Chapitre 31... et dernier de la première partie...

Et oui on y est arrivées! Doucement mais sûrement voici venir la fin de cette première partie basée sur la découverte de deux peuples que tout opposait et qui finalement vont s'imbriquer l'un à l'autre... Le destin va jouer ici un petit air de fiddle et peut-être certaines clés seront données ou alors la Bean Sith va pointer le bout de son nez sur le dos de la Grande Faucheuse et tuer tout le monde... Comme ça finie la fic! :)

Julie: ma tite Lady, une pensée spéciale pour toi qui suit depuis le tout tout début et qui, jamais, n'a abandonné! Que de persévérance ma douce...

Mathy: Pokémons... j achète! Comme tu le sais, je rêve d'être un culbutoquet! Tout bleu, rond et so clever! Et oui Klaùsichou n'est pas au meilleur de sa forme... Va-t-il se reprendre?

Mane-Jei: Sherlock n'est pas là mais peut-être certaines réponses seront données plus bas! As-tu raison ou pas? A toi de la découvrir!

Virginie: merci de ta review et de ta lecture!

Sandra: ma doudinette rose... non ne secoue pas la tête dépitée! ;) tu es une sacrée louloute! J'espère que l'appartion d'une certaine Aiglonne, un cadeau qui à la base t'était destinée et qui au final est devenu notre bébé plumée, te comblera! C'est tout ce que je souhaite! Elle m'en fait baver la bougresse! Mon amie, les ondes sont sur le même tropique! :)

Bêta/relectrice/revieweuse de ouf: Toutouille: mon cher capitaine, vos relectures, recadrages et encouragements sont un baume à mon écriture! =p on s'entretient dans la bargitude :/ mais c'est si drôle!

Bonne lecture à tous ceux qui passeront sur cette page!

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«Il n'est aucune beauté qui n'ait sa tache noire. Même le coquelicot. Au cœur il porte la sienne, que chacun peut voir.»*

Ilyrià,

Ilyrià quitta Elrohir sur le seuil de ses appartements, tous deux passablement ébranlés par la tournure qu'avait prise leur conversation. La Wallen entra d'un pas mal assuré en dépit de la nonchalance qu'elle avait affecté un peu plus tôt face à l'elfe. Elle n'avait pas voulu l'inquiéter plus qu'il ne le paraissait déjà au risque qu'il ne se précipite en parler à qui de droit, soit à son père, sa grand-mère ou pire, au seigneur des lieux.

La jeune femme frissonna. L'idée d'être séparée de Thranduil lui donnait envie de rendre tripes et boyaux à l'instant. Elle avait l'impression folle que son monde tournait exclusivement autour de cet astre bien trop éblouissant. Or, cette perspective ne l'enchantait guère. Ilyrià avait toujours été d'une rare indépendance sur le plan affectif si ce n'étaient ses amis ou son père et, malgré l'attachement sans bornes voué au Ceanar, elle n'avait jamais vécu pour quelqu'un d'autre. Un rire sans joie s'échappa d'entre ses lèvres rondes.

Et maintenant, ce souverain régnait sur elle, la rendant comme dépendante de son aura. Si elle ne vivait pas au-travers de lui, Ilyrià était focalisée sur Thranduil, ses envies, ses colères ou bien encore ses doutes. C'était odieusement attrayant... un subtil mélange d'asservissement et d'empirisme. Savoir qu'il en allait de même pour lui ne l'apaisait pas pour autant. C'était de cette manière que les royaumes tombaient, que les civilisations se délitaient...

Ilyrià secoua la tête en chassant une larme rageuse qui perlait dangereusement au coin de son œil. Ce soir commençait la nuit de Turuhalmë. La liesse était partout et elle voulait profiter de toutes les merveilles qui lui seraient permis d'admirer. La jeune femme devait bannir la Bean Sidh de ses pensées. Il ne lui servait à rien de s'y appesantir pour le moment et, en y pensant bien, elle n'était pas effrayée par la messagère des limbes. Grâce à elle, Ilyrià s'était réveillée du songe qui l'emprisonnait, du carcan cotonneux auquel elle avait été astreinte. Elle avait pu retrouver les siens même si le temps qu'ils leur serait imparti serait autrement plus court que celui auquel elle s'attendait. Ce qui lui faisait le plus peur était certes de quitter cet elfe aux tendances légèrement égocentriques mais plus dans un souci de l'avenir qui l'attendait lui.

Comment réagirait-il à sa mort précipitée? Thranduil était si complexe... Il avait beau être froid et implacable, il n'en était pas moins... fragile dans une certaine mesure. Il la tuerait certainement s'il avait connaissance de cette pensée... Il lui faisait penser à un prisme aux facettes multiples. Plus on pensait le cerner, plus il s'éloignait et découvrait un tout autre aspect de sa personne. A son arrivée, il était plongé dans une espèce de torpeur millénaire. Or, la Wallen redoutait qu'il ne revienne à cet état transitoire qui n'était pas sans rappeler une certaine plage de ses rêves. Il s'agissait sans doute là des limbes personnelles du roi Thranduil...

Aux prises avec ses pensées, la Wallen eut la désagréable surprise de découvrir une étrangère au beau milieu de sa chambre. Une elfe! Une elleth bien évidemment aussi splendide que le soleil, la lune ou que savait-elle d'autre... Un épouvantable ersatz de son Elëa! Son petit nez se retroussa sous la contrariété. Avant même qu'elle n'ait l'occasion d'ouvrir la bouche, l' elfine prit la parole.

- Dame Ilyrià, je me nomme Astareth, -le dédain suintait de sa voix aussi pure que le cristal- Le roi m'a mandé pour vous seconder dans vos tâches quotidiennes. Je serai votre nouvelle camériste.

- Je peux m'habiller toute seule ainsi que je l'ai toujours fait, protesta la Wallen.

- On ne discute pas les ordres du roi.

Ilyrià comprit qu'il ne servirait strictement à rien de polémiquer. Cette elleth était aussi obtuse qu'une bête à cornes. Son air terriblement hautain usait déjà les nerfs meurtris de la jeune femme. Elle alla à l'immense armoire qui lui servait de penderie et l'ouvrit quand l'elfe la referma d'un geste sec.

- Vos vêtements sont si... typiques, dit-elle d'un ton dégoûté. - qu'avait-il donc pris à Thranduil de lui imposer cette horrible bonne femme?!- Ils ne vous serviront pas ce soir, Dame Wallen. Il ne s'agirait pas de réitérer vos précédents exploits... Il vous a été fait porter une magnifique toilette complètement adéquate aux circonstances.

Elle lui désigna alors le lit où, effectivement, trônait une robe. La jeune femme effleura le lourd tissu et réprima un sourire espiègle. Nul doute n'était permis quant au destinataire de ce cadeau. Ne pourrait donc-t-il jamais arrêter de tenter de la convertir aux us de son peuple? Après tout, elle n'était plus destinée à devenir la future princesse de la Forêt Noire... Aussi pourquoi s'obstinait-il à vouloir faire d'elle autre chose qu'une Wallen? Elle ne serait qu'une vulgaire maîtresse de l'ombre... Elle haussa imperceptiblement les épaules. Autant appeler un chat, un chat. Voilà bien ce qui l'attendait dans l'avenir proche, non?

Ceci étant dit, elle devait se montrer honnête et avouer que cette tenue était somptueuse, peut-être même un peu trop d'ailleurs. Elle qui aurait préféré se fondre dans la masse du peuple sylvestre était bien servie ici!

Contre l'avis d' Astareth qu'elle remercia sèchement, Ilyrià se dévêtit pour l'enfiler, seule. Elle n'avait pas envie de sentir le regard désapprobateur de l'elfine et de se sentir jaugée. Le vêtement lui seyait merveilleusement bien comme s'il avait été cousu à même son corps. Par le plus grand des hasards, la robe cintrée était d'un velours vert sombre agrémentée d'un décolleté rond mettant pudiquement en valeur sa poitrine trop généreuse au vu des canons de beauté elfiques. Les manches de soie s'évasaient jusqu'à recouvrir ses poignets délicats tandis qu'un ruban soyeux ceinturait sa taille. Elle était riche et simple à la fois, d'une qualité indéniable tout en raffinement.

L'elfe revint dans la pièce, fixant d'un œil plus que critique la Wallen qui grimaça sous la froideur de sa nouvelle suivante.

- Je suppose que cela peut aller... maugréa-t-elle. Asseyez-vous, Dame Ilyrià, que je puisse essayer de faire quelque chose pour le nid qui vous sert de cheveux.

Ilyrià serra les poings de colère. Comment Thranduil avait-il pu lui imposer cette mégère? Pourquoi? L'isoler un peu plus? Ces questions tournaient en boucle dans son esprit frondeur. Cette elfine transpirait la désapprobation et la répulsion que la Wallen lui inspirait.

A contrecœur, elle s'assit sur le tabouret attenant à sa coiffeuse. Ses boucles avaient déjà bien repoussé et lui tombaient souplement sur les épaules ... privilège de son double sirène qui ne supportait que les crinières sauvages et emmêlées. L'elfe commença à les brosser vigoureusement, arrachant quelques larmes de frustration à la jeune femme pourtant soucieuse de ne pas lui donner ce plaisir. On aurait dit qu'elle cherchait à punir la Wallen de sa présence au sein des cavernes par ces coups rageurs.

Ses doigts agiles eux aussi n'avaient pas la douceur de ceux de la compagne de son Ceanar, loin de là, mais elle ne pouvait nier ses capacités. Avec dextérité, elle nattait ses cheveux, les tordait sans répit. Au bout de quelques minutes, l' elleth s'arrêta enfin pour laisser le temps à Ilyrià d'admirer son travail. Elle avait lissé ses boucles pour les faire s'entrelacer en de magnifiques torsades sur sa nuque... très joli, jugea-t-elle, et d'une sagesse qui ne lui correspondait pas outre mesure. Enfin, si cela faisait plaisir à son roi, elle pouvait pour une fois faire dans la joliesse mignonnette et fragile. Après ce qu'elle lui avait imposé la dernière fois, ce n'était finalement que justice...

- Voilà, voilà... hésita la Wallen. Moran taing Astareth...

- Je ne saisis pas vos paroles. Si vous souhaitez vous adresser à moi, ma Dame, faîtes-le en sindarin. Il est grand temps de vous mettre à parler notre si belle langue, l'interrompit sèchement l'elfe.

- Et comment dit-on: je vais te faire avaler ton sindarin et le bâton que tu as dans le fondement? Quant à ton roi, il va m'entendre... pensa si fortement Ilyrià qu'elle était sûre que sa camériste l'avait entendu.

Toutefois, elle lui adressa un grand sourire bien hypocrite avant de se lever. L'elfine la rassit d'une pression sur les épaules. Ilyrià la regarda, stupéfaite, les yeux ronds comme des soucoupes. Depuis quand était-on autorisé à poser la main sur elle?

- Ce n'est pas terminé, fit Astareth avec autorité. Le seigneur Thranduil m'a fait parvenir la parure qu'il lui sied que vous portiez ce soir.

- Si elle sied au souverain de ces bois, qu'il la porte lui-même! tempêta Ilyrià avant de se faire littéralement foudroyer du regard.

- Vous êtes sous son autorité et devez faire ce que le roi attend de vous tout simplement.

Ilyrià baissa la tête en jurant dans sa barbe. Elle croisa les bras sur sa poitrine en jetant un regard noir au reflet d' Astareth dans son miroir... qui n'en eut absolument rien à faire. L' elleth posa adroitement une carrëa sur sa tête et emprisonna ses cheveux dedans. La Wallen se pencha légèrement en avant pour mieux admirer le bijou malgré le manque d'intérêt qu'elle y portait en temps normal. Tressé en un carré de fins fils d'argent entrecroisés de perles, il étincelait.

- Qu'est-ce? demanda-t-elle avec curiosité.

- Une carrëa, répondit Astareth en effleurant le bijou de ses doigts fins. C'est une parure traditionnelle, un filet à cheveux. Celui-ci est admirable de beauté... un travail d'orfèvre remarquable.

- Il est vrai que c'est réellement magnifique, sourit Ilyrià.

Elle se leva en entendant des coups frappés à sa porte. Finnàm entra sans attendre d'y être invité et resta figé en avisant l' elfine. Avec douleur, son amie vit un espoir fugace et irraisonné passer dans les yeux du loup qui, l'espace d'une seconde, reprirent leur délicate couleur turquoise. La Wallen n'eut pas besoin de réfléchir intensément pour deviner qu'il avait cru retrouver l' elleth qui avait réussi l'exploit de voler un morceau du cœur endurci du Ceanar. Elle s'approcha doucement de lui sans geste brusque et lui saisit le bras qu'elle serra tendrement. Il la regarda, ahuri, avant de se reprendre.

- Tu es prête, a Ghraidh?

- Tu es mon chevalier servant ce soir? s'esclaffa-t-elle en lui tapant sur l'épaule.

- Erù m'en préserve mais il faut bien que quelqu'un se dévoue à la tâche, soupira le soldat en roulant exagérément des yeux. Je suis ta garde rapprochée. Anaïsa se refuse à sortir... Il neige trop pour ma lionne, Cendera est déjà partie vadrouiller dans les cavernes, tu la connais... Les jumeaux... et bien ce sont les jumeaux donc je ne sais pas trop quelles idioties ils sont en train de perpétrer... Quant à ton cousin, conclut-il en s'assombrissant, là est un tout autre problème.

- Ciod?

- Klaùs n'est plus le même depuis l'arrivée d' Iffrin. C'est encore pire que d'habitude. Je ne sais pas ce qu'il a...

- Il a, murmura la jeune femme, que la présence de son frère remue beaucoup trop de souvenirs, de cauchemars éveillés, mon ami. Ce n'est rien, il va se reprendre comme il l'a toujours fait.

- Jusque-là, siffla Finnàm, les mâchoires serrées. Il boit trop.

- Comme toujours.

- Il fume trop... s'abandonne dans trop de bras différents... se bat trop! grommela le Ceanar sous les yeux noirs d' Astareth qui n'appréciait guère les débordements affichés et assumés de ces sauvages.

- Mais Klaùs est ainsi, mo caraid! Et depuis sa prime enfance! s'entêta Ilyrià, tout comme nous le sommes même si c'est dans une moindre mesure. Trop! Voilà un mot qu' Athair aurait dû faire broder sur nos étendards comme emblème! railla-t-elle en lui faisant un clin d'œil. Ainsi sont les Wallens, dans le trop, la démesure! Nous sommes excessifs, mon Ceanar, et ce dans tout ce que nous entreprenons, faisons ou pensons!

- Tu dois avoir raison, dit-il de mauvaise grâce en allumant un de ses cigarillos qu'il lui tendit ensuite sous les cris de protestation de l'elfine en face d'eux.

Ils sortirent sans tenir compte des récriminations de l'elfine. Avant de refermer la porte derrière eux, Ilyrià se pencha de façon à ce que seule sa tête soit visible de l'intérieur.

- Hannon le Astareth, je n'aurai plus besoin de vous ce soir... Amusez-vous bien! lui lança-t-elle avec un grand sourire en voyant l'air outré affiché par l elfine.

Lorsqu'elle se tourna vers son ami, elle rit devant l'air paternaliste qu'il affichait.

- Tu ne vas te faire une amie on dirait, a ghraidh... ricana Finnàm.

- Je n'en veux pas de toute façon, répondit la jeune femme en haussant les épaules. Elle lui caressa la joue du bout des doigts, des larmes mal contenues dans la voix. J'en ai déjà eu une. Je n'ai pas la moindre envie de la remplacer par une elleth qui ne lui arrive pas à la cheville.

- Tu ne peux le savoir en si peu de temps, caraid, protesta le Ceanar avec un demi-sourire.

- Oh que si, je le peux! C'est une peste! Tu aurais dû voir les regards qu'elle m'a jeté ! Je suis certaine qu'elle considère mieux le repas des cochons...

Cette fois, Finnàm rit franchement. Il enroula son bras autour de la taille d' Ilyrià et l'attira contre lui. Il colla son front contre le sien et l'embrassa tendrement à la commissure des lèvres... rien de sentimentalement répréhensible, juste un réel besoin d'une belle et sincère démonstration d'affection.

- Elle me manque tellement, soupira la Wallen en se blottissant contre son ami. Je ne devrais pas te dire cela à toi, se gourmanda-t-elle.

- Carson? Pourquoi?

- Parce que tu es le premier à savoir à quel point sa présence était importante...

- Il m'est doux de l'entendre. Savoir une chose n'a pas le même impact que de l'entendre a ghraidh... Il est temps. Souhaites-tu faire me faire l'honneur de m'accompagner dans cette magnifique cité que sont les cavernes de la Forêt Noire?

- Ce serait avec le plus grands des plaisirs très cher, railla sa compagne en faisant une légère courbette.

Soudain Ilyrià se retourna vers Finnàm et plongea son regard dans le sien. Il put y lire le flot des émotions qui menaçait de la submerger. La peur et la résignation y prédominaient et cela inquiéta le Ceanar. Elle semblait vouloir lui dire quelque chose mais n'arrivait pas à s'y résoudre.

- Qu'est-ce qui t'effraie tant, a ghraidh?

La Wallen déglutit avec difficulté. Comment avouer à son ami ce qu'elle venait enfin de comprendre? Comme dire au soldat, la personne la plus soucieuse de sa précaire sécurité mis à part Thranduil qu'elle mourrait certainement sous peu?

- Mo chridhe... Finn... Tu sais que les limbes m'ont... m'ont fait voir... Valar, je ne sais comment l'expliquer, soupira-t-elle en enroulant ses bras autour d'elle comme pour se protéger.

- Peut-être pourrais-tu parler simplement? proposa le Commandant, bourru.

- Je rêve toutes les nuits...

- Tu n'es pas la seule dans ce cas, ironisa son compagnon en lui assénant une claque dans le dos. Je suis certain que les songes de a co-ogha sont peuplés de femmes comme d'hommes nus se baignant dans des rivières d'hydromel...

- A Bean Sith, le coupa Ilyrià en fixant son regard sur un point invisible au-dessus de l'épaule du Wallen.

Toute trace de moquerie disparut instantanément du faciès couturé de l'homme en face d'elle.

- il n'y a pas là matière à plaisanter, rugit Finnàm.

Ilyrià lui prit la main et entrelaça ses doigts aux siens, sa douceur mêlée à la rugosité du soldat.

- Je ne joue pas, dit la jeune femme d'une voix douce. Je suis sûre de moi. Cha, continua-t-elle alors qu'il allait intervenir, tu ne peux rien y faire... Je ne voulais pas en parler mais je souhaite encore moins que le fardeau que tu t'imposes en permanence s'alourdisse quand... quand je ne serai plus là. Même toi, tu ne peux aller contre a Bean Sith. C'est ainsi.

- Rien n'est gravé dans le marbre, grommela le loup, hors de lui. Je ne serai pas seul à me battre...

- Tu ne diras rien, lâcha Ilyrià, péremptoire. Cela ne servirait à rien hormis créer de la souffrance inutile. Tu es bien placé pour connaître, caraid, à son apparition le sort inéluctable qui nous est alors réservé.

Finnàm se tût. Il savait parfaitement à quoi la princesse wallen faisait allusion. Sa propre mère avait rêvé de la messagère à plusieurs reprises avant sa mort. Tout à coup, une question s'imposa à lui, vieille réminiscence de cette époque maudite.

- Gémissait-elle?

- Ciod?

- Gémissait-elle dans ton rêve? s'énerva Finnàm, les yeux étincelants. Se lamentait-elle? A Bean Sith le fait toujours... c'est là une part de son rituel.

- Cha, souffla Ilyrià mais elle chantait et était si... belle, irréellement belle. Tu sais que cela aussi peut s'apparenter à leur folklore. N'en parlons plus, décréta-t-elle. Je n'aurais jamais dû te dire quoi que ce soit.

- Es-tu folle? Il la dévisagea avec hauteur. Bien sûr que je devais être mis au courant! Pour une fois, tu as agi avec discernement!

Finnàm la saisit par les épaules et la força à le regarder droit dans les yeux.

- Tout part à vau-l'eau mais cela, je saurai l'en empêcher sinon je te suivrai dans la tombe.

- C'est toi qui deviens fou! s'écria-t-elle en tentant de se dégager mais il raffermit sa prise sur elle.

- Je ne peux pas encore perdre quelqu'un Ilyrià, articula le soldat d'une voix dangereusement sourde qui trahissait son désespoir.

La jeune femme cessa de se débattre et enfouit son visage au creux de son épaule. Ils avaient vécu tellement de choses tous les deux qu'un lien plus que particulier reliait le loup à la petite sirène... Respirer son odeur, mélange de musc viril, de cuir et tabac froid l'avait toujours étonnamment apaisée.

- Je ferai ce que tu attends de moi, saghdear, comme toujours, se rendit-elle, enfin presque toujours... à condition que tu ne fasses rien d'inconsidéré.

Finnàm lui offrit un sourire qu'elle trouva absolument magnifique, d'une rare authenticité ces derniers temps.

- Allez... Voyons ce qu'est ce Turuhalmë qui les met tous en effervescence...

- Espérons qu'il y ait de la bonne chair... et surtout de quoi nous désaltérer!

Il leur fallut moins d'un quart d'heure pour se retrouver au cœur des rues de la cité. Jamais ces lieux n'avaient semblé tant féeriques à la Wallen. Les cavernes respiraient l'allégresse et la joie de vivre qui manquaient cruellement aux elfes selon les Wallens. Toute une série de qualificatifs se bousculait dans l'esprit de la jeune femme. Une joie enfantine s'était emparée d'elle à mesure qu'elle découvrait enfin la cité enchanteresse d'un autre œil. Elle aurait aimé que le roi l'accompagne mais elle était heureuse de partager ce moment intime avec son ami le plus cher.

Les cavernes comme les rues bordées d'arbres resplendissaient sous l'immaculée poudreuse de l'hiver. Rien dans cette beauté virginale n'aurait pu laisser deviner, qu'au-delà des épais murs de pierre, croissaient l'ignominie et la perversion grandissante sur Arda. Tout ici donnait matière à rire, chanter et se laisser aller au bonheur même éphémère.

De longs fils d'une blancheur aussi pure que la neige elle- même virevoltaient au gré du vent des branches où ils avaient été noués avec élégance. Des guirlandes de lampions ornaient les murs et les diverses colonnes sculptées. Argentées ou d'un profond mordoré, elles n'étaient pas s'en rappeler Isil, la Lune et Anar, l'éblouissant astre solaire, dans un mariage de couleurs plus qu'heureux. Des lanternes bicolores des deux même tonalités glissaient, gracieuses, sur la surface miroitante des nombreux bassins de la cité.

Partout était célébré l'avènement de la Vie ainsi que celui de la Nature. La nuit tombant son masque d'obsidienne sur le dernier jour du bout de l'An, elle permettait aux lampes d'argent dispersées de part et d'autre de parer les murs de reflets chatoyants et fantomatiques.

Les effluves appétissantes des volailles rôties se mélangeaient pour le délice des papilles à celui des châtaignes. Ilyrià sentit son estomac se tordre, réclamant sa pitance avec véhémence. La béatitude qu'elle percevait de toutes parts lui mettait du baume au cœur, allégeant ainsi le poids de l'amertume qui lui rongeait les entrailles.

Des groupes d'elfes étaient disséminés dans tous les coins de la cité vêtus de leurs plus beaux atours. Ils étaient regroupés autour des braseros, occupés à narrer des histoires toutes plus héroïques les une que les autres. Pour la majorité, ces récits étaient d'incroyables faits d'armes où les morts étaient tombés au champ d'honneur. La Wallen nota avec plaisir que bon nombre d'entre eux concernaient la bravoure sans faille de leur souverain ou bien encore de son fils. Ils étaient reconnus par leurs pairs pour être d'habiles stratèges et de puissants guerriers.

Tous habillés d'or ou d'argent, ils resplendissaient. Ils avaient l'air si sereins, leurs beaux visages empreints d'une telle grâce martiale si éloignée de la fébrilité coutumière aux Wallens... Ellyr, ellyth ou bien encore elfing étaient joyeux et heureux d'être auprès de ceux de leur peuple pour partager repas, musique et souvenirs de leur vie immortelle.

La musique, elle aussi, emplissait les cœurs de contentement. Toutes les rues, malgré le froid, résonnaient du doux son enchanteur des cithares, violes et autres instruments à consonance divine. Les deux Wallens, quoique étrangers à ce monde, ne pouvaient que ressentir les influences de cette fête. Leurs cœurs vibraient, touchés par les chants, les mélopées enivrantes et les danses aériennes qui fleurissaient çà et là.

Ilyrià aurait mille fois préféré rester dans ces ruelles au contact de ces elfes qui, s'ils étaient de basse extraction, leur offraient un visage heureux ou, moindre mal, indifférent. Elle ne ressentait pas ou prou l'hostilité des castes dites supérieures auto-proclamées donneuses de leçons et d'autres jugements de valeurs. Tous les nobles rencontrés ne lui inspiraient aucune confiance. Évidemment, le fait que le seigneur des lieux ait poussé lui-même en ce sens à leur arrivée n'avait pas été d'un grand secours dans le processus d'intégration. Cela dit, à bien y réfléchir, il en aurait été de même dans le sens inverse. Un elfe débarqué en territoire wallen n'aurait pas été mieux traité.

La jeune femme soupira en croquant machinalement dans un marron chaud. Ils étaient, d'un côté comme de l'autre, sensés être deux des peuples les plus civilisés et puissants présents sur Arda. Or, ni l'un ni l'autre n'arrivait à se détacher du carcan des préjugés ancrés de leurs sociétés respectives. Sturten, son père, détestait les elfes et surtout leur suzerain qui le lui rendait bien.

Ils déambulèrent tous les deux jusqu'à relativement tard dans la soirée. Tous deux traînèrent des pieds pour ne pas se rendre sur l'esplanade où devait avoir lieu le banquet final. Bientôt, ils ne purent plus renâcler. Il leur fallait s'y rendre sans délai au risque de souffrir les réprimandes d'un certain ellon, roi de son état. Elle avait bien compris l'avertissement dans les dernières paroles de Thranduil. Il ne pouvait s'empêcher de tenter de la dominer mais ce soir était la fête de son peuple et elle désirait lui être agréable, qu'il soit satisfait d'elle. Après un dernier regard envieux vers le conteur qui offrait un récit des plus rocambolesques, les deux Wallens partirent rejoindre les leurs.

Tous étaient déjà présents si ce n'était donc Anaïsa mais Ilyrià ne pouvait lui en tenir rigueur. Entre le froid mordant et la quantité d'elfes sur la terrasse couverte, la Lionne n'avait pu se résoudre à participer à ces réjouissances qui la rebutaient.

Elle dissimula un sourire en apercevant Legolas et Cendera en pleine discussion, discussion apparemment assez mouvementée si elle s'en référait aux yeux brillants du prince et aux joues rosies de l'Aiglonne. Bien. Son cœur se permit un roulé-boulé dans sa poitrine. Ilyrià tenait énormément à l'elfe. Il méritait tout ce que l'on pouvait souhaiter de meilleur... joie, bonheur, apaisement du cœur comme des sens... encore fallait-il qu'il arrive à l'attraper dans ses filets...

Un autre coup d'œil sur sa gauche la fit rire, franchement cette fois. Les Jumeaux. Ces deux damnés rouquins donnaient à leurs homologues elfiques le détail et la raison de chacune des cicatrices qui ornaient leurs thorax. Elle vit Fingall attraper la main d' Elrohir et la poser sur un de ses boursouflures les plus impressionnantes, souvenir d'une partie de chasse où il avait servi de gibier à son frère. Des deux oursons, Fillan avait toujours été le plus dangereux car le plus fort et imprévisible. Le Wallen aux cheveux flamboyants était un combattant hors pair dont la nature sauvage était heureusement compensée par le caractère débonnaire de son frère.

Avec tristesse, elle vit son cousin qui ruminait dans un coin, perdu dans ses pensées. Elles devaient être bien sombres et amères si elle en jugeait à l'amertume qui suintait de ses traits crispés. Klaùs porta sa flasque à ses lèvres et avala une grande rasade. Son visage tiqua violemment et ses muscles se tendirent encore un peu plus. La jeune femme se désolait de le voir ainsi. Elle ressentait la souffrance du Dragon pourpre dans sa chair et percevait son mal-être comme s'il s'était agi du sien. Valar qu'elle pouvait en vouloir à Iffrin d'être venu! Il n'y avait aucun doute à avoir sur les motivations qui l'avait poussé à les rejoindre sur les terres elfiques... la volonté de mettre à mal son cadet et de le piétiner.

Alors que Klaùs s'était de nouveau rapproché d'elle après des années de relation délitée, alors qu'enfin il trouvait un certain équilibre au sein des cavernes loin de sa cité, voilà qu'il était à deux doigts de perdre pied à nouveau. Cette fois-ci cependant, Ilyrià était loin d'être certaine qu'il puisse surmonter le mal qui le rongeait aussi sûrement que le fer s'oxydait au contact de l'eau. La Wallen jeta un regard courroucé à l'aîné de ses cousins qui, lui, avait l'air de bien s'amuser. Il pouvait se montrer odieusement charmant et séducteur mais la jeune femme connaissait la vérité, celle qui faisait de lui un monstre tant humain qu'animal. Sa Sirène hurlait et crissait rien qu'à la vue du Dragon rouge. Elle lui intimait de l'éviter du mieux qu'elle le pouvait. Or, Ilyrià avait une grande confiance dans l'instinct de préservation de son double. Ne lui avait-elle pas toujours soufflé de se méfier de Muireall alors que sa part humaine s'entêtait à ne voir en lui qu'un briseur de codes, un vilain garçon trop attirant pour être honnête? Iffrin semblait effroyablement à l'aise en compagnie des ellyr de la noblesse, une coupe de Dorwinion négligemment à la main. Sa voix aussi douce que lente semblait les avoir tous captiver.

Elle se détourna de la vue de son cousin, désireuse d'oublier pour quelques instants les idées meurtrières qu'il engendrait chez elle. Elle prit machinalement un verre que lui tendait une suivante en la remerciant d'un léger sourire. Soudain, la Wallen sentit comme une brûlure dans son dos. Elle en avait pourtant l'habitude. A chaque fois que le souverain se tenait derrière elle, son regard la transperçait aussi sûrement que de s'il s'était agi de deux pics à glace. Or, la sensation présente n'était pas la même. Là, elle se sentait mal à l'aise comme si quelqu'un l'observait intensément.

Elle avait l'impression d'être un petit insecte sous la botte d'un géant qui se demandait s'il allait la piétiner ou l'épargner. Ilyrià se retourna pour voir qui osait l'importuner ainsi quand elle se retrouva nez-à-nez pour la seconde fois avec Galadriel. Elle soupira d'agacement. Elle n'avait pas du tout envie de recommencer un face à face comme elles avaient mené précédemment.

- Quoi encore ? lâcha-t-elle avec une impolitesse qui fit sourire l'elleth aux cheveux d'or. Je ne suis pas d'humeur ce soir... Et puis, il n'y a rien de plus constructif à dire dans votre cheminement de pensées... Vous allez encore me dire que je ne suis pas celle qu'il faut ni au prince ni au roi, que je vais amener chacun de nos royaumes à leur perte... Je le sais déjà...

- Vous êtes si jeune, sourit l' elfine avec bienveillance en s'approchant un peu plus. Si jeune, si inexpérimentée... et pourtant vous savez ce que vous voulez. -elle porta une coupe à ses lèvres et but une gorgée.

Elle était si gracieuse qu' Ilyrià eut envie de lui jeter son propre verre au visage, juste pour voir comment elle réagirait. Sans doute, serait-elle toujours d'une grâce horriblement éthérée. Tous ces elfes étaient si parfaits! C'était odieusement horripilant tant de perfection alors qu'elle-même n'était que brutalité et sauvage authenticité! Thranduil, Legolas, Elrond, Galadriel, Elrohir et compagnie... tous le même combat!

- Je ne vous ferai pas la leçon, Dame Ilyrià. Loin de là.

- Et pourquoi donc? ne put s'empêcher de demander la Wallen avec une pointe hargneuse. Vous ne vous êtes pourtant pas gênée pour me dire ce que vous pensiez de mon comportement!

Galadriel posa sa main sur l'avant-bras de la jeune femme et lui sourit à nouveau.

- Les choses changent, mellon. -avant qu'Ilyrià ait pu dire quoi que ce soit, elle continua: le Seigneur Thranduil se chargera lui-même de vous expliquer de quoi il retourne. Je lui en laisse l'honneur, conclut-elle en s'éloignant vers le Perendhil sans que la Wallen puisse répliquer un seul mot.

La jeune femme se mordit la lèvre en cherchant des yeux celui qui pourrait lui expliquer à quoi rimait cette mascarade. Pourquoi la Dame de Lorien s'était-elle donné la peine de lui faire ses excuses même si elles étaient déguisées sous un discours des plus nébuleux? Il lui fallait comprendre ce qui avait pu la faire changer d'avis et, aux dires de l' elfine, Thranduil pourrait lui fournir les réponses. Elle l'aperçut en grande discussion avec deux de ses conseillers et, une fois de plus, eut le souffle court.

Il lui faisait un tel effet que c'en était frustrant. Il était tout simplement magnifique dans sa tenue grise relativement sobre. L' ellon s'était vêtu pour l'occasion d'une paire de jambières étincelantes sur un pantalon sombre ainsi que d'un pourpoint gris perle et noir. Ses longues mèches presque blanches à la lueur des candélabres coulaient telle une rivière d'or sur ses épaules musculeuses. Elle nota avec plaisir qu'il avait troqué sa lourde couronne d'hiver pour un fin cercle d'argent finement travaillé. Son visage noble arborait son air habituel d'austérité mais Ilyrià pouvait y lire le soupçon d'ennui qui couvait dans son regard d'azur hivernal. Elle commençait à pouvoir décrypter les changements d'expression du roi, si infimes soient-ils.

Elle esquissa un mouvement pour le rejoindre quand elle se sentit tirée en arrière et ramenée contre un torse dur et sec. Elle n'eut pas besoin de lever les yeux vers son propriétaire pour savoir qui il était. Le parfum de mer dévoyée qu'il portait renversait les sens par sa puissance... Un seul homme respirait la peur de l'océan.

- Muireall, grogna-t-elle en tentant de se dégager. Lâche-moi sinon je tiendrai ma promesse de t'énucléer!

- Ah oui? Vraiment? fit-il narquois. J'aimerai bien voir ça même si je ne doute pas un seul instant que tu puisses te rebeller. -il se pencha un peu plus et lui murmura, ses lèvres frôlant la chair tendre de son lobe- je sais que tu peux être une vraie petite furie, mo ruin...

- Tais-toi! siffla Ilyrià entre ses dents serrées. Sinon...

- Quoi? demanda-t-il tranquillement en reprenant sa place initiale pour suivre les mouvements des danseurs autour d'eux. Tu ferais mieux de te tenir correctement si tu ne veux pas éclabousser d'un esclandre ton précieux souverain elfe. Ne prends pas la peine de nier, mon cœur, je te connais trop bien.

Sa poigne de fer resserra sa prise sur le poignet de la jeune femme qui ne put empêcher un léger cri de douleur franchir la barrière de ses lèvres. Elle se sentait totalement seule dans un espace plein de monde. Ilyrià percevait l'aura menaçante du prédateur... La Wallen aurait voulu hurler et se débattre mais elle refusait de mettre à mal les festivités de la cité et faire honte au seigneur sylvestre, particulièrement en présence de ses prestigieux invités. Et de cela, Muireall en était pleinement conscient.

Il s'amusait follement de la voir s'obliger à danser avec lui, de ne pas crier lorsqu'il la frôlait d'un peu plus près que ce n'exigeait la bienséance, un sourire factice plaqué sur ses lèvres charnues. Ses jambes ne tarderaient pas à rendre l'âme tant sa sirène lui hurlait de partir en courant. Il était particulièrement ardu de combattre les instincts originels de son double animal pour un Wallen...

Si lui se délectait de la voir se soumettre à lui, elle, avait l'impression de mourir à petit feu. En temps normal, elle l'aurait volontiers remis à sa place mais elle ne pouvait le faire ici sans être le centre d'attentions pour la plupart malveillantes.

La musique prit fin mais il ne semblait pas vouloir pour autant la laisser s'échapper. Cependant, une voix basse horriblement neutre le stoppa dans son élan.

- Il est temps de laisser place, Wallen. Le carnet de bal de Dame Ilyrià est particulièrement rempli en ce soir de fête.

Sans un mot, Muireall abandonna la main de la jeune femme qui crut défaillir en voyant le regard furieux que le roi dardait sur eux. Muet, il engagea alors le pas de danse d'un mouvement incroyablement aérien, la faisant tournoyer, reculer, glisser sans jamais la quitter des yeux. Sa bouche n'était plus qu'un fin pli où elle devinait aisément la colère qui l'animait. L'ellon la ramena brutalement contre son torse minéral. Le choc la fit grincer des dents mais elle ne dit rien. Il n'y avait aucune raison à sa colère, du moins pas contre elle. La Wallen ne lui ferait pas le plaisir de nourrir sa rancune ce soir.

Après tout, elle n'avait agi que dans son intérêt à lui. Comment ne pouvait-il pas s'en rendre compte cet idiot d'elfe?! Ses doigts entrelacés aux siens les lui broyèrent sous la force du souverain. Un rictus de douleur tordit le visage de la jeune femme. Posant ses deux mains sur ses hanches rondes, il la souleva et tourna avec elle ainsi que tous les couples de danseurs présents. Elle ne connaissait rien à cette danse mais il la menait d'une main de maître. Elle sentait elle aussi la colère commencer à étendre ses tentacules sur son esprit durement malmené. Alors qu'il lui reprenait d'autorité sa main, elle planta ses ongles dans sa paume. Thranduil l'éloigna d'un geste du bras et la salua d'un bref hochement de tête avant de la ramener vers lui à nouveau en la tournant au dernier moment de façon à ce qu'elle soit dos à lui. Il l'appuya un peu plus fermement contre sa poitrine d'une pression sur son ventre et se pencha vers elle alors qu'ils glissaient au rythme des violes et flûtes.

- Ne t'avais-je pas dermandé de ne rien faire de stupide, gwend? fulmina-t-il à voix basse.

Elle s'incrimina elle-même en se sentant frissonner au contact du souffle de l'elfe sur sa peau.

- Je n'ai rien fait! grommela-t-elle, son sourire toujours affiché sur son visage faussement heureux.

Il la retourna face à lui et la serra contre son corps rigide, une main sur sa taille, l'autre mêlée à la sienne. Ils n'étaient séparés que par quelques maudits centimètres. Si seulement ils pouvaient être seuls qu'elle puisse lui expliquer la situation et lui montrer à quel point elle n'avait cure de ce Wallen de malheur! Ilyrià comprit tout à coup de quoi il retournait réellement.

Quelque chose le préoccupait et il reportait son désarroi sur elle et cette tentative malencontreuse de Muireall de la ramener vers lui. Faisant fi des conventions et du regard des autres autour d'eux, la jeune femme se rapprocha encore de lui jusqu'à sentir la chaleur flamboyante qu'il dégageait. Elle exerça une légère pression sur le bras de l'ellon comme pour lui intimer de la regarder droit dans les yeux. Cette fois, ce serait elle la voix de la raison.

- Aran nîn, il n'y a rien eu... absolument rien. Il voulait seulement se venger de l'affront qu'il a subi à mon anniversaire. -elle lissa subrepticement une mèche de ses cheveux- Ne sois pas idiot... oui tu peux me regarder ainsi, sourit-elle en tournant une fois de plus. Pourquoi es-tu aussi tendu, mo chridhe? Et pourquoi ta Dame Galdriel...

- Galadriel, la reprit-il en soupirant alors qu'ils faisaient un pas de deux.

- Oui si tu veux... Galadriel, articula Ilyrià en appuyant exagérément sur les syllabes, pourquoi est-elle aussi aimable que mystérieuse avec moi? Pourquoi tant de déférence alors que je ne suis plus rien ici? pépia-t-elle en riant doucement.

La musique s'arrêta sous les applaudissements tandis que les danseuses se rapprochaient de leurs compagnons pour les saluer d'une charmante révérence que chacun leur rendit d'un profond salut. Tous sauf le roi qui plongea ses yeux polaires dans ceux bicolores de son amante.

Il resta là de marbre devant elle qui se relevait, gracieuse. Son rire confiant mourut devant son air figé. Il la caressa du regard. Un fin sourire moqueur incurva les lèvres ourlées du monarque alors qu'il lui asséna d'une voix claire et posée au milieu de la foule qui se pressait autour sans se soucier d'eux, dans le brouhaha et l'euphorie des conversations:

- L'année s'achève et une autre verra le jour dans quelques heures... une année placée sous le signe du renouveau et de l'alliance entre nos peuples...

- Que racontez-vous là, mo righ? fit-elle en penchant la tête de côté comme si cela l'aiderait à mieux appréhender ce qu'il voulait lui dire.

- Je veux dire... -il se rapprocha d'elle sans la quitter une seule seconde de son regard impénétrable- je veux dire, melleth nîn, que Galadriel tout comme moi ou le seigneur Elrond savons enfin de quelle façon cette union doit se faire...

- Je n'épouserai pas Legolas, murmura-t-elle, horrifiée à la seule idée qu'une telle pensée ait pu seulement lui traverser de nouveau l'esprit.

Thranduil la dépassa par sa droite et s'arrêta à son niveau. Ils ne se regardaient pas mais jamais auparavant ils ne s'étaient pourtant vus plus clairement. Tout était limpide pour l'ellon désormais et il en serait bientôt de même pour elle.

- Il n'en est pas question, wen nîn... vous ne serez jamais princesse de la Forêt Noire...

- Merci Erù, soupira la Wallen rassurée.

- Tu en seras ma reine.

Sur ces quelques mots, il s'éloigna rapidement la plantant là, hébétée, au milieu des danseurs heureusement ignorants de ce qui se tramait en ce moment même dans les alcôves du pouvoir.

O0o0o0o0o0o0oo0o0o0o0o0o0o0o0o0o

Legolas, plus tôt dans la soirée.

Le prince faisait les cent pas sur l'esplanade des quartiers nord, occultant le froid qui commençait à se faire doucement sentir. Il savait que les Wallens sortiraient de leurs appartements en passant par ici et qu'il pourrait alors la croiser. Voilà quelques jours que la jeune femme était arrivée au sein des cavernes et il n'avait pu réellement lui adresser la parole, encore moins tenir un ersatz de conversation avec elle.

A chaque fois qu'il avait tenté d'engager la moindre discussion avec elle, Cendera s'était esquivée, jouant ainsi avec ses nerfs. Si Ilyrià était d'un débonnaire frisant l'excessif et ce depuis leur première rencontre, il était loin d'en être de même avec l'aigle. Elle ne ressemblait pas du tout à ses compagnons. Beaucoup plus sur la défensive, plus réservée, elle était tout à fait à part. Il était persuadé qu'elle était timide et en devenait hautaine et fière. La Wallen ne mâchait pas ses mots à l'entendre discuter avec les autres membres de sa race. Et il aimait cela. Cendera était si posée... Chacun de ses gestes empreint de grâce se faisait avec économie tout en révélant une chaleur qu'il désirait ardemment sentir entre ses bras. Ce n'était pas une envie dans l'urgence comme il avait pu l'expérimenter avec la princesse wallen mais plutôt un sentiment de découverte. Il voulait la connaître, la découvrir pour mieux la goûter.

Pour le moment, à chaque fois qu'il avait tenté la moindre approche, elle s'était contenté de répondre laconiquement mais avec douceur, sûre de son fait et froide tout en dégageant cette aura bienveillante qui l'enveloppait et l'attirait. Seuls comptaient pour elle ceux de son espèce apparemment. Mais ce soir, il en serait autrement. L' ellon trouverait le moyen de lui parler et pourquoi pas de la charmer dans une moindre mesure.

Il se doutait bien qu'elle ne le laisserait pas faire si facilement et qu'il devrait s'accrocher à la moindre étincelle mais il était prêt. L'elfe souhaitait vraiment apprendre à la connaître, savoir tout d'elle et comprendre ce qui l'attirait comme un papillon de nuit vers une flamme. Allait-il encore se faire consumer? Il ne ressentait certes pas la même chose qu'avec Ilyrià mais il était aussi tout de même quelque peu échaudé par ce qu'il venait de vivre.

Certes, il avait enfin compris que la jeune princesse tout comme son père n'avait rien prémédité et qu'il s'agissait d'un sentiment bien plus puissant qu'une simple passion charnelle. Soit. Il saisissait la différence entre la fièvre du désir et la concrétisation d'un attachement amoureux. Soit. Ceci étant dit, il ne pouvait encore donner son aval sans avoir le cœur broyé non par l'amour mais par la douleur de la trahison. Le fait que Cendera soit elle aussi une Wallen avait tendance malgré tout à refroidir considérablement ses ardeurs. Legolas soupira et claqua sa langue contre son palais en signe de la profonde exaspération qui l'étreignait.

Bien sûr, il savait maintenant à quoi s'en tenir au sujet de la jeune Wallen qui ne lui avait jamais été destinée. L'ellon s'adossa contre le mur et appuya sa tête sur la pierre froide en fermant les yeux. Il repensa à l'entretien qu'il avait eu quelques heures plus tôt avec son père. Thranduil l'avait fait mander, précisant qu'il désirait le voir seul. Une affaire d'une importance capitale était en jeu s'il en croyait le pli que lui avait remis un Gallion plus maussade que jamais. Il s'y était alors rendu de mauvaise grâce. L'elfe avait beau avoir appréhender le sentiment puissant qui unissait Ilyrià à son propre père, la rancœur le chevillait toujours au corps. Son âme était meurtrie de savoir qu'elle le lui avait préféré.

Évidemment, la jeune femme, bien que douce et amène, était tout aussi irréfléchie et impulsive... Encore un point qui la différenciait de son amie. Il sentait chez Cendera une maturité qui lui seyait beaucoup mieux à bien y réfléchir. Lorsqu'il était entré dans le bureau du roi, il l'avait trouvé seul, installé derrière son bureau massif. Legolas avait pris place en face de lui sans pour autant desserrer les dents.

Thranduil lui avait servi un verre d'hypocras ainsi qu'à lui-même et s'était rassis en calant sa tempe contre son poing fermé. Ils étaient restés tous les deux silencieux un bon moment, Legolas ne souhaitant pas prendre la parole le premier. Son père l'avait fait quérir après tout. C'était donc à lui de s'exprimer sur les raisons de cette convocation. Le souverain s'était alors enfin décidé à parler, lui expliquant aussi diplomatiquement que possible la réalité de la vision de Galadriel et l'erreur de cette dernière. Le prince n'en avait pas cru ses oreilles.

Comment la Dame de Lorien avait-elle pu se tromper à ce point, elle qui n'avait alors jamais failli? L'ellon n'en revenait pas... Ainsi, la fille de Sturten ne lui avait jamais été dévolue et, pour cette raison, s'était échinée à lui glisser entre les doigts depuis leur rencontre pour finalement succomber à son père. Il avait enfin compris l'attraction irrésistible qui s'était joué entre eux deux, les poussant malgré l'amour et l'amitié qu'ils lui portaient à le tromper si honteusement.

Legolas avait ressenti un grand soulagement comme si la chape de plomb qui lui ceinturait les épaules se dissipait enfin, lui permettant de vivre à nouveau et pourquoi pas faire confiance ? Après tout, il ne s'était jamais agi de lui. Il n'avait jamais été concerné par cette vision. La boule qui s'était formée dans son estomac depuis des semaines pour devenir un roc qu'il pensait indestructible s'effritait petit à petit... La trahison qui l'avait tant blessé était programmée depuis le début. Il leur en voulait toujours mais sentait que les choses ne pourraient qu'aller mieux, qu'il sortirait grandi, endurci certes mais plus fort et étonnamment sûr de lui.

Legolas avait alors jeté un regard oblique à son père. Malgré ses traits martiaux figés en un masque d'impassibilité qu'il s'était forgé au fil des siècles, il devinait autant sa lassitude que l'amour qu'il portait non seulement à la Wallen mais aussi à lui-même. Il s'en rappelait enfin. Il s'était alors penché vers son père. Savait-il seulement comment annoncer un tel changement à leur peuple? Leur faire admettre que celle dont la majorité d'entre eux ne voulait pas comme princesse et qui deviendrait finalement leur reine ne serait pas chose aisée, loin de là. Il ne pouvait s'empêcher de plaindre son pàre comme sa future souveraine...

De son propre aveu, Thranduil avait admis que l'affaire était délicate et le chemin parsemé de ronces. L'elfe n'avait pas pu s'empêcher de faire remarquer à son père l'ironie de la situation d'un ton légèrement acerbe. Lui qui n'avait jamais pu supporter la Wallen, arguant qu'elle n'apporterait que la désolation sur leur royaume était devenue le pôle de ses attentions désormais... Concilier la jeune femme sauvage et la gestion de la cité allait être plus qu'ardu... A ces mots, le roi n'avait pas pris la peine de répondre et s'était contenté de pianoter machinalement sur l'accoudoir de son imposant fauteuil. Mais Legolas n'avait pas besoin de mots pour comprendre. Il avait saisi les doutes qui assaillaient son auguste père. Oui ce qu'il ressentait pour Ilyrià était incommensurable tout comme ce qu'il éprouvait pour ses terres... Or il risquait à tout moment de perdre l'un ou l'autre si ce n'était les deux.

L'ellon se reprit en entendant des pas venir vers lui. Ses réflexions moroses avaient eu le mérite de lui faire concevoir qu'à défaut de réconciliation franche et nette, le premier pas vers une entente cordiale avait été entrepris. Il tenait désormais à lui de poursuivre en ce sens ou de rester retranché sur ses positions et que l'amertume ne s'empare de son être.

Il vit une silhouette longiligne apparaître au détour de la porte extérieure des quartiers wallens. Son cœur s'emballa violemment. Il refusait d'aller vite en besogne et se doutait que l'Aiglonne ne se laisserait de toute façon pas faire. Elle était bien trop farouche pour cela, il pouvait le voir rien qu'à se façon de le jauger... Mais il voulait être avec elle, ça il le savait aussi. Alors, il décida de quitter toute la fange qui s'était accumulée en lui et de faire table rase. L'elfe ne souhaitait pas passer sa vie dans la noirceur.

Alors qu'il saluait les deux ours ainsi que le frère aîné de Klaùs puis ce dernier, il la vit du coin de l'œil se faufiler gracieusement entre eux tous et continuer son chemin, altière. Il sourit en pensant que, décidément, son double était un parfait retour de l'âme de la jeune femme comme la sirène était parfaite pour Ilyrià. Si la fille du Phénix était tout en séduction, qu'elle soit voulue ou non, et ne laissait au final personne indifférent que ce soit dans l'amour ou dans la haine, Cendera, elle, était semblable à du vent. Dure et froide ou, à son opposé, d'une douce chaleur. Elle vous filait entre les doigts avec une grâce aérienne qu'elle seule possédait. Les rares mots qu'ils avaient échangés l'avaient conforté dans l'idée qu'elle était aussi cinglante qu'elle pouvait être chaleureuse.

Ils arrivèrent tous ensemble sur la terrasse où se pressait déjà bon nombre d'invités. L'elfe alla à la rencontre de ses cousins d' Imladris en esquivant les elfines un peu trop empressées de son royaume. Il vit d'un œil distrait Ilyrià au bras du Ceanar tout comme son père qui écoutait consciencieusement deux de ses conseillers qui avaient la fâcheuse caractéristique d'être parmi les plus ennuyeux...

Son regard se posa ensuite sur l'objet de ses pensées les moins avouables et un sourire félin étira ses lèvres pleines. Ses yeux s'étrécirent et l'éclat carnassier qui les habita ne laissait aucunement de doute sur l'envie prédatrice qui les animait. La Wallen se tourna vers lui comme si elle avait senti le poids de son regard sur elle et leurs prunelles s'accrochèrent l'espace infime d'une seconde. Elle ne cilla pas le moins du monde et lui tourna sciemment le dos pour aller s'asseoir sur un des sofas moelleux qui garnissaient les alcôves fleuries.

Il devait reconnaître qu'elle ne manquait pas de cran. A s'installer ainsi à l'écart, elle lui signifiait clairement qu'elle n'éprouvait ni peur ni gêne. Il louvoya entre les danseurs et fronça les sourcils en voyant Ilyrià danser de toute évidence à contrecœur avec un de ses congénères. Il hésita un instant à intervenir mais le regard que dardait son père sur le couple le fit renoncer.

L' ellon haussa les épaules. Après tout, là n'était plus sa place et il ne doutait absolument pas que le roi cerf saurait protéger ce qu'il considérait plus ou moins à raison comme étant à lui. Tout ce qu'il souhaitait, là tout de suite, c'était rejoindre l'Aiglonne et éteindre la chaleur mordante qui s'emparait de lui quand il avait le malheur de poser les yeux sur elle. D'un pas ferme et gracieux, il alla se poster à ses côtés, adossé au mur jouxtant la banquette. Fixant tous deux leur attention sur les invités, ils ne parlèrent pas pendant quelques minutes. Il ne romprait pas le silence le premier et sourit imperceptiblement lorsqu'elle prit la parole.

- Belle soirée, fut tout ce qui sortit de sa jolie bouche fine.

- Effectivement, répondit l'elfe sur un ton tout aussi badin. Il savait lui aussi faire dans le futile. Vous amusez-vous dame Cendera?

La Wallen s'allongea à demi sur le divan sans répondre. La tête posée sur une pile de coussins, le haut de son corps complètement alangui, elle respirait la confiance en soi... et la raillerie. Cependant, elle avait oublié quelque chose. Le prince n'était pas un elfe comme tous les autres, son père excepté. Il côtoyait intimement des Wallens depuis des mois et n'était plus choqué par des attitudes peu conventionnelles. Sans lui demander son avis, il se pencha vers elle, ses deux mains posées de part et d'autre de son buste. Ses longues mèches blondes balayèrent la peau nue des bras de la jeune femme sans qu'elle frissonne pour autant. Il ne se laisserait plus mener par le bout du nez et pour cela il remerciait Ilyrià... Il ne voulait plus être un ellon transi en attente de ce qu'il désirait.

Il était d'une nature chasseresse et il était temps que cette dernière se réveille. Cela dit, la femme devant ou, en l'occurrence, sous lui n'était pas non plus une novice de la vie. Elle ne frémissait pas et son regard était ancré dans celui de l'ellon, sans pudeur ni peur. Au contraire, elle le fixait fermement dans les yeux. Alors qu'il ne s'y attendait pas le moins du monde, elle passa un doigt sur sur la ligne de sa mâchoire en souriant.

- Vous êtes si jeune, souffla-t-elle en arquant un sourcil moqueur.

Legolas ne put s'empêcher de ricaner en s'inclinant un peu plus vers elle. Il ne pouvait dire pour quelles raisons exactement mais le contact charnel lui semblait horriblement essentiel. Pourtant, elfe échaudé craint la Wallen. Certes, elle s'était immiscée dans ses pensées de manière violente et impromptue. Toutefois, il s'était dit des jours durant, tout en cherchant à se rapprocher, qu'il resterait sur ses gardes et ne s'aventurerait qu'avec parcimonie.

Alors, pourquoi en était-il incapable? Il se méfiait, ça c'était certain... et elle aussi apparemment à en juger par la lueur au fond de ses yeux noisette.

- S'il y a bien une chose que je ne suis pas, ma Dame, c'est jeune, articula-t-il sans qu'aucun son ne sorte de sa bouche. Il sut cependant qu'elle avait parfaitement compris quand elle se redressa légèrement. Ils étaient si près que leurs nez se touchaient presque.

- Vous avez votre âge pour vous ernil mais vous êtes aussi d'une déconcertante jeunesse dans bien des domaines, murmura Cendera.

- Ah oui? ironisa Legolas sans bouger d'un pouce. Dîtes-moi, je suis curieux d'entendre cela, vous qui savez tout...

La Wallen se laissa retomber sur les coussins et ferma les yeux.

- Quoi que vous croyiez ressentir ernil Legolas, ce n'est pas de l'attirance ni encore moins de l'amour.

- Vous semblez bien sûre de vous, Dame Aigle. Que savez-vous de l'amour vous-même? fit-il en s'asseyant sur le bord du sofa sans qu'elle ne bouge un muscle. Il pouvait sentir l'arrondi de sa hanche contre la sienne et la chaleur de son corps se propager au sien.

Elle ouvrit les yeux et il vit avec une peine qui le perturba bien plus qu'il ne saurait l'avouer le voile qui marquait ses iris.

- J'ai connu l'amour, oui... dit-elle d'une voix douce où l'elfe décela une pointe de douleur qui lui vrilla les entrailles. Une fois. Intense, merveilleux et douloureux pour finir. J'ai cru devenir folle par la souffrance.

Elle lui racontait cet aspect si intime de sa vie avec tant de facilité qu'il en fut décontenancé. Comment pouvait-elle parler ainsi?

- êtes-vous sûre qu'il s'agissait d'amour, Dame Cendera? demanda-t-il avec une curiosité mal placée et un manque de retenue tout sauf elfique... peut-être wallen se dit-il avec humour.

Elle tourna la tête vers la foule qui se pressait sur l'esplanade et son regard s'arrêta un instant sur un Wallen ivre. Klaùs. Legolas sentit son cœur se serrer violemment. Ses narines se dilatèrent de colère et il dût faire appel à toute sa force de caractère pour ne pas lui montrer son état. Ceci étant dit, à bien y regarder de plus près, il ne voyait pas les regrets dans les yeux bruns de la jeune femme mais juste une réminiscence du passé, le voile des souvenirs partagés par deux âmes.

Avec une grâce dont seule elle avait le secret, elle s'assit, obligeant l'ellon à se décaler de quelques centimètres. Devant ses sourcils froncés en une moue adorable, il ricana intérieurement. Il ne céderait pas de terrain. Hors de question. Il campait ses positions, voulant que ce soit elle qui se sente poussée dans ses retranchements. Autrement dire que ce serait loin d'être joué car, de toute évidence, elle avait déjà repris contenance et le dévisageait, sceptique et légèrement amusée.

- Je suis sûre de moi, ernil... Pouvez-vous en dire de même? Il est évident que votre appréhension du sentiment amoureux tient en une légère puérilité... Quant à moi... Mon expérience comme l'enseignement de mon maître et la notion même de mon élément naturel font que je ne vois plus les choses ainsi... Nos visions diffèrent, elfe. Là où vous ne voyez qu'une seule âme faîte pour une autre, je vois au contraire de la complexité. L'être peut avoir plusieurs âmes sœurs mon ami... qu'elles soient amoureuses, amicales... Vous les elfes ne voyez qu'en une seule couleur comme beaucoup des nôtres d'ailleurs. La sirène en est un parfait exemple, sourit-elle en jetant un regard affectueux à une Ilyrià qui dansait avec son roi, les traits crispés tous les deux. Elle hocha la tête et soupira. Ces deux-là devaient apprendre la confiance. Ils ne résistaient pas à se conduire comme chien et chat. L'eau et le feu du Dragon... voilà bien un mélange particulier qu'avaient voulu les Valar. Elle continua sans pour autant le regarder directement:- Le carcan de l'amour des êtres physiques est épuisant, Legolas -il tressaillit. C'était la première fois qu'elle l'appelait par son prénom sans donner du prince- J'aimerai tellement m'élever... n'être plus qu'air et épouser l'universalité de cet amour... J'ai connu le feu ardent et je ne pense pas pouvoir renouveler ces sentiments écrasants, m'enfermer dans...

Soudain, sans qu'elle ait prévu quelque chose ni lui d'ailleurs, Legolas enroula sa main autour de sa nuque et la força tendrement à se retourner vers lui. Il se rapprocha de son visage alors qu'elle le regardait avec suspicion. Leurs lèvres se touchaient presque et il pouvait sentir son haleine fruitée sur sa peau.

- Je ne serai pas si catégorique à votre place, Cendera, chuchota-t-il d'une voix à mi-chemin entre le pincé d'avoir été jugé si sévèrement et la caresse. Je ne crois que nos croyances pour tout ce qui touche à l'attachement des fëas soient galvaudées... mais je ne rentrerai pas dans ce type de digressions... Pas maintenant. Je ne pense pas non plus que jamais plus vous ne ressentirez les affres de la passion. Au contraire. Quelque chose me dit que vous vous souviendrez de mes paroles. Plus tôt que vous ne le pensez d'ailleurs. Rappelez-vous en, wen nîn.

Il la lâcha à contrecœur mais se rassit avec nonchalance. La voilà prévenue. Il ne lui faisait pas tout à fait confiance, loin de là mais il ne quitterait pas l'ombre de ses pas jusqu'à ce que ce soit elle qui cède et l'appelle à elle. Cendera se leva et fit quelques pas avant de se raviser. Elle jeta un coup d'œil par-dessus son épaule pour voir l'ellon qui la fixait de son regard azuré. Elle esquissa un doux sourire.

Les iris du prince n'étaient pas sans lui rappeler le ciel d'été sans nuage lorsqu'elle mourait d'envie de s'y noyer... Elle se retourna et refit les mêmes quelques pas dans le sens inverse. La jeune femme se courba à demi vers lui de manière à ce que, cette fois, ce fut lui qui se retrouve emprisonné entre ses bras d'une blancheur nacrée. Elle posa sa bouche sur la sienne. Le baiser eut été d'une parfaite chasteté si elle n'avait légèrement mordillé sa lèvre de ses dents. Il voulut lui attraper la nuque pour approfondir ce rapprochement qu'il avait si ardemment souhaité mais elle se déroba avec un petit rire.

- Je suis peut-être d'une nature placide prionnsa Legolas mais le sang wallen coule aussi dans mes veines... Ne l'oubliez jamais vous non plus!

Il sauta sur ses pieds et la rattrapa par le bras. Il lui murmura à l'oreille d'une voix suave et vibrante :

- Ne vous méprenez pas sur les elfes... Ils ne sont pas tous aussi timorés que vous le pensez... surtout nous, le peuple sylvestre. Je vous montrerai... -il se pencha un peu plus- Ceci est une promesse.

Un instant plus tard, il avait disparu. Cendera sourit. Les mois à venir promettaient d'être intéressants. Elle passa ses doigts sur ses lèvres gonflées.

Oui, vraiment intéressants.

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Klaùs,

Les heures s'égrainaient avec une lenteur des plus horripilantes. Le Dragon regardait les autres évoluer autour de lui avec une hébétude qui confinait au ridicule. Elfes ou Wallens, il n'arrivait plus à faire le distinguo avec lucidité comme s'il était totalement saoul. Or, il n'avait que peu bu pour une fois. Il se devait de surveiller les agissements d' Iffrin qui prenait un malin plaisir à l'ignorer comme à lui montrer à quel point lui savait se fondre dans la masse. Il s'amusait à le faire tourner en bourrique, à lui farcir le crâne d'idées noires sur les autres comme lui- même.

La colère lui vrilla les tempes tandis que son cœur s'emballait de façon de plus en plus erratique. Il but une autre lampée d'hydromel à sa flasque. L'âcreté du liquide ambré lui tira une grimace crispée. Il ne prenait plus plaisir à rien... même l'alcool le dégoûtait. De rage, il mit un coup de poing dans l'obélisque sur lequel il s'était appuyé.

Le voile avec lequel il percevait le monde autour de lui s'opacifiait, floutant sa vision. Il avait l'impression de voir comme en noir et blanc. La seule couleur qu'il distinguait dans son marasme personnel était le dégradé de carmin qui teintait son regard. Le sang. Il l'appelait, l'attirait vers lui comme jamais quelque chose ne lui avait fait envie. Il pouvait le sentir. Depuis quand avait-il donc cette faculté hautement traîtresse? Pourtant les faits étaient là. Le Wallen était capable de le ressentir jusque dans sa chair. Il percevait son propre fluide, la vie qui s'écoulait en lui avec force et détermination. Il pouvait respirer d'ici la lourde odeur métallique qui pulsait dans tous ceux présents tout comme les sentiments qu'ils dégageaient.

Leur parfum était encore plus exquis que celui du liquide vermillon. Il apprécia les effluves d'allégresse et de gourmandise. Cependant, sans conteste, de toutes autres sensations le troublèrent. Avec un soupçon accru d'avidité, il darda sa langue mutée dans l'air ambiant. Grâce à son appendice lingual désormais fendu, il goûta avec délice au trouble qui avait envahi certains convives. Il humait d'où il était le vice du requin qui regardait sa cousine danser avec le roi comme s'il allait la dévorer.

Sa tête se mit à danse la gigue en flairant les émotions de la jeune femme... colère, envie... Le souverain elfe, celui-là même qui prônait tant la retenue, était lui aussi pétri de ses propres contradictions... la jalousie, le désir à la limite du morbide et la frustration qu'il ressentait là tout de suite étaient palpables pour Klaùs qui s'abreuvait littéralement du couple de danseur. Sans s'en rendre compte, il avança de quelques pas pour se rapprocher d'eux et de leurs divines essences.

Les percussions dans son crâne s'amplifiaient de seconde en seconde, le voile sur ses yeux s'obscurcissait en un tamisé ténébreux. D'une main peu sûre, il porta à nouveau la fiole à ses lèvres et n'eut même pas la force de boire correctement. La moitié de la goulée termina son chemin sur son menton qu'il ne prit pas la peine d'essuyer. Tous les actes anodins de la vie quotidienne lui semblaient étrangement incongrus. Lui qui était d'une dextérité à toute épreuve depuis la fin de son adolescence était devenu négligent. Il était incapable de se concentrer sur quoi que ce soit si ce n'était l'envie de se fondre dans le sang et dans la convoitise qu'engendraient les sentiments dont lui était si malheureusement dépourvu.

Sa gloutonnerie devenait insatiable. Son âme, si tant est qu'il n'en ait jamais eu une, se fissurait de plus en plus, s'embrasait dans un feu non rédempteur mais qui le consumait. Il avait l'impression qu'il marchait au bord d'un précipice qui, à chacun de ses pas, menaçait de s'ouvrir sous ses pieds.

Klaùs n'arrivait plus à structurer la moindre de ses pensées. Ses raisonnements comme ses jugements étaient faussés tout comme l'hostilité latente qui transpirait de chaque pore de son corps en sueur. Le regard fixe, il tangua jusqu'au milieu de la piste de danse pour rejoindre sa cousine que venait de quitter abruptement Thranduil. Il était comme hypnotisé par ce qu'elle dégageait, un mélange d'effroi et d'indignation avec un zeste tangible de bonheur. Il devait s'en emparer, le lui voler.

N'était-ce pas ainsi qu'agissaient les dragons après tout? Ne voulaient-ils s'approprier les trésors? Hors qu'y avait-il de plus précieux que les émotions pour quelqu'un qui en était dépourvu, qui n'était pas capable d'apprécier une seule once de sentiments?

Il se heurta à une elleth aux longs cheveux blonds qui le regarda avec un rictus de souffrance sous la violence de l'impact. Il lui enserra la taille d'un bras ferme et l'attira à lui. Le Wallen fourra son nez dans le creux de son cou et respira goulûment son parfum avant de la repousser avec tant de virulence qu'elle vacilla. Soudain, il se sentit tiré sur sa gauche et baissa la tête. Il vit sa cousine qui le dévisageait, ses grands yeux mangés par l'inquiétude.

- Que fais-tu Klaùs ? Es-tu fou?

- C'est bien possible, mo chridhe, grimaça le Wallen en caressant la ligne de sa mâchoire. C'est bien possible...

Il captura soudain le menton de la jeune femme et la força à le regarder droit dans les yeux, lui broyant la mâchoire. Elle glapit de douleur. La Wallen tenta de desserrer ses doigts qui s'incrustaient dans sa chair alors que les yeux de Klaùs se perdaient dans un point au-dessus de la tête de la jeune femme. Il n'arrivait pas à fixer son regard d'onyx sur elle comme si une chose mystérieuse l'entravait.

Comment fais-tu pour tout ressentir? Lui demanda-t-il, un soupçon de douleur dans la voix. Comment fait-on pour éprouver? - sa main quitta sa prise pour aller errer dans le cou de sa cousine. Sentir les pulsations de son pouls le galvanisa. Il voulait le faire sien. C'était vital. Aussi appuya-t-il à nouveau contre les chairs de sa cousine.- Dis-moi! hurla Klaùs. Que dois-je faire?

Le Wallen voyait Ilyrià se débattre sans pour autant assimiler la souffrance et les pulsations qui ralentissaient dangereusement. Sa migraine lancinante lui triturait violemment le crâne, le retour lointain de percussions irréelles lui perçaient les tympans...Il n'arrivait plus à contrôler ses propres gestes comme s'il n'était plus qu'un pantin désarticulé.

Pourquoi le visage d'Ily était-il si convulsé? Pourquoi ses grands yeux le fixaient avec peur? Pourquoi...

Il n'eut pas le temps d'approfondir ses pensées plus décousues les unes que les autres. Comme hors de son corps, il entendit une voix masculine crier à qui voulait l'entendre de sortir. Un danger rôdait. Par Erù, sa cousine! Elle était de nouveau en danger! Le Dragon se retourna, oubliant la jeune femme au bout de son bras qui alla s'écraser quelques mètres plus loin contre une table.

Qui osait encore s'en prendre à elle? Qu'il vienne, lui était prêt! Ses yeux se fendirent et son faciès reptilien fit surface. Son visage se recouvrit d'écailles et il sentit ses griffes monstrueuses lui déchirer la peau. Peut-être devrait-il se laisser aller à muer un peu plus pour protéger sa co-ogha évanouie un peu plus loin? La vision du sang sur la robe de la jeune femme finit de le décider quand il se sentit propulsé en arrière.

Les renégats. Enfin ils se dévoilaient.

Jamais il n'aurait pu croire qu'il s'agissait d'eux... Depuis leur enfance, ils le suivaient comme ses ombres... Comment et quand avaient-ils changé de camp?!

Avec un hurlement de rage, il se releva et sauta sur l'homme en face de lui qui tentait d'approcher sa cousine. Il se jeta sur lui et lui lacéra le dos si profondément que le Wallen tomba devant lui en hurlant de douleur. Mais il n'eut pas le temps d'accéder plus avant vers sa cousine inconsciente que l'autre homme lui propulsa son pied dans son propre estomac.

Klaùs tenta de prendre sa botte mais il avait à peine saisi sa cheville que le soldat, s'aidant de son autre pied ancré dans le sol, se catapulta en une gracieuse pirouette sur ses épaules. Il prit le dragon par le cou pour tenter de le faire glisser dans l'inconscience mais le dragon était rusé et d'une force colossale. Il recula rapidement et percuta un obélisque derrière lui alors que son Ceanar se précipitait sur lui avec un elfe à la longue chevelure blonde.

Son assaillant tomba derrière lui. Klaùs pivota pour l'attraper et le jeter sur les deux combattants qui chancelèrent sous le poids. Il entendit une voix lointaine crier son prénom...

Cendera?

Sa minute d'inattention permit au premier félon à qui il avait déchiré le dos de revenir à la charge brutalement en lui assénant un coup de poing comme rarement il en avait reçu. Klaùs fut étourdi mais alors que le Wallen revenait à la charge en tourbillonnant plus vite qu'il n'aurait pu l'imaginer, Klaùs se jeta en avant le premier et plongea crocs dehors sur lui. Il planta ses dents dans la chair tendre de son adversaire et en arracha la jugulaire en même temps qu'un morceau de peau qu'il recracha, le visage barbouillé de sang chaud.

L'homme en face de lui, son ennemi, le regarda ses grands yeux verts abasourdis comme s'il ne croyait pas ce qui venait de se produire. Il glissa lentement à terre sous les hurlements de tous ceux présents.

Pourquoi pleuraient-ils la mort de ce traître? Étaient-ils donc tous devenus fous? Ses yeux devinrent vitreux et la vie quitta définitivement le renégat aux longs cheveux couleur de feu.

Tout à coup, il sentit la morsure du fer contre la peau de ses poignets. L'ellon à la chevelure couleur de soleil et l'elfe à la mine austère, le roi se rendit- il compte dans le flou de sa vision obstruée, avaient profité de son absence devant la rigole vermeille qui s'écoulait à terre pour l'entraver. Ils tirèrent violemment sur ses liens pour l'écarteler de façon à ce qu'il ne bouge plus.

Étaient-ils tous dans le complot?!

Il jeta un regard perdu à sa cousine dont la tête reposait sur les genoux de Cendera qui lui caressait doucement son front poissé de sang. Et où était Iffrin? Il avait disparu de son champ de vision. Le Wallen gronda en tentant de se libérer de ses chaînes mais les deux elfes étaient d'une force impressionnante. Il se laissa tomber à genoux.

Il sentait que quelque chose n'allait pas, qu'une information essentielle lui échappait. Un hurlement de pure souffrance retentit et il vit l'ours courir aux côtés de son jumeau gisant, les yeux grands ouverts sur l'infini, déjà parti vers le pays de Tir Na N' Og.

Tout se confondait dans son esprit tourmenté. Une ombre massive se découpa devant lui. Il leva les yeux et vit Finnàm, son Ceanar, le phare dans sa nuit noire comme toujours il l'avait été, les traits figés. Klaùs sentit ses muscles le lâcher progressivement alors que le doute se distillait petit à petit dans ses veines. Des larmes jaillirent de ses yeux sans qu'il comprenne pourquoi.

- J'ai bien fait, non mon Commandant? croassa-t-il d'une voix totalement brisée.

Finnàm ne répondit pas. Il continuait de fixer Klaùs comme s'il le voyait pour la dernière fois alors que les elfes le maintenaient les bras écartés à genoux. En guise de réponse, le Dragon sentit sa mâchoire se disloquer sous l'impact de la botte coquée du Loup.

Il se retrouva alors à la place qui, il le savait depuis toujours, l'attendait...

Dans les ténèbres.

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Seannadh,

Le serpent regardait le ballet aquatique des dauphins autour de la cité flottante, amusé de les voir agir si bruyamment. Fasciné par la coordination, la cohésion qu'ils démontraient, il les envia. Lui, le solitaire taciturne, comprenait mieux que personne ce que le sens du mot unité signifiait. Cependant, la belle harmonie dont son peuple avait toujours bénéficié montrait des signes de lassitude. Leur système s'effritait inexorablement depuis l'annonce de la première vision de la Prêta. Et voilà que leur toute jeune prêtresse avait eu une autre révélation qui avait littéralement mis le feu aux poudres.

En tant que Commandant temporaire de la Garde, il avait assisté à la scène. Il était l'Ombre de Sturten en l'absence de Finnàm. Il avait vu le visage de son roi se décomposer au fur et à mesure que la vérité lui était dévoilée. Le Wallen se caressa la lèvre inférieure de son index, enfonçant légèrement son ongle dans la chair tendre. La petite Wallen avait eu beau choisir ses mots avec précaution sous les regards furieux du souverain et de son frère, les faits n'en étaient pas moins dramatiques. Leur princesse devait épouser non pas le prince mais le roi Thranduil Oropherion, celui-là même qu'exécrait le Phénix, celui-là même qu'il rendait responsable de la disparition de son épouse bien-aimée... La mère d' Ilyrià.

Le suzerain criait déjà à l'injustice, au complot, à la vengeance.

Le Serpent stoppa net. Son beau visage se dénua de toute expression. Quelque chose n'allait pas. Il ressentait comme un malaise depuis que cette scène s'était jouée sous ses yeux.

Scène... jouée...

Voilà ce qui clochait. Il s'était senti manipulé. Il avait eu l'impression qu'un acte de théâtre venait de se dérouler. Seannadh était un reptile. Aussi les arcanes de la manipulation ne lui étaient pas étrangères. Hors là, tout avait été joué, voire surjoué pour faire sortir le souverain wallen de ses gonds, pour le pousser dans ses retranchements.

Les rouages du serpent s'enclenchèrent pour tirer les conclusions qui s'imposaient à son esprit d'elles même. Les images et les bribes de discussions s'entrechoquaient pour lui faire entrevoir une vérité qui lui gela son sang-froid de reptile.

Il devait trouver le roi tout de suite sans perdre un instant. Seannadh alla dans les salons privés de Sturten mais le souverain ne s'y trouvait pas. Il pesta. Le Phénix aurait dû le prévenir de chacun de ses déplacements. Il devait en être informé en sa qualité de Commandant de la Garde.

Il partit vers la terrasse d'où le roi avait pris l'habitude de décoller lorsqu'il prenait son aspect animal. Mais il n'y a avait personne.

Ou plutôt si.

Quand il se retourna, il tomba nez-à-nez avec celui qui avait éveillé ses soupçons. Ils se dévisagèrent sans un mot mais le soldat comprit, en apercevant l'éclat métallique du regard de l'homme en face de lui, que ce dernier l'avait démasqué.

Il sut. Il sut qu'il devait agir rapidement. En un clin d'œil, il muta mais il était déjà trop tard. Le Wallen, celui qui était donc à l'origine du complot visant Ilyrià et par-delà elle son roi il le savait, s'était propulsé dans son dos. Sa dernière pensée fut pour Anaïsa, souhaitant de tout son cœur pouvoir revoir la Lionne un jour.

Enfin, il allait connaître le pays de ses ancêtres. Son seul regret fut d'avoir trouvé le traître trop tard, de n'avoir pu percer son jeu bien plus tôt, avant que tout n'aille trop loin. Il pria Erù d'avoir la mansuétude de protéger les siens de toute la barbarie à venir.

- Tu aurais pu être un si bon élément, Serpent, susurra l'homme au creux de son oreille. Les reptiles sont pourtant faits pour servir le Léviathan, ne penses-tu pas?

- Jamais! Seul le Phénix est mon maître!

L'homme se mit à rire en sentant le frissonnement qui avait pris le corps entier du jeune soldat. Seannadh sentit une souffrance inhumaine lui traverser le corps. Il baissa les yeux et la dernière vision qu'il eut fut un poing ensanglanté sortant de son thorax.

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Ilyrià,

La jeune femme se massa les tempes, encore groggie du traitement de son cousin. Une grimace déforma son joli visage alors que Cendera se campait devant elle en tirant un fauteuil face au sien. Finnàm avait tenu à la ramener à ses appartements après avoir vu les Guérisseurs à la maison de soins. La blessure n'était pas grave. La grosse contusion avait été enduite d'une espèce de pâte verte malodorante à base d' athellas. Elle ressemblait maintenant à un épouvantail avec son visage exsangue zébré de noir et de sang séché mais elle s'en contrefichait.

Elle avait l'impression d'avoir été neutralisée, qu'un ennemi invisible lui avait arraché le cœur à mains nues et qu'elle avait été consciente tout du long lors de cette opération. Or, l'ennemi n'était pas un inconnu. Loin de là. Il ne s'agissait rien de moins que de son cousin. La jeune femme n'arrivait pas à croire qu'il ait pu perdre la raison à ce point-là.

Quelque chose clochait forcément. Ilyrià n'était pas idiote malgré ce que tous pensaient. Klaùs était un homme de confiance et un rusé stratège. Or, désormais et pour un moment à n'en point douter, le Dragon avait été mis hors jeu. Elle savait que le Loup, même s'il avait catégoriquement refusé d'en parler avec elle, pensait la même chose. La Wallen l'avait vu ramasser la flasque de son cousin qui avait roulé un peu plus loin et la porter à ses narines. Il l'avait longuement humé et l'éclat sauvage de ses yeux lupins avaient fini de la convaincre. Il avait alors murmuré deux seuls petits mots qu'elle avait lu sur ses lèvres, cuthag et neas. Coquelicot et pavot, le mélange détonnant avec lequel s'abrutissaient les Wallens dans les boghas* de la Cité sur la Mer...

Mais personne ne pouvait rien faire pour le Dragon. Klaùs avait tué Fingall. Valar... il avait tué Fingall...

Elle ramena ses genoux contre elle et se mit pleurer doucement, ses épaules secouées de sanglots muets. Son monde venait de s'écrouler autour d'elle sans qu'elle puisse y faire quoi que ce soit. Son cousin était devenu fou, un de ses oursons chéris était mort... Ses larmes coulaient sur ses joues rondes sans discontinuer. Cendera voulut la prendre dans ses bras mais elle se recula contre le dossier, tentant en vain de se fondre dans le velours du fauteuil. La seule personne par qui elle aurait aimé être prise dans les bras n'était pas là, encore une fois. Il l'avait quittée après s'être assuré qu'elle allait bien... si tant est que l'on puisse dire cela.

Comment aurait-elle pu aller bien? Elle se sentait blessée physiquement aussi bien qu'affaiblie psychologiquement. Ilyrià avait perdu deux des siens ce soir, son elfe lui avait annoncé leurs épousailles d'une façon aussi injurieuse que cavalière et elle avait bien cru elle aussi partir au pays de Tir Na N'Og ce soir. Elle releva la tête et regarda l'Aiglonne à travers ses cils perlés de larmes.

- J'ai cru mourir... que c'était là la fin dont m'avait prévenue la Bean Sith dans les limbes... Au moins n'aurais-je plus eu à me demander quand allait tomber le couperet de la mort... lâcha-t-elle plus pour elle-même que pour son amie.

- Ce n'était pas une Bean Sith, lui murmura Cendera d'une voix rapide, cela n'a rien à voir mo caraid.

- Mais je l'ai vu, protesta Ilyrià.

- Ce que tu as entre-aperçu dans les limbes est ton présent et ton avenir, bana-phrionnsa, non pas la mort.

Cendera regarda la jeune femme et se retint de jurer. Elle ne devrait pas lui révéler ce qu'elle savait mais la Sirène semblait si sûre de sa fin à venir. Elle risquait de compromettre la volonté d'Erù à s'obstiner ainsi. Or, il ne pouvait en être question. Rien ne devait entraver le bon déroulement du plan offert par Illuvatàr.

L'espace d'un moment, l'Aiglonne regretta l'absence de son maître, le Guérisseur, et qu'il lui ait confié une telle mission. L'imprévisibilité comme le caractère fougueux des deux âmes concernées rendaient la moindre de ses actions délicate à entreprendre. Mais Cendera était réputée pour être quelqu'un ne mâchant pas ses mots ainsi qu'elle l'avait démontré un peu plus tôt avec le prince elfique.

En revanche, ce qui la dérangeait était qu'elle savait pertinemment que son mentor lui cachait des informations. Il lui dissimulait sciemment une partie de la vérité. Elle en était certaine. Comment pouvait-elle alors appréhender les tenants et les aboutissants si elle n'avait pas toutes les cartes en main? Sa décision fut ainsi prise, espérant qu'elle faisait là le bon choix. Pourvu qu'elle ne gâche pas tout...

La Sirène risquait de très mal prendre ses révélations. Après tout, la fille de Sturten avait hérité du Phénix une certaine propension aux emportements. Sans doute allait-elle mal réagir et vouloir prendre à contre-pied cette vision. La jeune Ilyrià avait un intellect très instinctif basé sur l'affect. Elle vivait en fonction de ce qu'elle ressentait. C'était pour cette raison, entre autres, qu'elle n'avait pu résister longtemps à l'attraction que l' ellon exerçait sur elle. Ses émotions étaient trop intenses et pouvaient être un moteur à ses actions comme un frein. La Wallen décida de tout lui révéler d'un bloc. Il valait mieux préconiser l'authenticité avec la Sirène, quitte à se montrer brutale.

L'Aiglonne se rapprocha un peu plus de la jeune femme et lui prit le visage entre ses mains comme pour examiner de plus près ses blessures. Elle planta ses yeux bruns dans ceux, peu sûrs, de son amie. D'une voix à peine audible, aussi légère que la brise d'été qui caressait les flancs escarpés de la Tour, elle souffla en la maintenant fermement pour l'empêcher de vaciller.

- Il ne s'agit en rien d'une Bean Sith Ilyrià. Je vais te dire qui est cette jeune fille, celle grâce à qui tu as pu prendre la pleine mesure de ton amour pour un certain roi cerf... Il te faut cependant garder cela pour toi, mo caraid,... Tu pourras lui en parler quand vous serez seuls, à l'abri de toute indiscrétion.

- Que de mystère... railla la jeune femme. Elle se tût devant la mine sévère de l'apprentie Chamane.

- Cette jeune fille...

- Oui, s'impatienta Ilyrià.

- … est la raison de tout ceci... le but caché de votre union. Il devait être dissimulé aux yeux du monde extérieur... pour sa propre sécurité.

- Ah oui? Ce n'était donc pas pour l'Amour Universel entre Wallens et Elfes?

- Et bien... sourit Cendera. D'une certaine manière, je suppose que l'on peut dire que si. Elle est la Chimère.

- Ciod? Qu'est-ce que…

- La Chimère... mi elfe, mi Wallen. Elle est ta fille, votre fille à Thranduil et à toi.

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*proverbe marocain...

* boghas: caves...

Alors cette fin de partie? Cela vous a-t-il plu et donné envie d'en savoir plus ou on arrête les frais ici?! ;)

Dans tous les cas, merci à tous les didous de m'avoir suivi jusqu'ici! ^^

31 chapitres qui m'ont permis d'écrire, de rêver toute seule, d'avoir, si le karma est généreux avec votre serviteur, embarqué quelques personnes avec moi!

31 chapitres qui m'ont permis de chercher de nouvelles play-list pour coller à chaque perso et aux sentiments exacerbés qu'ils m'inspirent tous!

31 chapitres qui m'ont permis de connaître de forts sympathiques nanas un peu, beaucoup pour certaines, cinglées comme je les aime... tout comme moi! elles se reconnaîtront mes loutes!

voili voilou j'avais envie de faire une tite dédicaces à toutes! C'est fait!

Bisous tout doux!