Chapitre 2 – Fouiller dans le passé pour trouver l'avenir
La matinée désespérément grise ne pouvait qu'être en harmonie avec le plafond blanc classé qui s'offrait à ma vue lors de mon réveil. La décoration très sommaire ne pouvait que me faire penser à un hôpital. Une ambiance accentuée par des matinées comme celle-ci qui s'annoncent d'ores et déjà sans repos. Le cauchemar qui m'a tiré de mon sommeil en est-il la cause ? Probablement. Je me remémore encore cette ruelle sombre, cette fille, ces passants inquiets… je n'ai jamais été habitué à être aussi mal perçu pourtant l'impression que cela s'est passé réellement, juste hier, m'envahit. L'impression laisse place à la prise de conscience Cette conscience douloureuse qui m'arrache une nouvelle fois à mon sommeil intellectuel.
Oui, j'ai bien vécu cette journée. Je ne suis pas ici pour rien. Ce n'est pas un hôpital pour humains, ce n'est pas un hôtel quelconque, mais bien le centre Pokémon ! La vue sur le port et l'horizon sans fin ne font que confirmer ma présence à Poivressel.
Alors qu'à mon habitude le réveil est énergique et sans problème, ce début de matinée encore à moitié dans la lune ne fait que témoigner d'une journée qui devait être réellement éprouvante psychologiquement, beaucoup plus que physiquement. Malgré la grisaille, la matinée a été bien entamée. J'en conclus donc que j'avais du bien dormir, m'étant endormi très tôt hier soir (on dit qu'on dort avec les Galifeu*). Ma montre indique huit heures. Plus question de dormir, ni de perdre encore plus mon temps, contrairement à hier.
Mais au fait…
Que devient-elle ?
Après m'être habillé et fait ma toilette en vitesse, je retourne à l'endroit où j'ai quitté cette fille la veille. Sous le poids de la fatigue et du stress psychologique de la veille, il m'a fallu du temps pour me souvenir qui était cette fille et quelle était la raison de ma présence en ces lieux. Quelques instants de réflexions… Oui, ça me revient…
« Shana, réveille-toi ! Nous avons du pain sur la planche… »
Aucune réponse. Toquer simplement à la porte ne suffisait pas, évidemment. Mes frappements se font plus insistants. Toujours aucune réponse, ce qui me laisse dubitatif. J'aviserai plus tard il est plus que probable que son état nécessite plus de repos. Finalement, en quittant le Centre, j'aperçois une silhouette familière, assise, l'air perdue, sur un banc, comme si elle attendait quelque chose ou quelqu'un. Shana est bien plus matinale que j'ai pu l'imaginer.
« Tu es debout depuis longtemps ?
― Je ne me suis pas couchée, je te ferais remarquer.
― Pardon ?
― Et pourquoi cette question idiote ? On ne devait pas faire quelque chose aujourd'hui ?
― Euh, si… »
Quand bien même elle semble regorger de pouvoirs au-delà des limites de ce monde, une telle force de vitalité ne peut que me surprendre. Un voyage à travers les mondes, l'attaque d'une bête jusque-là inconnue, les commentaires blessants d'une population qui rejette l'inconnu, la pression qui fait exploser la marmite… tant de facteurs qui auraient dû la mettre à bout. L'admiration pour cette fille me gagne. Ou du moins, j'aurais pu en gagner si elle ne m'avait pas traîné hors du centre alors que je n'avais pas pris mon petit-déjeuner. D'accord, nous sommes pressés, mais au point de partir sans rien dans l'estomac…
« Eeeeeh, je peux savoir où tu comptes m'emmener ?
― A la bibliothèque.
― Mais tu sais au moins où elle se trouve ?
― Oui, j'ai déjà consulté un plan. Maintenant viens, ne perdons pas de temps, et je n'ai surtout pas envie de perdre le mien indéfiniment dans ce monde ! »
Paroles implacables, du moins face à une personnalité aussi conciliante que la mienne. Quelle motivation de sa part, mais en même temps, elle a ses raisons… Alors que le village natal me semble déjà si lointain, connaître la situation de Shana ne peut que me faire relativiser la situation. Je n'ose même pas m'imaginer qu'une si grande distance, si on peut parler effectivement de distance dans ce cas-là, pouvait séparer des êtres, des humains. Rien qu'avoir cette idée en tête, le vertige me prend…
Ainsi un mode parallèle existe. J'avais déjà eu connaissance d'univers étranges comme ceux des Zarbi, celui du Pokémon de l'espace Deoxys, ou encore cette fabuleuse histoire sur les légendes de l'espace-temps de Sinnoh. La superposition des mondes, voire des univers est une théorie qui a également servi à l'appréhension de certains rêves comme celui du voyage dans le temps. Mais jamais il ne m'a été permis d'entendre parler de monde similaire à celui décrit par Shana. Il semble totalement coupé de tout rapport de près ou de loin avec les Pokémon. Une telle idée m'effraie, non par l'absence de ces bêtes avec qui tous les hommes de ce monde ont appris à partager chaque instant. D'autres créatures, plus terrifiantes selon Shana, habitent « l'autre monde ». J'imagine dès alors assez bien pourquoi cette fille est armée, mais je ne comprends pas cette motivation à retrouver un monde qui a l'air complètement dévasté et dévastateur.
La bibliothèque municipale de la ville se démarquait de l'architecture locale par son architecture en grès rose qui contraste avec le cubisme standardisé des nouvelles constructions alentours. Les opérations immobilières du coin, à coup de pelleteuse qui ont détruit le patrimoine d'une bonne partie du centre-ville, ont enlaidi en profondeur les environs… Au-delà de son architecture, la bibliothèque de Poivressel est loin d'être aussi prestigieuse que celle de Joliberges, à Sinnoh, mais reste toutefois la meilleure qui puisse exister à Hoenn en ce qui concerne les « grandes » légendes. Après avoir une nouvelle fois conseillé à Shana de garder son calme en toutes circonstances, nous rentrons dans le bâtiment, qui a conservé le charme qu'il nous exposait à l'extérieur. Malgré les lieux chaleureux, le calme qui pénètre les lieux se prête bien à la situation que je vis -que nous vivons- actuellement…
De nombreuses rangées interminables.
Des piles de livres à n'en plus finir.
Des recherches sur Internet, avec l'aide de la bibliothécaire, des heures durant.
Mais rien.
Toutes sortes d'ouvrages existaient en effet, certains portant sur des mystères tout aussi insolites qu'effrayants. Mais la majorité relevaient de la fantaisie pure – a-t-on déjà vu des Fouinette être responsables de tremblements de terres ayant provoqué la disparition d'une tribu entière d'humains au XIVe siècle ?) –. Peu à peu, le découragement s'empare de nous, alors que le soleil commence à jouer à cache-cache derrière les vastes plateaux. Aujourd'hui, nous ne trouverons plus rien. Je ne suis pas sûr de pouvoir tenir ma promesse de tout faire pour aider Shana. Moralement, mon état sur les trois derniers jours s'apparenterait à un crash boursier. Shana, censée être celle qui doit le plus s'attarder en ces lieux, m'attend à l'entrée de la bibliothèque en manifestant une impatience grandissante. Le temps de prendre mes dernières affaires du bureau et de me retourner… je ne remarque pas la personne qui tourne dans ma direction.
« Ouch !
― Désolé, ma distraction me perdra parfois, Houtarou.
― Ranger Simon !? »
Voilà la dernière personne que j'espérais voir ici. Après tout, c'est à cause de lui qu'un sentiment de solitude m'envahit de hier, malgré la compagnie de mes Pokémon, qui EUX ont toujours été d'une aide précieuse depuis le début de mon aventure à Kanto. Que faire ? L'expédier en deux mots et partir et donc l'ignorer tout simplement ? Ou lui dire mes quatre vérités, quitte à crier au scandale dans une antre du savoir et du silence ? La question n'a pas pu trouver de réponse. Quasi instantanément, Simon me tend un livre :
« A la recherche d'un autre univers »
« Qu'est-ce que c'est que ça ?
― C'est vous dire combien je regrette mon geste – ou plutôt mon absence de geste – d'hier. Je vous ai cherché tout à l'heure au Centre Pokémon, où l'on m'a dit que vous étiez ici. Après avoir mené quelques recherches de mon côté, j'ai trouvé ceci dans les archives de mon prédécesseur, à la Base Ranger. Je pense que vous trouverez sûrement quelque chose qui devrait vous intéresser là-dedans. Je ne l'ai pas lu, mais… j'ai au moins le sentiment de ne pas avoir été totalement inutile.
― Merci…
― Bonne chance Houtarou, prend bien soin de ton amie jusqu'à ce qu'elle retrouve l'endroit où elle vit. »
Parti aussi vite qu'il est arrivé, il m'abandonne à mes nombreuses interrogations, de par ce que j'ai pu entendre. Un livre dont je ne connais que le titre se retrouve entre mes mains, mais a le mérite d'être assez évocateur pour me redonner un brin d'espoir. « A la recherche d'un autre univers »… La curiosité me pousse à ouvrir le livre et à le dévorer d'une traite dans un recoin de la salle, mais pas question de faire attendre Shana plus longtemps. C'est en voyant alternativement mon livre puis mon expression vague qu'elle a dû penser tout de suite qu'une découverte de la plus haute importante s'est livrée à moi.
Nous nous empressons de rentrer au Centre Pokémon afin de nous plonger dans l'étude de cet ouvrage qui ne demande qu'à devenir passionnant. Du moins, en mangeant, car nos ventres, du moins le mien, organisaient une belle symphonie musicale dans la salle. Nos yeux observaient avec avidité la couverture, jusqu'à ce qu'on l'ouvre.
Le calme qui s'est installé à notre table a révélé une tension qui est devenue progressivement pesante. Jamais je n'ai ressenti un tel vide, et plus les pages se tournaient, plus j'étais angoissé à l'idée de ce que je pourrais trouver. La lecture s'est poursuivie tard dans la nuit, jusqu'à ce que l'histoire devienne réellement intéressante. Shana, lassée de se pencher « sur un tas de mot qui ne vont en rien nous avancer », est partie dormir depuis pratiquement deux heures. Il n'empêche que je devrais la rechercher et la tirer de son sommeil. Discrétion de mise. Mais la porte de la chambre était grande ouverte, et, ce qui est plus surprenant, personne à l'intérieur. Le lit n'avait même pas encore été utilisé.
Où est-elle passée ?
Le Centre Pokémon est bien évidemment désert, à deux heures du matin. Dehors, le vent marin mène sa trêve nocturne, malgré la journée maussade et les rafales qui ont soufflé durant la journée passée. Le calme ambiant m'a permis de déceler une minuscule voix aisément reconnaissable. Sans avoir à tendre l'oreille, j'ai pu entendre de manière claire :
« Je peux savoir pourquoi tu me cherches tout le temps ? »
Elle m'observe depuis un des nombreux arbres qui encerclent le centre Pokémon et la clairière attenante. Ayant constaté ma stupeur, elle descend de l'arbre avec une agilité impressionnante de l'arbre, et, sous mon air interloqué, elle me fixe de manière à déceler la moindre parcelle de défi dans mon regard.
« Qu'est-ce qu'il y a ? Tu as trouvé quelque chose ?
― Pas une solution à ton problème, ni l'explication exacte de ton arrivée ici.
― Bref, pas de quoi me faire perdre mon temps.
― Je vais te lire un passage, dis-moi ce que tu en penses. »
« La pluie était forte. Je devais m'abriter quelque part au plus vite avant qu'un éventuel orage me tombe dessus. Une caverne se trouvait non loin de là et se prêtait à merveille. Mais rien ne pourrait m'offrir la chaleur d'un foyer. Voilà quatre ans que je ne suis plus retourné sur mes terres natales. Mais c'est une sensation encore plus intense qui m'a frappé lorsque j'ai exploré les Chutes Tohjo. Elles constituent le principal portail qui relie les régions de Kanto et Johto. Personne n'aurait pu croire qu'elles pouvaient receler l'un des plus grands mystères non résolus sur cette planète. Cet objet…il s'est désintégré dans mes mains, sans avoir pu faire quoi que ce soit. Il n'a pourtant pas pu se téléporter j'ai vérifié avec Gallame tout ce que j'ai pu trouver après avoir parcouru les moindres recoins sont ces sigles mystérieux qui ornaient la salle où se trouvait cet objet. Mes connaissances en décryptage des runes m'ont permis de découvrir l'existence du passage vers un autre monde. »
Le regard de Shana aurait pu difficilement changer plus rapidement d'expression. En effet, nous avions peut-être un indice qui nous permettrait d'arriver à des éléments de solution. Mon enthousiasme débordant en arrive même à me demander s'il ne faudrait pas se rendre aux Chutes Tohjo pour que Shana puisse rejoindre l'autre monde. Qui sait ?
A moins que…
Une lecture plus attentive me permet de comprendre qu'en réalité seul un dresseur digne de ce nom serait capable de résoudre le mystère qui se trouve à l'intérieur de cette grotte au pied du Mont Argenté. Mais à quoi se réfère le terme « dresseur digne de ce nom » ? S'agit-il de gagner une Ligue, ou bien une épreuve particulière ? Je pencherais plutôt pour la deuxième solution. Un tournoi officiel n'aurait rien à faire dans cette histoire, c'est évident…
« Houtarou, partons tout de suite pour ces chutes Tohjo.
― Non.
― Comment ça non ?
― Pas avant que le moment soit venu.
― Mais le moment est là, nous devons partir immédiatement !
― Je te dis que ce n'est pas le moment ! Tu veux qu'on reste bloqués durant des mois là-bas les mains dans les poches ? Alors maintenant laisse-moi réfléchir ! »
Mon état d'énervement était mauvais signe. Mon entourage m'a souvent critiqué pour mon excès de gentillesse qui me causerait de nombreux soucis. A condition bien entendu que l'on ne me cherche pas des ennuis futiles en permanence, sans quoi les conséquences seraient plus douloureuses. Shana, qui se rend compte que je ne suis pas en état de débattre calmement, se retient – à ma grande surprise – de me lancer une réplique ou de me faire quoi que ce soit, ce qui me permet de retrouver peu à peu mon calme habituel. Bien que le caractère difficile de Shana doit être pris en compte et qu'il va falloir apprendre à gérer avec, il était de mon devoir de rester zen dans une situation similaire à celle que je viens de vivre. Je suis sûr que si j'avais réagi de cette manière lors de notre première rencontre, il y aurait eu une nouvelle enquête pour meurtre à résoudre entre les murs de cette ville. Mais puisque cette extrémité semble à présent écartée.
« Je propose que nous allions tous les deux se reposer. Une dure journée s'annonce à nouveau…
― D'accord… euh, merci pour l'aide apportée. Je crois que j'aurais été complètement perdue sans la présence de quelqu'un… déjà après avoir perdu ceux qui me sont le plus chers…
― Je te fais la promesse que nous irons jusqu'aux pays les plus lointains pour que tu puisses revenir chez toi ! »
La confiance brièvement perdue a retrouvé notre chemin. L'espoir que chacun retrouve ses proches, atteigne son but est plus présent que jamais. Une chaleur ambiante, pas désagréable, m'envahit. Je prends soudainement conscience que j'avais été arraché à ma solitude et que la présence d'un acolyte, aussi décalé comme Shana soit-il, ne pouvait être qu'une expérience positive. Ces pensées positives me submergent au point que je ne me rends pas immédiatement compte que Shana a stoppé net sa marche devant le centre Pokémon, les yeux rivés sur le panneau d'affichage situé à côté des escaliers à l'entrée du Centre Pokémon. Une affiche, qui ne prenait pas moins de la moitié de l'espace dédié, annonce un événement…
« C'est quoi un concours Pokémon ?
― Un concours ? Ben il s'agit d'un tournoi où des personnes présentent leurs Pokémon comme dans une sorte de concours de beauté.
― Il y en a un lundi…
― Ah mais c'est demain !
― J'aimerais me reposer un peu, on a le droit d'aller voir ce genre de tournoi ?
― Oui bien sûr ! »
Shana s'intéresse une fois de plus au monde dans lequel je vis, à mon monde. Partagé entre surprise et enthousiasme, l'idée d'une cohabitation plus sereine commence à prendre ses quartiers.
