Vœu pieux

Personnage: Jordan/Avatar

Rating: K+

Genre: Angst. Pensées de l'avatar au moment du départ des Terriens. Un merveilleux avatar, lui...? Peut-être. Faut espérer.

.

Il pourrait leur en vouloir.

Ils sont tous si heureux de pouvoir partir ensemble, si soulagés que ça soit tombé sur lui et pas sur eux, ce super paquet-cadeau que tout le monde voulait avant de savoir en quoi ça consistait vraiment. Surtout Molly. Et lui, il est obligé de les regarder s'en aller, en famille, dans des vaisseaux qu'il expédie lui-même, d'ailleurs. Au fond, dans les séparations comme celle-là, c'est partout pareil: toujours plus facile de s'en aller que d'être celui qui reste sur le quai.

Du coup, il pourrait leur en vouloir.

C'est affreux, quelque part, cette joie qu'ils partagent de rentrer sur Terre, ces sourires sur leurs visages, ces regards béats du père et de la fille, comme des deux zigotos mécanos, alors qu'ils ne repartent pas indemnes, qu'ils ont été obligés de l'abandonner, lui.

D'accord, c'était son choix. Sa décision. Il ne la regrette pas. Il n'en veut à personne de ne pas avoir fait ce geste à sa place, pas même à Aikka (même, quelque part, on peut dire qu'il l'a définitivement battu). Mais est-ce qu'ils le regretteront, seulement?

Non, Jordan n'en veut pas à ses amis.

Il sent leur soulagement lorsqu'ils affirment, Molly la première, qu'il fera un merveilleux avatar. Même si c'est à quatre-vingt-dix pour cent sincère, il y a quand même ce sentiment de catastrophe évitée, ouf, ça aurait pu être moi!, dans cet espèce d'encouragement, gentil, mais qui ne veut strictement rien dire. Car après tout, qu'est-ce qu'ils en savent? Personne ne peut deviner ce qui se passera, s'il s'en tirera, si ça sera bien. Il espère que ce vœu si pieux sera exaucé, franchement. Il l'espère, ce qui signifie bien qu'il n'y croit pas trop. Il le sait bien, il n'est pas un ange. Molly était bien meilleure que lui sur tant de plans! Plus humaine, plus ouverte, plus humble, plus sympathique, plus courageuse aussi, et moins encombrée par des considérations stupides d'orgueil, conduisant au mépris, à la rivalité, à la mauvaise foi.

Jordan le sait. Il a été méprisant, vache, pas réglo, fier, prétentieux, macho et de mauvaise foi. Souvent. On dira, bien sûr, que c'est déjà le premier pas de le reconnaître, et gna gna gna. Certes. Mais n'empêche! Il ne peut s'empêcher de penser que, quelque part, Molly aurait été bien mieux taillée pour le rôle que lui.

Et ça n'est pas l'amour aveuglé qui parle par sa bouche, non, c'est l'impression sincère qu'elle lui faisait avant même qu'il ne tombe amoureux d'elle.

Au fond, ça ne change pas de d'habitude: Jordan a peur.

Une seule fois, ça avait le contraire. C'était Molly qui avait reculé, effrayée, et lui qui s'était jeté bras tendus devant le danger. Mais désormais, ses bonnes vieilles habitudes pusillanimes sont revenues! Oui, il a peur. Peur de rester tout seul pendant dix mille ans, pour commencer. Mais aussi peur de se planter, de faire n'importe quoi avec ce pouvoir trop grand pour lui, comme la fois où on lui avait fait essayer les commandes de l'Arrow – ce jour-là, il avait failli écrabouiller Molly, souvenez-vous! –, peur de déclencher des cataclysmes sans s'en rendre compte, peur de tout ce qu'implique son statut, peur de plein de choses.

Peur de ce qu'il pourrait devenir, aussi.

Ça, c'est une question sournoise. Inquiétante. Et pourtant importante. Il n'aime pas la poser, mais il faut bien envisager cette éventualité comme les autres. C'est pour ça qu'il va demander aux créateurs de lui parler de Satis et de Canaletto, tout à l'heure.

C'est peut-être la chose qui lui fait le plus peur car il sait – malgré toutes ses allégations sur les Crogs, monstres sanguinaires et diaboliques – que nul n'est méchant volontairement. Et qu'après tout, Canaletto n'était sans doute pas mauvais, au départ. S'il avait gagné la course d'Ôban et remporté la couronne, il devait même certainement être courageux, intrépide, fort. Rien ne dit qu'il n'ait pas gagné loyalement et eu des intentions parfaitement nobles. D'ailleurs, ses discours sur la pureté le laissaient bien entendre.

Même si tout détruire lui paraît parfaitement horrible, Jordan comprend ce qu'il voulait dire lorsqu'il expliquait que ce monde était souillé. Mauvais. Il est bien placé pour le savoir, lui qui était humain, lui qui faisait partie des forces terriennes, lui qu'on avait élevé, entraîné et conditionné à détester et à tuer. Cela, Jordan n'y aurait pas pensé avant de devenir l'avatar, mais maintenant, il en a bien conscience. L'univers contient un paquet de choses sales, tristes et effroyables, pas seulement sur Terre, d'ailleurs. Il y a du tri à faire, du ménage, même. Ça ne lui viendrait pas à l'idée de faire exploser des planètes entières, de tout anéantir, c'est vrai. Et il ne le fera pas. Mais ça, c'est aussi parce qu'il est encore humain, parce qu'il vient d'arriver aux commandes, avec sa jeunesse idéaliste, ses beaux idéaux, son inexpérience.

Que sera-ce dans un siècle ou dix, ou plus? Qui sait s'il ne sera pas, lui aussi, complètement déconnecté de la réalité des êtres qu'il gouverne, inconscient des dommages qu'il pourrait causer, une fois habitué à être au-dessus de tout le monde? Qui sait s'il ne prendra pas de décision effroyable, sans comprendre, par méconnaissance ou par inquiétude? Qui sait s'il ne deviendra pas enclin à sacrifier des vies, au nom d'un ordre du monde qu'il jugera plus important que les individus? Qui sait s'il ne fera pas une autre erreur, pire encore? Qui sait s'il ne finira pas mégalo ou fou, à force de rester ici? Qui sait s'il ne perdra pas la tête, après avoir perdu son amour? Qui sait s'il n'y prendra pas goût, à tout régenter, et s'il ne se cramponnera pas indignement à son pouvoir? Qui sait s'il ne deviendra pas, dans dix mille ans, le nouvel ennemi à abattre?

Une larme unique, dorée, perle sur sa joue.

Il la laisse couler, tandis que le vaisseau disparaît, emportant ses compagnons.

Tout ce qu'il espère, c'est que Molly aura raison, comme la plupart du temps, parce que, honnêtement, il n'a aucune idée de ce en quoi dix mille ans de responsabilités, de toute-puissance et de solitude pourraient le transformer.

.