Chapitre 23 – Que l'aurore soit ! Et la lumière fut.

Notre conversation a eu nombre d'avantages pour le reste de la traversée. La capacité à communiquer a visiblement redonné le sourire à Shana qui gagne à nouveau en considération. Conway, lui, a oublié nos différents la première seconde après qu'ils se soient réglés. Quant à moi, je n'avais en réalité plus la tête à penser à ce genre de disputes, qui ne devraient de toute manière pas avoir lieu. Je songe en réalité à ce rêve étrange que j'ai fait cette nuit. Encore une fois, avec Shana. Mais pour une fois, Stella s'est invitée. Je pourrais tout simplement me dire que ce rêve est la simple conséquence des évènements de la veille, mais tout de même, il réveille en moi d'étranges pensées.

Le soir tombait sur le village. Shana et moi avancions dans une vaste allée menant à un manoir. Je savais très bien ce que je comptais faire en me rendant là, et Shana également. Parvenu à l'entrée, il m'a suffi d'un simple coup de sonnette pour me retrouver face à Stella qui était effarée de nous revoir. En effet, notre seul but était de lui rendre une petite visite, bien que nous n'ayons plus aucune amitié vis-à-vis d'elle. Malgré tout, nous sommes rentrés dans la demeure à la décoration tout à fait sobre. Stella, dont je ne pouvais plus exactement définir l'expression marquée sur son visage, nous a conduit à une immense pièce ressemblant très fortement à une petite salle de concours : la coordinatrice avait effectivement la folie des grandeurs. Cette pièce lui était expressément réservée, pour qu'elle puisse s'adonner à des spectacles entre amis. C'est ce qui a bien fait rire moi et Shana, qui ne pouvions que nous esclaffer devant tant de mise en scène pour un simple entraînement. Stella, vexée, nous emmène pour des présentations auprès de sa famille, qui au contraire semblait enchantée de nous voir en ces lieux.

La suite est trop floue pour que je puisse m'en souvenir. Toujours est-il que ce rêve tout à fait idiot a fait naître en moi plein de réflexions. Partagé entre le dégoût vis-à-vis du comportement de la Stella que j'ai vu la veille, et la nostalgie, je ne sais pas quel jugement je dois porter sur ces souvenirs. La seule certitude qui m'habite est que la hantise de ces souvenirs m'habite de plus en plus fréquemment depuis quelques semaines. J'en connais très bien les origines, mais je ne veux pas y penser. Mais heureusement, je n'aurai plus l'occasion d'y penser… voilà Shana qui me rejoint dans la semi-obscurité de ce début de matinée.

« Encore insomniaque Houtarou ?

― Non…j'ai assez dormi, je profite un peu de la matinée. Voilà Poivressel d'ailleurs…nous devrions débarquer d'ici une heure. De retour sur une terre que tu as foulé il y a déjà bien longtemps. C'est ici que, si j'ose dire, tu es née.

― Que de beaux moments passés ici. Une arrivée dans un univers totalement inconnu, une rencontre avec une araignée qui tourne à la catastrophe, mais aussi celle avec un Ranger à moitié fou. Je dois dire qu'il me reste encore de trèèès bons souvenirs ici.

― Quel sens de l'humour. Je dois avouer que tu m'as procuré aussi de très bons moments. Le plaisir d'avoir chamboulé mon parcours, de m'avoir fait courir dans tous les sens, de m'être fait plein de nouvelles connaissances, rarement heureuses, de m'avoir gâché nombre de matchs, dont ceux du tournoi d'Eternara. J'avoue que je dois te remercier pour tellement de bienfaits, Shana… »

Le rire qui s'ensuit est le meilleur terme qui puisse être donné à cette conversation. Le silence n'a pas été rompu une seule fois jusqu'à notre arrivée au port si familier et étranger à la fois : plusieurs mois nous séparent d'une mémoire inscrite à jamais. Le soleil n'a pas encore fait luire ses rayons et il ne m'a pas été permis de revivre correctement le parcours qui m'a animé en novembre dernier au sein de la ville portuaire. Le silence, rompu par quelques autres des passagers ayant débarqué, ainsi que par quelques passants matinaux, rend presque mythique la longue avenue du marché de la ville. La dernière fois que mes yeux ont pu se poser sur cet endroit, une foule compacte emplissait les lieux. Profiter de ce silence est un véritable plaisir car je sais pertinemment que d'ici une semaine, les plus talentueux coordinateurs de la région viendront faire profiter de leurs performances au public dont Conway, Shana et moi feront partie. Les sept jours qui nous séparent de la compétition ne seront pas de tout repos. Retourner à l'endroit où j'ai découvert Shana, même si cela doit se faire à plusieurs reprises, est à présent une idée incontournable. Cette semaine, nous devrons également organiser notre départ pour Johto. Le voyage est désormais inéluctable. Il a été décidé, d'un accord définitif avec Shana et Conway qu'il n'y aurait plus aucun décalage dans notre programme après le Grand Festival. Il est encore heureux qu'aucun compte à rebours, aucune échéance ne nous ait séparés d'un éventuel échec du retour de Shana dans son monde. Du moins, nous le pensons. C'est par ailleurs une question qui n'a jamais été abordée par la jeune fille : que deviendrait-elle si elle restait à jamais bloquée ici ? Nous n'avons jamais osé nous faire à cette idée. La seule fois où j'ai tenté de mon côté de tirer quelque chose de ce délicat problème, je me suis retrouvé face à la détermination bien nette de Shana qui balaie ma question d'un « Urusai ! » bien senti. Elle n'accepte pas cette bête hypothèse. Elle trouvera le moyen et elle prendra tout le temps qu'il faudra pour accomplir cette douloureuse recherche de ce que j'appelle « l'autre monde ».

Dans le cas de son effectif départ, bien que les derniers jours aient été riches, je n'ai pas eu une seule seconde à moi pour réfléchir à l'après-Hoenn, ou plutôt devrais-je dire à l'après-Shana. Au final, il est plutôt rassurant de voir que je ne perdrai pas mon temps ici sur la semaine à venir, étant donné toute l'organisation qui est à mener. Une chance que nous soyons arrivés à Poivressel en avance, au fond. Le Centre Pokémon accueille encore un nombre acceptable de dresseurs en ce moment. Et en voyant le relatif calme qui règne durant la journée au centre, je suis certain, maintenant le soir tombé, que l'agitation gagnera bientôt les environs et qu'il valait mieux en profiter pour respirer un peu. Les derniers jours ont été éprouvants, il est donc normal de se reposer ne serait-ce que cette journée passée trop vite. Le lendemain sera un peu plus chargé… du moins en émotions. Je compte rendre visite à un endroit très particulier, où je serai certainement tranquille. Je me suis déjà bien retenu de ne pas y aller durant cette première journée à Poivressel, où la sagesse a pris le dessus sur les pulsions. Toujours est-il que je me suis couché relativement tôt pour me lever tout aussi tôt le lendemain, et partir à la première heure de la matinée. Shana et Conway avaient très bien pris connaissance de mon projet et étaient bien décidés à m'accompagner, ce qui est au fond normal. Au départ, Shana est restée très réticente à ce que Conway vienne, mais l'intelligence et la rapidité de raisonnement de ce dernier ont finalement convaincu la jeune fille que sa présence pourrait nous être utile.

A six heures et demi du matin, les rues de Poivressel ne pouvaient qu'être silencieuses, si ce n'est le bruit de pas émanant de trois personnes se dirigeant ni vers le port, ni vers la Route 111 en direction de Lavandia, mais dans un quartier isolé de la ville où il ne vaudrait mieux en principe pas traîner. La rue principale est déserte, mais malgré cette atmosphère radicalement différente de celle que je lui avais connue en automne, il ne m'a pas fallu beaucoup de temps pour retrouver la ruelle dans laquelle je me suis engagé lorsqu'un cri était parvenu à mes oreilles. Il est d'ailleurs surprenant de voir mon sens de l'orientation pour retrouver cette rue d'une banlieue aux bâtiments délabrés. Des pneus d'une décharge manquent de nous percuter au passage d'un Miaouss de rue. A vrai dire, plus nous nous enfonçons dans le dédale, moins je me sens rassuré. Conway, en bon blagueur, a eu la bonne idée de nous effrayer après de longues minutes de silence. La bouteille en plastique qui traînait là et ramassée par Shana a été un gentil moyen de lui rappeler qu'il ne s'agit pas vraiment d'une bonne idée en ce moment.

Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah !

Hein ? Quoi ? Houtarou, reprend-toi. Ce cri provient de ta tête, de tes souvenirs…ou s'agit-il de la réalité ? La voix est si stridente qu'elle en parait réelle.

« Houtarou, qu'est-ce que tu fais ? Shana est déjà partie voir ce qui se passait ! »

Elle est réelle.

N'écoutant que mon courage et mes souvenirs, je me lance à l'assaut du danger qui semble guetter quelqu'un. Je cours, et je retrouve l'ombre de Shana qui engage également la course. L'exactitude des souvenirs ressurgit : tourner à gauche, ne pas buter contre ce pavé qui a manqué de m'éclater la tête il y a quelques mois, et tourner à droite. Arrivée dans cinquante mètres. Ah voilà. Je le vois !

En novembre, un Mimigal attaquait Shana.

Ici, un Migalos attaque une autre jeune fille.

Il y a quelques mois, je me précipitais à la rescousse de la victime.

Ici, nous sommes trois à venir en aide à cette personne.

La tâche en a été en conséquence trois fois plus facile. Bien que Shana n'ai pas eu à s'occuper du Migalos, Conway et moi n'en avons fait qu'une bouchée avec nos Roigada et Zarbi. Ce dernier, que je n'utilise que trop peu souvent et qui devait donc avoir un niveau bas, s'en est vraiment très bien sorti avec sa seule attaque Puissance Cachée. Après avoir fait fuir le Migalos, j'ai nettement vu Zarbi émettre une petite lueur, puis redevenir en l'espace de deux secondes parfaitement normal. Inquiet par rapport au contexte, j'interroge Conway qui ne tarde pas à me répondre que Zarbi a certainement eu une augmentation de puissance assez relative par rapport au match qu'il a subi. Cette réponse me rassure. Etant à cran depuis que nous avons quitté l'avenue du marché, le moindre bruit suspect, ou alors ne serait-ce qu'un souci sans importance me donne un coup violent au cœur. Le stress l'a emporté sur la raison, ce qui m'a fait dire de manière assez brutale :

« Qui est là ? Montrez-vous ! Si vous venez encore d'un autre monde ou je ne sais quel autre endroit, je suis déjà pris, demandez plutôt à mon ami ici présent !

― Conway est ici ?

― Pardon ? Qui êtes-vous pour me connaître ?

― Ah oui vous êtes là, je vous cherchais depuis une heure !

― Hein ? »

Et la source de cette voix ressurgit de la pénombre. En une fraction de seconde j'ai cru voir à nouveau le katana de Shana fendre l'air, mais la jeune fille qui se trouve devant n'a l'air en aucun cas suspecte, hormis sa présence en ces lieux.

« Je peux savoir ce que tu fais là, Hikari ? »

Ah oui, je me disais effectivement que je l'avais déjà rencontré quelque part. A présent, le séjour à Algatia me revient en tête, et je revois très bien le visage Conway passer du blanc au rouge cramoisi. Mais effectivement, tout comme lui, je me demande bien ce qu'elle fabrique ici… Bien que rassuré qu'il s'agisse d'une personne que nous connaissons un minimum et non d'un inconnu, le hasard de la trouver ici reste tout de même très troublant.

« Je suis arrivée avec la navette de ce matin, j'ai visité les environs en t'attendant et il faut avouer que cette semaine à Pacifiville m'a fait du bien. Mais si tu veux savoir, je t'ai vu au loin avec tes amis mais vous avez été d'un pas si rapide que je vous ai perdus de vue. Voulant vous suivre, je me suis perdue… et voilà. »

D'accord. L'explication est foireuse mais bien réelle. Je vois mal une autre justification, étant donné que la coordinatrice est bien « d'ici ». Le récit colle puisque la navette de la Flèche des Mers 12 effectue un aller-retour quotidien entre Eternara et Poivressel c'est le même bateau que nous avions emprunté pour parvenir ici, avec escale à Pacifiville… Conway, lui, ne se soucie déjà plus de rien et bave déjà rien qu'à l'idée de retrouver Hikari. Visiblement, il pourrait la retrouver n'importe où, même dans un restaurant McPsykokwak avec un BigbigbigbigMacPsyko, l'événement serait des plus romantiques. La seule inquiétude de Conway aura été de vérifier si d'autres Pokéaraignées ne se baladent pas dans le coin. Hikari lui assure alors que tout va bien, qu'elle a l'habitude des Migalos et autres Pokémon insectes. Tiens, comme Shana, j'ai envie de me dire. Au fait, où est-elle ?

Au bout de l'impasse. Elle est restée silencieuse depuis le sauvetage et s'est aventurée tout le long de la longue ruelle pour fouiner un peu partout, avec dans sa main droite son pendentif. Je devine déjà qu'elle cherche le moindre indice qui permettrait de réveiller son précieux allié. Une soudaine panique s'empare alors de moi : et s'il se passe réellement quelque chose ? En imaginant que le pendentif rentre en contact avec une quelconque matière et qu'il fasse disparaître Shana qui retrouverait – fort heureusement – les siens… Une fois de plus, je prends conscience que je ne me suis jamais préparé à un éventuel départ prématuré et réalise, tel une décharge électrique, qu'il vaudrait mieux s'y préparer mentalement, sauf s'il est trop tard. Une envie subite m'a prise de m'approcher de Shana, ne serait-ce que pour poser ma main sur son épaule. Geste simple, mais qui pourrait être énorme en conséquence. Prudemment, je m'avance vers la silhouette qui visiblement me tourne le dos. Mais visiblement, j'ai été trop prudent puisque Shana s'est littéralement effrayée en me voyant.

« Mais qu'est-ce qu'il y à Houtarou ? Tu m'as fait peur !

― Excuse-moi…tu cherches quelque chose ?

― Bien évidemment, savoir s'il n'y a pas des traces, un indice de quelque chose… Mais dis-moi, que font Conway et sa copine ?

― Je ne sais pas, ils jouent aux tourtereaux je pense, à moins que Conway en soit encore à son stade de dragueur débutant. Ce n'est pas ce qui m'intéresse le plus en ce moment à vrai dire.

― Oui…. Eh là, toi, ce n'est pas un jouet !

― Zarbi, laisse le pendentif de Shana ! »

Zarbi, pris d'une brusque envie de s'amuser, s'empare du pendentif. Il est resplendissant.

Zarbi.

Et le pendentif.


« Tu peux m'expliquer comment est-ce possible !? Zarbi a certes des pouvoirs, mais pas au point de réagir avec un objet qui ne provient même pas d'ici !

― Je n'en sais pas plus Shana, calme-toi ! Si Zarbi a effectivement des pouvoirs en relation, nous devons nous assurer de la manière d'en faire bon usage.

― Je ne peux plus attendre. Retournons là-bas avec Zarbi, je suis sûre que la clé de tout ce mystère s'y trouve ! Et puis nous partirons tout de suite.

― Des promesses sont à tenir. Ce n'est pas ce qui m'arrange le plus, mais je ne peux plus me permettre de faire faux bon à chaque personne que nous rencontrons ! Ne serait-ce par respect pour Conway et Hikari ! Pense un peu à ce que notre ami nous a permis dernièrement !

― Ah, donc penser d'abord à eux, puis à moi ? Merci, très sympathique.

― En attendant, qui t'a sorti de cette fâcheuse situation à Eternara lorsque tu as été contrôlée ? Je t'en supplie maîtrise-toi… »

La porte a claqué violemment à l'étage. Conway et Hikari, assis au bar, me dévisagent d'un air inquiet. Je suis en effet assez dépité par la discussion que j'ai eue avec Shana dans le hall du Centre Pokémon il y a un instant. A vrai dire, je ne m'attendais pas non plus à ce que Zarbi ait été en mesure de faire à nouveau réagir le pendentif. Celui-ci se trouve posé sur la table : dans sa fureur, Shana a oublié de le reprendre. L'objet étincèle calmement. Il détient toujours la solution d'un grand mystère qui relie deux entités infinies dont le monde des Zarbi pourrait bien être un pont. Ce n'est qu'une supposition née du nouveau phénomène qui s'est réalisé sous nos yeux, mais j'ai tellement lu de livres consacrés à ces Pokémon que la simple existence d'un lien entre deux univers parallèles serait d'une banalité effarante.

Je sais très bien que Shana n'est pas déprimée. Sa fureur sur le moment est compréhensible il ne vaut mieux pas aller la déranger, elle comprendra bien vite pourquoi j'ai réagi de la sorte.

Les souvenirs sont des particules fragiles qui sont à manier avec précaution la moindre brutalité pourrait les anéantir à tout jamais. Cette destruction mène souvent à l'échec d'une quête, ou à celle d'un homme tout entier.