Chapitre 15 – Les grands esprits se rencontrent
Un tel match ne peut plus se préparer à la légère. Les règles ont été changées exceptionnellement, suite à l'interruption du dernier affrontement pour des raisons indépendantes de la volonté des deux antagonistes. Chaque dresseur aura le droit d'utiliser seulement deux Pokémon. La tâche n'en est pour autant pas plus facile puisqu'Alizée a pu travailler sur mes méthodes de combat. Du moins, si l'improvisation que j'avais menée pouvait être considérée comme une stratégie… Aujourd'hui, une tactique véritable est en place. Ne plus laisser de place au hasard dans ces moments, ni aux assauts inopportuns de mon corps, contrairement à la dernière fois. Préparé à subir un éventuel resurgissement d'une mémoire enfouie non désirable, je me mets en place pour démarrer le combat. Des actes valent mieux qu'un grand discours. La championne ne s'est pas plus inquiétée sur mon état de santé par rapport à la dernière fois. Je me sens physiquement remis en forme. Tant mieux !
Xatu est le premier Pokémon que j'ai décidé de choisir pour l'affrontement. Alizée, quant à elle, décide d'opter pour Altaria, que je n'ai pas eu l'occasion de combattre la dernière fois. L'attaque Furie semble m'indiquer qu'Alizée cherche à savoir quelle sera ma réaction, afin de découvrir ma stratégie. Plutôt que de prendre des risques inconsidérés, j'ordonne à Xatu d'utiliser Psyko pour bloquer l'attaque d'Altaria. Le Pokémon est en effet soudainement immobilisé mais lutte pour essayer de frapper sa cible. Si Xatu venait à lâcher prise, je n'aurai pas d'autre solution, sauf si je parviens très rapidement à enchaîner sur une autre attaque. Plutôt que de jouer sur une attaque offensive directement, je me décide à utiliser Onde Folie. Altaria, durant trois petites secondes, ne se retrouve plus sous l'influence de la précédente attaque mais l'Onde Folie l'atteint de plein fouet. Contraint de se poser en catastrophe, Altaria finit par tituber sur le terrain alors que Xatu reste impassible. Mon Pokémon, n'ayant pas bougé d'un centimètre depuis le début du combat, utilise Vent Mauvais la bourrasque violette touche brutalement Altaria. Amoché, mais pas encore à terre, le Pokémon réunit ses dernières forces pour tenter quelque chose contre mon Xatu. Désorientée, Alizée rappelle son Pokémon et c'est Airmure qui prend le relais face à Xatu. L'échange de Pokémon renverse la vapeur Alizée à très bien compris mon petit jeu sur la vitesse et l'enchaînement d'attaques, ce qui l'incite à utiliser l'attaque Hâte d'Airmure.
Trop tard.
L'attaque Tranche-Nuit percute Xatu de plein fouet et même pas une réaction assez rapide de ma part ne lui aurait permis d'éviter la défaite. Tant pis, il va falloir miser sur quelqu'un d'autre… Je me rends compte de la situation très délicate dans laquelle je me suis mis. Aucun de mes Pokémon ne sera assez puissant pour lutter contre le type Acier d'Airmure. Il va falloir miser sur son autre type, Vol. Avec quels risques ? Seul Coudlangue me permettra de savoir si mon choix est pertinent. Mais cette fois, pas de risques inconsidérés. Ne pas combattre comme avant et donner des idées à Alizée. Je m'attendais dans tous les cas à ce que la championne use de la même tactique qu'avant, à savoir utiliser Hâte et jouer sur la vitesse. Coudlangue a le désavantage de disposer d'une vitesse très réduite, mais seulement dans les affrontements physiques. Et aussi, si j'ai parfaitement conscience de ce qu'il m'est arrivé la dernière fois, je n'ai pour autant pas oublié les attaques que j'avais utilisées lors de ce combat. L'attaque Ultrason m'avait aidée la dernière fois : elle se propage en surface et en hauteur. L'idéal…
Alizée, elle, semble avoir oublié la maîtrise de cette attaque par Coudlangue et Airmure vole si rapidement qu'il n'a pas pu utiliser une éventuelle force de freinage pour s'arrêter à temps et éviter les ultrasons. Tout comme Altaria, Airmure subit la confusion et se pose à terre pour éviter toute catastrophe supplémentaire. C'est le moment d'agir ! Et la seule attaque qui pourrait me servir en l'état actuel est Roulade. Je ne sais pas si Coudlangue sera assez rapide. Malgré la confusion portée par Airmure, celui-ci a tout juste pu éviter la masse roulante se dirigeant à toute vitesse vers lui. Mais, tout comme dans le cas des séismes, les répliques sont les plus dangereuses. Si Airmure a pu éviter la première attaque, la confusion ne lui a pas permis de s'apercevoir que Coudlangue revient à la charge après un demi-tour bien maîtrisé. L'attaque Roulade touche Airmure de plein fouet, lui infligeant de sérieux dommages. Un coup de chance ou une stratégie pour une fois clairement établie, complétée par le haut niveau acquis par mon Coudlangue ?
Airmure se relève malgré tout et même affaibli, il tente sous les ordres d'Alizée de frapper Coudlangue. Dans un possible accès de folie, je tente de le rendre à nouveau confus, sans toutefois croire au succès de la répétition de mon plan. En effet, Airmure fonce en piqué tout en évitant l'attaque Ultrason. Quoi qu'il en soit, Coudlangue se fera toucher, alors quelles pertes supplémentaires subir ? La seule attaque intéressante à utiliser contre Airmure est Roulade. Autant tenter le tout pour le tout. Airmure rase à présent le sol, se dirigeant à toute vitesse vers Coudlangue qui enchaîne son attaque rapidement. Le choc n'est qu'une question de secondes.
Coudlangue se relève, touché, mais encore assez courageux pour supporter les blessures infligées par l'attaque Aile d'Acier d'Airmure. Ce dernier n'a par contre pas eu la même chance. Couché, inerte, il signe une victoire à portée de main ! Altaria revient sur le terrain, mais je suis quasiment certain que je peux gagner facilement, tout en restant sur mes gardes. Altaria n'a pas plus de ressources qu'en avait Airmure il y a un instant, ce qui ne l'a pas empêché de s'envoler haut dans le ciel et de foncer en piqué.
Tiens, j'ai l'impression d'avoir également vécu cette scène, mais qu'est-ce que Shana viendrait faire là-dedans ? Aucune idée, et puis d'ailleurs, je m'en fiche. Shana n'a rien à faire dans ce match, et elle ne me le pourrira pas comme la dernière fois. Ce n'est pas une simple relation entre elle et les ailes d'un Pokémon qui ne me fera vaciller cette fois-ci. Une attaque Roulade pour conclure ? Coudlangue opère comme je lui ai demandé, Altaria à sa poursuite.
Elle s'envole haut dans le ciel, à la poursuite des puissances qui veulent le mal. Sa détermination n'a d'égal que sa concentration, elle laisse tout de côté quand elle agit. Peut-on le lui reprocher ? Pourtant, certains l'ont déjà oublié.
Cette vague pensée me donne des sueurs froides mais mon esprit s'est rapidement concentré sur un autre événement : j'aperçois Altaria à terre, devant un Coudlangue, éreinté mais fier, fier d'avoir enchaîné une deuxième victoire par K.O. Je n'ai pas tout de suite compris ce qui se déroule sous mes yeux, encore vacillant des événements de cette dernière minute de match.
J'ai gagné, j'ai réussi à mettre à terre tous les adversaires qui m'affrontaient en ce jour. Alizée et ses Pokémon ne sont pas les seuls. Ces pensées qui m'ont coûté la victoire la dernière fois ont voulu reprendre le dessus, sans y parvenir. Je parviens à maîtriser mes sentiments, petit à petit.
Je ne sais plus trop ce que j'ai fait durant l'heure suivante. Alizée m'a remis son badge en me lançant les félicitations habituelles. Le Centre Pokémon que je rejoins sans tarder est bien accueillant, et la foule inhabituelle qui y réside contraste avec le calme des environs. Après avoir déposé les Pokéball de Xatu et Coudlangue chez Joëlle, je m'enferme quelques instants dans ma chambre et me laisse tomber sur le lit, éreinté, et pris d'étranges sensations. Je ne sais pas dire si je suis heureux ou non. Autant, la performance a été exceptionnelle aujourd'hui, autant j'ai eu l'impression d'avoir zappé quelque chose d'important sur les jours passés. Ce nouveau flash avec Shana n'est pas anodin, mais il n'a cette fois aucun rapport direct avec le combat. J'ai pensé à elle parce que j'y avais songé la dernière fois. Un cercle vicieux a voulu s'établir Mais le match n'y était pour rien. Non, je pense à Shana et ai l'étrange impression d'être le seul à y penser encore. Les êtres qui lui sont le plus cher l'ont déjà oublié. Je ne me souviens pas avoir vécu une telle scène d'abandon la concernant. Et si c'était…
J'entends un grand brouhaha au rez-de-chaussée. Retiré brutalement de mes pensées, je déboule de ma chambre et descend les marches quatre par quatre. De nombreux dresseurs parlaient entre eux, l'air paniqués. Je m'incruste dans l'un des groupes afin de savoir la raison d'un tel remue-ménage et j'apprends assez vite qu'une information spéciale a été diffusée à la télévision. Désireux d'en savoir plus, je demande des détails, mais tout ce que j'arrive à retirer de la conversation, c'est qu'une personne au comportement dangereux pour la population rôde dans les environs de Cimetronelle et de Nenucrique. Une inquiétude d'abord insipide se prend de moi, mais je cherche quand même à me renseigner. Tout ce qu'il reste à faire, c'est chercher des informations en ville.
Non, ce n'est pas possible.
Je n'ai pas eu besoin de chercher longtemps. Un poseur d'affiche effectue son travail médiatique sur les rares murs de la ville. Le contenu, d'abord masqué par le travailleur qui ne mesure pas l'ampleur de la catastrophe qu'il provoque à mes yeux, m'apparait à la manière d'une gifle.
C'est bien ce que je craignais. Si j'ai pensé à elle toute à l'heure, ce n'est pas par hasard : c'est de ma faute. C'est MOI qui l'ai oublié tout ce temps, du moins qui ait cherché à l'oublier.
Le résultat est sous mes yeux.
Froid et sans saveur aucune.
Ainsi Simon a bien entrepris des recherches pour retrouver Shana et d'après ce que j'en conclus après tout ce temps d'enquêtes, c'est qu'il est sur le point de la retrouver. Pourquoi ai-je pensé tout ce temps qu'elle ne serait plus jamais là ? J'ai envie de me mettre des rafales de phalanges dans la tronche tellement je me sens idiot et égoïste. Pendant tout ce temps, je me suis imaginé Shana absente de ce monde parce que je ne voulais pas avoir de remords. Je me sentais tellement bien en sa présence, je n'ai pas pensé à ce qu'elle attendait de moi. Pourquoi serait-elle partie sans raison ? Elle m'aurait prévenu si elle avait trouvé la clé du mystère, j'en suis certain. Beaucoup d'enfantillages, mais aussi beaucoup d'honnêteté dans notre relation. Shana n'est pas une personne à laisser ceux qui l'ont aidé un minimum et qui ne l'ont jamais trahie…
Il est temps de partir, et en vitesse. Malgré ma stupeur, je reste planté deux minutes tout au plus face à l'affiche et rejoins le Centre Pokémon en courant, montant dans ma chambre aussi vite que j'en suis descendu. Rassemblant le peu d'affaires que j'avais éparpillées dans la chambre, je fais un rapide au revoir à cette ville qui a été pour moi le refuge de nombreuses réponses à des questions longtemps sans réponse.
Route 120 -
Mont Mémoria -
A la vue de ce panneau, je me souviens il y a quelques temps que je tenais à faire un détour par le Mont Mémoria, pour faire des adieux plus solennels à Shana. A présent, ces au revoir n'ont plus aucun sens.
Les journées passent.
Voilà presque une semaine que j'ai quitté Cimetronelle. Mais toujours rien. Je vagabonde entre Cimetronelle et Nenucrique, faisant mon maximum pour rejoindre chaque jour au minimum un village afin d'avoir d'éventuelles nouvelles sur « la dangereuse » qui traîne dans les parages. A mon grand bonheur, rien de nouveau ou d'intéressant n'a transpiré dans les médias, mais la tension au sein de la population locale reste importante. L'affaire a pris de l'ampleur. Je me suis arrêté deux jours pour me reposer et guetter d'éventuelles nouvelles à la télévision mais je n'ai rien pu en tirer, et pourtant Dieu sait si j'ai entendu des rumeurs, toutes aussi fausses les unes que les autres. Certains se vantent de l'avoir aperçu dans les environs, mais le mensonge est visible à des kilomètres car la description qu'ils font de Shana est approximative, voire totalement inventée. La politique de la peur ne donne aucun répit. Combien de fois n'ai-je pas ri en entendant que celle-ci mesure presque deux mètres de haut ou qu'elle aurait un Lugia en sa compagnie ? Je me suis retenu d'essayer de remettre la vérité à sa place car je sais que cela n'apporterait rien de positif et qu'en plus cela risquerait d'attirer l'attention sur moi.
Je résigne à me quitter le village pour me diriger vers le Mont Mémoria. Si je savais que je n'aurais que très peu de chances d'y retrouver Shana, je dois me rendre en ces lieux, guidé par l'impression qu'elle pourrait s'y être rendu après notre séparation. Le voyage ne serait pas très long, une journée tout au plus pour arriver sur le rivage. De là je prendrai un bateau pour parvenir sur l'île.
En effet, le voyage n'a pas été très long, et j'arrive le lendemain de mon départ, alors que la nuit s'apprête à tomber. Je dois prendre mon mal en patience et attendre le lendemain matin pour arriver au Mont Mémoria. Malheureusement, personne n'est décidé à me loger pour la nuit, je brave donc la couverture neige et le froid, et trouve un abri dans la forêt. La nuit est fraîche mais cela ne me posait aucun problème. Heureusement que le temps est au beau fixe depuis quelques jours… Disposé à faire un feu pour me réchauffer, je me prépare à une longue veille car je sais d'ores et déjà que je ne fermerai pas l'œil de la nuit. Les heures sont longues. Hormis le crépitement du feu, je ne discerne aucun autre bruit. Les Pokémon des environs ne croulent pas sous les problèmes, le sommeil les a gagnés sans problème. Seuls des Lumivole volent haut dans le ciel et à leur seule vue je me sens gagné par la nostalgie. Libres de voler, de voyager sans soucis…
Un craquement. Non, ce n'est pas le feu, et certain que ce n'est pas moi. Dans le doute, j'envoie Noarfang. C'est en effet lui qui m'aide très souvent à repérer un intrus, quel que soit l'endroit où je me situe. Les attaques-surprises deviennent impossibles en sa compagnie. La présence d'un Pokémon ne me dérangerait pas. Peut-être que je me suis installé au mauvais endroit, mais je préfère être sûr, surtout l'inconnu ne m'a jamais procuré du bonheur jusqu'à présent. La lumière aura attiré cette chose jusqu'ici.
« Noarfang, vérifie la présence d'un éventuel intrus par ici. »
Le rayon rouge provenant des yeux ultrasensibles de Noarfang parcourt les alentours. Soudain, alors que le Pokémon regarde dans ma direction, s'arrête, pétrifié par ce qu'il vient de découvrir. Effrayé je me retourne, mais ne vois rien. Il y a des buissons. Je me fraie un chemin avant de tomber sur la source de la stupéfaction de Noarfang.
La dernière fois que je lui ai parlé, elle était furieuse.
La dernière fois que je l'ai vue, elle dormait paisiblement.
Des sentiments qui paraissent bien humains à côté du spectacle de désolation qui m'est offert. Une expression dénuée de sens fait encore plus peur qu'un visage rouge de colère ou que des larmes.
Shana, que t'est-il arrivé ?
Elle reste immobile et me regarde sans me voir. Aucune peur ne transparaît, encore moins de joie. Il n'y a rien.
Le vide sans fin.
Sur les premières secondes, mon cerveau ne rencontre aucune possibilité de faire face à la situation irréaliste qui s'offre à moi. Mille questions me submergent. Que faire ? Comment se fait-il qu'elle soit là ? Quelle est la meilleure solution ? Sera-t-elle en sécurité ici ?
Je me décide à l'emmener au campement, près d'un feu qui ne pourra provoquer aucun tort. Lui prendre la main sans qu'elle ne réagisse en conséquence provoque une sensation de bonheur mais de peur également. Je l'assois près du feu et je m'aperçois combien les changements ne sont pas seulement psychologiques. Le coup de tonnerre qui m'a frappé à sa seule vue ne m'a même pas permis de voir que sa cape, ses vêtements étaient complètement déchirés. De plus, je m'aperçois aussi avec horreur que des traces rouges et violettes parsèment ce qu'on voit de son corps. Ce n'est pas la vue du sang ou d'hématomes deux fois plus gros que la moyenne qui m'effraie… Shana ne s'est pas soignée d'elle-même. Aucun pouvoir de régénération ne s'est enclenché. En plus de sa mémoire, de ses émotions, tout son sens de l'instinct de survie et ce qui fait d'elle un être vivant s'est volatilisé. J'ai avec moi un monstre.
Non.
Comment puis-je penser ça ? Ce n'est surement pas de sa faute. Simon est l'unique responsable. Que lui a-t-il fait, celui-là ? Au moins, la vue de Shana blessée a abrégé mon temps d'hésitation. Il n'est pas possible de passer par dix mille chemins. Première chose à faire : la soigner, ce qui n'est pas sans me rappeler un douloureux épisode... La dernière fois, j'avais eu recours à Shuu. Aujourd'hui, il n'y aura personne pour me venir en aide, dans cette zone reculée des grands chemins de randonnée. Je vais donc devoir prodiguer des soins tout seul. En qualité de dresseur, l'opération ne risque pas d'être compliquée, mais si jamais Shana devait atteinte d'une blessure anormale, ou si son corps ne devait pas être doté du même système immunitaire. Et si elle s'était, par exemple, mutilée avec son katana ? Je n'ose pas l'imaginer. Je ne sais d'ailleurs pas ce que je dois m'imaginer ou non, les meilleures situations comme les pires… Après avoir appliqué les bandages sur les moindres blessures de Shana, j'effectue un rapide sur moi-même afin de vérifier tout élément que j'aurais pu oublier sur le coup. Les moments de panique sont toujours terriblement compliqués à gérer, bien que je m'y habitue à force… Les seules affaires que je retrouve intactes auprès de Shana sont celles que je lui ai passées il y a bien longtemps et qu'elle m'a chipées lors de notre séparation. Tout est soigneusement rangé, comme si Shana n'y avait plus touché depuis des mois. Mais j'en doute. Certains vêtements de rechange, même si soigneusement pliés, sont encore humides. Elle s'est donc changée après être tombée dans l'eau, près du Mont Mémoria. Elle était donc encore consciente… il y a combien de temps ? L'état de ses vêtements actuels laisse penser que quelques heures se sont écoulées.
« Shana ? »
Je lance cette timide mais fragile première parole, dans un mince espoir de la voir répondre. Mais comme je devais m'y attendre, je reçois comme unique réponse les seuls silences nocturnes de la forêt. Epuisé par un tel choc que de voir Shana surgir de l'obscurité, de surcroît complètement dénuée d'esprit, je pense qu'il ne faut pas essayer d'en savoir plus cette nuit. Les idées viendront plus rapidement après quelques heures de repos… J'installe donc la tente, et j'entraîne Shana à l'intérieur. Je l'allonge cette fois-ci et la couvre. Je sors, puis hésite. Est-ce prudent de la laisser se reposer seule (si elle veut bien : pour l'instant, elle reste inerte, mais les yeux bien ouverts) ou faut-il être prêt, paré à toutes les éventualités ? Je n'aime pas du tout cette situation, qui m'évoque également d'autres parcelles de mémoire jusqu'alors enfouis… Pour quelqu'un qui est fatigué, je réfléchis encore de trop. Finalement, je me décide à rester avec elle. Par prudence ou pour une autre raison ? Je doute moi-même des excuses que je fabrique sur l'instant. Mais tant pis, le temps est plus que jamais venu d'assumer. La couverture est assez grande pour envelopper deux personnes. Je m'y glisse, puis observe Shana. Elle est allongée sur le côté. Elle dort. Je ne sais pas comment elle est parvenue à passer de ce pseudo-coma à un repos presque religieux… j'ai envie de me rapprocher un peu.
Histoire de se sentir moins seul.
Pour qu'il y ait une présence à côté de la mienne. Une présence bien particulière. La sienne. Juste la sienne. Je m'approche. Mais je ne sens rien.
C'est froid.
J'AI froid. Une coquille vide à mes côtés. Jamais le sentiment d'avoir agi bassement ne m'a pénétré aussi profondément. Avoir osé espérer quelque chose en ce physique de fille avec un esprit aussi nu...
Je m'éloigne, et je dors…
« Alors, qu'est-ce qu'ils en concluent ?
― Visiblement le patient ne retrouvera jamais sa mémoire. Le choc provoqué par le lancement du Capstick a généré un excès de flux et ses effets ont été similaires à ceux d'un grand traumatisme crânien, voire pire. Il est difficile d'évaluer la gravité pour le moment.
― Merci… »
Le médecin, perplexe, fait demi-tour, laissant la jeune femme plantée au milieu du couloir, sans expression visible au départ, qui se transforme vite en colère apparente…
« Je…je n'aurai jamais espéré voir ça. Simon a payé cher pour mener à bien sa mission. Je voulais le suivre, attraper et faire souffrir cette fille. Cela n'a plus aucun sens ! Elle a eu sa punition, puisqu'elle se retrouvera de toute façon dans le même cas. Le monde l'a oublié, au pire va la traquer. Le passé s'envole, la vie continue… »
Visiblement, la fatigue accumulée ces derniers jours a décidé de partir se balader la nuit où je pensais me reposer. Le premier rayon de soleil qui traverse le mince feuillage me réveille immédiatement, après une nuit en pointillés. Mon premier réflexe n'a pas été de me lever brusquement comme j'ai l'habitude de le faire au réveil, mais de pencher légèrement ma tête vers la gauche. Pendant la nuit, elle s'est retournée vers le côté opposé au miens. Parfois, j'ai du mal à saisir certaines situations. Pourtant, quelle est la chose la plus importante à comprendre aujourd'hui ? L'origine du mal dont Shana a été frappée les heures passées ? Je ne doute à aucun moment que Simon soit à l'origine de ce ravage, mais certains éléments m'échappent. Mais je doute que j'apprenne quelque chose en cherchant par moi-même. Une seule chose reste à faire : tenter de sauver Shana. Bien beau d'y penser, mais de quelle manière ? Les seules idées que je pourrais avoir pour soigner une amnésie sont des émotions fortes, liées à des souvenirs qui le sont tout autant, voire traumatisants. Or, qu'est ce qui a pu être traumatisant chez Shana ? Je ne peux voir que les souvenirs qu'elle a eu en ma présence, donc depuis qu'elle est coincée ici. Voyons, procédons méthodiquement… Commençons par le commencement. Quel est mon premier souvenir d'elle ? Tout a commencé à Poivressel, lors de notre rencontre. Rencontre bien marquante. Voilà déjà un évènement à noter. Ensuite, il y a eu… les sources chaudes. Tiens, j'en ris moi-même ! Quelle idée j'ai eue là, et je pense que Shana a fait une croix dessus. Je note quand même, aucune piste ne doit être écartée. Puis il y a eu l'attaque de ce qui a été mon Mimigal… et enfin, et là non plus je ne sais pas si cela a vraiment troublé Shana, mais notre séparation est aussi à prendre en compte. Puis… je ne sais pas, il n'y a plus rien eu depuis. Du moins en ma présence. Quatre pistes restent à explorer. Et en y réfléchissant un peu plus, il y a un élément qui est lié à deux événements : Mimigal. Et si elle en revoyait un, quel effet la rencontre produirait ? Je n'en sais rien, d'autant plus que je ne sais pas s'il en rôde dans les environs. Déjà la présence de ce Pokémon à Poivressel est anormale il s'agit d'un Pokémon présent à Johto et sur les îles Sevii en général. Il se trouve assez rarement dans les autres régions. Plus tard, je mènerai ma petite enquête à ce sujet.
Je fouille dans le sac. Il reste encore de la nourriture, du moins ce que mangeait Shana avant qu'elle soit dans cet état. Les simples plaisirs pourraient-ils l'aider à retrouver un comportement normal ? Shana est à présent assise à mes côtés, et je dépose un pain-melon sous son nez. J'appréhende déjà sa réaction, ou plutôt devrais-je dire, son absence de réaction. Oh ! Quel grand soulagement que de constater qu'elle saisit le pain pour le porter à sa bouche. Un grand soulagement qui ne finit par être qu'éphémère puisqu'au bout de quelques minutes de longue attente, je constate que Shana repose le pain-melon, grignoté à moins d'un quart. Elle mange juste pour survivre, rien d'autre.
Perte de goût.
Une nouvelle défaite à inscrire au registre des déceptions successives de ces dernières heures. Il est donc encore plus urgent de trouver une issue à ce mystérieux mal. Je peux de toute manière supprimer l'épisode des sources chaudes. Il n'y en a pas dans les environs et je ne vois pas ce que cela apporterait, je ne vois pas ce que cela LUI apporterait. Autre hypothèse à enlever : la séparation. Si le choc avait été grand, Shana aurait été guérie par le simple fait de me revoir. Il ne reste donc que les deux autres solutions, celles liées à Mimigal. Il n'y a qu'une solution de dernier recours. Il faut trouver un de ces Pokémon dans les environs. En espérant qu'il y en ait bien entendu… Malgré leur présence anecdotique à Hoenn, ce sont des Pokémon assez communs, surtout dans les forêts de feuillus denses comme celle dans laquelle nous nous trouvons actuellement. Les recherches risquent d'être difficiles, d'autant plus que je me sens obligé, tout en cherchant, de surveiller Shana. Elle me suit sans broncher, sans parler, sans rien faire. Les pas sont monotones, tout comme les arbres que j'observe se ressemblent les uns les autres. Quelque chose d'oppressant m'envahit bien rapidement, et malgré la situation mal engagée, il n'y a rien qui vaille.
Finalement, je parviens à mon objectif et voilà plus de trois heures que je cherche de fond en comble dans cette fichue forêt.
En voilà un.
J'ai les nerfs à vif, en priant pour que le Pokémon soit assez coopératif. D'abord, attirer son attention. Que peut-on mieux utiliser qu'une grimace ? Le Mimigal, en train de grimper à un arbre, arrête sa course et me fixe, l'air mécontent en prime. Appât en place ! A présent, le Pokémon doit se concentrer sur Shana. Mimant une peur approximative, je me mets poste Shana, qui, sans réaction, se retrouve face au Pokémon insecte. Je lance une nouvelle grimace, ce qui peut paraître idiot, mais je ne compte pas utiliser de Pokémon. Mon équipe risque de faire fuir le Mimigal et surtout laisser partir ma dernière véritable chance de sauver Shana...
Mais Mimigal a agi comme je le voulais : le voilà qui lance une attaque Dard-Venin sur Shana ! En un éclair je la projette sur le côté et m'enfuis avec elle. Mais le Pokémon insecte est bien décidé à ne pas nous lâcher et envoie cette fois-ci Sécrétion, attaque qui nous manque de peu. J'espère du coup ne pas prendre trop de risques et ne pas tomber sur d'éventuels copains de ce Mimigal. J'ai toujours mes Pokémon sur moi, mais dans un moment où chaque seconde compte, je déteste perdre mon énergie,… L'araignée retente son attaque plusieurs fois, nous manquant à chaque tentative de quelques millimètres. Sa précision reste redoutable. Je suis tellement pris par la course-poursuite que j'en oublie de regarder Shana que je tiens pendant ma fuite. Au bout de quelques minutes d'un véritable marathon, je me retourne et constate avec soulagement que le Pokémon n'est plus là. Il a abandonné la chasse…
« Si avec ça, tu n'as pas eu ta dose d'émotions, Shana… »
Toujours rien.
Le regard désespérément éteint.
Aucune énergie, aucune fatigue. Elle ne semble rien ressentir. Cette longue course n'a jamais été aussi éprouvante mais la fatigue qui me tient laisse place à un désespoir qui s'éternise bien trop à mon goût. Pourquoi ne s'est-il rien passé ? POURQUOI ?
C'en est plus qu'assez.
Je ne sais plus quoi faire en l'état actuel des choses. Lors de notre rencontre, ma première réflexion a été de supposer que de mettre une autre personne dans la confidence provoquerait encore plus de dégâts. Shana aurait risqué d'être internée, interrogée, à cause de ce qu'elle est… non, cela n'avait aucun sens. Il y a trois mois.
Cette histoire ne trouve plus ses origines. Moi-même, en surchauffe aussi bien physiquement que mentalement, me résout à contempler cette Shana impassible, dans l'optique de tout laisser tomber. Je n'en peux plus, je suis fini, incapable de me rappeler ce que j'ai pu réaliser ces dernières semaines pour en arriver à cette désastreuse situation. Les semaines à venir sont tout aussi floues. D'ailleurs, je ne sais pas du tout ce que je vais faire avec Shana. Au point où je manque de dire « que vais-je faire de Shana ? ». L'être vivant s'est transformé en objet inerte. Avec elle, je suis condamné à vivre à l'écart des autres. Depuis hier, la montrer en public est tout ce que je me refuse.
Le soir tombe sur une journée qui au final aura passé rapidement malgré le peu que nous – que j'ai fait. Shana me suit, et nous nous couchons tous les deux, de la même manière que la veille. Mais cette fois-ci, aucune sensation, ni agréable ni désagréable, s'éprend de moi. Mais quelle importance ? Qu'elle dorme, et qu'elle me laisse tranquille…
Une tranquillité aux portes de l'utopie.
Je pensais bien dormir après cette journée horrible, mais mon horloge biologique en a décidé autrement, à trois heures du matin. Impossible de retrouver le sommeil. Je sors un peu. Mais rien n'y fait, même le ciel étoilé ne me permet pas de retrouver une sérénité, ne serait-ce que temporaire.
Il faut pleurer.
C'est mon seul moyen de m'occuper. Je m'assois près des branches consumées par le feu à présent éteint. Et verse des larmes.
Un vrai bonheur.
Dernière chose qu'il m'est possible de faire après avoir raté une aventure aussi lamentablement, en me concentrant uniquement sur mon propre ressenti. A cause de ça, Shana a tout perdu. Tout. Sans qu'il m'ait été permis de récupérer quelques bribes d'elle. Rien…ou presque rien.
« Cet ouvrage est destiné à ce qu'on n'oublie pas ce qu'une jeune fille, innocente mais tellement courageuse a encouru, et que ses souvenirs restent gravés dans nos mémoires. Elle a perdu sa mémoire. Ce journal retrace toute mon aventure que j'ai eue avec elle à travers Hoenn.
Samedi, 13 novembre 2010
Je rencontre Shana à Poivressel, dans une ruelle sombre. Elle se faisait alors attaquer par un Mimigal. Cet événement a eu plusieurs conséquences : ma rencontre avec une personne venue d'un autre monde et la capture d'un Pokémon. Je rencontre plus tard celui qui va devenir la cause de bien des ennuis. Lui mérite qu'on l'oublie, son nom ne sera en aucun cas cité.
Dimanche, 14 novembre 2010
La bibliothèque de Poivressel est un endroit bien austère. Je cherche des ouvrages qui pourraient m'aider à trouver l'origine de la venue de Shana dans ce monde, mais je ne trouve absolument rien. Toutefois, on m'a passé un ouvrage, qui me sera d'une grande aide par la suite… »
J'ai eu à peine la force d'écrire sommairement ce qu'il s'est passé les deux premiers jours de notre rencontre. Mais je sais que coucher sur papier tout ce qui s'est déroulé est l'ultime moyen de sauver notre mémoire. Afin que je n'oublie pas qui était Shana.
La voilà, la dernière chose à faire.
Quelqu'un vient. Shana est sortie de la tente. Une répulsion dégoûtante me prend en la voyant ainsi, les bras qui tombent mollement, me fixant d'un air bête. Oui, je suis arrivé à trouver un semblant d'expression sur ce visage dépourvu de toute beauté.
« Qu'est-ce que tu veux ? Tu viens voir ce que je fais, hein ? »
Aucune réponse.
« Tu ne parles pas ? Alors pourquoi tu viens me déranger ? POURQUOI ? CA NE TE SUFFIT PAS ? IL FAUT QUE TU CONTINUES A ME TOURMENTER ENCORE ET TOUJOURS ? FOUS-MOI LA PAIX ! JE NE VEUX PLUS TE VOIR ! HORS DE MA VUE ! »
La jeune fille, n'ayant pas tiqué sur un seul de mes mots, retourne dans la tente, sans rien dire, sans prendre conscience des paroles que j'ai prononcées. Mais mon sac a été vidé. J'exprime mon ras-le-bol et ne décolère plus. Et ce foutu sac devant moi, qui renferme lui aussi tant de souvenirs, je ne le supporte plus.
Hop ! Un bon coup de pied dedans, et tout s'étale !
Et je pleure encore une fois. Je craque, et je fatigue…fatigue… Ne pouvant supporter une seconde de plus la présence qui s'éternise à mes côtés, je récupère mon sac de couchage. Mais là je suis au bout…
Même sa mort aurait paru plus douce.
Une lumière resplendissante. De quoi s'agit-il ?
Il fait beau. Il fait chaud. Je n'ai même pas le réflexe de regarder ma montre pour vérifier l'heure qu'il est. Je sais juste que le soleil est haut dans le ciel.
Que vais-je faire ?
M'installer quelque part, vivre une vie d'ermite. Je n'ai pas eu besoin d'une nuit longue en réflexions pour parvenir à cette décision. Au fond, quelque part, l'idée a dû germer depuis un bon moment. Elle a pris forme lorsque j'ai commencé à écrire mon carnet. Shana serait dans un premier temps très utile à ce que je n'oublie pas tout ce que j'ai vécu avec elle. Il me faudra surement des semaines pour me remémorer tant d'aventures, tant celles-ci étaient quotidiennes. Puis ensuite… je m'occuperai de Shana jusqu'à ce que le destin vienne à séparer nos routes. La vie sera beaucoup plus fade. Je me vois obligé de stopper tous mes projets, mais depuis le départ, j'ai été condamné à soutenir, vivre avec cette fille.
« Noarfang, Ramoloss, Xatu, Zarbi, Corboss, Coudlangue, sortez-de là. »
Tous mes Pokémon apparaissent, et hormis Noarfang, ils n'ont pas encore totalement pris conscience de la situation.
« Je vais en ville, aller me ravitailler et acheter tout ce qui est nécessaire. Nous restons ici encore pas mal de temps. Donc, pendant mon absence, surveillez Shana, qu'elle ne fasse pas de bêtises. »
Les six Pokémon se retournent vers la tente. Ils se rapprochent et attendent. Ils restent très attachés à Shana aussi. Comment vont-ils réagir face à une vérité qui dépasse le commun des mortels ? Je fixe la tente et les Pokémon regroupés autour. Puis je m'en vais je fais quelques pas, le cœur serré, conscient que je vis les premiers instants d'un retrait qui risque d'être sans fin.
« Où est-ce que tu vas ?
― Coudlangue, je t'ai dit que j'allais en ville ! Tu le fais exprès ? »
Il m'a fallu une dizaine de secondes pour réaliser que la voix qui s'est élevée n'était pas la voix grave de Coudlangue. Le ton est ferme mais doux, presque envoûtant. C'était bien le ton digne d'une gamine ou d'une jeune adolescente qui a encore toute la vie devant elle. Je refais demi-tour sur moi-même.
Noarfang, Xatu et Zarbi à sa gauche.
Coudlangue, Corboss et Ramoloss à sa droite.
Et elle au milieu, debout…
Flamboyante.
Elle me fixe, souriante, presque rieuse.
« Tu as décidé de m'appeler Coudlangue maintenant ? »
Et c'est ainsi que tout a recommencé.
On aurait tant aimé vivre un moment solennel lorsque de pareilles retrouvailles se produisent. Pourtant, la situation a pris une tournure presque comique, un peu comme ces rêves étranges, à la limite du ridicule, qui nous ont habités ; lorsque l'on se réveille, il n'y a rien de mieux à faire que d'en rire. La même situation se reproduit ; au final, l'absence de Shana n'aura été qu'un long rêve sans importance. Un cauchemar qui a tout de même duré un mois…
Shana, au contraire, ne semble pas prendre la situation à la rigolade moi-même je me demande pourquoi je réagis de cette façon et m'efforce de réprimer au maximum les débuts d'un fou rire, tout en la regardant avec tendresse celle que j'avais perdue. Les secondes s'écoulent mais rien ne se passe. Elle attend que je vienne, pas l'inverse. La situation est très sérieuse pour la jeune fille mais à me voir avancer comme un enfant en pleine admiration, Shana exprime par un large sourire, soit le plaisir de retrouver quelqu'un qui lui est d'une grande aide, soit un simple plaisir à me voir hésitant, admiratif face à elle. Et puis finalement, elle me tire la langue.
« Je n'ai pas la langue aussi longue que celle d'un Coudlangue, rassure-moi ? »
Puis elle éclate de rire, avant d'être suivi par le mien. La situation tourne à l'irréalisme. Arrivé devant Shana, je me demande comment peut se vivre un tel moment. Que faire, que dire dans de tels moments ? Et Shana qui semble attendre quelque chose… Ces moments deviennent gênants lorsque l'on n'a pas l'habitude de les vivre. Il y a encore une heure, j'étais loin de m'imaginer que le cerveau emprisonné de celle qui fut mon acolyte allait sortir d'un sommeil sans fin. Shana est vraiment sadique, méchante pour réagir d'une telle manière dans ces moments ! Voyant que je peine à lui adresser la parole, elle me tapote l'épaule et se dirige avant de s'asseoir vers l'endroit où brûlait le feu de camp. Elle se retourne et me voit immobilisé, n'ayant pas bougé d'un millimètre. Elle se relève, me rejoint, se poste devant moi, me fixe de longues secondes… avant de m'écraser violemment le pied. Ouch ! Quelle force ! Si je n'avais pas tant pleuré ces dernières heures, des larmes me seraient venues à l'arrivée d'un tel coup !
« Bon, au moins j'ai la preuve que tu es bien vivant ! Tu viens, oui ou non ? »
La grande douleur m'aidant, je suis Shana près des bûches encore fumantes, avant de me laisser tomber comme une pierre. La douleur au pied finit par s'atténuer et je prête enfin attention à la nouvelle interlocutrice qui se dresse devant moi. Je constate que Shana a pris la peine de prendre d'autres vêtements que celles qu'elle portait lorsque je l'ai retrouvée. En effectuant ce constat, autre chose me frappe : Shana a enlevé tous les bandages que j'avais appliqué la veille et encore plus incroyable, il n'y a plus aucune blessure alors que certaines étaient assez profondes pour ne pas être guéries en l'espace de deux jours, chez un être humain normalement constitué en tout cas. Le mystère de cette guérison n'est pas difficile à résoudre. Il y a surement un lien avec le rétablissement psychologique de Shana. Toutefois, je continue à m'interroger sur l'origine de ces blessures. A vrai dire, maintenant que tout est redevenu normal, ne faut-il pas interroger Shana sur tous les événements qui ont eu lieu durant son absence ? J'ai tellement de questions à poser, tellement d'interrogations qui me troublent. Mais je ne sais pas. Shana est-elle prête à me répondre ou vaut mieux-il la laisser tranquille, le temps qu'elle sorte de son probable traumatisme, si toutefois elle devait en développer un ? Je ne sais pas du tout ce qu'elle a vécu pendant que je la croyais partie pour toujours. Impossible de juger par ses expressions depuis son « retour », j'ai l'impression que tout est redevenu à zéro, comme s'il ne s'était rien passé. Hier, nous étions au Centre afin de fixer notre prochaine étape : Cimetronelle. Shana est désormais à un état neutre, mais aux antipodes de ce que je lui ai connu il y a peu. Je continue donc à scruter Shana alors qu'elle-même fixe le sol. N'est-ce pas elle qui voulait que je m'asseye à ses côtés ? Avait-elle quelque chose à me dire ou à me demander ou alors voulait-elle tout simplement que je sois là, à ses côtés… comme avant ? J'inspecte le moindre détail qui pourrait me donner un indice chez Shana mais elle continue toujours aussi bien à se dissimuler. Résigné, je m'occupe donc à préparer deux chocolats chauds, histoire d'avoir quelque chose pour m'occuper : les blancs me font horreur, encore plus dans des moments si particuliers comme celui-ci !
« C'est bizarre Houtarou, je te croyais plus curieux…c'est tout ce que tu as à me dire ? »
Shana me regarde, déroutée que je ne la questionne pas plus. Une fois encore, je me suis laissé emporter par une timidité retrouvée avec la solitude de ces dernières semaines.
« Euh, et bien… si, désolé…
― Arrête d'être désolé, et dis-moi tout ce que tu penses ! Et ne crois pas que tu vas t'en sortir ! »
Elle m'a donné le feu vert. Je n'ai plus qu'à déverser toutes mes interrogations, en espérant que la plupart trouvent leurs réponses. J'allais demander pourquoi elle s'est retrouvée dans cet état, mais dans ce cas, je pourrais aussi m'interroger sur ce qu'elle a vécu pendant ces quelques semaines de solitude. Au final, il vaut mieux qu'elle raconte tout ce qui s'est passé depuis tout ce temps. Inutile de s'attarder sur des questions pointues, elles viendront au fur et à mesure du récit. Beaucoup moins hésitant, je lui demande donc de me réciter tout ce qu'il y a eu durant ces quelques semaines, jusqu'au moindre détail. Shana, surprise, probablement parce qu'elle s'attendait à une question plus concrète, ne tarde à débuter son histoire. Elle commence par raconter sa fuite et la manière dont elle m'a abandonné. Concernant l'origine d'un tel acte, j'ai fait mouche sur les raisons de son départ. C'était bien pour, je cite ses propos, me « ficher la paix ». Quand je lui dis que je m'attendais à cette raison, elle me regarde bizarrement. Elle ne s'attendait donc pas à ce que je la connaisse aussi bien ?
Elle poursuit en me racontant les doutes qu'elle a réussi à avoir peu après notre séparation. Pas vis-à-vis de moi, mais par rapport à ceux qui l'attendent probablement. Du moins, elle espère qu'ils continuent à l'attendre. Elle m'a ainsi fait part de tous ses doutes. Une fois de plus j'éprouve de la peine, mais je me demande toujours pourquoi Shana se révèle à ce point. Après tant de défiance, suis-je encore digne de tout savoir ? Selon Shana, oui. Mais elle compte me parler de ce qui l'amène à me dire tant de choses. Plus tard. Je ne reconnais plus la fille méfiante qui redoutait le moindre coup bas de qui que ce soit, même de ma part. Vient alors la rencontre avec une fille, Lisa, puis l'arrivée à Tersannes où s'est déroulé le concours auquel j'ai assisté. Mais j'y pense… aurait-elle revu Stella et Tamaki ? Shana ne tarde pas à venir à ce qu'il s'est effectivement passé. Après le concours et la victoire de Tamaki, elle les a effectivement retrouvés avec Lisa. S'est ensuivie une discussion plus qu'houleuse. Shana m'avoue avoir été « conseillée » par Stella. Celle-ci lui aurait dit de me rejoindre à tout prix. Autant Stella m'exaspère de se mêler tout le temps de ce qu'il se passe entre nous deux, autant je la remercie d'avoir influé Shana de la sorte, pour autant qu'elle l'ait réellement influencé.
Les souvenirs ont été plus durs à retrouver pour la suite, Shana ayant de gros problèmes pour se remémorer sur ce qu'il s'est passé entre son départ de Tersannes et son arrivée ici. Alors qu'elle réfléchit, je remarque avec surprise et amusement que je n'ai pas rangé mes affaires éparpillées cette nuit. Je me souviens à peine avoir piqué une crise face à Shana mais heureusement l'étendue des dégâts était minime. Je m'aperçois combien j'ai des tas de breloques inutiles. Il faudra que je fasse le tri un jour… un paquet de cartes, un collier, même un caillou des lettres, un crayon et tout ça au milieu de mes livres ! Ah oui, me souviens d'avoir eu tant d'objets à Cimetronelle lorsque je me suis ravitaillé.
« Houtarou…tu peux venir ? »
Le ton qu'a pris Shana en prononçant cette phrase était beaucoup plus bas que son récit énergique d'il y a quelques instants. Elle devait arriver à la partie la plus importante de son récit. Je terminerai mon rangement plus tard… Laissant mon sac tomber mollement, je rejoins Shana qui me regarde puis fixe à nouveau le sol, scrutant la moindre bribe de souvenir qui pourrait lui revenir. Elle s'était arrêtée en forêt puis elle se souvient d'avoir entendu une voix, puis elle a vu un flash lumineux. Le trou noir qui a suivi lui a procuré une simple sensation d'endormissement. Elle a encore du mal à évaluer la durée de ce sommeil, mais elle se souvient avoir eu un réveil rapide dans un endroit sombre, où elle avait vu des personnes regroupées autour de quelqu'un ou de quelque chose. Etait-ce Simon ? Probablement, mais là n'est pas la question. Car Shana, ayant l'air de plus en plus concentrée sur ce qu'elle compte dire, m'annonce avoir eu de nouveaux problèmes après. Elle se souvient s'être enfuie, et une fois à l'air libre, elle était au-dessus d'une grande masse d'eau. Elle ne le savait pas, mais elle était dans le Mont Mémoria. La fatigue était d'autant plus présente qu'elle se souvient avoir atterri en catastrophe, plongeant dans l'eau mais tout près du rivage. Après avoir rejoint celui-ci, elle a usé de ses rares efforts pour se changer puis s'en est allée.
Puis, le vide.
Au final, les circonstances du drame prennent une importance secondaire à mes yeux, par rapport à celles de son dénouement. Comment Shana a-t-elle pu être guérie si rapidement, en ma présence ? C'est un mystère que je ne parviens pas à résoudre car tout s'est produit si vite, alors qu'aucune de mes actions n'a eu de conséquences directes… Vingt-quatre heures peuvent paraître longues, mais quand je me vois aujourd'hui et hier, un gouffre s'est formé. La question du rétablissement est donc la plus évidente à chercher. Mais pour Shana, la réponse l'est beaucoup moins.
« Je ne sais pas vraiment ce qui s'est passé. Un long sommeil s'est ensuivi. Au cours de ce sommeil, de nombreux rêves, je pense juste avant mon réveil. Mais je me souviens avoir vu une lumière éclatante émerger quelques mètres devant moi. J'ai soudainement ouvert les yeux et ai attendu plusieurs minutes avant d'entendre une voix. La tienne. Tu voulais partir. Puis je voyais sans être vue. Enfin, tu ne voulais plus me voir tes Pokémon eux me voyaient, c'est pour cette raison qu'ils attendaient, non à cause de l'ordre que tu leur as donné. Puis tu t'en es allé et je suis sorti. La suite, tu la connais. »
Aussi simple que cela ? J'en suis déçu, j'ai l'impression que quelque chose d'énorme dans cette histoire m'a échappée.
« Mais… une lumière à quelques mètres de toi ? Et tu ne sais pas de quoi cela pourrait provenir ? »
J'ai eu sur le coup peur qu'elle parle de moi. Toutefois, je ne me trouvais pas à l'endroit qu'elle décrit. A quoi cela pouvait-il correspondre ? Je ne me souviens pas qu'il y ait eu la moindre source de lumière, à cet endroit…
« Je ne sais pas du tout d'où cela vient. Mais je suis sûr que ma guérison vient de l'apparition de cette lumière. D'ailleurs, en parlant de guérison, je me suis aperçue en me réveillant et en me changeant que j'avais des bandages un peu partout. Quand je les ai enlevés, des égratignures venaient de disparaître. »
Le récit est d'autant plus incroyable que ces égratignures, comme elle dit, étaient de belles et profondes blessures quelques heures auparavant. Lorsque j'avais changé les bandages, elles ma paraissaient à la limite de l'inguérissable. Tout est lié à cet étrange instant où Shana est redevenue normale…mais rien n'en explique l'origine. Rien du tout.
« Et toi ? Qu'as-tu fait pendant tout ce temps ? »
L'impression peut paraître étrange, mais on dirait deux très vieux amis qui se retrouvent. Shana et moi nous connaissons bien mais il n'y a que trois mois qui se sont écoulés depuis notre première rencontre. A moi donc de raconter tout ce que j'ai vécu et éprouvé durant tout ce temps. Mon récit parait bien pauvre par rapport à toutes les aventures de Shana et je reconnais bien la véritable combattante qui a côtoyé l'ensemble de l'équipe durant tant de temps. Je constate finalement qu'en racontant ma dernière entrevue avec Simon, ma conquête du badge de Cimetronelle, et tous les doutes qui me sont survenus, beaucoup de temps est passé. Ce n'est qu'après avoir tout raconté que je me souviens d'un événement très important mais qui m'a échappé même depuis le récit de Shana. Je raconte ce qui s'est déroulé lors de mon premier match contre Alizée, à savoir le flash que j'ai eu avec Shana et le déploiement de ses ailes.
Discussion à risques.
J'allais avoir des explications sur ce qu'il s'est passé cette nuit.
Shana se lève brusquement, recule de trois pas et tombe, abasourdie par les propos que je viens de tenir.
« Alors…tu sais ce qu'il s'est passé ? Tu…tu étais conscient ? »
Elle ne comprend pas.
Je profite de la chute de Shana pour l'aider à se relever et aller chercher les deux tasses de chocolat chaud. En revenant, j'en offre une à la jeune fille, qui savoure enfin un autre moment que celui de cette surprise. Elle n'a pas compris que non, ce soir je ne savais pas, je n'étais pas conscient de ce qu'elle avait fait, mais appris bien plus tard. C'est ce que j'explique à Shana, mais un doute survient. L'inverse fonctionne également : et si Shana venait à découvrir des facettes de ce qui m'habite ? Il a existé des moments semblables. Je me souviens de cet instant à Lavandia, au même endroit où se sont déroulées les visions que j'ai eues, comme si c'était hier, et pourtant cela date déjà de deux mois.
« C'est vrai qu'un tel moment s'est produit. Je ne sais pas du tout comment »
Mais…moi aussi j'ai peur du regard que me portent les autres. Coïncidence.
« Je t'ai pris pour te déposer dans un arbre, puis il y a eu un phénomène étrange. Mes ailes se sont déployées, car oui il s'agit d'un pouvoir que je peux… que je pouvais utiliser. Et ce soir, ce pouvoir était revenu, comme pour m'aider à accomplir un but. En réalité, à ce moment, ma confiance reposait déjà sur toi, du moins en grande partie. Je savais que tu serais prêt à tout pour m'aider et je ne voulais pas te faire de mal. Ton chocolat est trop chaud. »
Cette dernière phrase m'a subitement fait sortir du moment de torpeur dans lequel je m'étais engagé. Un peu surpris et amusé par le décalage entre cette remarque et le reste du récit, je lui conseille d'attendre un peu avant de boire. Qu'elle continue…
« Oui, je commence à me demander si le fait de te faire confiance ne m'a pas aidé à retrouver partiellement certains de mes pouvoirs. C'est pour ça que j'ai pu te déposer sur cette branche ce soir. Voilà. »
Elle en avait beaucoup dit, avec des propos d'une profondeur sans égal. Je me dois d'être à la hauteur pour mes réponses. Je lui parle de ce que j'avais entendu une fois sortir de sa bouche, alors qu'elle me croyait endormi. Je n'aurai aucune crainte à en parler. Les mots, la description de cet instant que j'oserais presque qualifier d'intime, n'ont pas tardé à me venir. Shana n'accorde plus beaucoup d'importance cette histoire, car même si j'ai appris des choses dans son dos, j'ai été à terme sincère, égal à moi-même. Je ne comptais pas utiliser ces informations à mauvais escient. D'ailleurs, et une fois encore, elle confirme bien que je suis une présence rassurante que par ma franchise et ma volonté de l'aider, j'ensoleille ses journées. Cette dernière phrase n'a pu avoir d'autre conséquence que celle de me faire rougir. Une seule chose à faire pour que Shana ne le voie pas : boire mon chocolat.
Brûlé.
Très bien joué, tout ce que j'ai réussi est de faire éclater de rire Shana. J'aurai au moins réussi à détendre l'atmosphère.
Ainsi tout est mis à jour et au jour, ou presque. Certains mystères résident encore, comme la manière dont laquelle Shana est revenue à la réalité. Il s'agit d'énigmes avec lesquelles nous sommes condamnés pour poursuivre notre route. En parlant de route, il serait judicieux de nous remettre en route. Mais où aller ? J'en discute avec Shana, mais je constate en même temps que je dois quand même faire des achats en ville. Je comptais les faire seul, je pourrai y aller accompagné. En nous rendant dans une ville aux abords du Mont Memoria, nous engageons cette fameuse discussion sur l'avenir à court terme. La première chose qui nous vient à l'esprit est évidemment le retour de Shana chez elle. Un pincement au cœur me survient mais vite remplacé par ma volonté d'accomplir ce que j'avais promis à celle qui restera une de mes meilleures rencontres. Dans les faits, nous sommes encore dans le flou total et ceux qui ont voulu nous aider ne sont plus en mesure d'être d'un quelconque soutien.
Mais j'y pense…
J'avais reçu des photos. Je ne crois pas qu'elles soient utiles, mais je ne les ai pas encore montrés à Shana. Je lui montrerai au retour. Quant à moi, j'ai encore des badges à récupérer. J'en ai cinq actuellement. Cinq ? J'ai pourtant programmé l'obtention de 6 badges après celui de Cimetronelle. Ah mais…oui.
Clémenti-Ville.
Bourgade où je n'ai pas pu aller à cause des évènements qui s'étaient produits à Lavandia.
Je me rattraperai dans une autre arène, il y en a pas mal à Hoenn…
La ville n'est pas très loin, mais je redoute la réaction des gens à la vue de Shana. Pour le moment, elle est toujours recherchée. Que se passerait-il ?
Une fois arrivés en ville, je constate que les gens nous regardent comme je me l'imaginais, mais personne ne semble pris de peur. Nous ne tardons pas à découvrir la raison de cette absence d'agitation à la vue de Shana. Sur le mur d'un des bâtiments étaient collés des affiches. Je m'attendais à voir d'abord le visage déterminé de Shana mais sur cet avis se trouvent plusieurs portraits, beaucoup plus petits que le format A4 qui m'a été craché à la figure à Cimetronelle. Aucun de ces visages ne me disait quelque chose, hormis un. Celui de Simon. Je suis tout autant surpris par la découverte de cette affiche que mon amie qui reconnait sans hésitation aucune tous les visages : toutes les personnes impliquées dans son enlèvement. Ceux-ci étaient tout simplement suspectés d' « activités suspectes avec diverses organisations mafieuses ».
« Simon nous a menti, Shana. Il ne voulait pas te faire passer des tests ou des interrogatoires. Il voulait surement te vendre et obtenir de la reconnaissance de la part de cette organisation opaque. »
C'est du moins ce que je pense. Mais au moins, nous sommes tranquilles. L'aventure peut continuer, et tout le monde a eu ce qu'il voulait. Moi et Shana notre tranquillité, et Simon sa célébrité, due à des circonstances qu'il aurait sans doute préféré éviter.
Et si nous pensions à autre chose que tous ces problèmes qui nous tracassent ?
Un si beau retour à la réalité, on ne peut espérer mieux.
Tout va bien.
