Nami n'avait pas envie de sortir de son lit. Elle voulait rester enfouie sous sa grosse couverture, la tête cachée sous son oreiller, et oublier le reste du monde. Plus d'Arlong, plus de Spandam, plus de Sanji… Juste ce cocon chaud et moelleux, et sombrer dans le sommeil pour l'éternité. Ah, le bonheur !

Pourtant, elle savait que c'était impossible. Après avoir entendu Luffy tambouriner à sa porte pour la troisième fois, elle soupira avec irritation et rabattit sa couette pour s'asseoir.

- Namiiiiiiiiiiiiiiiiiiii ! Il est déjà onze heures du matin ! Est-ce que tu es malade ?! tonitruait le jeune hyperactif, depuis le couloir.

Mais avant que Nami n'ait pu ouvrir la bouche pour répondre, ce fut la voix d'Usopp qui intervint.

- Luffy, enfin ! Ça fait la troisième fois que tu toques et que tu n'as pas de réponse ! Peut-être que Nami n'est tout simplement pas rentrée hier soir, tu as pensé à ça ?

- Pas rentrée ? Tu veux dire… qu'il lui serait arrivé quelque chose ?! s'étrangla Luffy.

Nami dut se retenir de rire. Oh, Luffy, si naïf ! Ce n'était pas un hasard si tout le monde le trouvait attachant…

- Mais non, idiot, grogna la voix de Zoro. Ce qu'Usopp essaye de dire, c'est que Nami a peut-être fini la nuit avec son rencard, pour une fois.

- Exactement ! Merci, Zoro !

- … et ça ne lui ferait pas de tort, cela dit. Peut-être que cette sorcière serait un peu plus tolérable si elle était bien baisée, ajouta le sabreur.

Le cri d'outrage qui échappa à Nami fut heureusement couvert par une autre exclamation, provenant cette fois de Sanji.

- Eh ! Je ne te permets pas de parler d'une demoiselle sur ce ton, Cervelle-en-mousse !

- Nami, une demoiselle ? On parle bien de la même personne ?

- Je ne te laisserai pas insulter ma Nami-swan, qui a la beauté et la brillance d'une déesse ! Vu ?

- Tu veux te battre, Sourcils-en-vrille ?!

- Wow, wow, les gars, du calme, tempéra Usopp. Ce que Nami fait de ses miches lui appartient, et je pense que personne ici ne voulait l'insulter en insinuant qu'elle s'est offert un peu de bon temps la nuit dernière ! Après tout, les filles aussi ont une libido… Tu es bien placé pour le savoir, hein Sanji ?

Sanji grommela quelque chose d'incompréhensible, et des bruits de pas dans le couloir informèrent la rouquine qu'il s'était éloigné, suivi par tout le petit groupe. Tant mieux ! Nami se pinça l'arête du nez et souffla. Elle n'avait vraiment pas le courage de gérer cette bande de crétins de grand matin, après toutes ses émotions de la veille. En plus, de quel droit se mêlaient-ils de sa vie sexuelle ?

D'accord, Nami n'hésitait pas à flirter avec les garçons qui la reluquaient, les encourageant à l'inviter au restaurant ou à lui offrir des cadeaux. Et elle avait déjà utilisé certains de ses soupirants pour en rosser d'autres qui devenaient trop collants. Mais jamais elle n'avait été jusqu'à coucher avec eux juste pour les jeter le lendemain ! Oh, elle n'était pas vierge : elle avait déjà fait l'amour une fois, pour voir ce que c'était. Et franchement, ça n'avait rien eu d'extraordinaire. Tout avait fini très vite, la laissant seulement avec un picotement désagréable à l'entrejambe et quelques gouttes de sang sur ses draps. Après ça, elle n'avait plus voulu réitérer l'expérience. Pourquoi les gens en faisaient-ils tout un plat, de toute façon ?

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L'après-midi trouva Nami au Musée de la Marine. Elle avait dû user de ruses de sioux, pour s'éclipser de la résidence sans se faire repérer, mais elle ne tenait vraiment à voir personne. Elle avait d'abord besoin de faire le vide dans son esprit pour pouvoir réfléchir à sa situation, et à ce qu'elle devait faire. Et quel meilleur endroit que le musée pour cela ?

Le Musée de la Marine avait toujours été son havre de paix, son refuge depuis qu'elle avait intégré l'université. Elle pouvait passer des heures à se perdre au milieu des maquettes, des instruments de navigation et des cartes anciennes. Avantage appréciable, l'entrée était gratuite pour les étudiants de moins de 25 ans, ce qui était le cas de Nami. La bibliothèque du musée était également un véritable lieu de perdition : si cela n'avait tenu qu'à Nami, elle aurait acheté la moitié des ouvrages qu'elle contenait !

Cette fois-ci, ce fut avec une idée bien précise en tête que Nami parcourut les rayonnages de livres et d'atlas, serrant son sac de cours contre elle. En effet, où mieux cacher des documents en papier qu'au milieu d'autres documents ? Choisissant une des étagères le plus reculées, dans un recoin à peine éclairé, Nami s'accroupit et sortit de son cartable les dossiers d'Iceburg, de Franky, de Nico Robin et de Sanji. Elle délogea plusieurs livres, afin de pouvoir glisser les fardes cartonnées entre la rangée d'ouvrages et le mur, et puis elle remit tout en place, veillant à effacer toute trace de son passage. Le tour était joué ! Les fardes étaient complètement invisibles, dissimulées derrière les épaisses couvertures des livres. Et bien malin qui irait les chercher là !

Satisfaite de son œuvre, et soulagée d'être débarrassée des documents incriminants, Nami prit place sur l'une des lourdes tables en chêne qui trônaient au milieu de la bibliothèque, et fit mine d'ouvrir quelques cours – mais son esprit était ailleurs. Comment allait Iceburg ? Nico Robin et Sanji étaient-ils en danger, eux aussi ? Elle avait décidé de garder le silence, afin de préserver le secret de ses activités nocturnes – mais cela ne voulait pas dire que sa conscience ne la travaillait pas. Et Arlong ? Allait-il écouter ses conseils, et attendre que cela se tasse un peu avant de mettre en vente les objets dérobés à Spandam ? Ou bien allait-il l'ignorer complètement, et penser uniquement à son profit ? Et dans ce dernier cas, combien de temps devrait attendre Nami avant d'avoir elle aussi un dossier à son nom, estampillé « A éliminer » ?

Tout cela échappait malheureusement au contrôle de la cambrioleuse. Elle pouvait se ronger les sangs autant qu'elle le voulait, mais il n'y avait rien qu'elle puisse faire sans risquer d'être démasquée. Pour le moment, sa seule option était de se faire la plus discrète possible, et d'espérer qu'on l'oublie. Et cela valait également pour Sanji : si elle le confrontait, et qu'elle lui disait tout le mépris qu'il lui inspirait, comment justifier tout ce qu'elle savait ? Il lui demanderait certainement où elle avait obtenu ces renseignements, et elle serait bien en mal de lui répondre. Mieux valait feindre l'ignorance, et s'en tenir à la promesse faite à Vivi, de lui accorder une deuxième chance. Mais quelle hypocrisie ! Arriverait-elle à se comporter amicalement avec lui, alors qu'elle savait quel salaud il était réellement ?

Nami se remémora le dossier de Sanji, qu'elle connaissait par cœur à force de le relire. Le début était très vague : on disait effectivement qu'il avait été retrouvé bébé sur un bateau en provenance de Dressrosa, mais le nom du navire ou la date n'étaient pas précisés. Une seule phrase servait à résumer ses dix années passées à l'orphelinat, jusqu'à sa mystérieuse « disparition », en même temps que le cuisinier de l'établissement, un certain Zeff Redleg. Et ensuite, il y avait un grand trou : aucune information jusqu'à deux années auparavant, lorsque Sanji avait dû passer une nuit au poste de police après avoir envoyé un certain Don Krieg à l'hôpital, et blessé un officier du nom de Fullbody (qui avait essayé de s'interposer).

Et c'est alors que le plus étrange s'était produit : Sanji, qui jusque-là était recherché « mort ou vif », était devenu quelqu'un qu'on voulait « seulement en vie ». Pour quelle raison ? Mystère ! Mais les espions de Spandam avaient visiblement reçu la consigne de le protéger à tout prix d'un autre groupe, qui le recherchait également, mais avec des intentions bien moins charitables. Ils étaient allés jusqu'à lui dénicher un sosie, un certain Duval (qui, Nami devait bien l'avouer, ressemblait de façon saisissante à Sanji) et à l'assassiner pour faire croire aux autres que Sanji était bel et bien mort. La cambrioleuse, qui pourtant n'était pas la dernière à enfreindre la loi, avait la nausée rien qu'en pensant à ce pauvre Duval, mort sans savoir pourquoi, simplement parce qu'il avait le malheur de ressembler à Sanji. L'apprenti chef-coq était-il seulement au courant qu'on avait tué quelqu'un pour le protéger ? Ou peut-être que Kalifa le lui avait dit, elle qui avait été chargée de se faire passer pour sa petite amie afin de le surveiller de plus près ? Si Sanji était bel et bien au courant, cela en disait long sur la cruauté dont il était capable, condamnant sans remords son sosie afin de protéger ses arrières. Mais cela n'étonnerait Nami qu'à moitié : après tout, la suite du rapport prouvait à quel point Sanji était dépourvu de cœur. Car quelque chose s'était passé entre lui et Kalifa (peut-être la fille de Spandam, à force de le fréquenter d'aussi près, avait-elle fini par s'attacher ?) et pourtant, Sanji n'avait pas hésité à la traiter comme une moins-que-rien, la repoussant sans pitié et la vouant à la misère et à la honte.

Nami repensa aux propos de Sanji le matin-même, lorsqu'il l'avait défendue face à la goujaterie de Zoro. Comment quelqu'un qui se voulait être un parfait gentleman pouvait-il en réalité être aussi infâme ? C'était quelque chose qui la dépassait complètement. Comment Luffy, qui en général était un bon juge des caractères, pouvait-il se laisser embobiner de cette façon ? Sans parler d'Usopp, de Vivi, de Zoro, Franky, de Brook et de Chopper ! Tous, ils avaient adopté Sanji comme l'un des leurs, alors qu'ils ignoraient tout de qui il était réellement. Et s'ils étaient au courant, sans doute le regarderaient-ils de façon très différente… et cesseraient de considérer que c'était Nami qui était déraisonnable.

C'était décidé : elle trouverait un moyen de leur révéler quel monstre était en réalité Sanji, sans utiliser les documents de Spandam. Il devait bien y avoir d'autres preuves, n'est-ce pas ? Elle n'avait plus qu'à les trouver !

Quand Nami rentra à la résidence, en fin d'après-midi, elle trouva le troisième étage vide de ses occupants. Elle déposa son sac dans sa chambre, comme ça avait été son intention, et puis, prise d'une soudaine impulsion, elle colla son oreille à la porte de Sanji. Rien. Le cuistot n'était pas là. Tournant la poignée, elle constata que la porte avait été fermée à clé – mais ce n'était rien pour elle, après deux ans à travailler pour Arlong. Sa décision prise, elle retourna dans sa chambre chercher une épingle à cheveux, et commencer à crocheter la serrure. Ça paraissait un peu trop simple de trouver directement ce qu'elle cherchait dans la chambre du coupable, mais il fallait bien commencer quelque part, n'est-ce pas ?

La chambre de Sanji était impeccablement rangée, le lit fait, et pas un grain de poussière n'y traînait. Il fallait lui reconnaître ce mérite : Sanji était un gars propre et ordonné. Au-dessus du lit avait été accroché un poster représentant une plage idyllique et des flots bleus. Le couvre-lit présentait lui aussi un motif de petits poissons, ce qui était presque mignon. Ce qui fit grimacer Nami, néanmoins, lorsqu'elle ouvrit le premier tiroir de la table de nuit, ce fut d'y découvrir plusieurs revues cochonnes et des paquets de mouchoirs. Quel pervers ! Nami referma bien vite ce tiroir et ouvrit le second, celui du bas. Elle y trouva trois carnets et un vieux cadre contenant une photo. Prenant au hasard un des carnets, qui avait connu des jours meilleurs à en juger par sa couverture en cuir toute craquelée, elle se mit à le feuilleter avec curiosité. Le carnet était en fait un carnet de recettes, et Nami se surprit à sourire en voyant l'écriture ronde et enfantine de la première page, qui disait « Carnet de recettes de Sanji Blackleg ». A la page suivante, la date inscrite en haut de la première recette était vieille de neuf ans, ce qui confirmait que Sanji avait commencé à le rédiger quand il était encore très jeune. Le carnet était assez épais, et des pages volantes y avaient été insérées à l'aide de trombones, ce qui le rendait encore plus volumineux. Au fil des pages, l'écriture de Sanji devenait plus fluide, plus petite aussi, mais toujours aussi lisible et élégante. La dernière recette remontait à cinq ans auparavant, date à laquelle Sanji avait dû passer au deuxième carnet.

Laissant sa lecture de côté, Nami souffla sur le verre poussiéreux du cadre et examina la photo qu'elle contenait. Il s'agissait de Sanji lorsqu'il était enfant, à en juger par son sourcil enroulé, ses cheveux blonds et sa tenue immaculée de cuistot. A vue de nez, il devait avoir onze ou douze ans. Par contre, ses cheveux étaient coiffés de façon à ce que sa mèche recouvre l'autre côté de son visage, et son sourcil s'enroulait du côté de la tempe au lieu de se recourber du côté du nez. Est-ce que ça voulait dire que… les sourcils de Sanji étaient asymétriques, et que c'était pour cela qu'il cachait toujours l'un de ses yeux ? Nami pouffa en s'imaginant Sanji avec le front dégagé, et les sourcils recourbés tous les deux vers la gauche. Le pauvre ! Cela dit, question pilosité, l'homme qui se tenait à ses côtés sur la photo n'avait pas été gâté non plus, à en juger par sa longue moustache tressée. Le moins qu'on pouvait dire, c'est qu'il ne craignait pas le ridicule ! Lui aussi portait une tenue blanche de cuisinier, et une grande toque sur le sommet du crâne. Sans doute le père adoptif de Sanji, le patron du Baratie, le fameux Zeff qui l'avait sorti de l'orphelinat.

Comprenant qu'elle ne trouverait rien de plus dans la table de chevet, Nami passa au bureau. L'ordinateur portable de Sanji s'y trouvait, fermé et éteint, et la cambrioleuse n'y toucha pas, sachant qu'elle manquait de temps pour essayer d'en deviner le mot de passe. Au-dessus du bureau, sur une étagère, se trouvaient plusieurs livres de cuisine, une encyclopédie des espèces marines, et une autre encyclopédie portant cette fois sur les épices, herbes et autres aromates. A droite de l'ordinateur, Sanji avait griffonné sur quelques feuilles de brouillon, mais il s'agissait de nouveau d'un projet de menu – sans doute un travail à rendre pour l'un de ses professeurs. Plus loin sur le bureau avaient été empilés plusieurs livres, et Nami sourit à nouveau en lisant leurs titres : Rapunzel, Blanche-Neige, Cendrillon, La Belle au Bois dormant… Que des contes de princesses et de princes charmants ! En haut de la pile, toutefois, était posé quelque chose de bien plus intéressant : l'agenda du cuistot. Nami l'ouvrit à la bonne semaine, et fit la grimace en voyant apparaître chaque jour « RENDEZ-VOUS AVEC (insérer le nom d'une fille) » en lettres capitales, le tout entouré de petits cœurs roses. Beurk !

Nami referma bien vite l'agenda, et se pencha pour ouvrir les tiroirs du bureau. Le premier ne contenait que des enveloppes, timbres, trombones, agrafeuse et autres perforatrices, mais le second, plus profond, contenait plusieurs fardes. Sanji, ordonné comme il était, triait tout : il y avait donc une farde pour ses comptes et factures, une farde pour les documents importants… La cambrioleuse fronça les sourcils en voyant une farde intitulée « Dressrosa ». Elle contenait plusieurs coupures de presse concernant la guerre civile, des photos, des cartes, bref, une mine d'informations qui serait bien utile à Vivi. C'est sans doute de cela qu'Usopp avait parlé la veille. Sans s'y attarder, Nami passa à la farde suivante, bien qu'elle commençait à désespérer de trouver des preuves contre Sanji. Pourtant, son contenu lui fit immédiatement écarquiller les yeux. Voilà ce qu'elle cherchait ! Dans une chemise en plastique avaient été glissées plusieurs photos de Sanji et d'une jeune femme blonde à l'air sévère, portant des lunettes - Kalifa. Sanji souriait sur toutes les images, l'air positivement ravi, mais ce n'était pas le cas de sa compagne, qui affichait constamment une expression ennuyée. Dans une seconde chemise se trouvaient un cliché échographique et les résultats d'un test ADN, tandis que la troisième et dernière chemise contenait une lettre manuscrite, que Nami s'empressa de parcourir. A la fin de sa lecture, un sourire plein de malice vint étirer les coins de sa bouche : elle avait désormais tout ce qu'il lui fallait pour accuser l'apprenti chef-coq le soir-même.