Celui qui se sacrifie
Personnage: Jordan
Rating: T
Genre: OS qui peut être vu comme une suite du précédent sur Eva, ou non. Angst
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Il aimerait bien lui rendre visite, maintenant qu'il a acquis la maîtrise de son apparence physique. Il peut reprendre l'ancienne comme il veut, c'est d'ailleurs celle qu'il préfère, et aussi se déplacer à tout moment dans l'univers. Rien ne l'empêche de revenir sur Terre, saluer sa famille, Don, Rick, les autres ou Molly. À vrai dire, il l'a déjà fait. Sans se manifester, bien sûr, il s'est contenté de les observer de haut, discrètement, dissimulé par son pouvoir. Il voulait juste s'assurer que tout allait bien. Pour sa mère et le reste de sa famille, il savait qu'il n'avait pas le choix: tout le monde le croit mort et leur révéler le contraire pour repartir tout de suite après aurait été trop dur. D'autant que ça aurait pu mettre les siens en danger: la nature de la course d'Ôban et du "prix ultime" est toujours une information classée top secret et Jordan sait mieux encore que son ancienne équipe de quoi sont capables les représentants de la coalition terrienne lorsqu'ils se sentent menacés.
Pour Don et les autres, c'est différent, la question peut se poser. Ils sont au courant, ils connaissent la vérité, ses pouvoirs. Il pourrait les revoir, ça serait sympa. Sauf qu'il y a Molly.
Même si elle a reprit son vrai prénom, dans sa tête, elle est toujours Molly. Ce nom, c'est celui qui erre sur ses lèvres, qu'il se murmure lui-même et qui fait battre son cœur divin, encore un peu humain, pourtant. Être désormais le seul à l'utiliser lui donne l'impression que cette Eva Wei qui a reprit sa vie sur Terre n'est pas la même personne, que la fille qu'il aime est restée avec lui sur Ôban et qu'elle lui appartient un tout petit peu, en secret.
Piètre consolation, d'accord, mais on fait ce qu'on peut avec ce qu'on a.
Sa Molly-Eva, il l'a observée longtemps. Plus longtemps que les autres. Atrocement déchiré entre l'envie folle de se manifester et de la prendre dans ses bras, même pour un dérisoire câlin platoniquo-amical, et la peur d'être repéré. Le pire, c'est qu'elle semble tourmentée par son souvenir, qu'elle l'appelle dans son sommeil, parfois. Elle porte sa chaîne, aussi, toujours. Elle parle même de lui avec Don, de temps en temps. Et à ce qu'il voit, elle boude les autres garçons.
Il ne peut l'interpréter que d'une seule manière. Pour lui, ça ne ne peut pas être de la culpabilité. Il a besoin de croire que c'est autre chose. Et s'il pense "le pire", c'est parce qu'il voit dans ce comportement la preuve de ce qu'il n'a jamais eu le temps de découvrir avant qu'elle ne parte: que oui, Molly était amoureuse de lui aussi ou, en tout cas, qu'elle aurait pu le devenir avec le temps. Il y aurait eu une possibilité pour eux, s'il n'y avait pas eu ce stupide pouvoir millénaire pour les séparer. Ils seraient rentrés ensemble, auraient continué à se voir, à voler en partenaires, elle serait devenue sa petite amie, peut-être même qu'ils auraient pu faire leur vie côte à côte. Et c'est franchement atroce de voir que ses espoirs n'étaient pas si infondés, à présent qu'ils sont désormais impossibles.
Ça aurait été moins dur que Molly l'ait complètement oublié. Au moins, il aurait pu se dire que rester humain n'aurait rien changé. Pas de bol, vraiment.
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Quelquefois, le désir de se révéler à elle le transperce. Il songe qu'après tout, il peuvent bien se revoir un peu, de temps à autres, pour soulager leur peine. Ils partageraient quelques moments ensemble, ça serait déjà ça. Ils y ont bien droit, pas vrai? Mais non, c'est une mauvaise idée. Jordan n'a pas besoin que les créateurs lui fassent la leçon pour le savoir. Car même si une relation amoureuse commençait entre Molly et lui, maintenant qu'il peut revenir sur Terre, ça ne serait qu'un sursis. L'avenir se chargerait de les séparer. Un jour, ils s'apercevraient que Molly aurait vieilli, et pas lui. Peut-être même qu'ils resteraient ensemble jusqu'à ce qu'elle meure, dans quelques dizaines d'années, alors que lui-même devrait patienter encore plusieurs millénaires avant de la rejoindre.
Il n'avait pas le droit de la condamner à cela. Pas le droit de se rappeler à son souvenir et de l'empêcher de l'oublier. Pas le droit de s'incruster dans sa vie alors qu'il ne pouvait rien lui offrir de durable.
Après, il y avait les idées noires. Les solutions iniques, ignobles, indignes. La possibilité d'user de son pouvoir. Se montrer, la retrouver, juste pour un moment, passer du temps avec elle, juste une journée, peut-être même juste une heure, et s'en aller ensuite en lui ôtant la mémoire. Et puis recommencer autant de fois qu'il voudrait.
Rien que d'y penser, il en frémissait d'envie et d'horreur à la fois.
Ce n'était pas facile d'admettre qu'on puisse avoir de telles faiblesses mais le pouvoir de l'avatar l'avait rendu plus sage. C'était là les restants de son humanité: la tentation du mal, toujours plus simple et plus attirant que le bien. Il était inenvisageable qu'il se laisse aller à profiter ainsi de ses pouvoirs, car cela relevait de la manipulation et de l'abus. Ç'aurait pu être le genre de truc que ferait les dieux glauques de la mythologie grecque. Berk.
Alors, il restait dans l'ombre. Un jour, peut-être, lorsqu'elle aurait rebâti son existence un peu mieux, lorsque sa peine et sa culpabilité seraient un peu apaisées, lorsqu'elle aurait rencontré quelqu'un, par exemple, il lui rendrait une petite visite. Comme un vieil ami, rien de plus. Juste pour la revoir, lui assurer encore qu'il ne lui en voulait pas, qu'il allait bien, qu'il était heureux. Peut-être qu'il se briserait le cœur une fois de plus mais il n'était plus à ça près.
Et puis, se sacrifier pour elle, c'était ce qu'il avait fait de mieux dans son ancienne vie.
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