Chapitre 16 – Révolution Shanienne !

Les photos étaient rassemblées au moyen d'un élastique, mais le désordre que j'avais mis dans mon sac les avait toutefois fort abimées. Elles étaient cornées, presque déchirées, et je me demande maintenant si ces prises ont encore une place quelconque dans notre voyage commun, au même titre que toutes les informations que j'avais reçu grâce au Ranger. La lumière faite sur les événements des derniers jours, tout ce que j'ai pris pour des vérités est redevenu au rang de suppositions ou de confusions.

Mais Shana tente de me persuader que nous sommes sur la bonne piste, tout simplement car Simon savait que j'aurais été utile à la capture de ma compagne de voyage. Voilà pourquoi il me donnait tant d'indices, du moins je pense. L'hypothèse est plausible et Shana semble bien sûre d'elle. Un peu trop ? Les derniers événements penchent pour cette idée. En feuilletant les photos, je cherche encore le moindre détail à prendre en compte, mais rien ne me vient à l'esprit. Je les envoie, indifférent, à Shana, sans prêter attention qu'elle en fait. Une fois terminé, je la regarde, la vois avec plusieurs clichés en main, mais face verso.

« Le problème avec toi Houtarou c'est que tu ne veux voir que la face apparente des gens, et tu essaies de les approfondir au maximum. C'est pareil avec ces clichés. Je suis sûr que tu n'as jamais regardé ce qu'il y avait au dos ? »

Et bien, je dois avouer que non. Je n'y ai jamais absolument fait attention. Il faut dire, j'ai tellement peu observé ces photos. Une, deux fois peut-être ? Tout ceci date et j'ai tellement accordé d'importance à ces photos que je ne me souviens plus quelles remarques j'ai pu me formuler, pour autant que j'en ai faite. Mais la remarque de Shana n'est pas idiote. Je m'apprête à poser la main sur les photos, mais Shana m'en tend une seule en particulier. Il s'agit de la représentation de ce qui semble être un autel. Mais cette fois-ci, je ne me suis pas amusé à scruter la photo, mais, comme Shana me l'a suggéré, à déchiffrer les inscriptions au dos. Car l'écriture fine et attachée est rendue illisible par endroits, probablement par les années et la vitesse avec laquelle ont été griffonnés les mots. Des ratures, des corrections, des mots seuls parsèment le verso de la photo. Parcourant le texte, je ne trouve rien du tout d'intéressant, si ce n'est le descriptif de la photo que je viens de voir. Descriptif que je pourrais tout aussi bien faire d'ailleurs, d'un coup d'œil rapide. Shana, voyant que je continue inlassablement à chercher quelque chose d'intéressant dans ces quelques lignes, me montre un encadré, en bas à droite. Les quelques mots qui s'y trouvaient étaient quasi indéchiffrables, mais après des efforts surhumains je parviens avec un stylo à retrouver et retracer certains mots. Seul un mot manque et visiblement, une fois n'est pas coutume, le plus important. Ce genre de situation, aussi sérieuse soit-elle, commence vraiment à me faire rire : dans une phrase-clé, une énigme, il y a toujours un mot ou deux qui manquent et comme par hasard les plus importants.

Là, il y a un p…et là un e ? Ou un a ? Et ici, un r ou un s ? Ou encore un a ? On dirait mon écriture. Quand ai-je écrit pour la dernière fois d'ailleurs ? Bonne question…

« Houtarou, fais un effort, retrouve-moi ce mot, car j'ai un grave doute. »

Les 26 lettres de l'alphabet se bousculent dans mon esprit.

« Mé…méd…tu lis quoi, toi, puisque tu as l'air d'avoir une idée ?

― Une médaille, peut-être ?

― Ah oui, ça doit être ça. Ça nous avance beaucoup. »

Un silence plane, vite brisé par la voix d'une Shana énormément déçue par quelque chose que je n'identifie pas.

« Et c'est tout ce que tu trouves à dire ?

― Ben tu veux que je dise quoi de plus ? Excuse-moi d'être un peu à la ramasse, je n'ai pas beaucoup dormi ces derniers temps.

― Houtarou, tu ne vas pas me dire que le mot médaille ne te rappelle rien du tout ?

― Et bien…peut-être bien. Quelque chose en rapport avec toi, non ? Tu m'avais bien dit quelque chose, mais je sais plus quoi. »

Elle me fait un geste après avoir tenté de m'assommer, comme si elle voulait mettre quelque chose autour de son cou. Ca y est, je me rappelle…

Le but se précise.

« Partons tout de suite. Nous n'avons plus rien à faire dans cette région, Shana.

― Non, tu as toi aussi un but à accomplir. Fais-le. Va jusqu'au bout. Tu m'as énormément aidé jusqu'ici, il n'est pas juste que je te bloque dans ta progression. Je dois être patiente. Et qui sait…peut-être que nous ne trouverons rien là-bas, si nous ne résolvons pas le mystère de la prédiction des Zarbi. Et l'achèvement de ton voyage nous permettra certainement d'avoir plus de chances de terminer le mien. »

« Celui qui deviendra le meilleur…ouvera la clé du…des Zarbi…ainsi le…sacré apparaîtra. »

L'objet sacré, est certainement le pendentif. Une grosse partie de notre chemin s'éclaire. Je sais que je dois sortir grandi de ce long chemin. Je dois triompher de tous les obstacles qui se dressent face à moi. La Ligue est un bel obstacle pour prouver que je suis digne de raccompagner, d'aider cette fille, à ouvrir le pont qui nous relie à cet autre univers…

Partir à la recherche de l'autre monde.

Shana a dit qu'elle serait patiente. Si nos intérêts deviennent communs, le reste du voyage sera surement beaucoup moins chaotique que l'a été notre périple de Poivressel jusqu'au retour à Lavandia… Ne le sera plus par notre faute. Mais pourquoi est-elle patiente à ce point ? Elle était si pressée, à juste titre, de rentrer, et personnellement, je ne pourrais pas attendre autant. J'ai l'impression qu'elle s'attache trop à ce monde. J'espère seulement… qu'elle ne s'attache pas trop à moi.

« Bon, quel est le programme ?

― Nous partons tout de suite pour Nenucrique, d'où nous prendrons un ferry pour arriver sur une île où se trouve la cité d'Algatia. En fait, j'ai encore trois champions à combattre. Je ne m'inquiète pas, il nous reste facilement encore trois-quatre mois avant le tournoi de la Ligue Hoenn…

― Et nous partirons ensuite ?

― Oui, mais je m'organiserai d'ici là pour voir comment nous irons à Johto. »

Visiblement Shana a déjà eu comme idée de se rendre à Nenucrique. Quelqu'un a dû lui dire que l'on pouvait prendre un bateau d'ici là. Shana a déjà envisagé de s'en aller sans moi… maintenant, elle s'aperçoit qu'elle ne pourrait plus se passer de moi. Pour ce voyage, bien entendu.

Mais commenter ces doutes, ces changements de comportement n'ont aucun intérêt. Les quelques semaines qui ont duré, alors que chacun vivait de son côté, ne sont plus que des souvenirs et des douleurs à colmater. Je m'en tire tout de même avec un badge, durement remporté. Le trajet du Mont Memoria jusqu'à Nenucrique a été d'une tranquillité sans précédent. Pour la première fois depuis notre rencontre, une semaine sans incident se déroule. Nous avons de surcroît pu profiter d'un voyage en train, histoire d'avancer notre arrivée.

Le premier posé sur le quai de la gare nous remplit déjà des nombreuses odeurs que seule une ville maritime comme Nenucrique peut nous offrir. Endormi par le long voyage et la chaleur étouffante du train, quel bonheur de se réveiller avec les embruns qui vous caressent le visage ! Que de poésie, mais à présent, une seule envie nous gagne, celle de nous rendre au Centre Pokémon. L'esprit vidé, alors que nous n'avons quasiment pas marché de la journée, nous demandons à Joëlle si nous pouvons avoir une chambre pour la nuit. Je n'ai pas remarqué tous les regards d'un groupe de jeunes qui se sont instantanément posés sur moi et Shana, et à peine ai-je fais un pas que :

« SHANAAAAAAAAAAAAAAAAAAA ! »

Sous ma grande stupéfaction, la dizaine de jeunes court en direction de Shana, qui n'a pas l'air de mieux comprendre cet enthousiasme ambiant. L'une des filles demande alors à Shana de les suivre.

« Et moi, je pue ?

― Mais t'es qui toi ?

― Je suis Houtarou, je suis dresseur Pokémon, et j'accompagne cette fille depuis des mois. Est-ce que quelqu'un pourrait me dire ce qu'il se passe ?

― T'as qu'à nous suivre alors !

― Bon… »

Fendant le groupe en deux, je rejoins Shana et lui demande si elle sait ce qu'il lui arrive. Elle me répond par la négative mais me fait part des inquiétudes sur le fait qu'on connaisse son nom, même si celui-ci est plus prononcé avec admiration qu'avec appréhension. Non loin de là se trouve une petite salle, qui devait servir de salle de classe, mais mis à part deux-trois détails qui témoignent encore de l'activité qui y règne, on pourrait croire que le bâtiment est abandonné.

« Mais pourquoi vous nous avez emmené ici ?

― Parce qu'on aimerait vous montrer quelque chose ici, ainsi que profiter de la présence de cette superbe héroïne ici !

― Mais comment vous la connaissez ?! Et pourquoi superbe héroïne ? »

L'un des jeunes nous amène dans une pièce adjacente à l'ancienne salle de classe il s'y trouve une bibliothèque encore débordante. Et avant que la fille n'ait pu dire quoi que ce soit, Shana poussa un grand cri en désignant une des étagères qui se trouvent juste au-dessus de nos têtes.

Je repère ce qui surprend tant Shana : une vingtaine de livres à la reliure identique, hormis les numéros, se présentent en fin de rangée. Shana ne pouvant pas atteindre les livres, j'en prends un au hasard. Et si la reliure mentionne déjà le nom de Shana, la couverture réserve un choc. Il n'y a pas d'autre mot. La jeune fille que l'on voit sur la couverture a les traits de Shana, le même physique, la même détermination dans le regard, les mêmes habits… La ressemblance est trop frappante pour ne prétendre qu'à une coïncidence. La sœur jumelle de Shana se trouve devant nos yeux, si ce n'est pas elle-même. La seule différence que je constate et c'est ce qui m'a évidemment frappé tout de suite, c'est la couleur des cheveux de la « Shana » du livre. Ils n'étaient pas noirs comme je les connaissais… mais rouges. Un rouge très prononcé d'ailleurs ! Autant la surprise de voir Shana présente sur la couverture de la vingtaine de petits livres a été rude, autant la principale concernée ne semble pas aussi sonnée, du moins pas par les mêmes raisons.

Nous avions rejoint les autres avec tous les romans. S'installer à une table serait vraiment mieux pour feuilleter cette mine d'or inattendue. Le silence règne les enfants, sans en avoir vraiment conscience, voyaient qu'un événement inhabituel est en train de se dérouler sous leurs yeux.

« Qui est cette fille ? Vous pouvez me dire quelque chose sur elle ? »

C'est alors que l'une des filles qui était en retrait s'avance. N'y ayant pas prêté attention dans la masse, je reconnais trop bien un visage familier que je n'aurais jamais pensé trouver ici. En effet la présence de Caitlyn en ces lieux parait vraiment incroyable. Un nouveau mystère…

« Salut Houtarou. Salut Shana.

― Salut…Caitlyn.

― Vous devez vous demander… la raison de ma présence ici, n'est-ce pas ?

― Je m'intéresse plutôt à ce qui se trouve sur cette table.

― Ces romans ? C'est bien pour ça que vous vous trouvez ici, voyons !

― Qu'est-ce que tout cela signifie, Cat ?

― Je pourrais te demander la même chose ! C'est toi, Houtarou, qui nous a attaqués lors de notre dernière rencontre !

― Parce que vous étiez dans tous vos droits à ce moment, j'imagine.

― Il ne s'agit pas de cela.

― Comme tu veux. Cat, j'aimerais que nous restions tous les trois pour parler de ça, je n'aimerais pas voir tes amis mêlés à cette histoire, déjà assez embrouillée. »

Les autres jeunes qui accompagnaient Caitlyn s'en vont, mais le silence qui pèse depuis le début de ma discussion avec la fille reste le même. En fait, dès notre entrée dans la bibliothèque ne se trouvaient que moi, Caitlyn et Shana.

« Tout d'abord, QUI a écrit ces livres ?

― C'est moi, Houtarou. C'est marqué sur la couverture.

― Depuis quand… écris-tu ces livres ?

― Depuis le lendemain de votre départ. Et je n'en suis pas à mon coup d'essai, j'ai déjà adapté de nombreuses aventures sous formes de roman.

― Et pourquoi cette ressemblance si frappante avec Shana, à un détail près ?

― Si tu lis l'histoire Houtarou, tu comprendras.

― Et il n'y a pas de détail qui change. »

C'est Shana, silencieuse jusqu'alors, qui prononce cette dernière phrase.

« Houtarou, j'ai à te parler. »

Shana m'emmène dans une pièce adjacente, laissant Cat seule.

« Je n'ai jamais vu de romans qui se rapprochent aussi bien de ce que j'ai vécu réellement. Cette fille a vu à travers toute ma vie. Elle me fait peur.

― Tu… tu crois ?

― Je dois te lire chaque ligne de ce qu'elle a écrit, petite cervelle, pour que tu comprennes tout ce que j'ai vécu ?

― Oh, excuse-moi Shana, mais tu m'as déjà raconté tellement de choses…

― Eh bien cela ne te suffit réellement pas. Ne t'ai-je jamais raconté que lorsque je suis en position d'attaque, mes cheveux virent au rouge écarlate ?

― Peut-être…

― Et bien, même si ce ne devait pas être le cas, tâche de t'en souvenir »


« Tu vas me répondre oui ? »

Ah oui c'est vrai, je patiente depuis dix minutes à cette table. Je viens d'acheter les tickets pour Algatia et Shana vient de me poser une question.

« Alors, tu prends quelque chose à boire ?

― Euh…oui, oui, un sirop de fraise, s'il te plait. »

Venant de réaliser ce que mon esprit a produit, je me mets à tout raconter à Shana après que celle-ci ait ramené les consommations. Elle s'est déjà habituée à ce que j'ai des moments d'absence, où je suis dans mon petit monde à imaginer des aventures tout aussi farfelues les unes que les autres. C'est ainsi que je raconte à Shana comment je me suis mis à imaginer qu'elle était l'héroïne d'une série de romans, qu'il y avait dans ce rêve Caitlyn, devenue écrivaine et loin du comportement enfantin que nous lui connaissions. Mon résumé se termine par un pouffement de la part de Shana. J'y suis habitué. Elle manque juste de répandre partout de son jus de fruit verdâtre dont j'ignore le nom.

« Tu arrives toujours à avoir des songes de ce genre ? Que c'est drôle ! En plus Caitlyn n'a jamais été sérieuse, elle n'aurait jamais de quoi écrire ne serait-ce qu'une page sur moi, et je ne vois pas pourquoi je deviendrais célèbre ici. Surtout on voit que tout provient de ton imagination… c'était quoi ce détail qui me différenciait de la fille sur les bouquins ?

― Ses cheveux qui avaient une couleur différente. Ils étaient rouges.

― …Ah. Rien que ça. Pourquoi ils le seraient ?

― Ben je me suis imaginé qu'ils seraient comme ça lorsque tu dois attaquer, combattre un ennemi, tout ça…

― Bien sûr. Tu as une imagination débordante, mais je n'ai jamais rien vu de plus idiot. »

En effet, il faut que j'arrête de m'imaginer des histoires pareilles. J'ai toujours eu besoin d'aventure, de découvertes passionnantes, mais mon cerveau surchauffe trop à chercher où le rebondissement pourrait avoir lieu. Shana est bien là, Caitlyn est quelque part, surement loin de Nenucrique. Personne ne connait Shana ici, et c'est tant mieux. Shana n'a jamais eu les cheveux rouges, pas plus que moi ai eu envie d'un jus de kiwi.