Ririte : Bien sûr que Fili va en parler à Thorin. Pour la première journée de cours, il va encore falloir patienter un peu...
Désolée tout le monde pour le retard, dimanche j'avais un ami et hier j'étais tellement fatiguée que j'ai oublié^^
Chapitre 9 :
Ils étaient sur le chemin de retour quand Fili tourna soudain à gauche vers la Grande Arcade. Kili ne sembla pas remarquer – il pensa probablement juste que c'était une autre route vers la maison – jusqu'à ce que Fili entre sur le parking. Là il se redressa un peu et regarda autour de lui.
« Est-ce qu'on retourne faire du shopping ? demanda-t-il.
- Non, dit Fili. On va manger.
- Manger ? dit Kili. Il est trois heures et demie.
- Le docteur a dit que tu devais manger plus, dit Fili. Donc on va manger. »
Il resta assis un moment sur le siège du conducteur, agrippant le volant. Se recomposant. Peut-être qu'il ne pouvait pas faire grand-chose, mais il pouvait faire ça. OK.
« Qu'est-ce que tu veux manger ? »
Il regarda Kili, qui l'observait avec méfiance.
« Tu es sûr que je n'ai pas – je n'ai pas fait quelque chose de mal chez le docteur ? demanda Kili. »
Il était nerveux depuis qu'ils avaient quitté l'hôpital, et Fili avait conscience, au milieu du furieux tourbillon de pensées dans son cerveau, d'en être la raison. Mais il pouvait arrêter ça. Il pouvait arrêter d'être la raison.
« Rien du tout, dit-il. »
Et il sortit un sourire de nulle part.
« Donc, manger. De quoi tu as envie ? Tu peux avoir ce que tu veux.
- Euh, dit Kili. »
Il jeta un regard par la fenêtre passager.
« Je ne sais pas ce qu'il y a.
- Du steak, dit Fili. Pourquoi pas du steak ? Le docteur a dit que tu avais besoin de viande. On fait difficilement plus viandu que du steak. Tu aimes le steak ?
- Et toi ? demanda Kili.
- Putain, ouais, dit Fili. Je pourrais vraiment manger un steak en ce moment.
- Oui, OK, dit Kili. Ouais, j'aime bien le steak. »
Il observait encore Fili comme s'il était inquiet de ce qu'il pourrait faire ensuite, et Fili sauta de la voiture et se dressa, respirant l'air fétide du parking du centre commercial. Un moment plus tard, Kili sortit aussi, et vint se tenir à côté de lui.
« Je n'ai pas d'argent, dit-il.
- Eh bien, tu as de la chance, mon ami, dit Fili. Il se trouve que c'est le jour de l'argent de poche. Et il se trouve que je sais où trouver le meilleur steak de Cambridge. Alors viens ! Il n'y a pas un instant à perdre. »
Il traversa le parking à grands pas, et un moment plus tard, Kili le rattrapa, d'abord en se dépêchant, puis suivant son rythme. Ils ne parlèrent pas, mais ce n'était pas un silence gênant. Fili découvrit que plus il marchait, plus il arrivait à mettre sa colère de côté – elle n'avait pas disparu, mais elle n'était plus dominante comme avant – donc il fit un long détour avant de les mener vers le restaurant sur la berge de la rivière. Le temps qu'ils arrivent, il était capable de sourire à Kili sans avoir l'impression de se forcer.
« Une table pour deux, dit-il. Avec vue. »
La chef de salle hocha la tête avec un sourire et les mena à l'une des tables surplombant la rivière. Elle leur offrit des menus, mais Fili leva la main.
« Nous voulons du steak, dit-il. De Porterhouse. Je prendrai le mien saignant. Kili ?
- Euh, dit Kili. Ouais. Pareil. »
Il regardait autour de lui comme s'il n'était jamais entré dans un restaurant – cela dit, celui-ci était plutôt chic, donc il n'était probablement jamais entré dans un restaurant comme ça. Finalement, son regard se posa sur la rivière, et sur les bateaux qui allaient et venaient, remplis de touristes.
« Wow, dit-il. Ça a l'air bien.
- Ouais, c'est sympa, dit Fili. Mauvaise époque de l'année, cela dit. Attends juste l'été, je t'emmènerai bachoter. »
Kili leva la tête vers lui, mais son regard fut presque immédiatement attiré par la rivière.
« C'est quoi, bachoter ? dit-il.
- Faire du bachot, dit Fili. »
Kili sembla mystifié.
« C'est une barque à fond plat, expliqua Fili. On la guide avec une longue perche. En essayant de ne pas tomber quand la perche finit invariablement par se coincer dans la boue. »
Kili hocha la tête.
« Comme en... »
Il fronça les sourcils, comme s'il essayait de se souvenir de quelque chose.
« Euh — en, en Italie ?
- À Venise, dit Fili, ouais. Mais nos barques sont moins confortables et le guide est généralement ivre. »
Il eut un grand sourire.
« Je te montrerai. En juin, après mes examens, je t'emmènerai faire un tour. »
Kili lui sourit — un petit sourire d'espoir — mais ensuite son visage s'effondra un peu.
« Je serai avec — hum, avec l'autre famille à ce moment-là, dit-il.
- Et alors ? dit Fili. Est-ce que tu vas me larguer quand tu habiteras avec eux ? Je suis blessé. »
Il plaça une main théâtrale sur son cœur.
« Non, dit Kili. Non, bien sûr — je veux dire, je ne pensais pas que tu voudrais m'emmener quelque part. Tu n'es pas obligé.
- Bien sûr que je le ferai, dit Fili. Oh, hey. Du steak. »
Le serveur déposa les deux assiettes sur la table, et Fili inspira avec appréciation. OK, il n'avait pas vraiment faim – le déjeuner avait eu lieu quelques heures plus tôt, après tout – mais il était à peu près sûr de pouvoir faire rentrer un steak dans son estomac et d'avoir encore de la place pour le dîner. Thorin avait fait bien des commentaires stupéfaits au fil des ans sur la quantité qu'un adolescent en pleine croissance pouvait manger, et peut-être que Fili n'était plus en pleine croissance (à sa grande déception), mais il était encore un adolescent, alors.
« Génial, dit-il en attaquant. »
Le jus coula dans son assiette tandis qu'il découpait le steak, et la première bouchée était exactement ce qu'elle devrait être – chaude, juteuse, tendre à fondre dans la bouche. Il émit un gémissement franchement obscène et sourit au-dessus de la table à Kili, qui élevait juste sa propre fourchette à sa bouche.
Quand Kili prit une bouchée du steak, cependant, il n'eut pas vraiment l'air de vivre une expérience religieuse. Pas du bon genre de religion, en tout cas. Il mâcha prudemment deux ou trois fois, grimaça un peu, puis avala et toussa.
« Tu es censé mâcher plus que ça, dit Fili en découpant un autre morceau de son propre steak.
- Oh, d'accord, dit Kili. Ouais. Je veux dire, je sais ça. »
Il poussa légèrement son steak de la pointe du couteau, observant le jus couler sur l'assiette.
« Je sais, marmonna-t-il à nouveau. »
Il coupa un petit morceau et le mit dans sa bouche, et Fili cessa de l'observer et se concentra sur sa propre nourriture. Il devrait y avoir plus de steak dans la vie, décida-t-il. Chaque jour devrait être jour de steak. Ça serait bien, non ? Qui pourrait bien se plaindre de ça ? À part les végétariens, peut-être, mais Fili se foutait un peu de ce qu'ils pensaient.
Il était en train de se demander si, en supposant que chaque jour soit jour de steak, il finirait par se lasser de manger du steak – probablement pas – quand il leva les yeux et remarqua que Kili n'avait pas pris une autre bouchée depuis qu'il avait cessé de faire attention. Le steak de Fili était pratiquement détruit, mais celui de Kili avait à peine été touché, nageant toujours dans son jus. Kili le contemplait avec un regard troublé, et Fili fronça les sourcils.
« Quelque chose ne va pas avec ton steak ? demanda-t-il. »
Kili leva brusquement la tête.
« Non, dit-il. Non, c'est très bien. »
Il s'empressa de couper un autre morceau et de le fourrer dans sa bouche, mais il n'était pas le meilleur des acteurs, et même Fili – qui venait d'une longue ligne d'Écu-de-Chêne émotionnellement inconscients – n'eut aucun mal à deviner qu'il ne passait pas un très bon moment.
« OK, dit-il. Arrête. Tu n'es pas obligé de le manger si tu n'aimes pas ça. »
Kili avala sa bouchée et grimaça un peu.
« C'est vraiment bon, marmonna-t-il.
- Mec, non, dit Fili. Pourquoi tu dis ça ? Ne sois pas stupide, si tu n'aimes pas ça, dis-le juste. »
Kili rentra la tête dans les épaules, fixant la table.
« Désolé, dit-il.
- Ne sois pas..., commença Fili. »
Puis il réalisa qu'il élevait la voix. Il prit une profonde inspiration et reprit la parole, plus calmement cette fois.
« Ce n'est pas un problème, dit-il. Il n'y a rien de mal à ne pas aimer le steak. Je préférerais que tu me dises que tu n'aimes pas ça plutôt que de rester assis ici et de le manger, OK ?
- Ouais, OK, marmonna Kili. »
Il avait l'air misérable et un peu pâle, et Fili se demanda comment il s'était débrouillé pour passer de j'essaye de faire un cadeau à Kili à ça.
« Mais tu – tu as bien dit que tu aimais ça, dit-il, essayant de déterminer ce qui se passait exactement dans la tête de Kili. Je veux dire, je t'ai posé la question dans la voiture, et tu as dit que tu aimais ça.
- Je suis désolé, répéta Kili. »
Et une fois de plus, Fili eut un rappel désagréable de la nuit dernière.
« Hé, dit-il en tendant la main et en la posant sur la table près du bras de Kili. Tu peux me faire une faveur ? »
Kili leva les yeux vers lui et hocha la tête, l'air un peu méfiant.
« Est-ce que tu pourrais juste – arrêter de dire que tu es désolé ? demanda Fili. Je veux dire, la plupart du temps tu le dis sans avoir fait quelque chose de mal de toute façon et – est-ce que tu veux bien ? Juste arrêter ?
- Je suis dés..., commença Kili. »
Puis il s'arrêta et ferma prudemment la bouche. Après avoir fixé Fili un moment, il hocha la tête.
« Ouais, dit-il. OK. Ouais.
- Merci, dit Fili. »
Puis il fusilla du regard le steak de Kili.
« D'accord, alors on va juste – et merde, qu'est-ce que tu aimes, alors ? Je veux dire — les hamburgers, peut-être ? Les chips ? La pizza ?
- Euh, dit Kili, l'air un peu perdu par le brusque changement de sujet. Ouais. Oui.
- Les trois ? demanda Fili. »
Il visa un grand sourire, ne s'en sortit pas trop mal.
« Tu vas exploser.
- Euh — la pizza ? dit Kili. Est-ce que c'est bon ?
- C'est pas juste bon, c'est formidable, dit Fili. La pizza est la nourriture des dieux. hé. »
Il fit signe à un serveur qui passait.
« Est-ce qu'on peut avoir l'addition, s'il vous plaît ? »
Fili décida que Pizza Express était la meilleure option – pas aussi bas de gamme que Pizza Hut, mais pas chic au point de ne pas mettre assez de trucs gras dégoûtants sur la pizza, non plus. Le temps qu'ils arrivent, il était plus de quatre heures, et si Fili avait été un peu moins déterminé il aurait pu renoncer et rentrer à la maison. Mais chaque fois qu'il pensait à cette radio – la clavicule désalignée, une petite chose qui évoquait quelque chose de beaucoup, beaucoup plus grand – il se trouvait en danger de perdre son sang-froid, et faire ça, cette petite chose, offrir quelque chose de bien à Kili – c'était quelque chose, c'était quelque chose qu'il pouvait faire.
Ils allèrent donc à Pizza Express, et quand ils arrivèrent, Fili tendit le menu à Kili.
« Tout ce que tu veux, dit-il. Tu peux en avoir deux, si ça te chante. »
Kili parcourut le menu des yeux, l'agrippant si fort qu'il réussit à plier légèrement le carton.
« Euh, dit-il, celle-là ? »
Il retourna le menu pour que Fili puisse voir et pointa le premier plat du doigt. Le plat le moins cher.
« Margherita ? dit Fili. C'est juste du fromage et de la tomate. Tu ne veux pas autre chose ?
- Non, ça va, dit Kili. Ça va. Ouais. »
Fili ouvrit la bouche pour argumenter, puis la referma. Il ne connaissait peut-être Kili que depuis trois jours, mais il avait déjà compris qu'argumenter avec le gosse lui donnait juste l'air d'un chiot battu. Fili n'était pas sûr de pouvoir supporter ça maintenant.
Bien sûr, ça ne voulait pas dire qu'il n'y avait pas d'autres moyens de contourner ça.
« Très bien, dit-il. »
Il fit signe à la serveuse.
« Une Margherita et une Spéciale Viande, dit-il. Et – est-ce que tu veux une boisson ? Un coca ? Un pepsi ? »
Kili sembla brièvement stupéfait.
« Euh. Un coca ? dit-il, de cette étrange voix tremblante. Un coca ? Si c'est bon ?
- Ouais, deux cocas, dit Fili. »
Il se retourna vers Kili et lui sourit.
« T'es sûr que t'aimes la pizza ? Dernière chance de dire non.
- Si, j'aime ça, dit Kili. Ouais, je suis dés – euh, euh, le truc du steak était – j'ai été stupide, je ne voulais pas...
- Hé, dit Fili. Ça va, je plaisante. Tu comprends ça, n'est-ce pas ? »
Kili le fixa, la bouche ouverte, figé en pleine excuse.
« Ouais, dit-il enfin. Ouais, ouais. Évidemment. »
Merde. Ça ne se passait pas bien du tout. Fili n'avait aucune idée de comment se comporter avec quelqu'un qui avait été – qui avait été traité comme Kili avait été traité, c'était évident. Il essayait d'arranger les choses, mais il ne faisait que merder encore plus. D'abord le truc avec le steak – Kili avait dit qu'il aimait ça, cela dit, ce n'était pas vraiment la faute de Fili – et maintenant il le faisait se sentir coupable pour ça. Et Fili ne comprenait toujours pas, ne comprenait pas pourquoi Kili avait dit qu'il aimait ça en premier lieu.
Il s'affaissa un peu dans sa chaise, fronçant les sourcils en y réfléchissant. Qu'est-ce qu'il avait dit ? Il avait juste demandé à Kili s'il aimait le steak, c'est tout. Et Kili avait dit oui. Fili avait même dit que Kili pouvait avoir tout ce qu'il voulait, donc ce n'était pas comme s'il y avait une pression pour choisir ce plat en particulier. Et si Kili essayait de choisir quelque chose de pas cher – comme avec la Margherita – alors le steak était définitivement un choix bizarre.
Alors, quoi ?
« Hey, est-ce que tu aimes le jazz ? demanda Fili. »
Il n'y avait pas de mal à faire une petite expérience, ici et là.
« Euh, dit Kili, l'air surpris devant la question soudaine. Je – et, toi ?
- Nan, dit Fili. Ça ressemble trop à des bruits de pets.
- Ouais, moi non plus, dit Kili. Ouais, c'est – je n'aime pas ça. »
Fili hocha la tête, mais son esprit fonctionnait à toute allure. Kili avait déjà demandé ça, non ? Quand Fili avait demandé s'il aimait le steak, est-ce que Kili n'avait pas d'abord demandé si lui aimait ça ? Non ? Est-ce que Fili l'imaginait seulement ?
« Et la country ? dit Fili. »
Il ne connaissait aucune personne en-dessous de quarante ans qui aime la country, et pas beaucoup au-dessus de quarante ans. Un pari sûr.
« La – la musique country ? demanda Kili.
- Ouais, celle-là, dit Fili. Qu'est-ce que tu penses de la country ? Je suis fan, moi. Je trouve ça génial. »
Il espérait être meilleur acteur que Kili – merde, il savait qu'il était meilleur acteur que Kili.
« Oh, ouais, dit Kili. Ouais, j'aime bien. C'est bien.
- Ouais ? dit Fili. Qui est ton chanteur préféré ? »
Kili s'immobilisa, le fixant, les yeux écarquillés. Il n'avait pas l'air d'essayer de réfléchir à son chanteur préféré. Il avait l'air de quelqu'un qui venait de voir un camion de dix tonnes lui foncer dessus et qui savait qu'il ne pourrait jamais l'éviter à temps. »
« Hum, dit-il. Euh... »
Et Fili réalisa qu'il recommençait. C'était une chose de faire des expériences, mais pour l'instant, Fili faisait juste le connard.
« Hé, dit-il rapidement, tu sais quoi, laisse tomber. C'est sans importance. Tiens, les pizzas sont là. »
Et c'était vrai. Fili envoya une prière de remerciements au dieu de la pizza pour avoir choisi ce moment précis pour les interrompre. Et pour avoir inventé la pizza, évidemment.
« Miam, dit-il. OK, attaque. »
Kili hocha la tête. Son attention fut détournée de la pizza, cependant, par l'arrivée de son Coca. Il le fixa tandis que Fili était occupé à enfourner la plus grande partie possible de sa première tranche de pizza dans sa bouche, puis finit par le saisir et en prendre une petite gorgée. Il resta immobile un moment à froncer les sourcils, puis prit une autre gorgée, bien plus large, et commença immédiatement à s'étrangler.
« Merde, dit Fili. »
Il tendit le bras pour lui taper dans le dos puis se souvint que c'était presque certainement une idée terrible. Heureusement, Kili se remit très vite, crachotant un peu et prenant une gorgée du verre d'eau que la serveuse avait amené sans qu'on le lui demande.
« Ouille, marmonna-t-il.
- Ça va ? demanda Fili. C'est descendu dans le mauvais tuyau ?
- Ouais, c'est – vraiment gazeux, dit Kili.
- Eh bien, évidemment, dit Fili. C'est censé être gazeux. C'est du Coca.
- Évidemment, ouais, dit Kili. »
Il observa le Coca comme s'il se demandait s'il allait le mordre.
« En tout cas, dit Fili, décidant qu'il était temps de passer à la partie suivante de son plan formidable, wouh, je suis gavé. »
Il se renfonça dans sa chaise et se tapota l'estomac.
« Trop de steak, j'imagine. Impossible que je mange ça. »
Kili regarda la pizza de Fili en fronçant les sourcils. Elle était à peine entamée, une seule tranche ayant été mangée. Ce qui, bien sûr, faisait partie du plan formidable de Fili.
« Les yeux plus gros que le ventre, j'imagine, dit Fili. Hé, tu la veux ?
- Non — non, c'est la tienne, dit Kili. Moi j'ai... »
Il désigna sa Margherita, qui avait sincèrement l'air assez triste comparée à la pizza de Fili, où s'empilait chaque type de viande que Fili pouvait nommer, et quelques-uns qu'il ne pouvait pas.
« Hé, si j'en mange plus, je vais exploser, dit Fili. Partout sur toi, partout sur le restaurant. Comme Monsieur Créosote. »
Kili sembla perdu par la référence, mais Fili ne prit pas la peine d'expliquer, poussant l'assiette vers lui.
« Je rends service à tout le monde, crois-moi, dit-il.
« OK—OK, dit Kili en jetant un regard en biais à Fili. Si tu es sûr que c'est bon.
- Lâche-toi, dit Fili. »
Et Kili s'exécuta. Si Fili avait été inquiet qu'il fasse seulement semblant d'aimer la pizza — ce qui n'était pas le cas, parce qu'il n'y avait sûrement personne sur terre qui n'aimait pas la pizza — ces inquiétudes auraient disparu au moment où Kili attaqua la première tranche. Ce ne fut pas avant la seconde qu'il marqua une pause, et l'enchaînement de ses pensées était si évident sur son visage – il était tellement clair qu'il se souvenait qu'il était censé avoir de bonnes manières à table – que Fili faillit rigoler. Il ne le fit pas, cependant, se contentant de siroter son Coca et de regarder avec un sourire narquois Kili alterner de larges bouchées avec de petits morceaux délicats. Il avait réussi, enfin, et un sentiment chaleureux se répandit en lui. Que le père de Kili aille se faire foutre, que tous ceux qui l'avaient jamais touché aillent se faire foutre. Fili lui avait acheté de la pizza, et il aimait ça. Alors qu'ils aillent se faire foutre.
Qu'ils aillent se faire foutre.
Sur le chemin du retour, Kili s'endormit. Ce fut assez impressionnant, étant donné qu'il n'y avait que dix minutes de route, mais d'un autre côté, il avait été debout la moitié de la nuit et avait passé une journée merdique avec tous les docteurs et les thérapeutes et tout ça, de plus il était absolument gavé de pizza – il avait mangé la moitié de sa Margherita en plus de celle à la viande, et bu un Coca et demi – donc ce n'était vraiment pas si choquant, supposa Fili. Néanmoins, quand il se gara devant la maison, ça lui posa un problème. Il savait qu'il ne fallait pas essayer de toucher Kili pour le réveiller, mais il n'allait pas le laisser dormir dans la voiture.
« Hé, dit-il en essayant de garder une voix basse et gentille. Hé, Kili, réveille-toi. On est arrivé. »
Kili ne bougea pas. Fili essaya à nouveau, un peu plus fort.
« Hé, réveille-toi. Réveille-toi. »
Rien. Et merde.
« Kili, dit-il, plus abruptement qu'il n'aurait voulu. »
Kili se réveilla en sursaut, bondissant en avant et luttant contre la ceinture qui s'était immédiatement verrouillée sur sa poitrine. Merde.
« Hé, hé, dit Fili en levant les mains, les paumes visibles. Hé, tout va bien. Tu es réveillé. Tout va bien. »
Kili prit une inspiration et se tourna vers Fili.
« On est arrivé, dit Fili en désignant le pare-brise. »
Kili cligna des yeux.
« Oh, dit-il. OK. »
Et juste comme ça, il passa du Kili totalement terrorisé, au Kili vide et apathique. Mon dieu, ce gosse.
Ils entrèrent en silence, mais une fois à l'intérieur, Fili ne sut pas du tout quoi faire ensuite. C'était presque l'heure du dîner, mais il était hors de question de manger, en tout cas pas avant une heure ou deux.
« Euh, dit-il en faisant un signe vers le salon, tu veux regarder la télé ?
- Je n'ai pas le droit, dit Kili. Thorin l'a dit.
- La chaîne documentaire ? dit Fili. »
Il fit entrer Kili dans le salon et alluma la télé, saisissant la télécommande avant de zapper.
« Oh, oui, dit-il quand il atteignit la bonne chaîne. David Attenborough. »
Il embrassa la télécommande d'un air extravagant, puis adressa un grand sourire à Kili.
« Ça te va ? »
Kili s'installa sur le sofa.
« Ouais, dit-il, apparemment déjà fasciné par l'image d'une baleine bleue plongeant dans l'océan. Wow. »
Fili s'assit à côté de lui – veillant à laisser un peu d'espace – et se prépara à un marathon Attenborough. Il les avait déjà vus, bien sûr, mais il n'y avait rien de mal dans un peu de répétition. De plus, il avait le sentiment que c'était la première fois pour Kili.
Non que ça veuille dire grand-chose, parce qu'ils n'étaient pas assis là depuis plus de dix minutes quand Kili s'endormit.
Au final, Fili ne fit pas tellement attention au documentaire. Son esprit ne cessait de passer d'un élément à l'autre. Le livre volé. Le drame au milieu de la nuit. Bombur disant que Kili serait difficile, dur à comprendre. Et la clavicule désalignée, encore et encore, le petit désalignement et Kili parlant de son bras, ses doigts, son crâne.
Finalement – ne serait-ce que pour bloquer ce souvenir particulièrement déplaisant après y être revenu une fois de trop – Fili commença à penser au steak. Ou pas exactement au steak, mais à la façon dont Kili avait dit qu'il aimait ça alors que ce n'était pas vrai. Et la musique country, le jazz. C'était désormais évident pour lui, ce que Kili avait fait – essayer de découvrir si Fili aimait quelque chose avant de déclarer sa propre préférence – mais ce qu'il ne savait pas, c'était depuis quand, et pourquoi. Le depuis quand fut résolu assez vite, cela dit : après y avoir pensé un moment, Fili se remémora soudain le premier entretien, dans le sombre immeuble de bureaux soviétique, samedi matin, et la façon dont Kili avait regardé le T-shirt de Fili et dit qu'il aimait les avions. Donc c'était facile : Kili faisait ça depuis la première fois que Fili l'avait rencontré. Mais pourquoi ? À l'époque, Fili avait cru qu'il se jouait d'eux, essayait de se faire bien voir. Et peut-être que c'était le cas – pas pour se jouer d'eux, mais pour essayer d'être aussi plaisant que possible, de produire aussi peu de conflit que possible. Pourquoi ? Parce qu'il pensait que Fili serait énervé s'il aimait quelque chose que Fili n'aimait pas ? Ou peut-être qu'il n'avait juste pas de préférences et n'aimait pas l'admettre ? Non, c'était stupide. Tout le monde aimait des trucs.
Mais qu'est-ce que Kili aimait ? Fili réalisa qu'il ne savait pas. Tout ce que Kili avait dit aimer était suspect, maintenant. Qu'est-ce que ça voulait dire ?
Ça voulait dire que Fili ne savait pas. Il ne connaissait que deux choses que Kili aimait définitivement : la pizza et le gâteau.
« Eh bien, marmonna Fili, c'est un début. »
Fili fut réveillé par une main sur son épaule, et il ouvrit les yeux pour voir Thorin penché sur lui.
« Quoi... ? dit-il. »
Thorin mit un doigt sur ses lèvres et fit un signe de la main. Fili se tourna pour voir ce qu'il montrait, et aperçut Kili, recroquevillé dans un coin du sofa, endormi. La télé diffusait un documentaire sur les momies maintenant – pas Attenborough, évidemment, donc pas de la qualité en ce qui concernait Fili – et Fili n'avait aucune idée de combien de temps il avait dormi. Thorin lui fit signe de se lever, et il le fit, suivant Thorin jusqu'à la cuisine et fermant la porte. Il était encore à moitié endormi, mais le souvenir de ce qui s'était passé à l'hôpital chassa rapidement la brume.
Thorin se retourna et ouvrit la bouche pour fermer, mais Fili fut plus rapide.
« Thorin, ils ont fait une radio, dit-il. Ils...
- Je sais, dit Thorin. Je sais. Bombur m'a appelé. »
Il avait l'air mélancolique, profondément triste, pas furieux comme il aurait dû l'être s'il savait vraiment, et Fili secoua la tête.
« Qu'est-ce qu'il t'a dit ? demanda-t-il. Est-ce qu'il t'a dit que c'était le père de Kili dans l'accident de voiture ? Est-ce qu'il t'a dit ça ? »
Thorin marqua une pause un moment, puis ferma les yeux.
« Non, dit-il. Il ne m'a pas dit ça.
- Ouais, eh bien, c'était lui, dit Fili. »
La colère qu'il avait maîtrisée tout l'après-midi fit un retour en force, et maintenant que Kili n'était pas là, il n'essaya même pas de se retenir.
« Son père, Thorin. Son père était juste là quand il a eu tous ces os brisés. Peut-être même qu'il les a brisés lui-même. C'est quoi, ça, putain ? C'est quel genre de personne, putain ? »
Thorin secoua la tête.
« Le pire genre de personne, dit-il, l'air épuisé. Pire que tu ne peux l'imaginer, Fili. Et je ne peux pas dire que je sois désolé de ça.
- Génial, dit Fili. Ouais, c'est génial, sois heureux pour moi. Ça n'aide pas Kili, pas vrai ?
- Non, dit Thorin, le prenant par les avant-bras et le fixant avec un regard sérieux. Ça n'aide pas Kili. Mais tu as eu beaucoup de chagrin dans ta vie, Fili. Plus que la plupart. Je ne serai pas désolé de t'avoir protégé des pires problèmes. Je ne te permettrai pas de te sentir coupable pour ça. »
Fili fixa le visage de Thorin pendant un long moment, et Thorin lui rendit son regard. Puis Fili serra les poings, avec la sensation qu'il voulait gronder, ou déchirer quelque chose.
« Je suis tellement en colère, dit-il. Je ne crois pas avoir déjà été tellement en colère. Je ne sais pas quoi faire. »
Thorin soupira et l'attira dans ses bras. Fili se débattit, mais Thorin tint bon, et enfin Fili renonça, respirant fortement dans l'épaule de Thorin.
« Sois en colère, dit-il. Ça vaut la peine d'être en colère pour ça. »
Il serra Fili contre lui un moment, puis recula et le tint à bout de bras, se baissant un peu pour regarder son visage.
« Mais ne la laisse pas te contrôler, dit-il. Et ne la laisse pas t'empêcher de faire ce que tu peux pour aider Kili maintenant.
- C'est ça, dit Fili en riant. Tu ne crois pas que c'est un peu trop tard pour ça ?
- Non, dit Thorin. »
Et il avait l'air très sérieux en disant cela.
« Il est plus tard que je n'aurais voulu, mais pas trop tard. Jamais trop tard, Fili. »
Fili le fusilla du regard, mais Thorin ne broncha pas – il ne l'avait jamais fait, pas une fois dont Fili se souvienne – et enfin, Fili céda.
« OK, dit-il. OK. J'essaierai.
- C'est bien, dit Thorin. »
Il posa les mains sur les épaules de Fili et serra brièvement, puis lâcha et se redressa.
« Il est tard, dit-il. C'est l'heure de manger.
- On a mangé cet après-midi, dit Fili. De la pizza. Et du steak. »
Thorin haussa les sourcils, et Fili haussa les épaules.
« Le docteur a dit qu'il ne pesait pas assez.
- Oui, Bombur me l'a dit, dit Thorin. Eh bien, raison de plus pour qu'il mange autre chose avant d'aller se coucher. Mais rien de lourd. Des sandwichs.
- Ouais, OK, dit Fili. Mais laissons-le dormir. Il n'a pas besoin d'aider à les faire.
- C'est vrai, dit Thorin. »
Il se retourna vers le frigo, sortit du fromage et du salami, puis jeta un regard amusé à Fili.
« De la pizza et du steak ?
- C'est un adolescent en pleine croissance, dit Fili. »
Et Thorin sourit.
Kili se réveilla avec beaucoup moins de drame cette fois – en fait, il n'eut pas l'air de se réveiller du tout. Il enfouit le sandwich dans sa bouche quand on le lui dit, mais semblait encore à moitié endormi quand il eut terminé, et resta assis à fixer son assiette vide comme s'il n'était pas vraiment sûr de quoi faire ensuite. Fili lui adressa un sourire narquois.
« Au lit pour toi, dit-il.
- Juste un moment, intervint Thorin. Kili, avant que tu n'ailles te coucher, j'aimerais te dire un mot. En privé, ajouta-t-il en haussant les sourcils à l'intention de Fili.
- OK, je sais quand on ne veut pas de moi, dit Fili. »
Il sortit de la cuisine et ferma bruyamment la porte du salon. Un moment plus tard, il entendit la porte de la cuisine se fermer, et il ouvrit la porte du salon aussi silencieusement que possible, puis alla se tenir dans le couloir, tendant l'oreille le plus près possible de la porte de la cuisine.
Il entendait la voix de Thorin murmurer, et de temps en temps il y avait une pause qui indiquait probablement que Kili parlait. De façon irritante, cependant, il ne put distinguer les mots. Stupides vieilles maisons avec leur excellente isolation phonique.
« … il est très important que tu comprennes..., dit Thorin. »
Puis il retomba dans un murmure.
Argh. Fili avait envie de se taper la tête contre la porte. Comprendre quoi ? Fichu Thorin. Apparemment, il avait suivi le conseil de Fili de ne pas crier. Bon sang, pour une fois que Fili aurait voulu être ignoré.
« … c'est clair ? dit Thorin. »
Il y eut une pause – OK, Kili était beaucoup trop silencieux, c'était complètement inutile pour une écoute de qualité – puis Fili entendit des bruits de pas approcher de la porter. Il recula précipitamment, passant la porte du salon et la refermant avec la meilleure combinaison de vitesse et de discrétion qu'il put obtenir, puis se laissa tomber sur le sofa et fit de son mieux pour avoir l'air d'avoir été là tout le temps. Il était temps – la porte s'ouvrit presque aussitôt, et la tête de Thorin apparut.
« Toi aussi, au lit, dit-il.
- Ouais, OK, dit Fili en bâillant – et ce n'était pas que pour de faux. Jesuis crevé. »
Il se tira du sofa et se dirigea vers les escaliers. Au passage, Thorin lui ébouriffa les cheveux.
« Tu t'es bien comporté avec Kili aujourd'hui, dit-il. Je suis fier de toi. Demain, il ira à l'école, et tu pourras retourner à la normale.
- Ouais, super, dit Fili. Merci. »
Il monta les escaliers, mais marqua une pause devant la chambre de Kili. La porte était fermée, et il n'y avait pas de lumière passant par-dessous – le gosse devait déjà dormir. Demain, il y aurait les cours et la bibliothèque et tout ça. Tout ce qui avait composé la vie entière de Fili avant le week-end dernier. Mais il y aurait autre chose aussi : cette sensation dans ses entrailles, cette fureur brûlant lentement qui ne l'avait pas quitté depuis qu'il avait compris ce que disait Kili dans le bureau du docteur. Ce n'était pas dominant, ça ne l'aveuglait pas comme à l'hôpital. Mais c'était quand même là, toujours présent, cette colère, cette connaissance.
Demain, il y aurait les cours et la bibliothèque, et les choses reviendraient à la normale. Mais Fili était à peu près sûr que, peu importe à quel point tout était normal, les choses ne seraient jamais tout à fait comme avant.
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Tu n'imagines pas à quel point.
Bon, les gens, j'ai une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne nouvelle, c'est que j'ai trouvé un nouvel appart (pas en coloc cette fois) la mauvaise nouvelle, c'est que du coup, après avoir emménagé il faudra sans doute un moment pour que j'aie Internet, et j'emménage vers le 15. Donc vous aurez droit à une pause dans la publication le temps que je trouve des meubles et un abonnement Internet...
