Chapitre 6 – Jouer contre son camp

Elle se dresse juste à côté de moi, installée depuis début d'après-midi. Réveillé pour une raison inconnue, je suis resté immobile dans mon sac de couchage pendant bien deux minutes. Il est probable que la lumière qui luit toujours à l'intérieur de la tente m'a réveillé. Quelle heure peut-il être ? Bon, d'un sens, est-ce que l'heure importe ? A peine si je me souviens de l'endroit dans lequel nous campons. Un flou assez étrange complétait la noirceur unie d'une forêt sans surprise. Un seul lieu compte : la zone qui entoure mon sac de couchage et la tente. Encore que, pris d'un élan soudain, une fois relevé, mon esprit n'avait plus en tête le lit que je venais de quitter. La zone se réduit. La tente est devenue le point fixe à observer. Evidemment, mon regard ne peut transpercer le tissu, mais la lumière laisse paraître des mouvements à l'intérieur. Je ne sais pas ce que fabrique Shana. Moi non plus d'ailleurs.

Pourquoi me suis-je levé ? Je n'en sais rien.

Mon cerveau refuse de répondre à toutes mes interrogations, dont j'aurais pu trouver toutes les réponses en temps normal. Mes membres sont aussi déconnectés.

Une statue véritable.

« Houtarou, est-ce qu'il y a quelque chose ? »

Même mes cordes vocales refusent de laisser échapper ne serait-ce qu'une bribe de paroles. Ma posture n'a bougé d'un pouce, malgré sa voix. Quand vais-je me décider à bouger ?

Non, ne pas avoir peur des mots.

Quand vais-je me décider à voir ce qu'il se passait à l'intérieur ? Oui, j'ai peut-être perdu l'usage de la parole, de mes membres, mais je pense encore. Du moins, je crois encore penser. Suis-je réellement conscient de ce que je suis capable de faire et surtout de ce que je veux faire. Plus rien ne bouge dans la tente, mais rien n'indique que Shana est inquiète ou en mauvaise posture. Elle a peut-être cru entendre un autre bruit, un Pokémon sauvage, ou autre…

Un pied devant l'autre. Oui, c'est comme ça qu'il faut marcher.

Il me semblait bien que c'était de cette façon qu'il fallait procéder. Et heureusement, il n'y a que quelques pas à faire pour arriver devant l'entrée.

La gorge en feu.

« Je peux rentrer ?

― Oui bien sûr, n'hésite surtout pas ! »

Pourquoi une question aussi idiote ? Depuis quand demande-t-on la permission avant d'entrer ? Cela parait si évident quand on y pense, mais quand on veut véritablement quelque chose, il ne vaut mieux pas trop se tourmenter avant de parvenir au but…

D'un coup, je passe de la fraîcheur naturelle du mois de décembre à une chaleur inhabituelle qui envahit l'ensemble de l'endroit où je me tiens. Je me suis moi-même soudainement envahi par un bonheur qu'il m'est impossible de décrire.

Elle semble trouver cette sensation tout à fait normale, comme si elle-même est habitée par un optimisme sans faille et éternel, prête à tout, prête à…

A quoi déjà ?

Je me souviens avoir prévu quelque chose en ce qui la concerne, quelque chose d'important, qui la rendrait malheureuse au plus haut point. Pourtant, je ne m'en souviens plus… Ca y est, Alzheimer m'a atteint ! Mais que suis-je venu faire ici aussi ? Alors que je ne pensais être déconnecté que physiquement, voilà que le livre des souvenirs m'échappe. Tel un robot, je me sens doté d'une conscience, tout au plus, et ne vivant uniquement que du moment présent.

« Magnifique nuit, n'est-ce pas ? »

Je ne sais pas trop, je n'y ai pas prêté attention. Instinctivement, je lève la tête comme si j'allais espérer observer les étoiles ou une lune éclatante, pouvant éclipser n'importe quel autre objet ou personne ici.

Non, impossible.

La lune a une sérieuse concurrente ce soir pour attirer toute mon attention. De toute manière, l'autre a déjà atteint son but. Je suis en sa compagnie. A présent, ce qui allait arriver, seul l'avenir proche peut le dire... Lui aussi me bloque. Je ne suis concentré que sur le moment présent, mais pas sur les conséquences.

Tant qu'elle me regarde, qu'elle me prête encore un regard, je m'en fiche de ce qui était arrivé et surtout de ce qui allait arriver. Non, j'ai juste envie que ça arrive. En réalité, je ne la regarde pas, mais je sens ses yeux se poser sur moi. Je ne résiste pas bien longtemps, contrairement à mon entrée en ce lieu qui me paraissait cinq minutes auparavant si mystérieux, rempli d'inconnu. Finalement, son regard me pénètre. Elle me sourit, encore, toujours avec une forme d'insolence et de détermination. Et le premier souvenir me revient enfin. Ce même sourire à l'arène de Lavandia. Des moments comme celui-ci ne s'oublient pas pour un dresseur qui a toujours voyagé seul, souvent loin du contact des autres. Les seules relations que j'avais se limitaient aux combats que je livrais avec les autres dresseurs ou champions.

Mais c'est la première fois que je voyage avec quelqu'un. Avec un humain, je veux dire. Cette étrange sensation s'amplifie quand on voyage avec une fille, et dans ce genre de situation, j'ai, sans erreur de calcul, une chance sur… des milliards que je me retrouve ici, à cet endroit précis, à ce moment précis, pour cette occasion. Oui, les souvenirs me reviennent, ils me poussent à admirer le moment que je savoure en ce moment. Ils ne devaient arriver qu'au moment propice. L'heure que j'ai dû passer à me lever et rentrer dans la tente me paraissait bien lointaine. A présent, je vis tout à la seconde, à l'instant présent. Shana vit-elle les mêmes sensations que moi, où alors ne suis-je qu'une simple illusion destinée à consommer des moments qui n'ont aucune valeur ?

« Ils sont si idiots, ces silences, par rapport à tout ce que nous avons déjà vécu… »

Je ne m'attendais pas à l'entendre dire ça. Mais elle a raison. Auparavant, les silences qui pesaient entre nous deux entraînaient une ambiance très froide, mais cette fois les cartes ont été redistribuées : la confortable chaleur prend le dessus sur tout le reste. Nous étions trois dans cette tente : cette chaleur étrange, Shana et moi. Je n'en peux plus d'attendre. Parler ou ne pas parler, silences ou non, qu'est-ce que cela changerait pour la suite ? Allais-je continuer à voir cette fille de la même façon ? Que se passe-t-il vraiment si nous devions en arriver là ?

Trop de questions.

Je ne changerai jamais : même dans les moments les plus extraordinaires, je continue encore à me poser des interrogations. Shana doit bien me trouver hésitant. J'ai l'air idiot, j'ai envie de partir, de briser ce moment solennel en me précipitant en-dehors de la tente…non, en fait je n'ai pas du tout envie de faire ça. J'ai envie de lui dire tout ce que j'ai sur le cœur, tout ce que j'ai en moi. Mais c'est trop difficile. Je ne parle pratiquement jamais, et me voilà à présent obligé de tout expulser d'un coup.

Par où commencer… Me voilà aux portes d'une action que je pourrais soit regretter, soit remercier toute ma vie. Et je suis incapable de faire quoi que ce soit. Cette courte heure est pour moi toute une aventure dans la quête que nous poursuivons ensemble. J'ai l'impression de traverser autant d'embûches que si j'avais traversé trois régions à la suite. Les matchs passés ne sont qu'un amuse-bouche.

Vas-y, ose…

NON, reste-en là !

Ne l'écoute pas, surtout agis selon tes désirs…

Des voix résonnent. Elles m'embrouillent complètement. Je n'ai à nouveau plus de notion du temps, de l'espace. Il n'y a à présent plus que ces voix. Mon être n'est-il que la marionnette d'un pathétique spectacle ?

« Houtarou ? »

Hein ? Me voilà de retour dans la tente, retrouvant l'enthousiasme disparu. Shana me parle à nouveau. Est-il utile de reculer ? Chaque minute, chaque seconde qui passe me procure un bouillonnement de plus en plus intense. Cette satisfaction me rend peu à peu tous mes sens. Un dresseur ou autre aventurier ayant décidé de marcher de nuit serait en droit de se demander ce qu'il se passe s'il venait à venir dans le coin.

Mille situations s'offrent à moi, chacune menant au même but. Je remarque à peine la petite lampe, source de toute cette lumière, décliner petit à petit ; bientôt, nous serions dans le noir complet.

« Dis, Shana, je voulais te dire quelque chose…

― Oui, qu'est-ce qu'il y a ?

― Je…je…

― Eh bien, ne fais pas ton grand timide !

― Non, on va dire que c'est assez compliqué à expliquer… »

Raaaaah, j'en ai marre d'être paralysé tout le temps par cette peur, par cette crainte d'être ridicule, d'avoir des ennuis. Tout constitue un obstacle en ce bas monde ! Même un combat Pokémon en finale de Ligue me paraît plus facile à gérer niveau stress…

Je me rapproche d'elle. Tout doucement. Elle semblait ne rien comprendre, elle me fixe juste. Moi, j'agis.

Mais qu'est-ce que tu fais ? As-tu le droit d'aimer quelqu'un de cette façon ? Elle n'est même pas d'ici !

J'en avais envie, c'est tout.

Tu risquerais de le regretter toute ta vie. Elle sera bien forcée de partir.

Qu'est-ce que vaut une heure dans toute une vie ?

Tu ne comprends rien, Houtarou, tu es décidément pas assez mature pour vivre ce genre de choses…

Je m'en fiche d'être mature ou pas, d'être un dresseur ou un simple voyageur, je suis simplement ici, dans cette tente, et j'ai juste envie de poser mes lèvres. Je suis sûr qu'elle se laisserait faire. Elle aurait déjà eu une dizaine fois le temps de se défendre, de me tuer.

Si elle accepte ce moment, je dois aussi l'accepter. Il est temps d'aller de l'avant.

Tu es quelqu'un de bien intrépide.

J'agis uniquement selon mes désirs, tu n'as pas le droit de me donner des ordres.

Fais comme tu veux, je sais que tu le regretteras un jour ou l'autre.

Ce n'est pas non plus la peine de me tourmenter.

Je veux t'aider, c'est tout.

Dans ce cas, tais-toi et laisse-moi faire…ce long combat, je l'ai mené avec brio, jusqu'au bout, la manche finale va s'achever sur une victoire sans précédent. Nous ne sommes plus qu'à trois centimètres l'un de l'autre…

Et ce fut le moment fatidique.


Je suis sûr que je leur manque, là-bas. Yuji… mais que fais-tu ? Ne cherches-tu pas à venir au moins me retrouver, que nous puissions vivre heureux pour toujours ? Je suis sûr que tu dois faire de ton mieux pour que l'on puisse se retrouver. Ici aussi nous essayons d'aller de l'avant. Je suis en compagnie d'une personne très sensible, mais je crois que le garçon ne comprend pas certaines choses. Dois-je vraiment tout lui expliquer ? Il m'accompagne, me rend service en m'aidant à revenir vers vous, mais j'ai peur qu'il s'attache trop à moi ou à notre univers. Une telle situation serait mauvaise pour lui. Quoi qu'il en soit, je pense énormément à vous. Je pense que nous nous retrouverons très bientôt.


ARRETE !

Non, je fais ce que je veux.

TU N'AS PAS LE DROIT !

Si, j'ai tous les droits. Nous sommes seuls, à dix kilomètres de toute ville, en pleine campagne, dans une tente. Pourquoi devrais-je ne pas en profiter ?

AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAHHHHHH !

Le ciel est d'un noir d'encre. Toute cette chaleur m'a quitté d'un coup. La fraîcheur hivernale est revenue. Seule ma tête brûle encore. Que s'est-il passé ? Je jette un coup d'œil à côté de moi. La lumière est éteinte, Shana doit dormir. Quelle heure est-il ? Oh, et puis quelle importance. Je vais faire un petit tour, cela me remettra les idées en place.

Comment ai-je pu faire un tel… cauchemar ? J'en suis tout retourné, car je me souviens exactement des détails, ce qui est très rare dans le cas de mes rêves, dont il me reste trop souvent que de minces bribes. Je revois encore cette scène sous la tente, moi l'embrassant, elle qui se laisse faire, la chaleur qui nous envahit. A présent, cette même chaleur aurait eu le même effet sur moi qu'une plaque chauffée à blanc. Je n'aurais plus jamais senti le même bonheur. De toute façon, je suis trop idiot pour croire à tout ce qui a pu arriver. Bah, ce n'est qu'un rêve, je n'étais pas maître de mes actes. De toute façon, je ne commettrai jamais la folie d'aimer quelqu'un qui n'est pas de ce monde… encore moins la folie d'avoir tenté tout ce que j'ai pu vivre -ou subir- dans ce rêve. Mais maintenant, j'ai honte, je me sens sali d'avoir vécu ça alors que je ne l'ai jamais voulu.

Comment quelqu'un de souillé comme moi peut encore voyager avec elle ? Je ne sais pas, mais en attendant, le sentiment de devoir continuer à l'aider existe encore. Je dois me rattacher à cette parcelle de réalisme.

Ce n'est qu'un simple cauchemar, voilà tout.

Elle n'en saurait rien, et je pourrai vivre ma vie de dresseur tranquillement.