Nami pénétra sans se presser dans la cantine, sachant très bien qu'elle serait à peu près déserte (comme d'habitude) et qu'il n'y aurait donc pas trop de file. En général, les étudiants préféraient se rendre à l'autre réfectoire, de l'autre côté du campus - pas qu'à cette cantine-ci la nourriture soit mauvaise, au contraire, mais parce qu'elle était tenue par Ivankov et sa bande de travestis.

La première fois que Nami s'était retrouvée en face d'eux, elle avait ressenti un curieux mélange de dégoût et d'amusement en voyant ces hommes grands et musclés, souvent mal rasés, affublés de robes à froufrous et de perruques bouclées. Les étudiants masculins, surtout, ne tardaient pas à fuir après avoir été la cible de clins-d'yeux exagérément fardés et de baisers soufflés par ces bouches luisantes de rouge à lèvres. Nami avait été quelque peu épargnée par son sexe, et avait décidé que l'excellente nourriture qui était servie ici valait bien la vision insoutenable que les cuistots offraient au quotidien. Au demeurant, Ivankov et sa bande étaient tous très gentils, quand on apprenait à les connaître.

- Yihaaaaaaaaaaah ! Nami girl ! Comment vas-tu, maia koshka* ?

- Très bien, et toi Iva ? sourit Nami tout en s'avançant avec son plateau. Qu'est-ce qu'il y a de bon, aujourd'hui ?

- Tout est toujours bon, ici, tu le sais bien ! répondit Iva avec un clin-d'œil appuyé. Mais je vais laisser notre nouveau candy-boy s'occuper de toi, ça lui fera de l'entraînement !

Iva tendit le bras pour saisir l'épaule d'un jeune homme qui avait jusqu'ici gardé la tête baissée et fait semblant d'être très occupé, alors que tout ce qu'il faisait consistait à touiller dans les plats. Celui-ci sursauta et jeta sur Nami un regard de bête traquée. Il portait une petite robe rose, une volumineuse perruque blonde… mais son sourcil enroulé révélait malgré tout son identité.

- Sanji ? réalisa-t-elle en pouffant de rire. Qu'est-ce que tu fais ici ?

- Je… Eh bien, je travaille ici pour gagner un peu d'argent… avoua Sanji en se tortillant comme s'il avait une mycose mal placée. Et puis, j'ai entendu dire qu'Ivankov avait un secret pour rendre tous ses plats particulièrement nourrissants et savoureux, alors j'ai pensé qu'il serait intéressant de travailler ici, dans le cadre de ma formation, afin d'essayer de percer ce mystère !

- Je vois… Et la petite robe, c'est ton nouvel uniforme, ou bien tu portes ça par plaisir ? le taquina Nami avec un soupçon de méchanceté.

Sanji vira au cramoisi et se dépêcha de remplir l'assiette de Nami en marmonnant dans sa barbe des choses comme : « M'ont obligé… Virilité envolée… Humilié… ». La rouquine finit par le prendre en pitié et récupéra son assiette avec un sourire quelque peu attendri.

- Merci Sanji. Et bonne chance pour la suite !

- Nami-swaaaaaaaaaaaaaaaaaaaan ! se pâma aussitôt le jeune homme. Nami-swan m'a souri !

Nami, sans l'écouter, prit place à une table et se mit à manger en silence.

La veille au soir, c'était Sanji qui avait préparé le repas pour tous les colocataires du 3ème étage (repas qui avait été vraiment succulent, par ailleurs), et ça avait été l'occasion pour Nami d'apprendre qu'il était en dernière année en Restauration. Luffy avait immédiatement exigé qu'il leur prépare un festin au moins une fois par semaine, et Sanji avait accepté de bon gré, flatté qu'on apprécie son talent. Plus tard, tandis qu'elle testait le nouveau jacuzzi avec Vivi, Nami avait demandé à son amie pourquoi le jeune homme de 21 ans s'était installé dans la résidence universitaire seulement maintenant, alors qu'il ne lui restait plus qu'un an d'études, mais Vivi avait été bien incapable de lui répondre.

« Et maintenant, des nouvelles du Nord » fit soudain une voix à la radio, interrompant le programme musical. « L'armée de Dressrosa continue de progresser, et les troupes de Lvneel sont en déroute. La capitale continue à tenir, mais pour combien de temps ? Des milliers de réfugiés tentent de s'échapper chaque jour, par voie terrestre ou maritime, mais les pays voisins ont tous fermé leurs frontières, obligeant les Lvneeliens à embarquer clandestinement sur des navires de fortune. On ne compte plus les naufrages. A Lvneel même, le nombre de victimes est encore inconnu, mais il semblerait que l'armée de Dressrosa s'en prenne indifféremment aux civils comme aux militaires. Voici un extrait du discours du roi Doflamingo, lors de la conférence de presse qu'il a donnée ce matin : ''Les Lvneeliens méritent ce qui leur arrive. Je n'avais rien contre eux, mais ils ont refusé de me livrer ces traîtres, ces rebelles qui contestent encore mon autorité sur le trône de Dressrosa. Qu'on se le dise : s'ils veulent que cela cesse, il leur suffit de me livrer Riku, Viola et Rebecca, afin qu'ils subissent la justice de notre pays plutôt que de se terrer comme des lâches chez nos voisins. Dès que le roi de Lvneel se sera exécuté, je serai prêt à signer avec lui un cessez-le-feu, et à ordonner à mes hommes de quitter son territoire. Mais s'il continue à s'obstiner dans son refus, les violences continueront et il ne pourra s'en prendre qu'à lui-même.'' Jusqu'ici, le roi de Lvneel n'a encore donné aucune réponse à cet ultimatum qui… »

- C'est terrible, ce qu'il se passe là-bas, hein ? fit soudain la voix de Vivi, qui venait de s'asseoir en face de Nami. Quand on entend ça, on est bien content d'être ici en sécurité, loin des hostilités…

- Je ne comprends pas comment à notre époque on peut encore se faire la guerre pour des questions de légitimité sur le trône, grimaça Nami. La royauté est un concept tellement arriéré ! Si ces gens habitaient dans une république, comme ici, ils n'auraient pas autant de problèmes…

- Oh, Nami ! Je ne pense pas que ce soit aussi simple ! Tu sais que même ici, en Alabasta, le concept de république est assez récent… Mon père aimait bien raconter que notre famille descend directement de l'ancienne famille royale, d'ailleurs…

- Ah oui ? Et quoi, tu aurais été une princesse, alors ? sourit Nami, amusée par cette idée.

- Tu imagines ? Princesse Nefertari Vivi, pouffa la jeune femme aux cheveux bleus.

- Oh, l'idée a un certain charme… Quelle fille n'a pas rêvé un jour d'être une princesse ?

- Et de se trouver un prince charmant… soupira Vivi, rêveuse.

- Hey ! Tu es casée, toi, je signale ! C'est moi qui n'ai toujours pas trouvé chaussure à mon pied ! plaisanta Nami en agitant sa fourchette sous le nez de son amie.

- Pff ! Ça, c'est seulement parce que tu le veux bien ! Tu as l'embarras du choix, il ne tient qu'à toi de te décider !

- Boh… Je n'ai encore trouvé personne qui en vaille la peine, jusqu'ici… grommela Nami en replongeant son nez dans son assiette.

- Ah non ? Pourtant hier, j'ai senti comme une décharge électrique entre toi et Sanji, quand vous avez posé les yeux l'un sur l'autre ! Et après, tu me semblais bien curieuse de savoir d'où il venait et ce qu'il faisait là ! sourit Vivi en se penchant en avant pour chuchoter.

- Simple curiosité ! Ce type est un coureur de jupons de la plus basse espèce, et en plus tu l'as vu aujourd'hui ? Il est d'un ridicule avec sa perruque et sa robe rose !

- Oh, moi je le trouve plutôt mignon, comme ça, pouffa Vivi en jetant un coup d'œil du côté du cuistot.

- Eh bien eh bien, que dirait Kohza s'il entendait ça…

Vivi ne répondit pas, car ses yeux s'étaient posés sur quelque chose (ou quelqu'un) situé derrière Nami, et s'agrandirent soudainement. Aussitôt, la jeune aristocrate se mit à moitié debout en faisant de grands gestes.

- Zoro ! Zoro ! Ohé !

- Zoro est là ? fit Nami en se retournant vers l'entrée de la cantine.

Effectivement, Zoro Roronoa venait de faire son apparition. Il avait l'air encore plus musclé qu'avant l'été, et son T-shirt moulant, trempé de sueur, ne laissait rien à l'imagination. A en juger par sa peau mate et luisante, Zoro sortait de la salle de sports sans être passé par la douche. Soulevant un bras au biceps bien défini, l'étudiant enleva son bandana pour laisser apparaître ses cheveux verts, coupés courts comme à son habitude. Mais ce qui frappa tout de suite la rouquine fut…

- Zoro ! Qu'est-ce qu'il t'est arrivé à l'œil ?! s'écria Nami horrifiée.

En effet, une cicatrice barrait l'œil gauche du sportif, l'empêchant même de l'ouvrir. Zoro se tourna vers elles et, les reconnaissant, se dirigea vers leur table d'un pas retentissant.

- Salut, vous deux. Quoi de neuf ?

- Quoi de neuf ?! Tu arrives avec un œil en moins et tu nous demandes « Quoi de neuf » ? s'emporta Nami d'un ton strident. Tu ne crois pas que c'est à toi de nous donner quelques explications ?

- Oh, ça va, espèce de harpie, tu ne vas pas commencer à me harceler dès le premier jour, si ? grommela Zoro en serrant les poings.

Nami n'eut le temps de rien rétorquer, car un pied chaussé d'un escarpin fuchsia fendit soudain l'air en direction de la tête de l'étudiant en sports, qui eut tout juste le temps de lever un bras pour parer.

- Non mais ça va pas ?! protesta le kendoka en repoussant Sanji (car c'était lui) vers l'arrière.

- Je ne te permets pas de parler à Nami-san sur ce ton ! Ni de la traiter de harpie ! riposta le blond d'un ton agressif. Et qu'est-ce que tu crois que tu fais, à infecter MA cantine avec ta sueur répugnante ? T'as intérêt à prendre une douche avant de remettre les pieds ici, tête de nœud !

- De quoi je me mêle ? Est-ce que je te fais des remarques sur ton accoutrement ridicule ? Non ! gronda Zoro dont une veine battait sur la tempe. Alors ferme-la et sers-moi à bouffer, le larbin !

- Comment tu m'as appelé ?!

- Tu veux vraiment me faire répéter ?

- Vas-y un peu pour voir !

- Ça suffit vous deux ! tonna Nami en leur donnant à chacun un coup de poing sur le crâne.

Les deux hommes se retrouvèrent tous les deux par terre à se frotter la tête, et curieusement beaucoup plus calmes.

- Zoro, voici Sanji, notre nouveau colocataire au 3ème étage du Sunny, présenta Vivi en contenant mal son fou rire. Sanji, voici Zoro, le seul coloc' que tu n'avais pas encore rencontré.

Cependant la perruque blonde et bouclée du cuistot avait glissé sur le côté, révélant ses sourcils enroulés, et Zoro le regarda brusquement comme s'il le voyait pour la première fois. De son côté, Sanji fixait les cheveux verts du kendoka d'un air concentré, comme si ceux-ci renfermaient tous les mystères de l'univers.

- C'est toi ?! s'exclamèrent-ils en même temps.

- Vous vous connaissez ? demanda Vivi, étonnée.

- Mouais… On s'est retrouvés dans la même classe pendant quelques temps, en primaire… Rien de très mémorable, si tu veux mon avis… grommela Zoro en se remettant debout.

- Et pourtant, tu te souviens de moi, Marimo, fit Sanji avec un sourire moqueur, tout en s'époussetant. Sans doute toutes ces raclées que tu n'as pas encore digérées…

- Quelles raclées ? Si quelqu'un a botté le cul de l'autre, ici, c'est plutôt moi !

- Ah oui ? C'est toute cette mousse qui pousse sur ta tête qui t'a fait moisir le cerveau ?

- J'ai l'impression que même en primaire, ils n'étaient pas précisément amis, soupira Vivi en se tournant vers Nami.

Mais celle-ci était déjà sortie de la cantine. Son téléphone portable s'était mis à vibrer dans sa poche, et dès qu'elle avait vu le nom qui s'affichait sur l'écran, elle avait pâli d'un coup et avait quitté les lieux précipitamment.

- A-allô ? demanda-t-elle d'une toute petite voix, ayant trouvé un coin désert pour décrocher.

- Ah, Nami, je suis content de t'entendre, fit une voix mielleuse à l'autre bout du fil. Tu as passé un bon été, j'espère ? Mais là, les cours ont repris, donc tu es de retour en ville, j'imagine ?

- Ou-oui, je suis de retour, effectivement, répondit Nami, la voix tremblante.

- Bien, bien. Tu n'as pas oublié notre petit accord, n'est-ce pas ? Je t'ai prêté de l'argent pour rembourser ta sœur et renflouer les finances de votre petite exploitation familiale, mais tu ne t'es toujours pas acquittée de ta dette à mon égard… Et plus tu tardes, plus les intérêts augmentent…

- Je n'avais pas oublié, M. Arlong, répondit Nami en feignant une assurance qu'elle était loin de ressentir. Dites-moi ce que vous voulez que je fasse, et je le ferai.

- Parfait. Retrouve-moi donc ce soir à minuit à l'endroit habituel, et je te donnerai mes instructions.

Et sur ce, Arlong raccrocha.

*maia koshka = mon chaton en russe (terme affectueux pour s'adresser à une jeune fille)