CHAPITRE 5 – LA GRANDE FUITE
Severus s'assit à la table des professeurs, en s'efforçant de ne pas jeter un sort au professeur Flitwick à sa droite qui jasait allègrement avec le professeur Mc Gonagall. Il détestait supporter chaque matin le rituel du petit déjeuner. Il aurait mille fois préféré rester à se terrer dans ses appartements et éviter tout contact qui ne fut pas strictement nécessaire. Mais, à ce qu'il paraissait, c'était un devoir inéluctable pour chaque directeur de maison de veiller sur les étudiants durant les repas. Un véritable ennui. Il se versa distraitement à boire lorsque les paroles de Flitwick le rejoignirent.
« Severus ! Depuis quand bois-tu du jus de citrouille ? J'ai toujours pensé que tu trouvais ça trop … ahem … doux ! »
Mais de quoi diable était-il en train de parler ? Il jeta un œil au contenu de son verre et, en effet, il était rempli de jus de citrouille. Il se reprit de suite et, avec fraicheur, il se retourna vers le petit professeur de Sortilèges.
« Je ne pensais pas que mes habitudes alimentaires fussent un sujet d'intérêt. »
Flitwick, en brave homme qu'il était, se mit à rire.
« Severus, je te promets que personne ne t'espionne ! Mais admets que nous nous connaissons depuis de nombreuses années et je ne t'ai jamais vu, au petit déjeuner, boire autre chose que du café sans sucre ! »
Severus, renfrogné, murmura, glacial.
« Il semble que personne dans la communauté magique ne paraît pouvoir se passer de cette mixture. Je me suis promis d'en découvrir le motif »
Et il se tourna, buvant une longue gorgée du liquide orange remplissant son verre. C'était incroyablement frais et hydratant, bien sûr doux, mais avec une note âpre finale qui restait en bouche. Flitwick revint à la charge, visiblement amusé.
« Alors Severus, tu as découvert le secret magique du … ahem … jus de citrouille ? »
Severus leva un sourcil.
« Je ne peux pas vraiment dire que ce soit la meilleure des boissons, mais je dois admettre que ce n'est pas mauvais. »
Flitwick retint un soupir satisfait et reprit sa conversation avec le professeur de métamorphose.
Severus était en train de contempler son verre à moitié vide lorsque Dumbledore s'assit à table. Il semblait un peu moins joyeux que d'habitude et décidément peu enclin à la conversation, ce qui fit ricaner Severus. Evidemment, la beuverie de la soirée précédente réclamait son tribut. Et avec véhémence, à en croire les longs doigts du Vénérable Vieux pressés sur ses tempes. L'idée que quelqu'un d'autre ait eu une nuit difficile eut le pouvoir de le réjouir immédiatement, bien que ce nouveau sentiment de joie se traduise simplement par un léger relâchement du sourcil.
Il fit courir lentement son regard dans la Grande Salle et il s'arrêta sur la table des Griffondor. Les étudiants, à cette heure matinale, n'étaient pas particulièrement intéressants. Beaucoup d'entre eux avaient le regard vide, probablement parce qu'ils en étaient réduits à terminer leurs devoirs au dernier moment. Les autres étaient trop consacrés à dévorer la nourriture qu'ils avaient devant eux pour prêter attention à leurs voisins. D'autres, à l'inverse, repassaient les leçons du jour, mais presque tous essayaient fébrilement de faire rentrer quelque chose dans leurs têtes vides alors qu'ils auraient dû étudier les jours précédents. Il n'y avait, inutile de le dire, qu'une seule personne relativement calme à cette table. Penchée sur un gros livre, Hermione Granger grignotait sa moitié de toast et sirotait distraitement son jus de citrouille. Ses yeux courraient sur les lignes d'encre noire et de temps en temps, elle les levait vers le plafond enchanté de la Grande Salle pendant que ses lèvres bougeaient silencieusement, surement en répétant ce qu'elle venait de lire. Puis, d'un coup, se sentant épiée, elle se retourna vers la table des professeurs, et ses yeux rencontrèrent ceux de Severus, lequel, pris au dépourvu, mit quelques secondes à se reprendre et détourner le regard, non sans avoir noté qu'elle lui adressait un sourire timide. Quelle audace ! Severus se leva brusquement et, dans un bruissement de cape, abandonna la Salle au désarroi de tous. Il ne s'était pas rendu compte du regard attentif de Dumbledore et encore moins du pétillement amusé qui dansait dans ses yeux bleus.
Severus ne courrait pas, mais sa sortie avait la saveur amère de la retraite. Il glissait silencieusement dans les couloirs encore vides avec un seul objectif en tête : retourner le plus vite possible entre les murs confortables des cachots. Derrière une épaisse porte en noyer. Loin des sourires timides, du jus de citrouille et des grand yeux ambrés. Il se faufila rapidement dans le bureau et s'adossa a à la porte, soupirant fortement. La journée était à peine commencée et déjà il se sentait terriblement fatigué. Il imagina les commentaires des témoins de sa sortie et laissa échapper un gémissement. Il devrait supporter toute la journée des questions sur sa santé de la part des professeurs importuns. Il se consola en essayant de se convaincre que personne n'avait noté l'échange de regards entre lui et Granger. Même s'il avait vu quelque chose pendant qu'il se tournait vers la porte derrière la table des professeurs. Deux yeux gris qui le regardaient intéressés depuis la table des Serpentard les yeux de Draco Lucius Malfoy. Et il était certain d'y avoir vu un éclair de malice. Il se laissa tomber sur le fauteuil. Une pointe de panique commençait à monter en lui. Il s'efforça de penser clairement.
Depuis la fin de la guerre, Malfoy était en liberté conditionnelle, comme disent les Moldus. Il avait évité Azkaban parce que, lorsqu'il avait reçu la Marque, il était mineur. On lui avait reconnu des circonstances atténuantes : le Seigneur des Ténèbres tenait sa famille en otage, et son père faisait pression sur lui. Et, en fin de compte, il n'avait tué personne. Mais cela n'enlevait rien au fait qu'il était un Mangemort. Le Magenmagot avait donc délibéré ainsi : il ferait sa dernière année à Poudlard où il serait bien surveillé et, s'il gardait profil bas et étudiait avec sérieux, il serait blanchi. Severus se reprit un peu. Il devrait faire entendre au garçon qu'il ne tolérerait aucune plaisanterie sur ce sujet. Autrement, il prierait pour être envoyé à Azkaban. Il se relaxa sur le fauteuil. Il récupérait le contrôle de la situation. Quant à Granger, il décida qu'il l'ignorerait, tout simplement. Ce qu'il faisait habituellement.
