Chapitre 14 – Deux passés perdus

« Dis Stella, tu ne crois pas que tu aurais mieux fait de lui en parler directement, à Houtarou, à propos de Shana ? Je ne suis absolument pas sûr qu'elle cherchera, comme tu le penses, à le retrouver.

― Tu te préoccupes de choses qui ne nous regardent plus pour le moment, Tamaki. Et n'essaie même pas de contredire mes certitudes. Elle le recherche déjà. »


Le soleil brille, plus éclatant que jamais, sur l'imposante masse qui domine l'embouchure du vaste océan à l'est d'Hoenn. A cette heure avancée de l'après-midi, les derniers randonneurs finissent leur parcours dans l'immense zone boisée que l'on réalise ces marches seul ou à plusieurs, la balade se termine bien souvent par la visite d'un des lieux touristiques les plus prisés de la région : le Mont Memoria. Pourtant, au milieu des nombreuses navettes qui relient la montagne au reste du continent, une autre embarcation, moins courante, progresse discrètement pour atteindre une cavité du mont normalement invisible des touristes.

La plupart des vacanciers profitent de la magnifique vue que l'on peut observer depuis le sommet de la montagne. Sommet beaucoup plus accessible depuis que la fameuse légende sur Groudon et Kyogre ait été révélée au grand public. Les deux orbes qui y logeaient n'y sont plus et le lieu a été dès lors sécurisé par les Rangers et rendu apte au tourisme. Pourtant, le mythe fait place dès ce soir à un colocataire. Un colocataire de choix, même, selon les dires de Simon. Le plus grand coup de filet de sa carrière : la célébrité s'annonce toute proche pour lui ! Avec ses coéquipiers et son invitée, il forme un groupe de cinq personnes à se diriger silencieusement dans les sous-sols aménagés du sanctuaire qui contient à lui seul bien des mystères provenant des restes de tombes et d'ossements disséminés ici et là. Mais la propreté des lieux ne doit importer guère à celui qui dispose de ces lieux. L'endroit était peu éclairé, voire pas du tout. Les cinq silhouettes continuent d'avancer doucement : le frottement de leurs chaussures sur le sol rocailleux se veut si discrète que l'on pourrait encore croire que les fantômes continuent d'errer depuis des siècles à la recherche d'un endroit où trouver le repos éternel. Ce n'est qu'après cinq longues minutes que la galerie décrit un angle droit, menant à une porte verrouillée, bien moderne et éloignée de la froideur des lieux. L'un des cinq s'avance pour composer le code permettant de franchir la porte. Le changement d'univers est radical. Les vieilles galeries laissent place à un univers de tôle, d'acier et de verre. Des éprouvettes s'empilent d'un côté, cachant partiellement la vue sur un laboratoire de l'autre côté, plusieurs portes se succèdent, menant à plusieurs bureaux. Le groupe se dirige vers la porte la plus éloignée, une porte capitonnée et qui indique immédiatement le lieu de commandement de ces lieux. En chemin, un bruit sourd fait sursauter tout le monde sauf une, le regard vide, qui ne semble rien remarquer. Finalement deux des cinq se séparent du groupe, après avoir récupéré une enveloppe, fruit de leur récompense pour cette mission accomplie avec succès. Les trois restants entrent dans le bureau, prenant soin de vérifier que personne ne les observe.

Restent lui, un de ses collaborateurs, et elle. Un lourd silence pèse : alors que l'assistant reste immobile près de la porte, l'autre tourne en rond, lentement, autour de la fille, qui reste inerte. Debout, le regard planeur, mais bien vivante. Son état étrange ne laisse pas voir qu'elle ne veut en aucun cas rester en ces lieux. Drogue, pilules hallucinogènes ? Rien de tout cela. Quelques heures plus tôt, ils l'avaient pris en embuscade à la lisière d'une forêt. Lui a utilisé l'appareil spécialement conçu pour l'occasion. Mais l'opération s'est déroulée sans faille. Elle a été capturée et mise malgré elle sous les ordres du Ranger. Mis à part une secousse venant du corps de ce dernier suite à une utilisation un peu abrupte du Capstick, le plan a rencontré un succès total.

L'autre homme finit par disposer. Ils se retrouvent seuls à présent.

Il ne reste plus que lui et elle. L'une prisonnière et l'autre libre de faire ce qu'il voulait.

Mais il n'attendait rien d'autre que la célébrité.

Le cercle de spécialistes allait venir le lendemain.

« Même ici, tu as acquis une célébrité sans nom. Tu n'es pas de ce monde, mais beaucoup de gens t'apprécient, t'aident déjà. Je n'aime pas cette situation alors que ce monde ne m'a jamais offert de cadeau. A mon tour de plonger dans ces mystères qui t'entourent, afin que je sois enfin reconnu à ma juste valeur. Je ferai découvrir au monde l'existence véritable de ce nouveau monde. J'essaierai même d'y parvenir et d'en rapporter une preuve. Qui sait, peut-être que même là-bas je deviendrai célèbre, pour avoir ouvert ce couloir ! Quant à toi, je pense bien que tu peux te contenter de ce monde. J'ai même développé une idée, tiens. Tu es déjà assez populaire ici. Je vais te faire découvrir d'autres horizons. On m'a parlé d'un pays lointain, plus lointain même qu'Isshu… Il y a des émeutes là-bas. On parle même de guerre. Bref, une situation bien peu enviable, où même aucun Ranger n'ose s'aventurer. Qui sait, peut-être que même sans armes, sans rien, tes hypothétiques pouvoirs pourront quelque chose et m'apporteront encore plus de gloire… Et si tu devais être tuée, tant pis. Pas mal de mes plaisirs auront été accomplis d'ici là.

― D'accord… »

Shana, après avoir prononcé ce bref mot, est conduite dans une pièce adjacente au bureau, constituant une chambre de fortune où se trouve uniquement un lit, rien d'autre. Toutefois, malgré sa servitude envers Simon, celui-ci a pris le soin de l'enfermer à clé. Toutes les précautions sont bonnes à prendre, même inutiles, dit-il. La journée a été rude pour tout le monde, un repos forcé s'impose. Une nuit sans rêves pour tout le monde, ni pour le Ranger exténué mais heureux, ni pour Shana, dont on pourrait bien se demander ce qu'elle pense.

La journée du lendemain se révèle être beaucoup plus intéressante dans la base secrète pour les hommes (et femmes) de main de Simon. Avec un coucher bien peu tardif, le lever s'est fait aux aurores. L'activité reprend rapidement au sein des quelques bureaux et du laboratoire de l'étrange base. Seul Simon ne s'est pas encore réveillé. Un de ses assistants s'inquiète de son absence alors que les premiers rendez-vous en rapport avec Shana allaient bientôt débuter. En effet, avant de rencontrer les spécialistes et journalistes, Simon devait poser quelques questions particulières et personnelles à Shana.

« Simon…Simon !

― Hum…qu'est-ce que c'est ?

― Il est presque neuf heures. Je rappelle que vous avez des affaires importantes à régler aujourd'hui !

― Ah oui, c'est exact. Avec qui déjà ai-je rendez-vous en premier ?

― Mais enfin, vous ne deviez pas voir la fille d'abord ?

― Euh, oui, surement… »

Le Ranger s'en va perplexe, pensant que Simon a un réveil un peu difficile. Ce n'est qu'une petite demi-heure plus tard que Shana revient dans la pièce principale, l'œil tout aussi éteint que si elle n'avait pas dormi du tout. Assise face à Simon, mollement installé sur son fauteuil en cuir, ne semble pas prendre conscience de ce qui lui arrive.

« Heu, Shana…j'espère que tu as passé une bonne nuit. Euh…qu'est-ce que je voulais te poser comme question déjà ? »

La situation du Ranger ne s'est plus arrangée de la journée. En allant crescendo, Simon accumule les trous de mémoires, suscitant très rapidement l'inquiétude de ses collègues, habitué à une personne qui vire droit au but, sans hésitation. Cherchant la cause d'un tel dérèglement, ils s'adressent à l'un des seuls scientifiques venus en qualité de médecin. Mais le spécialiste ne décèle aucune anomalie visible qui serait susceptible d'être à l'origine d'une telle amnésie. Le problème semble bien plus profond. Alors que le scientifique demande à consulter ses collègues, Simon est mis en observation auprès de ses collègues. Shana est remise à l'écart, momentanément plus au centre de préoccupation des Rangers. Elle reste assise dans le bureau, le regard fixe, comme si elle observait attentivement une personne invisible.

Un pot contenant des stylos.

Une agrafeuse.

Des fiches.

Des dizaines de fiches.

Sur celle posée au-dessus du tas, une photo. Une jeune fille qui ne regarde pas en face : cette photo a été probablement prise par un espion.

Elle a l'air déterminée.

Sur la fiche, il y a des noms.

Personnes fichées « MENACE » : Houtarou, Stella, Tamaki, Lisa.

Le déclic.


Que se passe-t-il ? Qu'est-ce que je fabrique ici ? J'ai…j'y suis venue ? Je me souviens avoir atterri à la lisière d'une forêt, puis, ce Simon… oui, il m'attendait, puis m'a pris par surprise. Je devrais me venger de ce qu'il a certainement voulu me faire subir. Mais je n'ai plus le temps. J'ai perdu d'ailleurs trop de temps. Depuis combien de temps je suis ici ? Une heure, un jour, deux semaines ? Je n'ai plus la notion du temps, et je me souviens que d'une chose. Je devais le rejoindre. Il doit être bien loin à présent. Il devait être près de Cimetronelle, mais peut-être qu'avec le temps passé, il est encore plus loin. Je ne sais pas moi-même où je me trouve.

Il faut y aller. J'entends des bruits de l'autre côté. Allons voir discrètement.

Ils sont tous regroupés. Que se passe-t-il ? Je me le demande. Mais pas le temps d'aller voir.

Partons.

Pourrais-je m'envoler ? D'un côté, je sais que je dois partir au plus vite, de l'autre, je me sens faible. Une fatigue que même ma maladie passagère ne m'avait pas infligée…

L'envol ne se fait pas sans mal, mais j'y parviens. Des cris, des Pokéball qui volent et des Pokémon qui apparaissent. Ils sont déjà à mes trousses, mais ils ne m'auront pas. Je suis déjà loin. Trop loin même. Tiens ? La sortie. J'étais dans une caverne où je ne sais où. Il y a une grosse étendue d'eau. Il faut la traverser, même si je peine à conserver mon cap. La forêt. Se réfugier, se cacher et se reposer à tout prix. Non, il faut rejoindre Houtarou. Au plus vite. Chaque seconde compte. Chaque seconde est précieuse, trop précieuse. Jamais ce joyau qu'est le temps n'aura été aussi important.

Que…

Que se passe-t-il ?

Je suis Shana, et en tant que Flame Haze, je me dois d'affronter jusqu'au bout toutes les épreuves.

Voici le bout. Mes ailes se replient, je ne peux plus les utiliser. L'atterrissage d'urgence est inévitable. Partir d'ici, se cacher, mais continuer l'aventure. Houtarou avait raison. L'inconnu est bien étrange. Tout n'est que mystère ici.

Ce monde en est un pour moi et j'en suis un pour ce monde. D'autres choses si inconnues s'ajoutent quotidiennement.

J'ai dû être capturée d'une manière terrible perdre à ce point la tête.

Que fais-je ? Qui suis-je ?


« Alors professeur ?

― C'est bien ce que je craignais. C'est le Capstick qui est à l'origine de tous ces dérèglements. Une trop forte dose attribuée à la capture d'un humain a été néfaste pour Simon. Cela a affecté sa mémoire et je crains qu'il soit très difficile de lui faire revenir ses souvenirs. En réalité, les symptômes sont apparus progressivement sans pouvoir être décelés dans les premières heures. Ils étaient jusqu'à l'apparition des premiers symptômes complètement indiscernables. Ils ont pu être aperçus seulement aujourd'hui, mais nul ne fait doute qu'ils sont liés à la capture de la jeune fille.

― Cette petite peste qui s'est enfuie…elle n'a rien subi donc au final ? Elle a joué la comédie ?

― Non, non, d'après les rapides observations que nous avions pu établir, elle était bien sous contrôle, sinon elle aurait choisi plus tôt l'occasion de s'enfuir, vu ses pouvoirs, j'en suis certain. Je ne sais pas du tout ce qui est arrivé pour qu'elle s'en aille soudainement. Mais normalement elle devrait subir les mêmes symptômes que Simon, sinon il y a effectivement des problèmes internes à régler au cas par cas.

― Elle n'ira donc probablement pas loin. Je vais prendre mes dispositions pour qu'on retrouve cette fille qui est à l'origine de tous ces malheurs au sein de notre organisation. Simon avait raison : elle provoque bien des catastrophes. »


La neige tombée durant la nuit résiste sur le Mont Memoria. De nouveaux courageux sont disposés à faire du tourisme, de la randonnée, voire du cyclisme en ces lieux perdus. Mais personne n'a encore remarqué la silhouette qui se promène, perdue, à travers la forêt. Elle ne sait plus rien, et pourtant elle continue à se dissimuler. Elle se réfugie dans un arbre, seule cachette naturelle disponible dans le coin. Pourtant, très mauvaise idée que d'aller faire croire à des Nirondelle qu'on les attaque. Un tel acte ne reste jamais sans conséquence. Qui à présent pourrait aider une pauvre fille errante, continuant à se dissimuler, sans rien, sans mémoire, les vêtements déchirés, et des plaies et hématomes qui lui couvrent le corps ? Même le Pokémon le plus inoffensif aux yeux du dresseur le moins chevronné peut devenir un ennemi redoutable. L'arme qu'elle porte… elle n'en comprend ni l'utilité, ni la véritable signification, si ce n'est le fait d'inspirer aux éventuels gens qu'elle croiserait une crainte certaine.

Le regard vide de la veille n'a pas cessé. Il ne peut même plus contempler le soleil, le magnifique ciel qui doit enchanter les nombreux aventuriers qui veulent progresser au plus vite. Même les larmes ne veulent pas marquer la jeune fille. A présent, il n'y a que très peu de personnes qui pensent encore à elle : cinq hommes et femmes avides de tirer profit d'une amnésique, et un jeune dresseur qui se sent prêt à vivre sa revanche contre la championne de Cimetronelle, Alizée. Il pense toujours à Shana, mais il ne la croit déjà plus de ce monde.

S'agit t-il d'une vraie aide que d'avoir quelqu'un qui ne vous reconnait plus ?