissance. Lindir manqua de s'étrangler pour de bon alors qu'Elrohir éclatait d'un rire franc.

- Allons! retournons attendre ces Dames au camp qu'elles puissent se préparer pour le départ! s'écria-t-il d'un ton joyeux. Mon ami, continua l'elfe en assénant une grande claque dans le dos du Commandant wallen déjà habillé, vos mœurs me paraissent de plus en plus agréables!

Une fois tous disparus, Ilyrià se fit glisser doucement dans l'eau, satisfaite que sa brouille avec son ami n'est été que passagère. Elle sortit de l'eau et attrapa ses vêtements…sales. Son petit nez se fronça de dégoût.

- Heureusement que je suis là! s'exclama Anaïsa avec un petit rire carillonnant. Elle sautilla jusqu'à un bosquet d'où elle tira une pile de linge propre.

- Nous arriverons en début de soirée à Imladris… continua-t-elle d'une voix moqueuse. Tu aurais été du plus bel effet dans tes frusques puantes!... pour rencontrer ton «promis» et lui faire bonne impression… merveilleux! fit-elle en esquivant la botte de la princesse de justesse. Déjà qu'il doit s'attendre à rencontrer le croisement d'un troll et d'un gobelin femelle! lui hurla-t-elle en s'enfuyant.

Ilyrià se mit à rire avant de stopper brusquement, un sourcil arqué. Si ça se trouvait, son amie n'était pas très loin de la réalité!