Chapitre 9 – Vapeurs de tous côtés
Ces particules blanches qui tombent du ciel sans arrêt… non, ce n'est pas un nouvel épisode neigeux qui débute, mais bien les cendres dues à la très grande activité du Mont Chimnée, dont nous engageons les premiers kilomètres. En effet, voilà une bonne heure que nous gravissons le Sentier Sinuroc pour arriver au sommet du massif. Cette étape intermédiaire avant notre retour à Lavandia nous permettra de nous ravitailler après notre départ précipité de Vermilava. Et quel départ ! La surprise d'être réveillé par Shana en pleine nuit, de devoir ramener Stella à une solitude si brusque me donnaient une impression jamais vécue auparavant. Alors que des mois durant j'ai cherché de la compagnie à tout prix, me voilà obligé à présent de faire preuve d'abandon et de lâcheté ! Je dois admettre que la présence de Stella n'est pas celle qui me convenait le plus, surtout après les événements de la veille aux sources de Vermilava ! Je n'en ai plus mentionné quoi que ce soit de cet épisode à Shana et je sais qu'il est parfaitement inutile de remémorer cet épisode très gênant, pour l'un comme pour l'autre. Episode superflu à rappeler, mais qu'il est difficile de faire sortir de mon esprit, si anodin qu'il devrait être ! Même en me concentrant sur tout à fait autre chose, les images me reviennent et s'ancrent toujours un peu plus. Beaucoup de doutes me prennent, surtout après ce que j'ai pu penser, notamment à l'égard de Shana. J'ai honte, terriblement honte. Jamais je n'ai éprouvé tellement ce sentiment de toute ma vie, même pas lors de ma terrible défaite à la Ligue Indigo. Mais dans ce cas, personne ne le sait. Et personne ne doit le savoir.
Une nouvelle heure s'écoule dans le plus grand des silences. Bien que le solstice d'hiver soit derrière nous, le soleil ne s'est pas encore levé malgré l'heure avancée, et je n'ai pas trop la présence d'esprit de parler. Etant un éternel gros dormeur, un lever si brutal en pleine nuit ne me fait pas que du bien… Ce n'est qu'en milieu d'après-midi, au prix de quelques acrobaties pour gagner quelques kilomètres, que nous parvenons enfin au point culminant du Mont Chimnée. De là, nous pouvons admirer en contrebas la route menant vers Autéquia, couverte de cendres. L'activité volcanique ne stoppe jamais, pas plus que les liaisons via le téléphérique en bas de la montagne. Le Mont Chimnée est l'un des hauts lieux touristiques de la région. Avant de l'emprunter, nous nous mettons d'accord pour une petite halte à la boutique située à côté du téléphérique et qui visiblement ne désemplit pas. Parcourant les quelques rayons du magasin, je remplis mon panier et remarque alors quelque chose que je n'ai jamais vu ni eu l'occasion de manger : des Lava Cookies. Curieux de nature, je décide d'en prendre quelques-uns. J'ai par contre du retenir une Shana furieuse de ne pas avoir trouvé des pains-melons alors qu'elle-même n'en avait plus. Echanges vifs et sortie de boutique précipitée ont été au programme, ce qui ne m'a pas empêché d'en prendre pour mon grade par Shana, qui ne sait plus contre qui passer sa nervosité. Sans tarder, nous quittons le Mont Chimnée via le téléphérique. Shana continue de bouder, mais elle commence à comprendre que je suis tellement habitué à la voir faire ce genre de scène que je suis conscient que dans une heure elle aura terminé sa crise. Et pourtant, alors que nous poursuivons notre chemin du retour vers Lavandia, Shana ne décolère pas. C'est en voyant son état d'esprit qui persiste que je commence à m'inquiéter, car même son fort caractère n'a jamais été à cette étape, au point de me bouder durant des heures. Le dîner ne l'a pas déridé : la région montagneuse ne nous laissait guère d'endroits où nous installer. Nous nous sommes donc résignés à choisir un plateau rocheux, et ce n'est de fait pas cet endroit peu confortable qui va atténuer l'humeur de Shana. Sans me préoccuper d'elle, je m'occupe de distribuer la nourriture à tous mes Pokémon et de m'installer, de sortir mes denrées habituelles : n'étant pas un grand cuisinier, le sandwich est de mise. Je m'apprête à le déguster mais je constate que Shana n'a pas bougé d'un pouce depuis que nous sommes arrivés.
« Tu comptes rester debout comme ça pendant longtemps ? »
Elle me fixe, puis alternativement, m'observe moi puis mon sandwich.
« J'ai faim.
― Mais c'est mon dernier sandwich ! Je t'avais dit de prendre autre chose que des pains-melons à la boutique, tu n'as pas voulu m'écouter !
― J'ai quand même faim. »
C'est qu'elle insiste, en plus ! Ne voulant pas déclencher une énième dispute, je cherche à calmer le jeu mais j'allais surement me résigner à devoir partager mon repas avec elle. C'est sans compter mon achat du matin qui tombe à pic. A moi de voir si les Lavas Cookies ont la si bonne réputation qu'on leur donne ! Je sors ces fameux cookies, spécialités prisées de la région et donc la réputation a déjà franchi les océans. Ils n'ont aucune grande différence physique avec les autres sortes de cookies, ce qui les rend au premier abord attractifs. J'en ai tellement entendu parler depuis tout petit que je me suis précipité dessus lors de mes achats. J'en ai donc donné à Shana pour qu'elle ait quelque chose à se mettre sous la dent. Sans lui prêter plus d'attention, car je sais très bien que c'est inutile d'insister, d'essayer de lui parler, elle n'en démordra pas de bouder, et elle n'arrêtera que quand elle le souhaitera. J'entame mon repas tout en observant mes Pokémon profiter du leur. Perdu à nouveau dans mes pensées, j'ai été ramené à la réalité par une expression de dégoût.
« Mais c'est immonde ! »
Je pouvais m'attendre à toutes les réactions, mais certainement pas la phrase qui vient de sortir de la bouche de Shana. Je la pensais beaucoup moins difficile, surtout que ce n'est pas la première fois, même si les occasions ont été rares, qu'elle mange autre chose. Elle n'a jamais bronché, d'où ma grande surprise à voir l'expression de répulsion sur le visage de Shana.
« Tu n'aimes pas ça ?
― Non, je n'aime pas, ça donne envie de vomir.
― Ben, désolé, mais j'ai rien d'autre.
― Donne-moi ton sandwich alors.
― Ah, non !
― Donne-le moi, donne-le moi, donne-le moi ! »
Shana s'impatiente et reprend son opération « harcèlement » contre moi. Je n'ai jamais vu Shana aussi surexcitée, surtout pour une raison tout aussi ridicule que la nourriture alors qu'il y en a assez pour tenir quelques jours. Les Lavas Cookies ne remplissent pas, mais tout de même ! Elle est déchaînée, impossible de l'arrêter ! J'ai tout tenté pour l'arrêter mais quelque chose me dit que je n'aurais pas dû la toucher, ne serait-ce qu'à l'épaule. Il n'en faut pas plus pour la mettre encore plus en colère et la situation dégénère jusqu'à devenir hors de contrôle. Ce n'est qu'après dix minutes d'intense conflit que je me résigne à donner mon repas à Shana. Elle a réussi à me faire craquer, car je n'avais pas envie de plus me fatiguer dans ce genre de disputes.
« De toute façon Houtarou, ma santé est beaucoup plus importante que la tienne, alors si tu les as achetés, tu n'as qu'à les manger, TES cookies ! »
Je la déteste, mais elle a su me clouer le bec, celui qui n'a jamais réussi à me donner le sens de la répartie. Alors qu'elle se régale d'un magnifique sandwich salade-œufs-tomates-mayonnaise-morceaux de poulet, je me rends compte que les cookies achetés étaient périmés. Je me déteste pour mon inattention. Mais quelle vie…
« Qu'elle est nerveuse cette fille !
― QUI A DIT CA ? »
Perdu au plus profond de mes idées noires, je réalise à peine que quelqu'un venait de parler. Quelqu'un d'autre que Shana. Heureusement, mon esprit, focalisé sur Stella, a réussi à identifier la voix comme n'étant pas celle de notre ancienne compagne de route. Je n'ai pas pris conscience dans l'immédiat que la voix qui venait de s'élever est la même que celle que j'avais entendu lors de mon entraînement à Lavandia. Je regarde autour de moi mais je ne vois personne d'autre que Shana. Mes Pokémon, eux, mangent toujours, ayant à peine prêté attention à la scène qui venait de se déroule. En attendant, Shana a bien entendu quelqu'un dire qu'elle n'était qu'une surexcitée. Sans chercher à comprendre, elle me balaie du regard, très remontée, ou plutôt devrais-je dire, plus remontée qu'elle ne l'était lors de notre accrochage.
« Fais très attention à ce que tu dis, je te rappelle que malgré tes recommandations, je reste très impulsive, alors si tu refais une remarque du genre…
― Mais je n'ai rien dit !
― Tu es pitoyable, nous sommes seuls ici.
― Je te dis que…
― URUSAI ! »
Tant d'incompréhensions, et me voilà encore une fois victime d'une totale erreur. Le sentiment de rabaissement fait son grand retour. Shana a décidé de prendre les devants de notre aventure, prête à endosser le rôle de chef, au point de croire que je suis obligé de lui obéir, de ne devenir qu'un vulgaire pion. Un sentiment douloureux s'empare à nouveau de moi, mais depuis hier, je ne suis plus capable de rien, ni de parler, ni d'agir, confronté aux situations les plus gênantes et surtout les plus injustes. De telles déconvenues viennent à me faire penser que le voyage en solitaire et surtout sans fille a son lot d'avantages, dans le fond. Une pensée macho totalement assumée, mais je me rends compte combien j'ai été d'une naïveté ! C'est le ventre vide, avec un sentiment d'impuissance et d'avoir perdu mon temps et mon argent pour rien que nous sommes repartis. A moitié dans les vapes, au bord du malaise, je peiné à suivre Shana durant les premiers kilomètres. Elle pète la forme, je traîne.
« Allez, avance ! »
Je perçois à peine ses paroles…faim, soif, chaleur, tout finit par se succéder… Shana n'est plus qu'une vague silhouette que je tente, ou bien que je m'oblige à suivre… En plus de ma vision, mon esprit se trouble.
Qu'est-ce que je fais ici ? Quel est ce long couloir ? J'ai l'impression d'être dans un hôtel, ou dans un Centre Pokémon. Je ne sais pas trop. Ah ben tiens, c'est Shana qui attend là !
« HOUTAROU, OU EST-CE QUE TU ETAIS !? QU'EST-CE QUE TU AS FAIT !?
― Eeeh, du calme, je discutais simplement avec elle !
― AVOUE PLUTOT QUE TU LA PREFERES A MOI, HEIN ! DIS-MOI QUE TU L'AIMES !
― Shana, je te rappelle que tu n'es pas d'ici, que tu dois rentrer chez toi, normal que je préfère aimer Stella que me faire des illusions !
― MAIS…
― Maintenant, ça suffit, j'en ai marre de ton sale caractère ! »
N'ayant aucun ressentiment à l'égard de mon acolyte, je laisse Shana abasourdie, prête à fondre en larmes. De l'autre côté du couloir Stella m'attend déjà, rayonnante, mais Shana, plus rapide, me rattrape avant que je rejoigne Stella, et plusieurs magnifiques paires de baffes illustrent sa considération envers moi. Aïe ! Ça fait mal. Ouille ! Qu'est-ce que je regrette d'avoir dit ça. Ouch ! Elle pourrait d'arrêter !
« Houtarou, oh oooh ! Houtarou ! »
Encore des douleurs à la joue. Aïe ! Ça fait mal ! Shana continue à me donner des claques.
« Eeeeeeeh, mais tu vas bien ? J'y peux rien si je t'ai quitté !
― Mais qu'est-ce que tu racontes, andouille ? Tu t'es évanoui ! »
C'est à ce moment que je prends conscience que j'étais couché, sur le sol dur, et non dans un hôtel et que Shana m'observe, toutefois sans un brin d'inquiétude. Encore un autre cauchemar ? On dirait bien, mais pour une fois accentué par mon évanouissement soudain. Le soleil est déjà loin à l'horizon, la nuit ne va pas tarder à tomber. Enfin conscient, je me relève péniblement pour reprendre peu à peu tout mes sens. Le paysage a changé : je ne me trouve plus dans la zone aride au pied du Mont Chimnée, mais dans une vaste forêt, où le froid de l'hiver se rappelle à mon bon souvenir. Cette ambiance m'aide à rester éveillé et à supporter ma faiblesse actuelle, comparé à la chaleur étouffante qui régnait avant mon évanouissement. Mais j'y pense… comment Shana a-t-elle fait pour m'amener ici ? Encore une question d'importance capitale mais dont, inconsciemment, je n'avais aucune envie de poser.
« Il y a une ville pas loin. Je suis allée faire quelques courses. Reprend des forces ce soir, je ne pensais pas que tu serais faible à ce point.
― Je ne suis pas FAIBLE !
― Pour toi et les humains de ton monde, non, mais pour moi, tu es d'une lamentable fragilité. Désolé de dire ça, mais c'est tout ce que je pense.
― Oh, c'est bon, passe-moi ce que tu as acheté pour voir. »
Shana me donne mon sac, et précipitamment je cherche une denrée comestible. Enfin MANGER ! Mais rapidement, mon visage forme l'excitation, puis la déception : seule nourriture, un sachet rempli de pains-melons. Dans l'espoir de trouver autre chose, je fouille les moindres recoins de mon sac, désespérément vide de nourriture. Décidé à ne plus jamais enclencher de dispute à ce sujet, je me résigne à prendre la seule nourriture connue de Shana. Car même si j'aime bien, je ne prends pas le même plaisir que Shana à en manger… Et regardons-la sourire en mangeant, j'ai de la peine à croire qu'on a tout fait pour se détester l'un l'autre !
Journée de perdue, autant aller se coucher. Mais avant, je fais sortir une dernière fois mes Pokémon, qui n'ont pas pu profiter de la journée, si ce n'est qu'au déjeuner.
« Je l'avais dit Houtarou, que cette fille était débordante d'énergie. En attendant, elle en a déjà profité pour nous sortir de nos Pokéball, pendant que tu dormais. »
Ou je deviens complètement fou, ou bien j'enchaîne cauchemars sur cauchemars en ce moment. Je n'ai pas envie de comprendre ce qu'il m'arrive. Que je fasse un cauchemar, que je sois devenu fou, d'accord, mais je n'arrive pas à savoir ce qui m'a amené à voir distinctement Coudlangue en train de me parler. Estimant qu'il s'agit bel et bien d'un songe idiot comme j'ai l'habitude d'en faire ces derniers temps, je réponds à ce que Coudlangue venait de dire, en langage bien humain.
« Elle vous a déjà…sortis ?
― Oui, tu ne le savais pas ?
― Ne savais pas quoi ?
― Ben, qu'elle pouvait facilement communiquer avec nous ? Pas qu'avec moi, je t'expliquerai plus tard, maintenant que tu connais la vérité. Car je tiens à te rassurer immédiatement, je suis le seul dans ce cas-là. Quoi qu'il en soit, elle arrivait à « parler » avec nous six, ainsi qu'avec Ramoloss quand il était encore parmi nous. Et comment dire, il se passe dans le groupe des événements pas très nets. Si je devais te raconter toutes les conversations que nous avons eues…
― Et pourquoi tu ne me les racontes pas ?
― Car le moment n'est pas venu, et comme il y a un début à tout, je vais plutôt te raconter pourquoi je parle couramment ton langage.
― Ça ne peut pas attendre demain ? Je suis vraiment fatigué et ne sais plus vraiment trop où j'en suis. Tout semble déformé autour de moi, je ne suis même pas certain d'être encore dans mon monde…
― Comme tu veux. Mais il NE faut pas que Shana sache que nous avons eu cette conversation.
― Et pourquoi ?
― Parce qu'il y a certaines choses que tu n'es pas censé savoir, tout simplement. Du moins, pas dans l'immédiat. Sur ce, bonne nuit. Je suis également très fatigué. »
Et Coudlangue, sans rien rajouter, retourne de lui-même dans sa Pokéball, au milieu des autres éparpillées autour de mon sac. Shana se trouve dans sa tente. Elle ne semble pas avoir entendu notre discussion. Tant mieux ? Je ne sais pas. J'ai envie de dormir. Le sac de couchage est le seul endroit bienvenu depuis mon départ de Vermilava. Et je sais qu'avec cette journée exténuante, s'il y a une bonne nouvelle, c'est la longue et profonde nuit qui m'attend…
D'ailleurs, quand je vois le soleil déjà haut dans le ciel, je me dis qu'en effet j'ai très bien dormi, et surtout très longtemps. Mes Pokémon se sont regroupés autour de moi et profitent de longues heures de liberté, peu habitués à ces longues récréations, soit pour s'amuser, soit pour m'observer avec un air inquiet. N'ayant pas pour but de leur faire de la peine, je les rassure ainsi en me levant, beaucoup plus en forme que la veille. La nuit s'est faite sans rêve idiot, et je pense que je n'aurais guère apprécié d'en revivre un comme ceux que j'ai pu apprécier récemment. A ce propos…autour de moi, il y a tous mes Pokémon. Sauf Coudlangue. Et les Pokéball sont toujours dispersées. En prenant celle de Coudlangue en main, et en le faisant sortir, je commence à réaliser que je n'ai pas halluciné hier soir. C'est bien à lui qu'appartient cette voix d'homme assez mûr, avec un ton assez enjoué, proche de cette voix qu'il détient en tant que Pokémon. Le monde est-il assez petit pour que je sois entouré de phénomènes si extraordinaires ?
« Salut Houtarou. Je vois que tu as bien dormi, tu m'as l'air plus réveillé que hier !
― Oui, en effet. Mais parlons plus bas, Shana ne doit pas être loin.
― Non, elle dort dans la tente.
― Tu veux rire ? Tu as vu l'heure, elle ne dort certainement plus !
― Si tout était comme tu le pensais, l'aventure serait nettement plus agréable, n'est-ce pas ? Ce que tu ne sais pas, c'est que Shana a de nouveau pleuré hier soir, comme tu l'as déjà entendu de précédentes fois.
― Et qu'est-ce qu'elle a dit ?
― Tu crois vraiment que je le sais ? Elle nous parle, mais ce n'est pas pour cette raison que je prête attention à tout ce qu'elle dit quand elle est seule. Je n'ai pas ta curiosité ! Tout ce que je constate, c'est qu'elle est extrêmement friable en ce moment. Beaucoup plus qu'au début. Donc pour une fois, je vais te donner un conseil, même si au départ je suis ton Pokémon. Evite à tout prix les disputes, même si tu te sens rejeté, oublié, que tu éprouves un sentiment de malaise. Laisse-la tranquille en ce moment, elle a besoin de réfléchir. Et pas qu'un peu. »
Un mouvement se fait entendre dans la tente, nous obligeant à stopper net notre conversation. Coudlangue se contente de rejoindre mes autres Pokémon, l'air innocent.
« Bonjour Shana !
― Salut, Houtarou.
― Tu veux manger quelque chose avant qu'on parte ?
― Non, merci.
― Même pas un pain-melon ? Allez !
― Je t'ai dit non.
― Bon… »
Coudlangue a raison, Shana n'est effectivement pas aussi enjouée que d'habitude, même encore moins que hier. Et pourtant, lors des précédentes fois où j'ai vu Shana pleurer, elle s'était, du moins en apparence, très bien remise de sa mini-dépression. Mais cette fois, elle ne prête vraiment aucune attention à ce que je peux dire. En tout cas, moins qu'en temps normal. Shana est décidément une fille très étrange, je n'en ai jamais vu qui peut autant changer aussi radicalement de sentiment d'un moment à l'autre. Encore hier, elle était prête à tout briser, tout casser pour obtenir ses pains-melons à la boutique. Aujourd'hui, elle n'en veut même pas. J'ai envie de savoir, de lui parler pour comprendre ce qui ne va pas, de chercher par moi-même quels sont les secrets qui planent autour de nous depuis autant de temps. Mais les mots de Coudlangue résonnent dans ma tête : « Laisse-la tranquille. ». Si seulement je pouvais la laisser tranquille… Moi qui suis d'une extrême curiosité, il va me falloir un gros effort pour ne pas lui poser une question gênante ou compromettante. Coudlangue m'a dit que je saurai tout en temps voulu…mais depuis quand pense-t-il me dévoiler la vérité et surtout quand viendra le moment venu ? Et surtout, sans lui manquer de confiance, est-ce que Coudlangue croit vraiment ce qu'il pense ou me dit ? Si le problème de la nourriture n'était pas réglé, je pense que je me serais encore tracassé pendant quelques heures sur ces questions. Nous avons donc dû faire un détour par un village situé non loin de notre campement pour remplir notre réserve en provisions. A la première épicerie, je demande à nouveau à Shana de choisir ce qu'elle veut mais elle ne se décide toujours pas. L'excuse de la grande quantité encore de pains-melons était périmée pour moi. Je savais très bien qu'autre chose lui occupe l'esprit. La seule chose que je peux espérer, c'est d'agir comme si j'ignorais son comportement, ce qui va me demander une concentration encore plus forte pour ne pas commettre la moindre gaffe durant au moins quelques jours. Mon aventure reprend donc sur une traversée du désert. Il est donc inutile de s'attarder sur la description des paysages traversés, extrêmement monotones, puisque nous ne sommes toujours pas sortis de la zone très rocailleuse des environs du Mont Chimnée. Lavandia est encore à plusieurs dizaines de kilomètres. J'en viens presque à regretter de ne pas être redescendu par le désert, qui comporte certes plus de risques mais aussi la chance de pouvoir observer des spectacles qui me sont jusqu'alors inconnus. Pas la peine non plus de parler de ces longues et joyeuses conversations que nous avons eues cet après-midi. Dans une ambiance comme celle-ci, l'ironie est de mise. En d'autres termes, après-midi ennuyeuse à nous balader, sans rien faire. Shana, d'habitude bavarde, ne prononce pas un seul mot. La dernière fois que j'ai vécu une telle situation, j'étais encore innocemment en train de me promener sur une plage au Village Myokara. Cette époque est bien lointaine…
Le soir tombe, et le campement se dresse à nouveau. Je n'ai même pas cherché à comprendre pourquoi Shana n'a pas mangé de la journée, même si je sais pertinemment que son moral est au plus bas. En fait, je sais ce qui m'a le plus manqué durant la journée : une nouvelle discussion à entamer avec Coudlangue. Je ne sais pas ce qui me motive le plus, s'il s'agit du simple fait de pouvoir avoir un Pokémon qui comprend le langage des humains, où s'il s'agit du fait d'en apprendre toujours plus sur les mystères qui flottent depuis quelques temps ? Pourtant, la chance semble être de mon côté le soir tombe, alors que, étrangement, Shana se retire très rapidement dans sa tente. Le moment tant attendu est venu de me mettre à l'écart du campement et de sortir Coudlangue de sa Pokéball.
« Bonsoir, Houtarou.
― Voilà, si ça ne te dérange pas, j'aimerais qu'on poursuive un peu notre discussion de ce matin.
― Comme tu le sens, mais il y a une chose que je n'accepterai pas.
― Quoi donc ?
― Que tu m'utilises pour combattre, pour gagner des badges, d'accord. Je te considère comme un dresseur fiable, aimant envers ses Pokémon, et tu as toujours eu une grande reconnaissance envers nous… Mais je n'ai pas envie de devenir ta taupe, celui qui te racontera tout sur les moindres faits et gestes de Shana.
― Ce n'est pas mon but !
― J'espère bien.
― Houtarou, c'est toi qui parle ? »
Cette dernière question provenait de la tente. Mince ! Shana ne devait pas encore dormir. J'ai rapidement rappelé Coudlangue dans sa Pokéball avant que Shana ne sorte et découvre le pot aux roses. Je n'ai toutefois pas eu le temps de me glisser dans mon sac de couchage et j'étais encore assis sur un rocher.
« Qu'est-ce que tu fais là ?
― Je contemple le paysage, comme d'habitude, pourquoi ?
― C'est toi qui a parlé.
― De quoi, parler ?
― C'est bien ta voix que j'ai entendue !
― Désolé, je ne sais pas du tout ce que tu as pu entendre, mais je n'ai pas parlé !
― Si tu le dis…je vais me coucher.
― Bonne nuit. »
Aucune réponse n'émane de la bouche de Shana. Je m'y attends de toute façon, de même pour le grand air soupçonneux qu'elle a pris lorsque je lui ai affirmé que je n'avais rien dit. Son « si tu le dis » veut tout dire. A présent, il est trop risqué de ressortir Coudlangue si je ne suis pas certain que Shana nous surprenne. Je ne risquerai pas une nouvelle fois de la mettre dans tous ses états. Il se fait tard à présent… j'ai très bien récupéré depuis ma formidable journée de hier, mais pour une raison inconnue, la seule envie de rester éveillé me traverse, avec une envie… de ne rien faire, si ce n'est de me contempler dans cet étrange environnement dans lequel je suis plongé depuis quelques temps. Je me sens seul, mais cette fois ne regrette pas de profiter de cet instant, qui me semble assez solennel et assez important pour le vivre seul. Face à moi le Mont Chimnée se dresse, imposant, majestueux dans cette vaste région. Ce lointain horizon représente pour moi, l'avenir, l'espérance de nouveaux projets toujours plus improbables et utopiques les uns que les autres. Derrière moi, une tente et un sac de couchage. Le présent. La réalité d'une quête indéchiffrable. Les inquiétudes d'un jeune dresseur en soif d'aventure et les lamentations d'une fille loin, beaucoup trop loin de chez elle. Un sentiment qui n'a fait que s'accentuer, que la possibilité d'une entraide aurait dû atténuer… Cette inquiétude m'amène à m'approcher de la tenter et à jouer une nouvelle fois avec le feu. Allais-je nouveau me risquer à être indiscret et écouter des choses qui ne me regardent pas ? J'ai envie de savoir, mais dans le fond, c'est une envie tout à fait idiote. Je suis devenu un véritable espion, mais je n'agis pas dans mon propre intérêt…du moins, pas seulement dans le mien. J'ai véritablement envie d'aider Shana.
Mais visiblement ce soir, elle ne semble pas disposée à faire quoi que ce soit. Je n'entends plus rien. Elle s'est visiblement endormie très rapidement. Sans m'attarder, je retourne à mes contemplations. La seule envie de me libérer l'esprit le temps d'une nuit m'anime. Tout ce qu'il me reste de passionnant à faire serait de relire ce livre que nous a un jour offert Simon. Quand j'y pense… nous n'avons pas avancé. Au final, nous connaissons plus l'histoire de ce Ranger que la solution à notre problème. Le reste n'est fait que d'hypothèses.
« Cet objet…il s'est désintégré dans mes mains »
De quel objet cet explorateur parlait-il ? Voilà un mot bien vaste que le terme « objet ».
« Mes connaissances en décryptage de ces runes m'ont permis de découvrir l'existence du passage vers un autre monde. »
Il ne fait aucune mention des mots qui ont été gravés, écrits dans cette salle. Détenaient-ils la clé de notre problème insoluble ? Quelle bonne question tiens ! Ce livre ne nous sert strictement à rien ! A RIEN ! On nous a laissé trop longtemps tâtonner dans le vide ! Pourquoi !? Pourquoi les gens qui nous seraient les plus utiles sont ceux qui disparaissent le plus facilement ? Il faut que je sache ce qu'il y avait marqué dans cette salle aux Chutes Tohjo. Mais pas le temps d'y aller, il faut que je trouve ici même, quelque part non loin de là, un moyen de découvrir ce qu'il y avait d'écrit à des milliers de kilomètres de là. Et pourtant, ce n'est pas demain la veille que j'aurai la réponse.
J'en ai marre de me torturer l'esprit. J'ai envie d'être un dresseur. De voyager. De mener une vraie aventure. Avec des gens, des amis capables d'aider quand le besoin se fait.
La nuit a été très courte. Le soleil laisse deviner ses premiers rayons quand je me décide à quitter mon poste. C'est bien l'une des rares fois où je passe une nuit blanche volontairement. Ces dernières semaines, j'ai eu l'habitude d'être réveillé par Shana. Maintenant, c'est à mon tour d'assurer la bonne continuité de notre aventure et de ramener à la réalité l'infortunée naufragée. D'un pas courageux, je me dirige vers la tente et me risque à regarder à l'intérieur. Aux trois quarts cachée par sa couverture, Shana est magnifique quand elle dort. J'en hésite presque à la réveiller.
Que faites-vous ? Qu'attendez-vous pour m'aider ? Je suis seule. Houtarou est de son côté. J'ai aussi l'impression qu'il se sent seul. Personne ne veut nous aider. Ce garçon est bien le seul en ce monde qui cherche véritablement à me secourir. Je reconnais là ses véritables intentions. Mais je me sens rabaissée, je n'en dors presque plus. Oh, vous me manquez ! Je suis de plus en plus malheureuse…
« Shana, il est l'heure, on ne va pas tarder à y aller… »
Il n'a pas fallu attendre très longtemps avant de la voir surgir de la tente. La seule chose quasi étonnante est son indifférence vis-à-vis de ma quasi-intrusion dans son espace privé. Mais même si elle me l'avait fait remarquer d'une manière ou d'une autre, je n'en aurais éprouvé aucune honte. Pas comme il y a quelques temps avec ce rêve étrange. Seuls mes sentiments du moment m'inquiètent, un peu.
Shana se décide à manger quelque chose, enfin. La journée peut commencer !
Mais rapidement, l'ambiance perd à nouveau de sa saveur. Pour la première fois depuis mon départ des îles Sevii, je connais la sensation d'ennui. Regarder, admirer les paysages, d'observer les Pokémon, prendre des photos, représentent un intérêt marginal à mes yeux. D'ailleurs, depuis cette nuit, je n'ai qu'une seule chose en tête : l'image ou plutôt l'esquisse d'un vieil antre avec des inscriptions gravées dans la pierre, dans une langue indéchiffrable. Mais rien ne me dit que la conception que je me fais de cet endroit correspond effectivement à la réalité. Il me faut plus de renseignements. Où ? Quand ? Comment ? Questions simplistes, mais qui me tourmentent et me pressent de découvrir ces lieux, au lieu de ne rien faire. Je me suis trop concentré sur mon aventure et cette histoire commence tout doucement à me peser. Depuis que j'ai pris Shana en charge, les problèmes me surpassent, au point d'attraper son propre caractère.
Tout n'est pas si simple…
« On s'arrête là, d'accord Shana ?
― D'accord… »
Coudlangue l'a remarqué bien avant moi. Shana est maussade en ce moment. Au départ, rien ne m'avait choqué, mais mon Pokémon m'a d'une manière ouvert les yeux. Je me contentais d'observer, d'espionner Shana afin de savoir pourquoi elle pleurait, mais je n'ai jamais cherché à en découvrir le sens, ni à agir en conséquence. J'accusais les faits, sans plus. J'ai tellement honte, conscient d'être probablement quelqu'un d'égoïste. Elle est réellement malheureuse, elle a besoin de quelqu'un, sans doute de plus digne que moi. Je suis sûr que je dois être bien sale à agir de cette façon. Quelle image a-t-elle de moi ? Elle ne me l'a jamais vraiment avoué.
Et si je lui demandais ?
Non. Je lui demanderai quand elle sera plus disponible. Pour le moment, elle ne parle quasiment plus, et quand elle ouvre la bouche, c'est pour prononcer en général deux, trois mots, le plus souvent des banalités.
« Je vais m'entraîner. Je vais un peu plus loin !
― OK. »
Je m'éloigne donc du campement afin de reprendre l'entraînement stoppé depuis notre départ de Vermilava. Oh, j'ai parfaitement conscience que je pense de nouveau qu'à moi, mais je vois très mal de quelle manière je pourrais interagir avec Shana pour le moment. Elle-même a besoin de réfléchir. J'aviserai demain. Ou plutôt dans deux jours. Ou même dans une semaine, tiens !
Le terrain se prête à merveille et il m'est immédiatement venu à l'idée d'entraîner Mimigal aujourd'hui. En effet, à part le match que nous avons livré contre Xatu et Shana, Mimigal n'a jamais eu l'occasion de vraiment combattre. Le pauvre ne s'est jamais totalement intégré dans le groupe. Son lien fort avec les événements de Poivressel n'ont pas arrangé la situation. Mais je suis habitué à ce comportement chez les Pokémon rentrant dans une équipe : Noarfang, en tant qu'Hoothoot, réagissait de la même manière, mais pas sur la même échelle de temps il s'était beaucoup plus rapidement intégré à l'équipe. Les réactions de Mimigal, elles, commencent à m'inquiéter, et je ne sais pas si cela est dû à sa capture mouvementée, ou s'il s'agit simplement d'un trait de personnalité auquel je n'avais encore jamais fait face.
« Mimigal, sors de là ! »
La petite araignée est bien apparue, immobile, me fixant du regard. Le problème est inexistant quand il est seul avec moi. Mimigal reste paisible. Mais il me faut maintenant l'habituer au contact des autres Pokémon. C'est le moment de sortir Noarfang. Et comme je le pressentais, à l'apparition du Pokémon vol, Mimigal est pris de panique et se réfugie contre moi, tremblant de peur. Je prends le Pokémon insecte dans mes bras, et le rapproche de Noarfang, qui se veut rassurant envers le minuscule Pokémon. Malgré des gestes d'apaisement, Mimigal n'est pas réceptif à l'amitié que veut lui présenter Noarfang et se blottit encore plus contre moi. Visiblement, avant de commencer un véritable dressage, je dois apprendre à contrôler le comportement de mes Pokémon. Et pour cela, je dois chercher à comprendre les événements qui nous amènent là, qui l'ont amené à intégrer notre groupe. Sa capture… S'en remémorer m'amène aussi à repenser à cette rencontre très mouvementée avec Shana. Mais je ne me souviens pas que Mimigal ait réagi étrangement à ce moment. Il avait eu les mêmes réactions qu'aurait eu un Pokémon sauvage pris de panique par l'apparition d'un ou une inconnue.
Mais au juste, Shana avait crié avant que j'arrive. Que s'est-il exactement passé ?
Je ne me suis jamais posé la question, et j'aurais DÛ commencer par là.
Il faut que je le sache.
« Shana !
― Quoi ?
― Euh, excuse-moi, mais il faut que je te demande quelque chose…
― Je t'écoute.
― Voilà, c'est assez délicat…tu te souviens quand…nous nous sommes rencontrés ? »
J'allais dire « quand tu as atterri dans ce monde », mais je me suis rattrapé pour éviter de commettre une gaffe qui aurait pu plonger Shana dans une dépression encore plus profonde. La question est très délicate, mais j'ai absolument besoin d'une réponse. Elle pourrait même me servir plus qu'à mon entraînement… Elle pourrait déterminer le cours de notre aventure. Shana prend un air interloqué que je lui pose cette question sortie de nulle part, mais se résigne à me répondre le plus honnêtement du monde.
« Oui. Pourquoi ?
― Première question. Avant que j'intervienne, tu avais bien crié ?
― C'est exact.
― Tu pourrais me donner plus de détails sur ce qu'il s'est passé ?
― Si ça peut t'aider… »
Shana frise le malaise, son physique le retranscrit. Elle déglutit avant chaque phrase, comme si son corps avait du mal à lui donner la force nécessaire pour lâcher ne serait-ce qu'un mot. Il lui a fallu une grande inspiration et quelques secondes de répit pour démarrer son récit.
« Voilà. Il me semble t'avoir déjà raconté comment je suis arrivé ici, du moins après avoir quitté… après avoir… oh je suis désolée d'en arriver là !
― Continue, Shana, continue… si tu n'arrives pas à contenir tes larmes, ne les retiens pas…
― …je me suis réveillé, je pense, très rapidement après être arrivée ici. Il faisait jour, d'après ce que je voyais à travers les minces espaces entre les vieux immeubles de cette cité. J'ai rapidement repris mes esprits, et je pensais être toujours quelque part chez moi, dans les ruelles de cette ville que je connais trop bien. Jusqu'à ce que je vois ton…Pokémon. Je n'ai jamais vu une telle créature. En temps normal, j'aurais dégainé mon katana immédiatement, mais là… quelque chose m'a bloqué. J'ai crié. Le monstre s'avançait vers moi. J'ai encore plus crié. Puis tout était flou, jusqu'à ton arrivée. Et le plus étrange : une lumière assez tamisée jaillissait autour de toi, sans que je puisse en déceler son origine.
― Tiens, je n'y ai même pas prêté attention !
― Peut-être que seule moi pouvait la voir. Tu es intervenu, et tu m'as sauvé…la suite, tu la connais.
― Et…tu pourrais me dire comment réagissait le Pokémon, enfin Mimigal, à ce moment ?
― Je le sentais… il avait peur… comme moi. Deux inconnus qui se rencontrent se méfient toujours l'un de l'autre, mais là…
― D'accord… merci beaucoup Shana, et désolé de t'avoir dérangé.
― Ce n'est rien. »
Je sais très bien en retournant sur mon lieu d'entraînement que le regard de Shana pèse lourdement sur moi. Un ressentiment houleux, triste ? Surement. Mais aucune envie de me retourner. Je l'ai assez dérangé pour quelques jours. Mais j'ai eu ma réponse. Vague, mais j'en ai eu une quand même. Un seul élément nouveau vient s'ajouter aux autres, élément troublant s'il en est : cette lumière qui flottait autour de moi. Impossible de m'en souvenir tellement les événements étaient précipités à ce moment. Et pourtant, la présence de ce halo m'aurait interpellé ! Non, il y a bien une signification à tout ça. Mais je ne dois pas me creuser la tête, je perds encore plus de temps utile à autre chose ! Mimigal a donc subi comme un traumatisme lors de sa rencontre avec Shana puis avec moi. Un choc, mais ce que personne ne sait si l'origine de ce long traumatisme est antérieure, ou s'il est effectivement lié à cette rencontre. En somme, d'où vient Mimigal ? Est-ce un Pokémon abandonné ? A-t-il toujours vécu dans ce quartier à l'abandon de Poivressel ? C'est là que se trouve surement la source du problème : Mimigal ne connait peut-être pas son habitat naturel. Ayant subi les mauvaises émanations de la ville, il n'a pas pu se développer comme tout Pokémon au contact de la nature. Un petit tour en forêt lui ferait énormément de bien, devient plus que nécessaire. Je ne suis pas médecin, mais je suis quasiment certain de mon diagnostic. Toujours en ma compagnie et celle de Noarfang, Mimigal découvre les hauts feuillages qui assombrissent le chemin. Immédiatement, une autre ambiance s'installe. Alors que Noarfang nous survole, Mimigal grimpe très rapidement et s'élance d'arbre en arbre, à la découverte d'un environnement qu'il n'a jamais connu. Un tel enthousiasme m'a obligé à courir pour suivre mes deux Pokémon. Noarfang ne me quitterait pas mais je m'inquiète pour Mimigal. Et ce qui devait arriver finit par se produire : le Pokémon insecte, par son agilité, me sème. Où peut-il bien se trouver ? Qu'à cela ne tienne, il saura me retrouver rapidement. Un peu dépité par la tournure des événements, je prends le chemin en sens inverse, mais à peine ai-je quitté la forêt que j'entends…
Un cri, tout aussi intense.
Je me vois arpenter ces ruelles, à la recherche de l'origine d'un tel effroi. Je ne fais plus attention à ce qui se passe autour de moi.
MIMIGAL ! Il est près de Shana.
Je revis exactement la même scène.
Shana est complètement paniquée, mais Mimigal, lui, ne semble pas comprendre ce qu'il se passe.
« Ouh là, qu'est-ce qu'il se passe ?
― ENLEVE-MOI CE TRUC D'ICI !
― Mais calme-toi, ça sert à rien de paniquer, ce n'est que Mimigal ! »
Tous mes efforts sont réunis pour tenter de calmer Shana, mais en vain. Plus elle s'agite dans tous les sens, moins il m'est possible de la contrôler, mais surtout Mimigal se mettait aussi à s'agiter. Je crains le pire…
Où est le katana ?
Non, c'est bon, je le vois dans la tente, j'ai le temps d'intervenir si Shana a la lumineuse idée de vouloir l'utilisera. Ce que je n'ai pas du tout prévu, c'est qu'elle a une autre arme toute aussi fatale, qu'on appelle dans notre jargon, un pied. Vingt centimètres séparent la fille et mon Pokémon et je vos très bien Shana lever son pied dans le but de malmener Mimigal. Et même ma rapidité de réaction ne m'a pas suffi à agir en conséquence : trop tard, les pics violets, soit une attaque Dard-Venin, touchent de plein fouet leur cible.
« NOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOONNNNN ! »
Je ne me suis pas amusé à compter les secondes qui ont duré des heures à ce moment. Ma seule priorité est de maintenir Shana consciente. A y voir de plus près, après un court moment de panique totale, je constate que seul son bras droit a été touché. Mais les dégâts sont considérables : le bras gît lamentablement et Shana, parfaitement consciente, ne semble plus pouvoir le bouger. Après avoir rappelé en urgence mon Pokémon recroquevillé derrière mon sac, je m'occupe de soigner ma compagne d'aventure et d'infortune. Mais pour seule réponse, elle m'empêche de m'approcher de son bras très affecté par la blessure en me claquant la main.
« Mais, tu ne vois pas qu'il faut que je te soigne !
― JE-PEUX-ME-SOIGNER-SANS-QUE-TU-M'AIDES ! »
Un silence total tombe. Je défie Shana du regard puis me résigne à la laisser dans son pétrin. Elle verra très bien qu'il ne s'agit pas que d'une simple blessure. Elle ne quitte d'ailleurs pas la tente de toute l'après-midi, et moi, atterré par la gravité d'une situation qui ne fait qu'empirer, reste assis, le regard vide, plongé sur la Pokéball contenant Mimigal… Un autre roman attendrait si je devais raconter les répulsions qui m'ont traversé cet après-midi. J'ai dû prendre l'une des décisions les plus difficiles de ma carrière de dresseur. En tant que dresseur, pas en tant que compagnon de Shana. Mais mon expérience m'a permis de voir que Mimigal n'est pas fait pour vivre sous la tutelle d'un dresseur et d'autres Pokémon élevés plus ou moins en captivité.
De nombreuses raisons qui me poussent à relâcher Mimigal, non pour sa faiblesse, son comportement étrange, mais vivre sa nouvelle vie, non dans les axes bruyants d'une métropole, mais dans une verte vallée au nord de Lavandia. Et surtout, loin de la folie des hommes et de la brutalité d'une société qui ne prend plus le temps de vivre. Mais je pense qu'il le comprendra. Il le comprend. Il l'a compris.
Déjà, Mimigal n'est plus qu'un souvenir. Seul à seul, la tristesse de relâcher mon premier Pokémon, qui est avant tout un être doué de sensibilité, me prend. Il n'aura pris part à notre aventure que durant un mois et demi, mais ce qu'il aura apporté dépasse l'histoire de n'importe quelle aventure ! Mais au fond, je suis sûr qu'il ne regrette pas d'habiter ici maintenant. Personne ne le dérangera avant longtemps !
Shana ne sait rien de cette entrevue. Je lui fiche la paix. J'ai honte de tout ce qui s'est passé, mais je me dois de l'assumer. J'ai mes qualités comme mes défauts, je dois y faire face, même si la cohabitation est difficile. Elle le sera encore pendant un bon moment, je pense. Je saurais demain ce qu'il en est de l'état de Shana.
Mais j'ai dû attendre longtemps. La nuit a été très longue pour moi, mais assez reposante pour être en forme le matin pour… réveiller Shana, à nouveau. Elle n'est de nouveau pas réveillée. Sa tristesse doit être bien profonde pour ne plus prêter d'attention à notre rythme de voyage. Mais nullement inquiété par le retard de Shana, je réalise le même exploit que hier : passer outre « la limite » de la tente. Mais avant d'avoir pu prononcer un mot, une vision d'horreur me remplit les yeux.
Elle est en sueur.
Son bras est complètement violacé.
Elle crie des noms.
Cris déchirants.
Yuji. Alastor. Wilhelmina. Marjorie. Et encore d'autres. Houtarou.
