Chapitre 26 – Rouge et argent

L'atmosphère et le rythme de voyage ont changé du tout au tout. Je suis habité à découvrir de nouveaux endroits depuis que je suis parti à l'assaut des différentes Ligues, ce qui m'a permis de sortir du calme de l'archipel des îles Sevii. Mais ni la découverte de Kanto, ni celle d'Hoenn ne m'ont procuré autant de sensation que celle de Johto, en si peu de temps. La vue sur le soleil levant, bien que timide se projetant sur les terres procure un spectacle paisible mais fantastique de cet endroit qui sera certainement le théâtre des dernières aventures de Shana. Elle aussi semble avoir le regard attiré par ce tableau qui nous est offert et qui représente un vrai coin de paradis.

« Nous débarquerons d'ici une heure, d'après ce qui nous a été annoncé. Je ne suis pas fâchée de retrouver la terre ferme. Je me sens bien plus à l'aise sur terre ou dans les airs. »

Cette phrase sortie si innocemment me fait presque sourire. Shana pense déjà à ses pouvoirs qu'elle a retrouvés en partie. Je lui ai fortement déconseillé de s'en servir, pour le moment. Je comprends qu'une fois repartie, elle aura à nouveau une pleine liberté qui lui permettra de s'épanouir réellement. Mais elle n'est pas la seule à qui ce départ profitera indirectement. Mes Pokémon aussi, ce qui peut paraître curieux. Je me suis déjà fait cette réflexion, il y a bien un moment, mais en-dehors de notre train de vie traditionnel, ils ont été mis au repos forcé depuis la fin prématurée de ma participation à la Conférence d'Eternara. Seul Zarbi a été en fin de voyage épargné en raison de ses pouvoirs, mais les autres… ne méritaient sans doute pas d'être laissés de côté. Même Coudlangue, avec qui je passe de très bons moments avant que je ne rencontre Shana, semble avoir été mis au bord de la route. Et pourtant, cette faculté de parler… elle n'aurait pas dû me laisser si indifférent. Seulement, la présence de Shana permet de justifier de nombreux événements qui n'auraient jamais eu lieu d'être. La région de Johto… elle est pourtant intimement liée à l'histoire de mes Pokémon. Corboss, évolution de Cornèbre Noarfang, Xatu, Zarbi et Teddiursa… Quasiment tous mes Pokémon, mis à part Coudlangue, trouvent leurs origines ici, bien que la plupart aient été rencontrés dans l'archipel Sevii.

Ils ont une grande histoire en commun avec Shana. Coudlangue semble s'être souvent entretenu avec Shana lorsque je m'absentais et il m'arrive de me demander si Coudlangue ne connaissait pas des informations avant moi, et si ce n'est d'ailleurs pas encore le cas. Par souci d'honnêteté et de confiance pour mes acolytes, je me suis retenu d'en savoir plus via mon Pokémon. Les autres Pokémon, moins « humanisés », ne pouvaient forcément pas avoir ce type de relation, mais la compagnie de la jeune fille leur plaisait énormément. Celle-ci… qu'en pensait-elle ? Il doit bien y avoir des choses qui vont lui manquer, malgré son plaisir à retrouver les siens. Cette idée de photo souvenir me travaille de plus en plus je sais que le temps nous est compté, mais je ne peux pas louper une occasion de donner à Shana ne serait-ce qu'une vague idée de ce qu'était son « autre monde », le mien. Un photographe, le premier rendez-vous à Mauprévoir. Bourg Geon n'est certainement pas une localité assez importante pour qu'un photographe s'y trouve. Selon Shana, Bourg Geon n'est qu'un, je cite, « endroit paumé ». Une manière de voir les choses, même si je déteste que l'on qualifie un endroit de « paumé » lorsqu'on n'a pas la même conception de ce qu'est une ville. Shana a souvent vécu dans les grandes villes avec ses amis de « là-bas », me disait-elle. Une charmante ville où tout est accessible, et où malgré le danger permanent qui rôde, il fait bon y vivre. Son meilleur ami vit à l'écart du grand centre. Mais elle n'a pas besoin de me le dire pour que je le sache. Après discussion, il s'avère que la vision dans laquelle j'ai été plongé lors de mon combat à Eternara, malgré l'horreur de la scène qui se déroulait, qui se déroulait dans des quartiers périphériques, correspond bien à cet endroit qu'elle a nombre de fois retrouvé. Bientôt, tout cela n'aura plus d'importance : qu'elle habite en ville, à la campagne ou même dans une grotte, sa présence ne se résumera bientôt qu'à une trace dans mes souvenirs. Trop loin pour une minuscule parcelle d'espoir de se revoir…

Bourg Geon donne l'air d'être effectivement d'être un village à l'écart de tout, mais il n'empêche que les gens y vivent bien, loin des tracas et du stress permanents. L'arrêt n'y serait que très court : nous avons encore trois heures de marche environ pour arriver à Mauprévoir. Shana est particulièrement en forme pour pouvoir effectuer une belle balade en montagne. Je me suis d'ailleurs toujours demandé comment il est possible pour elle d'effectuer d'aussi long trajets en marche à pied. La question lui a été souvent adressé et plus la peine de lui demander car la réponse, je la vois venir, comme quoi elle était très bien habituée à être telle quelle, et que son uniforme d'écolière lui donnait une couverture supplémentaire pour susciter le moins de soupçon possible et que s'il te plait Houtarou arrête de poser des questions aussi débiles et aussi futiles merci. Et c'est souvent une fois arrivé à cette pensée là que je me dis qu'au fond ma question est effectivement futile.

Il vaut mieux que je focalise mon attention sur la suite du voyage et sur cette belle vallée qui se profile devant nous, alors que nous avons quitté Bourg Geon depuis un bon moment. Le goût pour l'aventure et les paysages variés ont toujours constitué les plus grandes raisons de mon départ de l'archipel Sevii que je finissais par connaître en long et en large. La vallée qui se dessine semble ne jamais se terminer et seule une ville assez importante témoigne d'une grande activité dans les environs. Dans trente minutes, le temps de descendre tout ce qui nous reste de rocaille, nous serons à Mauprévoir. Cette chevauchée avant la dernière étape me motive cette fois à faire un peu plus participer mes Pokémon, qui, à l'air libre, accompagneront moi et Shana jusqu'à Mauprévoir.

« Magnifique endroit. Où sommes-nous ?

― Plus très loin de Mauprévoir, Coudlangue. Nous ne sommes plus très loin des Chutes Tohjo, notre étape finale.

― Ah… dans combien de temps arriverons-nous ?

― Deux jours, si tout se déroule comme prévu. J'ai déjà tracé l'itinéraire, vu, revu et corrigé avec Shana. A nous ensuite de nous lancer dans la partie la plus complexe, et celle que nous redoutons le plus : retrouver ce que nous cherchons. Si nous savions au moins ce que nous cherchons.

― L'optimisme n'a pas encore pris totalement possession de toi, je vois.

― Oh que non, je ne serai optimiste que lorsque je serai parvenu à bout de ce voyage de fou.

― Shana, elle, est totalement confiante. N'est-ce pas Shana ?

― Déterminée, plutôt.

― Tu vois Houtarou ?

― Ecoute Coudlangue, tu es bien sympa, un super compagnon, mais parfois je me demande si tu n'aurais pas dû rester de ton côté. Tu ne pourrais pas être en mode Pokémon des fois ?

― Si tu veux. Amusez-vous bien ! »

Coudlangue sait très bien que je ne disais pas ça méchamment. Il a toutefois rejoint les autres Pokémon qui gambadent quelques dizaines de mètres plus loin devant nous. Seul Zarbi reste en retrait du reste de l'équipe et s'approche de nous, comme s'il tenait à nous surveiller. Ce qui ne m'étonnerait pas…

« Shana, question. A propos de mes Pokémon… tu crois que je les ai délaissés depuis que je t'ai secouru à Poivressel ?

― Tu veux rire j'espère ?

― Comme tu peux le constater, j'ai vraiment envie de rire en ce moment.

― Houtarou, j'en ai parlé avec eux.

― Avec Coudlangue, tu veux dire.

― Non, non, avec tous tes Pokémon.

― Je ne comprends pas… Coudlangue est pourtant le seul Pokémon à avoir la faculté de parler…

― Je ne veux pas dire PARLER au sens littéraire du terme, Houtarou, mais COMMUNIQUER.

― C'est-à-dire ? Explique-moi.

― Je… tu sais bien que j'ai souvent été très proche de tes Pokémon. Tu ne voyais donc pas que je communiquais avec eux ?

― Excuse-moi, mais tu restais assise parmi eux quand je m'entraînais avec d'autres Pokémon ou que j'allais me ravitailler, sans rien faire, qu'est-ce que tu veux que je remarque ?

― Mais que tu es bête… je t'ai dit co-mmu-ni-quer, pas par-ler.

― Ben oui, et ?

― Bon, Houtarou, si tu continues à tout prendre au premier degré, on risque d'être bloqués en dans ces contrées perdues pendant un bon moment. Je récapitule : moi, Shana, habitante d'un autre monde, ait des pouvoirs sans doute surnaturels pour le monde de toi, Houtarou.

― Oui, si tu me réexpliques tout, on y arrivera dans trois mois, aux chutes…

― HOUTAROU. Je parviens à lire très clairement dans la tête des Pokémon, du moins à ressentir leurs besoins, leurs impressions sur tout ce qui se passe. Et je n'ai jamais vu pareilles facultés en ce monde, si tu veux savoir !

― Oh, sans doute aurait-il été facile de me le dire de suite, on aurait gagné du temps plutôt que de vagabonder de droite à gauche.

― Maintenant, tu m'écoutes. Tes Pokémon t'apprécient énormément, et ils ne t'ont jamais vu sous un meilleur jour que lorsque tu as décidé de me prendre en main. Ce n'est pas toi qui as oublié tes Pokémon, ce sont tes Pokémon qui se sont mis en retrait pour te laisser le plus grand champ d'action. Tu as tellement peur de mal faire envers qui que ce soit que tu ne t'es pas aperçu que ce n'est pas toi qui a provoqué cet éloignement et volontaire. Je ne l'ai jamais dit car ta voie semblait être la bonne selon ton équipe, même si tu nous as promenés à travers Hoenn. C'était né-ce-ssaire. Même le Grand Festival, si tu veux savoir. Si j'étais si heureuse, tu crois sans doute que c'était simplement à cause de la bonne atmosphère qu'il y avait alors que tu déprimais dans ton coin et que nous avions un parcours bien plus important à accomplir ? Sans cela, j'aurais été dans un état lamentable malgré ma détermination. Je t'ai fait confiance et je continue à te faire confiance, andouille. De ce que j'ai appris de ton monde sur ces quelques mois, tu aurais été la SEULE PERSONNE capable de réaliser tout ce que tu as fait pour moi jusqu'à présent. Non seulement tu as cherché à prendre soin de moi, mais tu as réussi à t'arranger pour ne pas te sacrifier en même temps. Peu de personnes en sont capables… Un sacrifice complet de ta part aurait créé plus de problèmes que d'avancées, j'en suis certaine. Donc par pitié, arrête de croire que tu nous veux du mal, que tu fais mal les choses, à moins que tu y tiennes. Continue à faire comme tu as toujours fait depuis des mois, et allons-y. »

Je n'avais même pas remarqué que moi, Shana et même mes Pokémon quelques mètres plus loin étions arrêtés en plein chemin. En tout cas, Shana vient de remettre les choses au clair. Ses propos ont été rapidement illustrés par une acclamation provenant de mes Pokémon, prêts à se jeter sur moi afin de témoigner du remerciement qu'ils se sont retenus de m'offrir depuis des mois. Ainsi, je n'ai pas dévié de ma route, j'ai toujours fait les choses comme il le fallait… Même notre détour par Poivressel n'aura pas été inutile… Je pourrais très bien laisser échapper mon bonheur par un cri ou par des larmes, mais je sens une joie silencieuse envahir chaque cellule de mon corps. Savourer un tel moment… et le mettre de côté, car avoir emprunté les bons sentiers ne veut pas dire que la mission est accomplie. Il nous reste encore du chemin. Ne traînons pas, Mauprévoir n'est plus très loin. Nous y goûterons tous ensemble aux joies de l'entraide au sein d'une équipe.

Pour la dernière fois.

Mauprévoir est effectivement une ville bien plus active et semble mieux relié au reste du continent que Bourg Geon. Il est inutile de nous précipiter immédiatement vers les Chutes Tohjo. La tombée de la nuit interviendrait au mauvais moment. C'est pourquoi Shana et moi décidons de faire un dernier tour en ville avant le grand départ du lendemain. Voilà un bon moment que je me réjouissais d'arriver ici, ne serait-ce que pour voir, en inconditionnel fan de mythes et légendes, de savoir comment Mauprévoir promeut les histoires liées aux Chutes Tohjo. La surprise a été grande pour moi, puisqu'il n'y a rien. Strictement rien. Après avoir parcouru cinq librairies, j'ai été forcé de constater qu'en réalité les locaux se contrefichent totalement de ce que peut renfermer un endroit si fabuleux à nos yeux. Mauprévoir, en plus de s'être urbanisée, est en fait devenue une ville où se regroupent les principaux studios de télévision aux émissions abrutissantes. En une demi-heure, nous avons aperçu pas moins d'une dizaine d'attroupements parce que des soi-disant personnalités se trouvaient dans les parages. J'ai appris par la suite qu'il s'agissait uniquement de candidats devenus connus essentiellement grâce à des émissions de téléréalité. Rien de plus idiot, inutile d'en montrer plus à Shana, qui a déjà dû se faire sa propre idée. Cette ville me pue déjà. Jusqu'à ce que l'on rencontre inopinément un photographe de rue. L'occasion aurait été très belle si ça n'avait pas été lui qui nous avait interpellés.

« Psst, le jeune homme, là, avec la p'tite minette, ça vous dit une photo ? »

L'expression est extrêmement « valorisante », même pour moi. A coup sûr je devais me douter de ce qui allait survenir, et c'est pourquoi j'ai stoppé Shana par anticipation. Le réflexe de saisir son bras est devenu si évident au fil des semaines qu'il va presque me manquer dans quelques temps.

« Stop, Shana. D'accord, monsieur, allons-y.

― Une photo ?

― Un souvenir ne fera jamais de mal. D'autant plus que venant d'un photographe « professionnel », l'occasion représente du pain béni. Allez, met-toi là, je sors mes Pokémon. »

Shana n'a pas saisi tout de suite la raison de mon enthousiasme et s'est certainement bornée à la remarque du photographe. Une fois tout le monde en position, le photographe a appuyé sur ce bouton qui aura marqué un sourire naturel marqué sur mon visage, celui de Shana et sur celui de mes Pokémon. Tous manifestent un bonheur intense au bout des lèvres.

« Parfait. Vous pourrez récupérer votre photo à l'adresse indiquée sur cette petite carte que je vous donne, demain matin.

― Très bien, vous m'en mettrez deux. Bonne soirée.

― D'accord. Bonne soirée... à vous aussi, mademoiselle. »

Le regard furax de Shana a mis un terme à toute tentative d'approche de l'homme. Demain matin… parfait. Shana a vite laissé passer sa rancœur envers le photographe pour me demander pourquoi deux photos. Elle n'allait pas repartir sans souvenirs tout de même ? Etonnant qu'elle n'ait pas été plus enthousiaste à l'idée de repartir avec ce petit morceau de vie. A l'évocation de ce morceau de souvenir, l'expression de Shana se crispe, comme si elle devait être inquiétée. Sans doute l'attitude du photographe qui a dû la déboussoler. Demain, lorsque nous partirons, il ne sera plus qu'un souvenir parmi tant d'autres. De toute façon, il est inutile d'y penser plus longtemps, l'heure de manger est venue. Nous vérifierons une dernière fois notre plan de voyage avant de s'endormir, pour la dernière fois pour Shana, dans un milieu Poké-hospitalier. Tout comme lorsque le ferry est parti d'Hoenn, le rythme de la soirée a été… plutôt soutenu. Très soutenu en fait. Trop, en fait. A chaque fois qu'un grand moment approche, j'ai l'impression que la nuit va être longue, au risque de ne pas laisser place à un sommeil sans peine. Et à chaque fois… je m'endors sur le champ. Et me réveille à temps. Il est huit heures. Non, même les temps de repos ont décidé de raccourcir les moments qu'il me reste à vivre en compagnie de Shana. Un petit déjeuner à avaler dans un silence de mort, passage chez le photographe, et nous pouvons y aller. Si aucun mot n'a été prononcé depuis notre réveil, ce n'est que lorsque j'offre une des deux photographies à Shana que les langues se délient. Elles ont failli se délier plus tôt d'ailleurs si le photographe n'avait pas encore fait une remarque inutile devant ma compagne de voyage.

« Merci Houtarou, vraiment il ne fallait pas…

― Eh, oh, Shana, je trouve important de gagner un tel souvenir. Ça n'est pas le cas pour toi ?

― Si…

― Tu ne m'as pas l'air convaincue…

― Oh surement la nuit qui ne m'a pas profité, je n'ai pas eu la même chance que toi de pouvoir m'endormir immédiatement. »

Elle n'a pas tort. Bizarrement, je suis certain que si le même constat avait été fait il y a quelques mois, Shana m'aurait gratifié avec plaisir d'un de ses « URUSAI » préférés. Elle s'est énormément adaptée à ma manière de vivre, au vu de l'évolution de son comportement, pour ne plus être si ronchonne qu'à ses débuts. Je pensais que des accrochages allaient survenir en permanence jusqu'à la fin… Tant mieux, mais d'un autre sens, j'espère que le séjour ne l'aura pas trop vidé de sa personnalité d'origine. J'en doute, mais vu comment elle a évolué depuis que je la connais, je peux m'attendre à tout. Je m'en suis aperçu, et certainement mieux que mes Pokémon. Ses secrets… elle craquait quand elle était seule… je suis devenu petit à petit son confident. Elle a dû puiser énormément dans ses réserves de confiance, pour pouvoir partir d'une inconnue extrêmement méfiante à une confidente émérite.

Ce soir, nous serons à la frontière Johto/Kanto, située plus loin à l'est. De vastes étendues de forêts nous attendent encore avant de nous dévoiler les mystérieuses Chutes Tohjo, but de notre voyage. Les clichés pris par le grand-père de Simon voltigent encore dans mon esprit : je m'attends à pouvoir poser un véritable regard sur cet endroit qui a hanté nos esprits depuis l'automne, et à en percer le secret. Les Chutes Tohjo passeront du souvenir d'un vieil homme à cette réalité qui est la nôtre. Au contraire, Shana, elle, passera de l'état de réalité au souvenir…


« Mais non, Houtarou, tu dois être courageux, tu ne peux pas être dans cet état là…

― COMMENT VEUX-TU !? ELLE NE SERA BIENTÔT PLUS LA !

― Je sais qu'il est très compliqué pour toi de la quitter, mais tu as accompli ton devoir, tu ne peux pas réagir ainsi.

― TU NE SAIS PAS CE QUE J'AI VECU CETTE NUIT !

― Non, et c'est pour ça que tu vas me raconter Houtarou. Shana le sait au moins ?

― Non.

― Dans ce cas… Shana !

― Oui, Coudlangue ?

― Houtarou a quelque chose à nous dire je crois.

― Houtarou, dans quel état tu es ? Je m'absente cinq minutes et on dirait que tu as vu la mort en face !

― C'est comme si.

― Bon, Houtarou, je t'ordonne de te calmer et de me raconter ce qui t'es arrivé. »

Heureusement, personne, hormis Shana et mes Pokémon, ne pouvaient m'écouter. Nous n'avons croisé aucune habitation depuis que nous sommes partis de Mauprévoir. L'endroit est encore vierge de toute activité humaine, et tant mieux, je ne me sens pas obligé de baisser la voix ou de trouver un endroit à l'abri des oreilles indiscrètes pour narrer mon dernier songer. Il est surtout question de principe : même si je devais raconter ce qui m'est arrivé cette nuit, seuls ceux qui m'ont rencontré depuis que je connais Shana percevraient le sens de ce que j'ai vécu, ou plus justement rêvé cette nuit. Je ne m'en suis même pas aperçu immédiatement, mais le réveil a pour une fois été très dur, contrairement à celui de la veille. En fait, je crois que je n'ai jamais autant ressenti la réalité contenue dans un rêve. Je vivais quasiment ce rêve.

Poivressel était décidément une magnifique ville. Elle me rappelle ces zones portuaires présentes sur les îles Sevii. L'île 6, celle dite « de la fortune », accueillait effectivement un tel endroit et je me souviendrai toujours de cette étendue de terres où j'ai passé une partie de mon enfance. Je me souviens maintenant pourquoi Poivressel me procurait un tel enthousiasme. Dans ce contexte, j'avais rencontré Shana. Et je l'ai retrouvé une deuxième fois, dans ce songe, dans une impasse, attaquée par ce Mimigal. La suite, je m'en souviens que très vaguement car la scène était exactement la même que celle qui s'est produite au mois de novembre dernier. Ce qui me revient est la deuxième partie du rêve, qui a été effroyablement différente par rapport à ce que j'ai réellement vécu. Dans cette avenue, à la place de cette population intimidée sans doute par le charisme et l'étrangeté de la fille qui se trouvait à côté de moi, ils étaient tous là. Simon, Conway, Hikari, Stella, Tamaki, Denji, Shuu, Black, Caitlyn et sans doute des personnes que nous avons croisé ponctuellement au cours de notre voyage à Hoenn ou Johto. Ils nous regardaient, non avec effroi, mais avec intérêt, avec un peu trop d'intérêt même. Tous s'avançaient vers moi et Shana, sans prêter un intérêt particulier à l'un de nous deux. Sur le coup, ce groupe qui se rapprochait n'avait que la peur à offrir. Mais je sentais dans leur regard qu'il n'y avait pas cette indifférence, cette démarche robotisée.

« Oui, à les voir, je pense qu'ils se souviennent de nous.

― Mais comment est-ce possible ? Après ce qu'on leur a fait, ils auraient dû nous oublier !

― Ils ressentent peut-être de la haine.

― Ne dis pas de bêtises, Stella, je ne les vois pas en colère, sinon la fille t'aurait déjà empoignée avec un grand plaisir.

― Soit. Mais qu'est-ce que nous faisons là alors ?

― Ca, il faut le demander à lui.

― Il ne le sait même pas lui-même.

― Bon, on fait QUOI alors ?

― Stella, laisse-moi parler. Il ne sait rien de ce qu'il est en train de vivre. Houtarou, je suppose que tu me reconnais. »

Des vêtements en lambeaux, mais une corpulence et une personnalité très affirmée. Denji.

« Houtarou, que tu le crois ou non, nous ne sommes pas des éléments réels. Tu es en train de rêver, et ta confiance en ce rêve n'a aucune importance. Maintenant, écoute-moi bien. Nous sommes tes souvenirs. Tout ce que tu vois autour de toi, y compris nous, font partie de la mémoire qui est gravée en toi. C'est pour cette raison que même les personnes qui t'ont voulu une fois du mal ne te feront rien. Maintenant, tu te demandes ce que tu fabriques ici, ou plutôt ce que vous fabriquez ici, toi et Shana. A vrai dire, il n'y a pas de véritable raison, si ce n'est expliquer pourquoi tu dois subir ces rêves. La seule que je vois est celle de te raisonner, Houtarou. Te raisonner à travers tous les rêves que tu as vécus, notamment celui où tu te trouvais dans cette tente avec Shana. Oh, Houtarou, ne sois pas choqué que je connaisse le contenu de tes rêves. Je suis immatériel, et je ne suis en aucun cas le véritable Denji, qui lui, au contraire, t'a déjà relégué au rang de la mémoire secondaire. Bref, tous tes rêves avec Shana ou avec des personnes qui sont présentes ici, je pense notamment à Stella, sont voulus, comme le précédent, que tu as visualisé il y a quelques jours avec Shana. Il n'est pas le fruit du hasard. »

Zarbi, qu'est-ce que tu nous fais subir encore…

« Tu as gardé une trace de nous tous, et tu as cherché à la conserver le plus longtemps possible. Voilà ce qui a guidé ton parcours. Et voilà ton sentiment actuel : tu ne peux plus lâcher Shana, même si tu as cherché à la ramener chez elle. Les dernières heures en sa compagnie seront très compliquées pour toi, mais c'est à ce moment que l'image de chacun de nous te reviendra et te soutiendra dans cette épreuve qui sera sans doute bien plus difficile à supporter que tout ce que tu as pu vivre jusqu'à présent. »

Je pensais que les autres allaient à leur tour prendre la parole, mais le seul signe émanant de cette masse aura été un signe d'approbation.

« Houtarou, je pourrais dire très sobrement que ton destin est face à toi. Je rajouterai quand même que c'est ton avenir que tu joues en même temps que celui de Shana. »

Tous évaporés. Ils ne sont plus, comme il l'a dit, que de lointains souvenirs. Mais… malgré les explications de Denji, je ne comprends pas le sens de ce rêve. Le coordinateur parlait de ma nostalgie, de mon combat à livrer. Du départ de Shana que je devrai affronter. Zarbi… il est à l'origine de ce rêve. Il a fait « parler » Denji et les autres. Mais… ce rêve a été un coup de poignard assez pour me comprendre pourquoi j'ai fait tous ces rêves. Zarbi n'en est pas le premier responsable. C'est moi qui suis à l'origine de ce morceau d'aventure, et qui ai entraîné Zarbi dans cette histoire. De quelle manière, je l'ignore. Mais le Pokémon a pris le dessus et j'ai perdu tout contrôle de mes songes, rêves heureux comme cauchemars. Zarbi m'a fait vivre tout ce qui serait susceptible de me marquer au cours de mon aventure, ce qui me rendrait nostalgique. C'est ce qui a provoqué tous les sentiments qui ont guidé mon aventure : l'amour, le pessimisme de voir Shana partir un jour… je ne voulais simplement pas la laisser partir. Un syndrome qui lierait le secouriste et celui ou celle qu'il secourt, en quelque sorte. Cette relation a constitué une quête personnelle. Mon combat sera d'y mettre fin. Et Denji – ou Zarbi, devrais-je dire – m'a bien signifié qu'il s'agirait de mon plus grand combat, au-delà de celui qui me lie à Shana.

« Houtarou, écoute-moi, j'ai quelque chose à te dire d'important…

― Me réconforter ? A quoi bon ?

― Je ne parle pas de te réconforter, du moins pas dans un premier temps. Houtarou…ton rêve, je l'ai vécu avec toi.

― Pardon ?

― J'étais avec toi cette nuit, à Poivressel. Réellement à tes côtés. Toute aussi silencieuse que toi tu l'étais, pensant aussi que tu étais aussi une illusion, et que j'étais la seule à comprendre ce que Denji me disait. La seule différence est qu'il s'adressait à moi… Pour cette raison, Houtarou, je peux te comprendre et peux t'aider à te surpasser. Tu… tu as été formidable avec moi, il n'est pas juste de rester sans retour.

― Shana, je me sens complètement perdu…

― Tu as besoin de marcher. C'est le meilleur moyen pour toi de penser à autre chose. Lève-toi. »

Non sans difficulté, j'obéis à l'ordre de Shana, qui, m'ayant aidé à ranger mes affaires, me soutient lorsque je m'empare de mon sac et recommence à marcher. J'ai l'habitude de partir en avance en sachant que la sportive Shana me rattraperait en moins d'une minute. Elle a raison : rester immobile ne m'aurait qu'enfoncé dans mon pessimisme. Toutefois… je repense à tout ce qui est arrivé et sur ce qui allait probablement survenir. Comment dois-je le percevoir ? Je dois oublier un instant le combat qui m'attend, et ne voir que le reste.

Absolument me combattre.

Moi-même.

La dernière fois que les souvenirs avaient pris le dessus, j'avais réussi à en ressortir vainqueur et grandi, ayant compris nombre de phénomènes qui m'entouraient et m'oppressaient. Mon enfance m'était revenue, mes premiers matchs à Kanto et à Hoenn… Je suis parvenu à encore mieux me connaître et à connaître Shana. Les rêves provoqués par Zarbi – ou par moi – durent eux depuis bien longtemps. Il y a quelque chose à y comprendre… à comprendre ceux qui se retrouvaient impliqués. Shana, Stella, ou encore bien d'autres. Voilà ce qu'a voulu dire Zarbi, par l'intermédiaire d'un Denji immatériel : j'ai appris à comprendre toutes ces personnes, sans justifier ce qu'ils ont pu faire de négatif. Le pardon ? Je n'y pense pas. La nostalgie n'engendre pas nécessairement le pardon. Cette nostalgie, je l'ai surmontée nombre de fois, comme au moment où nous avons laissé Conway et Hikari sur le quai de la gare de Poivressel. Mon combat sera de la surmonter une dernière fois lorsque Shana sera partie. Maintenant, à moi de trouver les armes, bien que je pense qu'elles soient déjà toutes trouvées. J'en ai par ailleurs déjà utilisée une : cette photo offerte à Shana. Le souvenir de ces longs mois de voyage sera extériorisé sur ce bout de papier. Mais il me faut quelque chose de plus durable, qui relaterait bien plus de choses qu'une photo. Quelque chose qui retracerait sur toute sa durée l'incroyable aventure que j'ai pu vivre avec Shana. Il est clair que nous resterons dans les environs, moi et elle, tant que le mystère qui l'entoure n'aura pas été résolu et surtout complété, et donc inutile de penser que nous retournerons à un endroit par lequel nous sommes passés et qui ferait revenir en moi nombre de souvenirs. Et même si j'y retourne un jour seul, l'expérience n'en sera qu'invivable. J'ai en plus d'autres projets que celui de retourner à Hoenn… Il me faudrait quelque chose que je pourrais garder sur moi tout au long de mes voyages. Un manuscrit comme celui que nous a procuré Simon à Poivressel.

Le journal de bord.

Voilà la solution. Du moins, quelque chose qui s'y apparenterait. Pas un bête livre qui retracerait uniquement ce que Shana et moi avons parcouru chaque jour. Mais plutôt un récit qui raconterait de manière organisée, presque romancée, ce que nous avons vécu, quels ont été nos sentiments, nos rencontres, nos buts… Oui, voilà, c'est ce que je vais faire. C'est ce qui me permettra de me libérer. Lorsque Shana sera retournée chez elle, je partirai pour Sinnoh et tout au long de mon voyage, dès que j'en trouverai le temps, je prendrai ce cahier qui m'a servi pour l'ébauche du journal de bord, écrit dans un moment de désespoir, pour en faire un récit de mes souvenirs. Il est curieux d'ailleurs que cette idée ressurgisse après celle du journal de bord, à nouveau lorsque je me retrouve abattu, au fond du puits. Mais la solution est toute trouvée. La seule chose qui me restera à faire sera de tenir le coup lorsque l'heure des adieux aura sonné. Si je dois pleurer, exprimer mon désarroi, il ne serait que dans l'ordre des choses, non ? Je cherche qu'un moyen d'échapper à l'inévitable. Les adieux sont un moment que je suis obligé de traverser. Me défaire de mon chagrin ferait de moi un être sans sentiments. Je dois passer par là. Il le faut. Et Shana l'a sans doute déjà compris, bien avant moi. Je suis certain que c'est le cas depuis au moins nos adieux avec Conway et Hikari. Voilà pourquoi elle avait versé des larmes. Voilà pourquoi elle était si perturbée lorsque nous avons été photographiés : l'idée du cliché ravivait en nous la conscience de l'imminence du moment tant redouté, et même Shana, bien qu'étant une personne au-dessus de la norme tant ici que chez elle, ne peut y échapper.

Un bruit sourd retentit quelques dizaines de mètres plus loin. Il n'y a pas à se voiler la face : nous sommes arrivés à destination.

« Houtarou…est-ce que tout va bien ?

― Je vais très bien Shana, rassure-toi.

― Pourtant, ta crise d'avant…

― C'est passé. J'ai compris, tout comme toi, le sens de ce rêve. Je suis d'autant plus rassuré que tu ne repartiras pas d'ici avec une fausse idée. »

Le regard soucieux de Shana pèse lourdement sur mes épaules. Mais je ressens surtout un grand étonnement de sa part : sans doute imaginait-elle que mon statut d'humain « normal » supporterait beaucoup moins facilement l'état dans lequel je me trouvais il y a plus d'une heure. Il faut sans doute s'interroger sur ce que nous ferons ici à présent. Les Chutes Tohjo sont immenses, bien plus qu'on ne pourrait le penser. C'est pour cette raison que nous n'avons rien prévu à partir d'ici. Au diable une recherche méthodologique. Depuis un bon moment, Shana et moi parlons comme si chacun avait retrouvé son monde et ses droits. Le plus compliqué reste à faire. Je serai triste ou plein de joie uniquement lorsque j'aurai réussi.

« Restons-ici une minute ce sera sans doute la dernière fois que je verrai la lumière du jour. »

Une détermination sans faille, voilà ce qui la caractérise. L'image est si belle qu'il ne faut pas la gâcher. Bien que Shana ait finalement trouvé la pause du Grand Festival utile, je suis certain que la minute présente est oh combien plus importante que cette semaine entière restée à Poivressel.

« C'est bon. »

Deux mots, mais pour quel avenir… L'entrée des chutes est aménagée et assez large pour qu'un bon groupe puisse y pénétrer en même temps. Je me retourne une dernière fois pour voir le tapis de verdure de la clairière présente entre la forêt et la grotte ce tapis d'un vert éclatant, valorisé par le soleil haut dans le ciel, qu'il me sera permis de revoir. Shana a déjà oublié à quoi pouvait ressembler un tel paysage…

Le grondement sourd des cascades accompagne nos pas durant un bon moment. Nous étions passés rapidement devant les flots des chutes, la grotte ayant été aménagée de sorte que les dresseurs n'avaient pas à effectuer toute la traversée pour pénétrer sur le territoire de Kanto. Le passage nous aurait alors coûté dix minutes au maximum ; pourtant, voilà bien une heure que nous marchons inlassablement, nous enfonçant toujours plus dans le labyrinthe souterrain. Mais la question de savoir si nous allons en sortir, pardon, si je vais en sortir, ne se pose absolument pas. Pour trouver le bon chemin, je m'en suis toujours référé aux pouvoirs de mes Pokémon, particulièrement de Noarfang, et je n'ai jamais été déçu. Non, la seule réflexion qui me vient à l'esprit pour l'heure est celle que Shana et moi nous posons depuis des semaines : qu'est-ce que nous cherchons exactement ici ? La « chose » qui est liée à Shana et qui lui permettra de revenir chez elle, certes. Mais quoi… cette question, je me la pose depuis que nous avons trouvé le pendentif de Shana, qui n'est justement pas ce que nous cherchons ici. Même son pendentif continue à nous offrir un éclat d'une faible intensité, dans le même état que nous l'avons trouvé depuis quelques semaines. Je ne l'ai pas vu réagir depuis que nous sommes ici, pas plus que Zarbi que j'ai exprès fait sortir de sa Pokéball au cas où ses pouvoirs seraient utiles. Au cas où quelque chose viendrait nous trouver. Mais il semble que les pouvoirs de mon Pokémon se soient limités à m'aider à accomplir tout ce que j'ai eu à faire jusqu'à notre arrivée aux Chutes Tohjo. Si même lui n'est pas d'une grande aide pour le moment, qui pourrait l'être ?

Noarfang ?

D'aucuns le considèrent comme un Pokémon très intelligent il est notamment capable de développer sa vision dans l'obscurité la plus totale. Ce n'est pas l'obscurité qui me dérange, l'endroit étant par ailleurs assez clair avec les parois de la caverne, recouverts d'une matière phosphorescente. Toutefois, leur éclat argenté me trouble…Je n'ai jamais pu admirer un pareil éclat sur une roche, qui ne correspond pas à de l'argent à proprement parler, et pourtant… Non, je suis certain que Noarfang pourrait apercevoir quelque chose qui est invisible à nos yeux, même à ceux de Shana. Pourtant, mais ce doit être tout de même cette visibilité restreinte et mon état psychologique du moment, j'ai de temps à autres cette impression que Shana est sur le point de se transformer. Le temps d'une seconde, je revois ces yeux éclatants de rouge, ainsi que cette chevelure assortie… mais à chaque fois, mes visions sont réprimées et je vois Shana telle que je l'ai toujours connue, si ce n'est dans certains de mes songes, qui pourtant m'ont livré une partie du réel. Shana a été parfois telle que je l'ai aperçue dans mes rêves. Elle a fini par me l'avouer à la suite de mon désastre à Eternara, mais il m'a fallu du temps pour comprendre que ce que j'avais vu n'était pas qu'un simple cauchemar, qui correspondait pourtant à tout ce que m'avait cité Shana sur son apparition. A vrai dire, la vision de cette…

« Noarfang, sors de là, et cherche avec nous quelque chose qui te paraîtrait suspect. »

Avec mes digressions, j'en oublie mon Pokémon et son utilité qui ne serait pas à négliger.

Cette vision que j'ai eue lors de mon match à la Ligue. Elle m'a tellement… traumatisée que j'ai cherché à oublier depuis à quoi ressemble l'univers de Shana et ce qui pouvait le constituer. Mais en y réfléchissant, je me rappelle petit à petit ce dont il est question. Shana et son pendentif, qui renferme cet être surnaturel qui a conféré à cette fille son statut et ses pouvoirs. Je n'ai jamais mesuré la force de ce que cet objet que j'ai déjà tenu pouvait renfermer. Même si ce n'est pas ce que nous cherchons ici, je perçois à présent toute l'immensité et surtout la dangerosité de ce qui nous accompagne, nous surveille du fond de son sommeil. Je n'ose pas imaginer les conséquences sur ce monde si les choses avaient mal tourné. Je suis encore étonné qu'elles n'aient jamais mal tourné. Tant mieux, que chacun reste dans son propre monde. Il m'est déjà arrivé de lire certaines histoires fantastiques où il était question de l'instabilité des univers en cas de passage dans l'un ou l'autre de ces univers, lorsque des couloirs temporaires s'ouvraient aux intrépides. Mais même si ce ne sont que des fictions, pourquoi la même chose ne serait pas arrivée ici ? Voilà bien une autre raison pour laquelle il faut que j'en finisse… Que Shana retourne et soit heureuse chez elle, avec les compagnons, les amis qui sont de son monde. Qu'elle retrouve notamment ce garçon qui semble tant lui manquer. Je lui avais posé un sous-entendu il y a bien longtemps, mais je reste persuadé qu'elle renferme des sentiments. Je souhaite que ces sentiments soient réciproques. Pour elle, il sera plus facile de m'oublier alors. Pour ma part, il me faut avoir cette impression qu'elle réussira ce dont elle a envie, ce qui m'apaiserait aussi.

« Houtarou, si tu sors Zarbi et Noarfang, pourquoi ne sors-tu pas tes autres Pokémon ? Ils peuvent être également de la partie ! Nous ne serons pas de trop. »

Exact. Décidément, de nous deux, Shana aura souvent été celle qui détenait les bonnes idées. Je ne m'en étonne plus, mais sa maturité reste impressionnante, et même si je suis l'un des rares à avoir connaissance de sa véritable identité, je peux aisément penser qu'il est normal que Shana ait acquis un tel rôle dans son monde. N'empêche, j'ai du mal à imaginer un tel rôle, sachant que ce que j'ai pu visionner est multiplié par dizaines ou centaines dans la vie quotidienne de Shana. Quel monde ce doit être pour engager de véritables gardiens chargés de préserver tant de vies face à ces créatures. Une lourde responsabilité, au regard des dégâts qui peuvent être causés. La hantise de ces vies volées, de ces souvenirs envolés, me tordent la poitrine. Encore aujourd'hui, j'ai du mal à imaginer comment une vie peut ainsi disparaître, ses souvenirs avec. Rien que d'y penser, après ma décision de retracer mes aventures, j'en ai peur même si je sais que cela ne risque pas de m'arriver. Me rappeler de ce qu'étaient les autres m'est cher, mais le souvenir est encore plus grand lorsque les autres se rappellent de nous, de ce que l'on a fait pour l'un ou pour l'autre.

Mon monde, du moins j'en ai l'impression, est donc un véritable paradis à côté de celui dans lequel doit vivre Shana. Peut-être s'agit-il d'une vision erronée et que l'idée que je m'en fais à des années-lumière de la réalité qu'elle a connu jusqu'à son arrivée. Shana part à l'aventure, tout comme moi, et pourtant le contexte est si différent. Tous les deux adorons cette liberté que nous procure cette aventure. Nous l'avons aimé, et nous l'aimerons toujours. Nous sommes, malgré la distance, malgré les différences, remplis de points communs qu'une discussion de dix minutes n'aurait jamais pu mettre au jour.

« Houtarou… tu n'entends pas quelque chose ?

― Euh non, pourquoi ?

― Justement, c'est ce qui est étrange, c'est que nous n'entendons plus rien…

― Ben c'est normal, il n'y a personne ici, à part nous, ou peut-être quelques fous qui osent s'aventurer dans le coin ! Et encore, niveau Pokémon, ce n'est pas fameux ici, mis à part quelques Nosferalto de passage.

― Je ne te parle pas de ça ! Où sont passées les chutes ?

― Euh…

― Tu ne te souviens pas du rêve provoqué par Zarbi dans le train ? A ce moment-là, nous n'entendions plus rien, et pourtant nous nous entendions l'un l'autre !

― Ah oui, juste.

― Tu es certain que nous sommes toujours dans ce qu'on appelle les Chutes Tohjo ?

― Où veux-tu que l'on soit ?

― Je ne sais pas, peut-être un endroit que personne n'a jamais découvert ou alors un endroit avec lequel cet endroit communique ?

― Attend, Shana, comment veux-tu que les Chutes communiquent avec un autre endroit ? Un instant, je consulte ma carte.

― Non Houtarou. Quand nous avons quitté la forêt, il y avait quoi en face de nous ?

― Ben l'entrée des chutes, non ?

― Non, mais de manière générale.

― Ben une montagne.

― Et ce pic enneigé, au loin, c'était quoi ?

― Euh…le pic enneigé…

― Réfléchis, Houtarou, tu dois bien savoir de quoi il s'agit, ou regarde ta carte, on ne va pas y passer des heures !

― Non mais, ce n'est pas ça… je sais ce qu'est ce pic… mais, c'est impossible, nous ne pouvons pas être là… à moins que, ces roches…

― De quoi tu parles ?

― Shana, nous sommes à l'intérieur même du Mont Argenté.

― Ce qui veut dire ?

― Que rares sont les personnes parvenues dans cet endroit. En réalité, il y a une entrée bien loin d'ici, près de la ville d'Argent, où se déroule la compétition de la Ligue Johto. Cette montagne… renferme nombre de secrets et intrigue bien plus que les Chutes Tohjo. Je ne pensais pas du tout que nous serions arrivés ici, malgré la proximité des lieux. Depuis notre entrée en ces chutes, nous poursuivons vers le plein nord. Shana, ton aventure… ne se sont pas s'arrêtées dans les chutes. Elles s'arrêtent ici. Tu as vraiment beaucoup de chance…

― Si tu considères que c'est une chance d'arriver ici… et tu comptes faire quoi maintenant ?

― Continuons. Nous approchons. »

Je ne connais pas du tout ce magnifique lieu qu'il ne m'a été permis de voir que dans des manuels et dont nombre d'autres en faisaient l'éloge au cours de leur expédition. La teinte que prenaient les parois aurait dû m'interpeller. Je reste abasourdi de cette découverte aussi inattendue que fantastique. Shana reste plus perplexe vis-à-vis de ce que cet endroit révèle, et pourtant, même pour elle, cela devrait sonner comme un moment primordial. C'est bien ici et non aux chutes que nous découvrirons la clé qui permettra à Shana de repartir là-bas. Le silence lié à l'absence de bruit provoqué par les flots en est un témoignage. En attendant, le chemin se poursuit, jusqu'à ce que nous arrivions dans cette fameuse salle où Shana et moi avons vécu le rêve qui aura été à l'origine de la fin de nos problèmes. De longues minutes se sont encore écoulées dans le silence le plus total. Même les lourds pas de Coudlangue n'étaient plus perceptibles. La seule chose qui reste à attendre est un éventuel signe de Noarfang, une exclamation de Shana ou de moi-même, apercevant au bout d'un moment un signe nous révélant l'ultime étape à franchir.

Un bruissement d'ailes.

Oui…

« Qu'est-ce que tu fais ?

― Je cherche les photos que Simon nous a données. »

Ces clichés, voilà un bon moment que je ne les avais plus regardées, comme si, depuis la trahison commise par le Ranger, le dégoût s'éprenait de moi au simple toucher de ces morceaux de papier. J'ai bien mis deux minutes avant de les retrouver au fond de mon sac. Je tombe par la même occasion sur le livre que Simon nous avait donné à Poivressel. Même s'il n'y avait pas grand-chose d'intéressant à l'intérieur, il peut être profitable de l'avoir directement avec soi. Dans mes bras, il nous sera bien plus utile.

« Oui… nous y sommes. »

Il n'est pas étonnant qu'un lourd silence ait suivi cette phrase. Mais plus que la phrase, c'est le spectacle qui nous est offert qui nous rend muet. Il n'y avait pas besoin de photos ou de l'ouvrage pour comprendre que nous étions arrivés à destination. L'atmosphère et le cadre même nous révèlent ce qui nous attend. Il n'y a pas de mot pour découvrir cette ambiance si particulière. Si je dois décrire mon impression à cet instant, j'aurais envie de dire… que je me sens déjà séparé de Shana. Qu'elle appartient déjà à un autre univers. Une bonne claque me permet de revenir à une impression terre-à-terre. Je m'avance de quelques pas pour pouvoir observer cette galerie dans tous ses détails. Seul le plafond nous est invisible, bien trop haut et plongé dans l'obscurité totale. Cette salle est vide, ou du moins quasiment. La seule chose présente dans cette pièce, hormis nous deux… était cet autel, situé dans un recoin. En m'approchant, je constate que sur la paroi au-dessus de l'autel étaient gravées des inscriptions. Le livre du grand-père de Simon en atteste la preuve : ces inscriptions, bien que je ne puisse pas les déchiffrer, mentionnent l'existence d'un univers parallèle au notre. Nous savons au moins où nous sommes, et, grand soulagement, notre détermination ne s'est pas soldée par une énorme déception. Je n'ose pas imaginer ce qui se serait passé si nous avions tourné en rond pendant des heures sans rien trouver, serpentant les galeries, en se disant qu'au final la légende des Chutes Tohjo n'était qu'un comte à dormir debout.

« Houtarou, regarde Zarbi !

― Qu'est-ce que… NON ! »

La voix de Coudlangue qui résonnait en écho dans la galerie m'a effrayé au premier abord. Mais c'est en me retournant que j'avais compris ce qui me choquait réellement. Pas Shana, qui tout comme moi, regardait d'un air ahuri Zarbi qui restait sur place… endormi, un halo de lumière flottant autour de lui. Quelque chose est en train de se passer, c'est certain.

Le moment.

Des centaines d'images traversent mon esprit, à l'accéléré. Je suis en train de me préparer psychologiquement au moment redouté depuis le mois de novembre, lorsque Shana et moi avions découvert l'implication des Chutes Tohjo dans la légende de l'autre univers. Je ne cherche même plus à évaluer les chances de ne pas voir un événement improbable se réaliser, car plus rien ne semble s'opposer à ce que nous espérions depuis le début. Il n'y a plus qu'à observer… attendre… et trouver les mots qui clôtureront ce formidable périple. Car que dire après six mois d'aventure commune ? L'adieu à formuler à Conway et Hikari a été d'une simplicité déconcertante. En même temps, il était prévu que nous nous revoyions. Shana, elle, ne reviendra plus, et pourtant je suis sûr que j'ai omis de lui dire bien des choses durant tout ce temps. Et lorsque j'aurai pris conscience de ces choses non dites sera venu le temps de tous les regrets. Je regretterai des choses que j'ai pu dire ou faire, ou que justement je n'aurai pas pu dire ou faire.

« Dis ça va ? »

Elle est encore là. Tellement axé sur elle, j'en ai oublié qu'elle n'est que témoin du comportement étrange mais si attendu de Zarbi. Je m'éloigne prudemment de lui, estimant que rester dans le périmètre réduit autour du Pokémon pouvait être dangereux. Mais rien d'immédiat ne semble vouloir se produire. Je m'approche du Pokémon, flottant toujours, plongé dans un sommeil hypnotique. Autre chose m'interpelle : les runes inscrites dans la pierre, en arrière-plan. Elles ne sont plus écrites dans ce langage qui m'était inconnu. Les caractères alors illisibles sont devenus des signes bien reconnaissables, du moins pour celui qui s'est aventuré au minimum une fois dans les Ruines Tanoby. En effet, les sigles en forme de Zarbi m'évoquent des souvenirs. Ma vue m'a trahi, j'ai cru lire au départ la phrase qui m'a été donnée par Simon et dont il manquait une partie. Mais en me rapprochant, je constate bien que le début de la phrase ne correspond en rien à ce qui nous avait été dit. Pourtant, plus les événements s'enchaînent, plus rapidement mon cœur bat. M'efforçant de mon mieux pour en faire abstraction, je me concentre sur les gravures.

« Les Zarbi, gardiens de notre monde et de l'accès aux autres entités. Le jour où le rôle de ces gardiens sera mis à mal, la crédulité de notre monde sera mise à l'œuvre face aux inconnus qui viendront le peupler. Seuls les Zarbi seront seuls capables de rétablir l'équilibre des univers. »

Une fois de plus, un texte qui garde un sens tout aussi énigmatique que ce qui a pu m'être évoqué par Simon ou par les pouvoirs de mon Pokémon. Mais ces quelques mots qui apparaissent subitement alors qu'ils n'étaient pas là il y a quelques instants sont révélateurs d'une succession d'événements qui élèvent la tension d'un cran. Je ne sais pas à quoi m'attendre. Mon cœur palpite, mes yeux parcourent l'ensemble de la scène, craignant de n'être surpris par quelque phénomène. Soudainement, Zarbi se dresse à mes côtés, dans le même état d'hypnose. Pendant que je lisais et essayais de comprendre ce qui était inscrit, son corps flottait et s'approchait de moi… du moins, de la paroi. Le Pokémon avançait, avançait, jusqu'à se mettre contre le mur. Un peu plus et je pensais qu'il allait fusionner ou s'incruster dans la roche argentée. Mais non, Zarbi, endormi, s'est mis dos au mur. Un nouveau silence pèse. Je vois uniquement mon Pokémon, mais seule la frénésie de mes battements de cœur rompt l'absence de bruit.

« Houtarou… »

Durant une seconde j'ai cru que mes poumons allaient s'échapper. Shana m'appelle. Je n'ose pas me retourner. Mais il le faut.

Nécessaire.

« …Oui ? »

Je connais déjà la mise en scène, présenté d'un rêve si récent, il y a trois jours tout au plus. Le plafond est toujours invisible et Shana le scrutait, à quelques mètres de moi.

« Shana, qu'est-ce qu'il y a ? »

Son visage est retombé platement et son regard se tourne à présent vers moi, lourd de conséquences. Un regard, avec des yeux d'un rouge flamboyant. Le noir d'encre de ses cheveux s'était transformé en un rouge écarlate. Et ses mains… étaient refermées sur elles-mêmes.

« Houtarou…

― Oui ?

― Je veux te montrer quelque chose… »

Effectivement, plus rien ne pouvait m'empêcher de penser à ce qui s'est déroulé au fin fond de l'esprit de deux jeunes personnes assoupies dans un quelconque train omnibus entre Poivressel et Mérouville. Il m'avait été souvent évoqué des rêves qui donnaient l'impression de se dérouler réellement, au point de devenir des rêves lucides, sur lesquels nous pouvions agir. C'est bien la première fois que ce rêve prend son aspect réel. Tout devient évident. Mon regard se pose immédiatement sur les poings de Shana qui renferment, et je m'en souviens très bien, le pendentif… et autre chose. Cet autre chose.

Allez Shana, montre ce pendentif, qu'on en finisse… allez… oui, ouvre ce poing qui renferme ton acolyte… oui …oui, le pendentif.

Et maintenant.

Les secondes défilent et me font atrocement souffrir, je suis sur le point de me ruer sur Shana afin de me révéler ce qui se cache dans son autre main et qui me hante. Au moins, il ne pourra pas s'échapper par l'intermédiaire d'un rêve interrompu. La réalité ne s'interrompt pas, sauf par décès brutal. Le reste de son corps immobile, Shana déplie doucement ses doigts, si lentement qu'un film au ralenti prend place dans mon esprit. Une seconde devient une minute. Ces doigts qui se raidissent et laissent apparaître…

Un rubis.

« Celui qui deviendra le meilleur ami de la liberté trouvera la clé du mystère du rôle des Zarbi. C'est ainsi que le rubis sacré apparaîtra. »

Un rubis très étrange par ailleurs il semble vivre dans la main de Shana, passant de tons foncés à des teintes plus claires. D'un seul signe du doigt, la fille me fait signe d'approcher. Les larmes que j'avais vues lorsque Shana pleurait dans son sommeil ont déclaré leur grand retour. A nouveau, quelques secondes se sont écoulées jusqu'à ce que ses lèvres se mirent à bouger, se livrant probablement à un combat de tous les instants pour ne pas rester immobiles.

« Houtarou, je ne sais pas d'où il vient, mais je suis certaine qu'il est pour toi…

― Pour moi ? Mais pourquoi ?

― Je n'en sais rien, ne me demande pas. Je te demande juste de le prendre, c'est tout. Il ne me sera de toute manière d'aucune utilité.

― D'accord, vas-y alors…

― Un instant. Lorsque tu auras pris cette pierre, tout se déclenchera, j'en suis certaine. Si tu as encore quelque chose à me dire, c'est le moment. Une fois que tu auras le rubis entre tes mains, nous n'aurons aucune chance de faire marche arrière.

― Shana…comment sais-tu tout ça ?

― Lui, là-bas. »

Mes Pokémon restent regroupés autour de moi et Shana. Seul Zarbi reste collé à la paroi, mais bien réveillé. Au contraire, son regard est droit fixé sur nous et une lumière orangée émane de son corps. Zarbi aura été lié à Shana jusqu'au bout… enfin j'espère que ce lien sera rompu pour lui, à la toute fin. Non, qu'il ne disparaisse pas…

« Ne t'inquiète pas pour lui, une fois que je ne serai plus là, il reviendra dans son état normal.

― Shana…

― On pourrait se lancer dans de grands discours, non Houtarou ? Est-ce que tu juges utile qu'on se lance de belles phrases pour dire combien on s'est appréciés et combien tu as été extraordinaire durant de longs mois à supporter mon caractère et à avoir livré cette aventure avec et pour moi ? Je crois que tu sais beaucoup de choses de moi, enfin n'hésite pas, tant que je suis encore là…

― Je cherche à être rassuré sur une seule chose.

― Quoi donc ?

― Quels souvenirs garderas-tu d'ici ?

― Une chance de pouvoir vivre ici, je dois dire… même si je considère mon rôle comme nécessaire, je t'envie de connaître ce monde, qui semble bien moins chaotique que le nôtre. Ne t'en fais pas pour moi et ce que j'en pense… car les souvenirs, je les conserverai. J'aurai toujours une pensée pour ce que j'ai pu vivre ici.

― C'est tout ce que je voulais savoir. Merci infiniment. »

J'ai sorti cette phrase avec la spontanéité la plus intense possible, mais je suis parfaitement conscient de ce qu'elle implique. Shana n'a été nullement surprise par ce que je lui ai demandé, elle semblait même s'y attendre. La seule chose à laquelle on peut s'attendre maintenant est… le bout de la route. Le drapeau à damier qui symbolise la fin de la course. Mes yeux observent simultanément Shana et le rubis. Tendre le bras, le geste le plus difficile qu'il ne m'aura jamais été donné de faire. Le défi à relever se trouve sous mes yeux : tenter de mobiliser mes muscles afin qu'ils accomplissent ce geste qui me coupera à jamais de celle qui m'a tant appris sur son monde que sur le mien… et sur moi-même

« Houtarou…encore merci. »

L'onde de choc a traversé l'ensemble de mon corps en l'espace d'une seconde. D'un seul coup, mon bras s'étire et ma main tremblante se pose sur celle de Shana, histoire de sentir une dernière fois cette présence, sans avoir pour autant les sentiments qu'elle retrouvera là-bas, chez elle. Un court instant, j'ai cru que mon bras refuserait à nouveau de m'obéir. Mais il a été au final bien apte à répondre, malheureusement. Elle sera sauvée. Je vais la ramener chez elle. Je remplirai ma mission. Ma mission, ma mission, ma mission… mon rubis. Ce rubis que je tiens en main.

Ce rubis.

De la même couleur étincelante que celle qui représente Shana. Shana… Plus jamais je ne reverrai ce regard pétillant de joie dans nombre de moments et renfrogné dans d'autres. Mais oh combien chargés, que les souvenirs soient bons ou mauvais. Ses yeux étaient fermés elle attend déjà paisiblement le moment du départ, le moment de retrouver les siens. Quant à moi, ce n'est plus mes bras que je tentais de contrôler, mais mes yeux. Ces yeux qui pleuraient à n'en plus finir, mais qu'il faut à tout prix laisser ouverts, pour que je ne rate pas cet instant où Shana se sera dit qu'un jour, elle a fait un long voyage dans un endroit bien loin de chez elle et ses amis, où vivent des humains qui leurs sont semblables et qui sont également dotés d'un grand cœur. Un univers si semblable mais trop lointain pour être rejoint. Le souvenir des paysages innombrables qu'elle aura vu renaîtra dans chaque endroit qu'elle verra une fois arrivée. Mon regard tient bon, même face à ce voile blanc qui cherche à me séparer de la simple vue d'un spectacle si attristant et si émerveillant. Mais ici, il n'y a plus de combat à chercher, car la séparation doit absolument se faire. Ce voile nous a définitivement isolés. Il m'a également rendu aveugle, complètement aveugle.


!

Cette ville semble historiquement renfermer plein de trésors. Sa forme octogonale si spéciale n'est pas due au hasard, et pourtant elle est bien loin de ces communes dont on a conservé les traces médiévales, même dans l'architecture du bâti. Ici, tout est moderne et s'allier le plus possible aux nouvelles inventions la pointe de la haute technologie. Mais cette beauté urbaine n'émeut plus la foule de personnes qui vaque comme chaque jour à ses occupations : l'endroit est pour ainsi dire noir de monde. J'ai peine à me faufiler à travers cette masse, manquant à chaque fois de faire trébucher quelqu'un ou de tomber moi-même. Ce climat ne me convenant guère, je me mets rapidement à la recherche d'un coin où souffler quelques instants. Un peu plus loin se profile une rue moins densément fréquentée. Rasant les murs afin d'éviter de m'asphyxier à nouveau, je retrouve mon souffle quelques dizaines de mètres plus loin. Il m'a bien fallu cinq minutes pour reprendre mes esprits et comprendre où je me trouve et ce que j'y fabrique, jusqu'à ce qu'elle apparaisse.

Shana a retrouvé le physique que je lui ai toujours connu, mais rien dans son comportement ne laisse présager quelque chose d'étrange. Elle se trouve de l'autre côté de la rue et adopte une démarche détendue en compagnie de deux autres personnes une avec le visage qui m'évoque furieusement quelqu'un. Cette impression de revoir Kazmiera en compagnie de Shana me perturbe. Pourtant, je sais très bien que ce n'est pas elle. Quant à l'autre personne… oui, c'est surement lui, ce fameux garçon, cet ami dont Shana m'a si souvent parlé. Je peux mettre un visage sur celui qui a tant habité l'esprit de celle qui fut mon acolyte durant ces longs mois.

« Il y a quelque chose Shana ?

― Hein… heu, non pas du tout.

― Tu semblais regarder quelque chose de l'autre côté de la route.

― Pas du tout.

― Et pourtant…

― La ferme Yuji, espèce d'idiot, si je te dis que je ne regardais rien, c'est que je ne regardais rien ! »

Je suis certain qu'elle a dû sentir ma présence. Elle n'a pas regardé dans ma direction pour rien. Enfin… ça n'a plus d'importance. Rien ne peut me remplir plus de bonheur que de la voir telle que je l'ai toujours connue. Elle réagit comme elle l'aurait fait si j'avais répliqué comme son ami venait de le faire. Il s'agit bien de la Shana que j'ai toujours connu. Il a vraiment beaucoup de chance. Je pense que voir Shana avec une détermination sans faille de poursuivre sa mission d'équilibre de son monde, mais si insouciante dans ces moments, ne peut que me procurer les bienfaits d'une mission accomplie.


« Teddi…teddi ! »

Teddiursa ? Oui, c'est bien sa voix que je perçois juste à mes côtés. Juste à côté ? Ah mince, je suis allongé ? Qu'est-ce que je fais ici ? Ah oui…

Le Mont Argenté.

Tout me revient à présent.

« Teddi ? »

Quelque chose de gluant m'attrape à la taille et me soulève. Coudlangue s'est empressé de me relever. Sur le coup, je manque de trébucher. Je retrouve finalement ma stabilité et prend peu à peu conscience de mon environnement. La grotte, Teddiursa et Coudlangue et les autres Pokémon autour de moi. Zarbi, allongé un peu plus loin, à nouveau endormi, mais d'un sommeil plus sain… et ce rubis, serré dans mon propre poing. Ce rubis… au-delà de sa valeur matérielle, est inestimable. Il aurait la capacité de m'emporter à la recherche de l'autre monde. Il m'y a fait pénétrer. Du moins, c'est ce que ce Pokémon, qui gît à présent à terre, a sûrement voulu me montrer. Cet objet sacré, le voici. Il me donne le choix entre poursuivre ma vie en ce monde oui à rejoindre celle avec qui j'ai entretenu un lien que même la distance – si on peut parler de distance – ne brisera jamais. Ce choix… il est tout trouvé. Une boîte, un cadenas, et le rubis dedans. Je porterai toujours sur moi ce symbole, pour ne jamais l'utiliser. Je resterai fidèle à mon monde. Toutefois, ne pas laisser ce rubis dans un recoin sombre de cet endroit tient vraiment d'un acte symbolique. Je suppose que plus personne ne viendra ici avant bien longtemps, mais je ne peux pas me résoudre à abandonner ce qui me sert de trait d'union à celle que j'ai secouru. Ce signe, je le rajoute aux objets donnés par Simon ainsi qu'aux deux clichés me représentant avec Shana.

Les deux clichés.

Voilà pourquoi elle était malheureuse. Elle savait qu'une fois partie, elle ne pourrait rien emporter de ce monde, si ce n'est la trace indélébile des souvenirs que nous aurons fabriqué des mois durant. Lorsqu'elle s'est volatilisée, la photo est tombée. Merde…

Shana n'enlèvera jamais de sa mémoire ce qui a pu arriver ici. Jamais.

« Bon ben, je crois que je n'ai rien oublié. Ah si… Zarbi, retourne dans ta Pokéball. Il faut que je te soigne au plus vite. Allez en route ! Je ne suis pas fâché de retrouver l'air vivifiant de Johto, pas vrai Coudlangue ?

― Coud ?

― Euh…Coudlangue, est-ce que tout va bien ?

― Coud-langue. »

En réalité, Shana a tout emporté avec elle. Bien, au moins elle ne sera pas partie sans rien. Un petit sourire à cette pensée n'est pas de refus. Je ne peux de toute façon pas me résoudre à imaginer ce que je pourrais faire ici avec mes Pokémon. Un long chemin m'attend avant de sortir de la Grotte Argentée. Pour ça, Noarfang ne me décevra jamais, que la présence qui m'a accompagné jusqu'ici soit présente ou non. Comme les autres de mon équipe, il n'a jamais failli à sa mission. Il m'a accompagné, combattu, aidé, mais surtout procuré des moments de joie tout en vivant pleinement sa condition. Et puis après tout, qu'est-ce qui l'empêche de vivre heureux ? Nous sommes du même monde.