Cette nuit-là, le sommeil de Nami fut peuplé de cauchemars. Elle rêva qu'elle déclenchait l'alarme de sa prochaine cible, que la police l'arrêtait, et qu'ils faisaient le lien avec tous les autres cambriolages qu'elle avait déjà faits par le passé. Nojiko lui disait qu'elle était immensément déçue d'apprendre que sa sœur était devenue une vulgaire voleuse, et déclarait qu'elle ne voulait plus jamais la voir. Puis Luffy et tous ses amis lui tournaient le dos un à un, jusqu'à ce qu'il ne reste plus que Sanji. Celui-ci lui jetait un regard affligé, et lui disait :

- Quand je pense que j'étais attiré par toi, et que j'imaginais même que quelque chose était possible entre nous… Quelle horreur ! Je me suis bien trompé, à ton sujet. Tu n'es pas celle que je croyais.

Et Nami se réveilla en sursaut, ces paroles résonnant encore dans son esprit. Elle porta une main tremblante à son front trempé de sueur, et jeta un regard au radio-réveil posé sur sa table de nuit : 6h47. Autant se lever.

Elle s'assit au bord de son lit et prit une grande inspiration pour chasser les dernières bribes du cauchemar de son esprit. Allons, du calme. La cible ne partirait pas en voyage avant vendredi, elle avait donc encore quatre jours devant elle. Il ne servait à rien de stresser pour ça maintenant ! Et puis, elle avait suffisamment mené d'opérations similaires auparavant, sans jamais se faire pincer - pourquoi serait-ce différent cette fois-ci ? De plus, même si ça devait arriver, Luffy ne serait certainement pas du genre à la blâmer, pas avec le père et le frère qu'il avait. Les autres seraient sans doute choqués au début, mais ils finiraient également par comprendre ses raisons. Tout compte fait, il n'y avait que Nojiko qui ne pouvait pas savoir... Elle avait été tellement réticente à accepter l'argent de Nami ! Et pourtant, elle avait été sur le point de devoir revendre la plantation, à ce moment-là ! Finalement, elle avait accepté la somme salvatrice, mais seulement après que Nami lui ait assuré qu'elle avait emprunté de l'argent à un de ses amoureux transis, que celui-ci ne lui avait demandé aucun intérêt, et qu'elle le rembourserait petit à petit dès qu'elle le pourrait. Si Nojiko apprenait la vérité, elle serait sans doute furieuse. Mais il n'y avait aucune raison qu'elle l'apprenne.

Un peu rassérénée, Nami sortit dans le couloir afin de se rendre à la salle de bain, et des murmures venant de la cuisine lui firent tendre l'oreille. Qui était déjà levé à cette heure-ci ?

- … Et Kuina ? Je n'ai pas encore eu l'occasion de te demander comment elle allait. Qu'est-ce qu'elle devient ? demandait la voix de Sanji.

Nami retint son souffle, sachant très bien à qui il posait cette question et quelle serait la réponse : Kuina était le prénom de la sœur de Zoro, celle qui était morte assassinée. Il avait juré de la venger, et même après toutes ces années son souvenir restait très douloureux pour le kendoka. Et Sanji évoquait son nom avec une telle légèreté ! La réponse serait cuisante, à n'en pas douter.

- Elle est morte, Sanji. Peu après que tu aies disparu, répondit Zoro après un long silence, et avec un calme qui étonna Nami.

- Morte ? Oh mon Dieu… Ne me dis pas que… C'est ma faute, c'est ça ?! fit la voix de Sanji en montant dans les aigus.

- Du calme, Sourcils-en-vrille ! Tout ne tourne pas toujours autour de toi, tu sais ? grogna Zoro avec mauvaise humeur. Elle est morte dans un bête accident, en tombant dans les escaliers. Elle s'est brisé la nuque. Tu n'y es pour rien.

- Oh… Je suis désolé, Zoro. Sincèrement, fit Sanji d'un ton plus grave. C'est grâce à elle que j'ai pu m'en sortir, tu sais ? C'est… C'était vraiment une fille formidable.

- Je sais.

Nami s'éloigna sur la pointe des pieds, tandis que mille questions se bousculaient dans sa tête : pourquoi Zoro avait-il caché la vérité à Sanji ? Et pourquoi celui-ci avait-il cru être responsable de sa mort ? Qu'est-ce que Zoro avait voulu dire par « disparu » ? Décidément, Sanji semblait avoir un passé aussi lourd que tous les autres colocataires du 3ème étage…

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Nami avait voulu poser ses questions à Zoro après sa douche, mais le temps qu'elle sorte de la salle de bain, l'étudiant en sports était déjà parti pour son jogging matinal, et Sanji n'était plus dans la cuisine non plus. Reléguant ses interrogations dans un coin de son esprit, Nami partit pour ses cours et très vite, les mille et une choses auxquelles elle eut à penser durant sa matinée firent qu'elle oublia complètement ce qui l'avait tant perturbée quelques heures auparavant.

Ce n'est que lorsqu'elle se retrouva devant Sanji, dans la cantine d'Ivankov, qu'elle se rappela qu'elle avait quelque chose à lui demander. Aujourd'hui, Sanji portait encore une petite robe rose pâle, mais il avait échappé au supplice de la perruque, et son maquillage était plus discret. Pour être tout à fait honnête, il aurait fait une fille tout à fait acceptable si l'on faisait abstraction de la touffe de poils qui agrémentait son menton. Il lui sourit d'un air niais, et s'empressa de la servir tout en l'inondant de compliments, que Nami n'écouta que d'une oreille, préoccupée qu'elle était par la façon dont elle pourrait bien aborder le sujet avec lui. Cependant, l'endroit ne s'y prêtait guère, et elle se promit de lui tirer les vers du nez dans la soirée.

Vivi ne tarda pas à la rejoindre, suivie par Luffy et Usopp, et Nami remarqua très vite les plis soucieux qui barraient le front de son amie.

- Vivi ? Il y a quelque chose qui te tracasse ?

- Non, rien de grave… C'est juste que… J'ai passé toute la matinée en bibliothèque pour bosser sur le travail que Miss Nico Robin m'a donné, et j'ai l'impression d'en savoir encore moins qu'avant sur mon sujet !

- Ah bon ? Comment est-CHe poCHible ? fit Usopp, la bouche pleine.

- Elle m'a demandé de travailler sur la guerre civile que Dressrosa a connue il y a vingt ans, avec la prise de pouvoir du roi Doflamingo. Mais il n'y a pas UNE source qui dise la même chose qu'une autre ! Tous les documents d'époque se contredisent, c'est fou !

- Aïe aïe aïe… Et j'ai entendu dire que Nico Robin était une sacrée peau de vache, grimaça Nami. Un vrai puits de savoir, mais très exigeante avec ses étudiants !

- Moi j'ai entendu dire que si elle s'était retrouvée ici malgré sa grande érudition, c'est parce qu'elle avait un passé criminel et que les grandes universités n'avaient pas voulu d'elle, chuchota Usopp en jetant des regards de conspirateur autour de lui.

- Nico Robin ? Oh ! Elle a fait de la prison avec mon père ! fit Luffy avec naturel, après avoir englouti le contenu de ses quatre assiettes.

Nami, Vivi et Usopp restèrent bouche bée devant cette révélation, et leur capitaine essaya d'en profiter pour dérober d'une main preste ce qui se trouvait sur leurs assiettes à eux – mais la rouquine se reprit bien vite et planta sans hésitation sa fourchette dans la main du voleur.

- AÏEUUUUUUUUUH ! Mais Namiiiiiiiiiiiiii… geignit Luffy.

- Qu'est-ce que tu viens de dire ? Nico Robin a fait de la prison ?! siffla la rousse en se penchant par-dessus la table.

- A-alors ce que j'ai entendu sur son compte est vrai, pâlit Usopp. C'est une ancienne tueuse avec plus de sang sur les mains que de chaussures dans l'armoire de Nami…Elle est devenue prof parce que ça lui donnait accès à plus de chair fraîche… Elle nous observe, nous sélectionne sans rien n'en laisser paraître… Et les mauvais élèves, elle les TUE !

Bien qu'habituées aux histoires abracadabrantes d'Usopp, Vivi et Nami ne purent s'empêcher de frissonner. Luffy, lui, se contenta d'éclater de rire.

- Shishishi ! Ce serait cool, si c'était le cas ! Mais mon père m'a dit que son seul crime était d'en savoir un peu trop sur les activités les moins reluisantes du gouvernement, dit-il en haussant les épaules, tout en arrachant une cuisse de poulet dans l'assiette d'Usopp.

- Mouais, fit Nami sans grande conviction. Ton père accuse toujours le gouvernement des pires crimes… A ta place, je prendrais ce qu'il dit avec des pincettes. Après tout, le président Crocodile est un héros ! Comment imaginer que son gouvernement puisse être mauvais ?

- Hey ! LUFFY ! Mon assiette était pleine il y a deux secondes ! protesta bruyamment Usopp.

Il se jeta sur leur goinfre de capitaine pour essayer de lui sortir du gosier la nourriture qu'il venait de subtiliser, mais un coup de pied bien placé sur le haut de leur crâne à tous les deux mit fin à l'esclandre qu'ils étaient en train de provoquer au milieu du réfectoire.

- Ça suffit, vous deux ! gronda Sanji. Tant que je travaillerai ici, tout le monde mangera à sa faim ! Alors arrêtez de vous battre pour la nourriture, il y en aura assez pour tout le monde !

Nami fut admirative en voyant la façon dont il avait réussi à assommer les deux agitateurs tout en gardant l'équilibre avec une assiette posée sur la tête, et trois autres dans chaque main. Le cuistot posa les sept assiettes sur la table devant eux et termina avec une gracieuse courbette à l'égard de « ses chères mellorines », comme il appelait ses colocataires de sexe féminin.

- Et voilà, mes douces, fit-il d'un ton suave. J'ai pensé qu'il n'y aurait qu'en remplissant le vide sans fond qu'est l'estomac de notre capitaine, que je pourrai protéger vos portions de ses mains baladeuses. Est-ce que vous m'aimez, à présent ?

- Candy-boy ! cria Iva de derrière ses réchauds. Ze ne te paye pas à draguer les clientes, alors ramène ton adorable petite frimousse par ici et occupe-toi de ceux qui font la file ! C'est un self-service ici, si tes amis ont encore faim ils n'ont qu'à se lever !

- Tu as entendu, candy-boy, pouffa Nami. Retourne donc travailler !

Sanji s'en retourna tout dépité, et les quatre amis purent terminer leur repas sans autre perturbation.

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Le soir, néanmoins, Sanji n'était pas dans la cuisine lorsque Nami y entra pour manger, et elle se sentit quelque peu déçue. Elle se serait attendue à ce que l'étudiant en restauration leur prépare systématiquement de bons petits plats tous les soirs, comme il l'avait fait le jour de son arrivée, et voilà qu'au lieu de ça, il mangeait à l'extérieur deux jours d'affilée, laissant ses colocataires à leurs pizzas surgelées et à leurs nouilles lyophilisées !

- Sanji n'est pas là ? demanda-t-elle, l'air de rien, en se préparant une soupe en sachet.

- Nope, répondit Usopp en touillant distraitement dans son pot de nouilles piquantes. Il a encore promis à une fille de lui préparer le meilleur repas de sa vie… Hier c'était Carmen, une fille de sa classe, mais il a vite déchanté en comprenant qu'elle ne cherchait qu'à lui voler ses recettes et ses secrets de cuisinier. Par contre, aujourd'hui, aucune idée…

- On dirait que Sanji-Bro est un SUUUUUPER séducteur ! fit Franky avec un clin-d'œil graveleux, tout en mordant dans son hamburger.

La bande à Luffy avait invité assez rapidement le concierge à se joindre à eux pour le repas du soir, plutôt que de manger seul dans sa loge. Franky avait accepté de bon cœur, et depuis sa présence à leur table était devenue habituelle.

- Moi je sais avec qui il est ce soir ! intervint un Luffy surexcité, qui en était à sa huitième portion de pilons de poulet au micro-onde. Il a invité Jewelry Bonney !

- Bonney ? Eh ben ! Je lui souhaite bonne chance ! grogna Zoro autour de sa part de pizza. Cette fille a un appétit gargantuesque… Il sera mort de fatigue avant qu'elle ne s'estime rassasiée…

- Oh ? Tu connais bien Bonney, Zoro-kun ? fit Vivi avec un sourire taquin, enfonçant sa fourchette dans son ravier de salade. Quelque chose à nous avouer, peut-être, mmh ?

Tandis que Zoro défendait à grands cris qu'il ne s'était jamais rien passé entre Bonney et lui, Nami avait du mal à chasser le goût de cendres qui avait envahi ses bouches tout d'un coup. Sanji… invitait une fille différente chaque soir ? Elle savait que ce gars était un tombeur minable, mais… A ce point-là ?! Enfin, bref. Ce n'est pas comme si cela la dérangeait, n'est-ce pas ? Après tout, ce n'est pas comme si elle avait des vues sur lui… N'est-ce pas ?

- Ce type est vraiment pathétique, marmonna-t-elle en plongeant les lèvres dans sa soupe.

- Qui ça ? Sanji ? fit Usopp, en haussant un sourcil avec étonnement. Pourquoi ? Parce qu'il cherche à se faire une fille différente tous les soirs ? En quoi c'est différent de la façon dont toi tu traites les mecs ?

- Que… QUOI ?! M-mais ça n'a rien à voir ! protesta Nami en recrachant presque sa gorgée.

- Eh, c'est vrai que vous vous ressemblez là-dessus, en fait ! rigola Luffy.

- Peut-être que vous avez plus d'atomes crochus que ce que tu crois, Nami, ajouta Vivi avec un clin-d'œil.

- Oh-oh ! Serait-ce le début d'une SUUUUUUUUUUUPER romance ? J'imagine déjà la balade que je composerai en votre honneur… Ça s'appellera…

- Lui donnez pas d'idées, manquerait plus que ce crétin se reproduise, ricana Zoro.

- Tu fais semblant de le détester, n'empêche que tu l'as protégé, ce matin, rétorqua Nami en sentant la moutarde lui monter au nez. Pourquoi tu ne lui as pas dit la vérité, sur ta sœur ?

Un silence pesant s'abattit aussitôt dans la cuisine, et les regards passèrent avec inquiétude de Nami à Zoro, attendant l'explosion. Explosion qui n'arriva jamais, car Zoro se contenta de refermer son carton de pizza d'un coup sec, et se mit debout avec un raclement de chaise avant d'écraser le carton entre ses poings pour en faire une boule biscornue qu'il jeta dans la poubelle.

- Je vais me coucher, annonça-t-il d'une voix tendue en se dirigeant vers la porte.

- Je t'ai posé une question, il me semble !

- Le Love-Cook a vécu suffisamment de saloperies par le passé sans que je veuille lui rajouter la mort de Kuina sur la conscience. Mais si tu veux vraiment une réponse, tu n'as qu'à lui demander à lui. Ce n'est pas comme s'il était capable de te refuser quoi que ce soit, de toute façon, répondit Zoro sans se retourner.

Et sur ces paroles, il quitta la pièce.