Je suis terriblement en retard, je sais... J'ai complètement oublié de mettre le chapitre en ligne !
Chapitre 18
Kili finit par s'endormir, au bout d'un moment, effondré dans le coin de la cuisine, sa respiration devenant plus profonde, jusqu'à ce que quelque chose se relâche dans la poitrine de Fili. Fili – toujours assis par terre dans un silence stupéfait – se retourna pour regarder Thorin, à côté de lui.
« C'est du somnifère de première catégorie, ton machin, dit-il. Tu ne m'as jamais dit que tu avais un dealer. »
Thorin lui jeta un regard noir.
« J'ai du mal à dormir parfois, dit-il. Tu n'as pas à t'en inquiéter.
- Parie pas là-dessus, marmonna Fili. »
Mais il laissa tomber pour le moment. Ils avaient des problèmes plus pressants, après tout. Comme le fait que Kili soit endormi sur le sol de la cuisine.
« On ne peut pas juste le laisser ici.
- Vois si tu peux le réveiller, dit Thorin. Je ne veux pas le toucher, au cas où... »
Il laissa le au cas où sous-entendu, et vraiment, Fili n'avait pas besoin de détails, pas après ce qu'il venait de voir. Il soupira et se pencha en avant, touchant tout doucement l'épaule de Kili en se tenant prêt à reculer au premier signe que le gamin se réveillait.
« Hé, dit-il. Hé, Kili. C'est l'heure de se réveiller maintenant. »
Mais Kili ne se réveilla pas, même pas quand Fili le secoua légèrement.
« Wow, dit Fili en se redressant. Ils marchent bien, ces médicaments.
- Il est épuisé, dit Thorin. Je doute qu'il ait beaucoup dormi la nuit dernière.
- Et la crise de panique n'a probablement rien arrangé, dit Fili. »
Honnêtement, il se sentait assez épuisé lui-même, son cœur battant encore trop vite dans sa poitrine.
« Je veux dire – j'imagine qu'on pourrait le laisser là ? Lui amener une couverture, peut-être ? »
En guise de réponse, Thorin se leva puis se pencha au-dessus de Kili. Il passa une main sous les genoux de Kili et l'autre sous son dos, et le souleva délicatement dans ses bras. Kili resta inerte, sans même bouger dans son sommeil, et Fili le fixa.
« OK, je ne m'attendais absolument pas à un moment style demoiselle en détresse, dit-il. Tu vas te casser le dos.
- Il est plus léger qu'il n'en a l'air, répondit Thorin avant de froncer brièvement les sourcils. Trop léger, toujours. Va ouvrir la porte. »
Fili se précipita vers la porte de la cuisine, l'ouvrant aussi grand que possible tandis que Thorin manœuvrait pour passer. Il posa une main sur la tête de Kili quand elle sembla en danger de se cogner contre le cadre de la porte.
« Il a froid, dit-il. J'ai l'impression qu'il a toujours froid. »
Pas étonnant qu'il n'enlève jamais son sweat. Thorin grogna.
« Trop maigre, dit-il. »
Il ajusta sa prise sur Kili.
« Ça a l'air plus facile dans les films, dit-il. Tu peux – faire quelque chose pour ses bras ? »
Fili saisit le bras gauche de Kili, qui pendait maladroitement, et le replia contre sa poitrine, puis essaya d'en faire autant avec le droit. Alors qu'il faisait cela, cependant, Kili émit un petit bruit et bougea dans les bras de Thorin. Fili se figea, se demandant ce qui arriverait si Kili se réveillait maintenant. Quelle que soit la réponse, il était à peu près sûr que ce ne serait pas bon. Il leva les yeux vers Thorin et vit qu'il pensait clairement la même chose, à en juger par l'expression appréhensive de son visage.
Mais Kili ne se réveilla pas. Il poussa un léger soupir et tourna la tête vers la poitrine de Thorin, relevant son bras droit pour le croiser sur le gauche. Fili le fixa avec surprise, puis leva les yeux pour découvrir que Thorin en faisait autant.
« Huh, dit Fili.
- Très bien, dit Thorin. Emmenons-le à l'étage. »
Le reste du trajet fut bien plus facile sans les bras de Kili qui pendaient, et il ne fallut qu'une minute ou deux avant que Thorin n'allonge délicatement Kili sur son lit.
« Chaussures ? dit-il.
- Hum, non, vaut mieux les laisser, dit Fili. »
Oui, d'accord, Kili était tellement endormi que Thorin avait pu le porter jusqu'à sa chambre sans le réveiller, mais quand même, Fili se souvenait de la dernière fois qu'il avait essayé d'enlever les chaussures de Kili – et oh, mon Dieu, il comprenait tellement mieux ce moment maintenant – et il n'était pas vraiment chaud pour une répétition. Ils lui laissèrent donc ses chaussures, et Fili alla chercher une couverture qu'il déposa sur Kili. Kili se tourna sur le côté, se recroquevillant légèrement sous la couverture, et Fili secoua la tête.
« Il ressemble à un enfant normal, dit-il. Juste normal.
- Trop maigre, marmonna de nouveau Thorin. »
Et il sembla sur le point de dire autre chose, mais fut interrompu par le bruit de la sonnette.
« Qui... ? demanda Fili. »
Thorin fronça les sourcils, puis son visage s'éclaira.
« Bombur, dit-il. J'avais oublié Bombur.
- Merde, dit Fili. »
Comment pourraient-ils parler à Bombur maintenant ?
« Est-ce que je dois le réveiller ? »
Thorin, déjà à moitié sorti, se retourna et regarda Kili, blotti sur le lit, en fronçant les sourcils.
« Non, dit-il enfin. Non, laisse-le dormir. Si Bombur a besoin de lui parler, nous pourrons le réveiller plus tard.
- Ouais, OK, dit Fili. »
Puis Thorin disparut, son pas lourd résonnant dans les escaliers, et Fili fut seul. Seul à part Kili, mais bon, il n'était pas d'une compagnie scintillante pour le moment.
« Tu vas bien, tu sais, dit Fili à Kili. »
Il écouta la porte s'ouvrir et la voix joyeuse de Bombur résonner en bas.
« Tu vas aller bien, maintenant. »
Mais il n'était pas du tout sûr que ce soit vrai.
Bombur et Thorin étaient enfermés dans le bureau de ce dernier quand Fili arriva en bas. La voix de Thorin montait et descendait – les mots indiscernables, bien sûr – et Bombur était tellement silencieux que Fili était sûr qu'il avait dû passer en mode sérieux. C'était logique, bien sûr. Il n'y avait pas grand-chose qui soit joyeux dans ce qui était arrivé ce matin-là, ou l'après-midi d'hier, d'ailleurs.
Fili se fit une tasse de thé et s'assit à la table de la cuisine, regardant dans le vide. Tant de choses étaient arrivées, qu'il avait l'impression que chaque fois qu'il essayait d'absorber quelque chose, autre chose le poussait hors du chemin. Kili ne savait pas lire. Putain, le gosse ne savait même pas lire, seize ans et il ne savait pas lire un seul mot. Et ce qu'il y avait de plus bizarre là-dedans, c'était que même si c'était choquant et que Fili ne comprenait toujours pas comment il n'avait pas remarqué ça avant, c'était peut-être la chose la moins dérangeante qu'il ait appris dans les dernières 24 heures. C'était merdique, pour sûr – et il était évident maintenant que Kili n'était jamais à l'école auparavant, que personne n'avait pensé que son futur valait même la peine de lui apprendre à lire,
pour l'amour du ciel, et c'était insupportable, putain – mais ce n'était quand même qu'une capacité, juste quelque chose que Kili n'avait pas et qu'ils pouvaient lui apprendre. Ce n'était pas comme les autres choses que Fili avait apprises. Ces choses – même si tous les dommages étaient réparés, ces choses ne pourraient jamais être défaites.
Lorsqu'un Thorin sombre apparut dans la cuisine, le thé de Fili avait refroidi.
« Bombur veut te parler, dit Thorin. »
Fili se mit debout.
« D'accord, dit-il. Qu'est-ce … il t'a dit quelque chose ? Quelque chose que je devrais savoir ?
- Je lui ai dit tout ce qui s'était passé, dit Thorin. On discutera davantage plus tard.
- Ouais, OK, dit Fili. »
Il s'attarda encore un moment, puis décida qu'il ne pouvait plus repousser et se dirigea vers le bureau de Thorin.
Bombur était assis sur le grand fauteuil de bureau de Thorin, l'air joyeux et triant une pile de papiers.
« Ah, Fili, dit-il quand Fili entra et ferma la porte. Je ne t'ai pas vu depuis un moment. Assieds-toi. »
Fili s'installa dans le fauteuil.
« Salut, dit-il. Comment ça va ?
- Pas trop mal, pas trop mal, dit Bombur avec un grand sourire. Et toi ? On m'a dit que les choses avaient été un peu mouvementées ici ces derniers temps. Comment ça s'est passé pour toi ? »
Fili ouvrit la bouche pour dire ouais, ça va, mais il la referma. Parce que ça n'allait pas, rien n'allait bien du tout, et le travail de Bombur était de s'occuper de ce genre de choses. Alors il resta assis et prit un moment pour réfléchir à comment décrire comment s'étaient passés les dernières 24 heures, et enfin, il réussit à construire la phrase parfaite.
« Ça a été merdique, dit-il. Merci de demander. »
Le sourire de Bombur disparut, et il passa visiblement en mode sérieux.
« Tu as eu beaucoup à gérer, dit-il. Et si tu me racontais ?
- Qu'est-ce que vous voulez que je dise ? demanda Fili. Thorin vous a déjà raconté ce qui s'était passé.
- C'est vrai, dit Bombur. Maintenant je veux savoir ce que tu ressens vis-à-vis de ça. »
Fili secoua la tête. Ce qu'il ressentait ? Il n'avait pas la moindre idée de ce qu'il ressentait, il savait juste qu'il se sentait horriblement mal.
« C'est juste... dit-il. Il y a tous ces – trucs. Il y a tous ces trucs, et je ne sais pas quoi faire de tout ça. »
Il haussa les épaules, se sentant impuissant.
« C'est tellement foireux. »
Bombur hocha la tête.
« Ce n'est jamais facile d'être confronté au pire de ce que peut faire l'humain, dit-il. C'est naturel d'être bouleversé.
- Mon Dieu, vous faites ça tous les jours, pas vrai ? demanda Fili. Vous voyez ça tout le temps. Des gens qui sont des putains de monstres.
- Pas tout le temps, non, dit Bombur. Mais ça arrive, et ce n'est jamais facile, ça ne devient jamais vraiment plus facile. »
Il poussa un soupir.
« Le cas de Kili – même avec le peu qu'on en sait – c'est l'un des pires. Mais il a un avantage, celui d'avoir été retiré de la situation où il était, et il a des gens qui sont prêts et capables de l'aider. Dans certains sens, il a eu beaucoup de chance.
- De la chance ? dit Fili en le fixant avec incrédulité. Vous savez ce qu'a fait son père, n'est-ce pas ? Thorin vous l'a dit ? »
Bombur secoua la tête.
« C'est moi qui l'ai dit à Thorin, dit-il. »
Et bien sûr, c'était vrai. C'était Bombur qui avait interprété le comportement de Kili, qui avait dit à Thorin sans le moindre doute ce que ça voulait dire. Parce que Bombur connaissait ces choses-là, parce que Kili n'était pas le premier gosse que Bombur avait vu à qui c'était arrivé. Fili le savait bien sûr – bien sûr, il n'était pas un idiot – il savait que certains enfants étaient maltraités, il savait que certains parents maltraitaient même leurs propres enfants. Mais le savoir était une chose. Avoir Kili devant lui, qui disait les choses qu'il avait dites – c'était quelque chose de différent. C'était quelque chose qui retournait l'estomac de Fili rien qu'en y pensant.
« Est-ce que Thorin vous a raconté ce qu'il avait dit ? demanda-t-il.
- Thorin m'a raconté beaucoup de choses, dit Bombur. Pourquoi toi, tu ne me racontes pas ce qu'il a dit ? »
Fili se mordilla la lèvre. Il voulait demander, mais il ne voulait pas savoir. Il ne voulait pas savoir, parce que si Bombur le disait, ça serait vrai. Bombur savait ces choses-là.
Mais il ne pouvait pas ne pas savoir. Il devait savoir.
« Il a dit – Thorin lui a posé des questions au sujet des relations sexuelles et il a dit qu'il était très doué. Il a dit – il a dit tout le monde le dit. »
Fili déglutit, un goût amer sur la langue.
« C'est ce qu'il a dit, tout le monde le dit, dit-il. Est-ce que Thorin vous a raconté ça ? »
Bombur soupira.
« Oui, dit-il.
- Qu'est-ce que ça veut dire ? demanda Fili. Je veux dire, est-ce que – Que, qu'est-ce que ça veut dire ? Tout le monde qui ? »
Bombur resta silencieux un moment, son visage entièrement sérieux désormais. Enfin, cependant, il déclara :
« Comme tu le sais, nous savons très peu de choses sur le passé de Kili, dit-il. Il m'en a à peine parlé,et encore moins à Bofur et au Dr Grey. En fait, je pense que la personne à qui il en a le plus parlé, c'est toi.
- Moi ? dit Fili. Il m'a raconté que dalle sur son passé.
- Eh bien, tu vois donc le problème, dit Bombur. Je ne peux pas te dire exactement ce que Kili voulait dire quand il a dit ça. Mais je peux définir certaines possibilités. »
Il marqua une pause un moment, fronçant les sourcils.
« Dans le meilleur des cas, il parlait de son agresseur – probablement son père, à en juger par ce que me dit Thorin – et ce jeune homme de son école. Tout le monde n'était qu'une exagération pour ajouter de l'effet.
- OK, dit Fili, soulagé. »
Soulagé – si c'était pas tordu, qu'il soit soulagé que Kili n'ait été violenté que par deux personnes ? - mais Bombur n'avait pas fini.
« Dans le meilleur des cas seulement, dit-il. Malheureusement, il n'est pas du tout improbable que Kili ait été abusé par plusieurs personnes, même avant de venir ici. Dans le pire des cas, il a pu être impliqué dans de la prostitution ou même de la pornographie. »
L'estomac de Fili se retourna.
« De la pornographie ? dit-il. Vous voulez dire comme... ? »
Il ne put même pas se forcer à le dire, les mots se coinçaient dans sa gorge.
« Oui, dit gravement Bombur. J'insiste, c'est seulement une possibilité. À moins que Kili ne nous le dise, nous ne pouvons pas savoir. Nous ne le saurons peut-être jamais, en fait. Mais je te le dis pour que tu sois prêt à toutes les éventualités. Pour quelqu'un avec le passé de Kili... »
Sa voix s'éteignit et il secoua la tête.
« Putain, murmura Fili. Oh, putain. C'est tellement mauvais. C'est tellement foireux. »
Il avait été préparé – en quelque sorte – à ce que Bombur dise que Kili avait peut-être été forcé par plus d'une personne, mais les possibilités qu'il évoquait maintenant étaient – étaient ce qui arrivait à des gosses anonymes dans les histoires de journalisme d'investigation, pas aux vrais gosses qui faisaient du vélo et aimaient les gâteaux et les documentaires sur les baleines. Pas à Kili. Kili n'était pas comme ça.
« Fili, dit Bombur, est-ce que ça va ? As-tu besoin de faire une pause ? Peut-être de boire du thé ? »
Fili secoua la tête, mais un moment plus tard il acquiesça.
« Du thé, ouais, dit-il. Ouais. S'il vous plaît. »
Bombur se leva et sortit, et un moment plus tard, Fili entendit sa voix joyeuse provenir de la cuisine. De nouveau joyeux, comme ça. Comme s'il ne venait pas de dire que Kili avait peut-être été impliqué dans de la prostitution ou de la pornographie.
Mais peut-être pas. Même Bombur avait dit que ce n'était qu'une possibilité, juste le pire scénario. Plus probablement, Kili avait juste été forcé par plus d'une personne. Ce n'était pas si grave, n'est-ce pas ?
Et puis ce fut comme si quelque chose se mettait en place dans le cerveau deFili, et ilsevit, en train de regarder les options. À savoir : option une, prostitution et pornographie. Plutôt grave. Option deux : abus par plus d'une personne. Pas si grave. Option trois : abus par son père seulement. Pas grave du tout.
Merde. Merde.
Lorsque Bombur revint avec le thé, Fili se maîtrisait à peine. Il faisait plutôt bien semblant, cela dit – il pensait qu'il faisait bien semblant. Jusqu'à ce que Bombur s'asseye et pose sa question suivante.
« À présent, dit-il. Parle-moi de la crise de panique. »
Et Fili – encore bloqué sur options une, deux, et trois – revit avec chaque détail le moment où Kili s'était effondré au sol, haletant et sifflant, les yeux exorbités, tandis qu'il avait peur que le gosse meure juste devant lui, et soudain il ne s'en sortit plus bien du tout.
« Putain, murmura-t-il. »
Il s'aperçut alors avec horreur que les larmes lui montaient aux yeux. Il les essuya, avalant sa salive et essayant de garder le contrôle de lui-même.
« Hum, c'était, c'était... »
Sa voix se brisa, et il sut ques'il disait un mot de plus il allait se mettre à sangloter, aussi ferma-t-il la bouche avant de secouer la tête, s'essuyant vigoureusement les yeux.
« Ce n'est pas grave, dit Bombur. Les crises de panique sont un spectacle effrayant. Il n'y a pas de honte à être perturbé. Tu as le droit de pleurer si tu en as besoin. »
Fili secoua la tête. Il ne pleurait pas. Il n'allait pas pleurer.
« Je vais bien, dit-il d'une voix un peu trop rauque pour être convaincante.
- Bien sûr, dit Bombur. »
Il observa encore Fili un moment ou deux, et Fili prit une grande inspiration avant de se maîtriser, prenant sa tasse de thé pour boire une gorgée, se concentrant sur la chaleur qui traversait son cœur. Le nœud au fond de sa gorge se relâcha un peu, et il croisa le regard de Bombur.
« Je vais bien, répéta-t-il.
- Eh bien, dit Bombur, je suis très heureux de l'entendre. Je vais parler au Dr Grey de ce problème, et il travaillera avec Kili pour déterminer si c'est un syndrome sérieux ou un événement isolé. Mais en attendant, je veux que tu saches que les crises de panique ne sont pas rares, même pour les gens qui n'ont aucun antécédent de maladie mentale. Elles sont effrayantes, oui, mais rarement dangereuses. De ce que me dit Thorin, tu as bien géré la situation. Tu devrais être fier de toi. »
Fili était beaucoup de choses, mais fier n'en faisait vraiment pas partie.
« Ouais, merci, dit-il. Est-ce que c'est tout, alors ?
- Non, j'ai bien peur que non, dit Bombur. J'ai une autre question à te poser. Comment t'es-tu senti quand Kili a essayé de te séduire ?
- Quoi ? demanda Fili. Quand il quoi ? Non, non, ce n'est pas ce qui s'est passé.
- Très bien, dit Bombur. Et si tu me disais ce qui s'est passé ? »
Fili fronça les sourcils.
« Il... Euh, il... OK, ouais, il a posé la main sur moi. Il – il m'a peloté, ouais, et il a proposé – mais ce n'était pas de la séduction. Je veux dire, ce n'était pas – sexy, genre, pas du tout. Il était terrifié. Il était mort de peur, ce n'était pas séducteur, putain. »
Son estomac se retourna en y pensant, Kili qui tendait la main, qui soufflait, Je peux faire en sorte que ça vaille le coup.
« Bordel, marmonna-t-il.
- Et comment t'es-tu senti ? demanda Bombur.
- Je ne sais pas, dit Fili. Sale. En colère et effrayé et – et dégoûté. »
Il secoua la tête.
« Mais pas dégoûté par lui. Je veux dire, seulement pendant une ou deux secondes. Et seulement parce que je ne savais pas. Je ne – je ne comprenais pas pourquoi il faisait ça. »
Il passa une main sur son visage, se sentant soudain épuisé.
« Je comprends maintenant. Une partie. Je ne suis plus dégoûté maintenant. Enfin, si, évidemment, mais pas par Kili. »
Bombur hocha la tête, écrivit quelque chose.
« Qu'est-ce que tu ressens vis-à-vis de Kili ?
- Je... commença Fili. »
Puis il s'arrêta. Que ressentait-il pour Kili ? Il n'avait pas vraiment eu le temps de ressentir quoi que ce soit pour Kili, pas depuis que tout avait commencé. Il avait été flippé, mais il avait dû arrêter de flipper pour faire sortir Kili de sous le lit, et ensuite il avait dû essayer d'être calme toute la soirée et tout la matinée, pour que Kili ne réalise pas à quel point il était flippé. Alors il n'avait pas vraiment eu le temps de ressentir quelque chose, qui soit réel. Maintenant, cependant, Bombur le lui demandait. Et la question de Bombur fit monter une sorte de honte maladive dans le ventre de Fili, et il réalisa que ce sentiment était là depuis le début, épais et gras, mais qu'il n'y avait jamais vraiment attention jusqu'à présent.
« Il pensait que j'étais comme John, dit-il. Il m'a offert des relations sexuelles pour que je ne dise rien à Thorin. Comme il en a offert à John pour qu'il fasse ses devoirs. Je veux dire, il n'aurait pas proposé s'il n'avait pas pensé que j'accepterais. Donc ça veut dire qu'il pensait que j'étais aussi mauvais. »
Il secoua la tête.
« Je veux dire, est-ce que c'est moi qui ai fait ça ? Je pensais qu'on était amis, je pensais – je pensais qu'on s'entendait bien. Mais s'il a pensé ça de moi – qu'est-ce que j'ai fait pour lui faire penser ça de moi ? Que je lui ferais ça ? »
Et c'était ça. Au milieu de toutes les horreurs qui étaient arrivées en 24 heures, c'était la question à laquelle Fili avait besoin de répondre. Qu'est-ce que j'ai fait de mal ?
Bombur soupira.
« Tu sais, il y a presque deux semaines je me suis assis dans cette même pièce avec ton oncle et il m'a demandé la même chose, presque avec les mêmes mots, dit-il. Qu'est-ce que j'ai fait pour lui faire croire que je voulais ça de lui ? C'est ce qu'il a dit. Et je vais te répondre la même chose qu'à lui : tu n'as rien fait. Rien du tout. »
Fili secoua la tête.
« Non, sérieux, dit-il. Il doit y avoir eu quelque chose.
- Non, dit Bombur. Il ne s'agit pas de toi. Il s'agit de Kili – de ce qui lui a été fait. De ses expériences. Il est possible qu'il n'ait jamais rencontré d'adulte qui n'attende pas qu'il fournisse des services sexuels. Certainement, il semble partir du principe que n'importe quel adulte accepterases avances, àdéfaut de lesdemanderspécifiquement. Ce n'est pas à cause de ton comportement, à cause du comportement de Thorin. Je sais que c'est dur à comprendre, mais il est important que tu essayes. »
Fili essaya. Il n'y arriva pas – pas vraiment – mais quand bien même, c'était un soulagement de savoir que Bombur ne pensait pas qu'il ait fait quoi que ce soit de mal, même s'il était dur de comprendre comment c'était possible. Mais quand bien même – quand bien même-
« Mais comment je – je veux dire, comment est-ce que je peux continuer à être ami avec lui, alors ? demanda-t-il. Je veux dire, s'il pense que – s'il va penser ça, quoi que je fasse – comment je peux – et si ça se reproduit ? »
Bombur ne répondit pas pendant quelques secondes, et Fili se surprit à avancer nerveusement sur son siège. Il n'avait jamais vraiment envisagé ça – la possibilité que Kili puisse recommencer – mais si ce que Bombur avait dit était vrai – mon Dieu, il ne voulait pas passer chaque instant à s'inquiéter que Kili interprète tout de travers.
« Je veux te dire quelque chose, dit enfin Bombur. Il y a deux semaines, quand j'ai découvert la nature des maltraitances de Kili, j'étais contre le laisser ici avec vous. Pour un enfant comme Kili, nous préférons généralement une famille d'accueil beaucoup plus expérimentée.
- Ouais, vous l'avez dit, dit Fili. Mais vous l'avez laissé ici quand même.
- En effet, dit Bombur. Sais-tu pourquoi ?
- Parce que – vous avez dit que c'était parce qu'il voulait rester, et qu'on voulait de lui ici, dit Fili. C'était pas pour ça ?
- Ces deux choses étaient importantes, certainement, dit Bombur, et si l'une des deux n'avait pas été vraie, j'aurais recommandé que Kili soit déplacé. Mais à elles seules, elles ne suffisaient pas à contrebalancer les désavantages que je voyais dans cette situation.
- Alors quoi ? demanda Fili en fronçant les sourcils avec confusion. L'argent ?
- L'argent ne fait pas de mal non plus, dit Bombur avec un petit sourire. Mais non. Quand j'ai parlé à Kili ce jour-là et qu'il m'a dit qu'il voulait rester ici, je lui ai demandé ce qui lui plaisait dans cette situation. Et il a dit Fili est gentil. »
Fili haussa les sourcils de surprise.
« Il a dit ça ?
- En effet, dit Bombur. Je suis sûr que je n'ai pas à te dire à quel point il est difficile pour Kili d'exprimer une opinion sur quelque chose. En fait, la seule autre chose qu'il m'ait dit spontanément est qu'il aime la librairie où il travaille. Alors qu'il dise ça de toi – eh bien, disons juste que j'ai pensé que c'était un assez bon signe pour dépasser ma réticence à ce qu'il reste ici.
- Seigneur, dit Fili. »
Il réfléchit à la façon dont il se comportait, à l'époque, quand il ne connaissait Kili que depuis deux jours.
« Je veux dire, je n'étais même si gentil que ça avec lui, pas au début. »
Bombur haussa les épaules.
« Il a pensé que tu l'étais, apparemment, dit-il.
- Pourquoi vous ne me l'avez pas dit ? demanda Fili. »
C'était bizarre, de savoir que Kili avait dit ça. Bizarre, parce que vraiment, il avait été un peu un connard avec Kili au début. Mais gentil, aussi. C'était bon de savoir que d'une façon ou d'une autre le gosse avait décidé qu'il l'aimait bien, même à l'époque.
« Parce que je ne voulais pas te mettre la pression pour que tu te lies d'amitié avec lui, dit Bombur.
- OK, dit Fili. »
C'était plutôt stupide, en ce qui le concernait, mais peu importe.
« Pourquoi vous me le dites quand même ?
- Parce qu'il semble que tu te sois déjà lié d'amitié avec lui, et je détesterais te voir abandonner cela parce que tu penses que ce serait mieux pour Kili ainsi, dit Bombur en se penchant en avant. Je te le dis parce que je veux que tu saches que, si tu décides finalement que tu ne peux plus être son ami, ça sera un coup dur pour lui. »
Fili fixa Bombur avec surprise. Il avait soudain l'air très intense – totalement différent du Bombur jovial et joyeux auquel Fili était habitué.
« Wow, dit-il. Pas de pression, alors.
- Peut-être un peu, dit Bombur avec un petit sourire ironique. En tout cas, ce n'est pas facile, d'être l'ami de quelqu'un comme Kili. Ça peut être épuisant, déconcertant, agaçant. Nous allons certainement tous travailler avec lui pour essayer de lui faire comprendre pourquoi ses avances sont inappropriées, mais quand bien même, je ne peux pas te promettre qu'il ne t'en fera plus. Une vie de conditionnement n'est pas facile à dépasser. Alors je te le dis. Je joue cartes sur table – toutes les cartes que je connais. Ce ne sera pas facile. Mais Kili t'aime bien. C'est tout. Maintenant tu sais tout ce que je sais. »
Fili se rassit dans sa chaise. C'était beaucoup. Il avait l'impression que tout ça faisait beaucoup. Il avait espéré – il avait voulu que Bombur dise que Kili saurait, maintenant, qu'il ne recommencerait pas. Mais Bombur n'avait pas dit ça. Bombur avait dit que Kili le trouvait gentil. Et que Kili pourrait recommencer. Et que Kili avait peut-être été impliqué dans de sales trucs, de très, très sales trucs, comme si ce que Fili savait déjà n'était pas assez grave.
Ça faisait beaucoup.
« Est-ce qu'il y a autre chose dont tu veux parler ? demanda Bombur. »
Fili voulait parler de tellement de choses. De tout. Mais vraiment, en réalité, il ne voulait parler de rien. Il en avait assez de parler. Il voulait du temps pour réfléchir. Il y avait encore une question, cependant, une question très importante.
« Vous pensez vraiment qu'on peut l'aider ? demanda-t-il. Je veux dire, il est dans un si sale état. »
Bombur l'épingla de son regard, de nouveau intense.
« Oui, dit-il. Oui, je le crois vraiment. Ce ne sera pas facile et parfois les choses donneront l'impression qu'elles empirent au lieu de s'améliorer. Mais, crois-le ou non, tu as déjà beaucoup aidé Kili. »
Fili fronça les sourcils, pensant à Kili, drogué et endormi à l'étage après avoir tellement paniqué qu'il avait été incapable de respirer.
« Comment ? demanda-t-il.
- En lui offrant un endroit sûr, dit Bombur. En commençant à lui montrer que la vie n'a pas besoin d'être comme elle a toujours été pour lui. En étant gentil avec lui. »
Il secoua la tête.
« Tu n'en as peut-être pas l'impression pour l'instant, mais cette crise de panique, aussi effrayante qu'elle ait été, était un premier pas pour Kili. Le premier pas douloureux d'un voyage douloureux, mais, aussi étrange que ça puisse sembler, je suis encouragé. C'est mon opinion professionnelle.
- OK, eh bien, votre job est bizarre, si je peux me permettre, dit Fili. »
Et soudain, le Bombur joyeux était de retour, et il rejeta la tête en arrière et rit.
« C'est bien vrai, dit-il. Maintenant, file, et dis à ton oncle que je veux lui dire un petit mot avant de partir. Dis-lui d'emmener sa liste. »
Fili sortit, emmenant son thé avec lui, et transmit le message de Bombur. Il était curieux de savoir ce que pouvait être la liste, mais il garda ses questions pour plus tard et monta. Il y avait autre chose qu'il voulait faire d'abord.
Kili était encore profondément endormi, le visage enfoui dans les oreillers, les cheveux étalés. Il ne prenait presque pas de place, tout recroquevillé et les bras serrés contre sa poitrine. Fili resta là en silence et le fixa. Il ne ressemblait pas à quelqu'un avec une vie de conditionnement à dépasser. Il ne ressemblait pas à quelqu'un qui pourrait avoir été impliqué dans la prostitution ou la pornographie. Il ne ressemblait pas à quelqu'un qui sucerait des queues dans les toilettes.
Il ressemblait juste à un gosse maigrichon. Il ressemblait juste à Kili. Et Kili était bizarre et parfois un peu effrayant, mais il était juste Kili. Peut-être qu'il serait – inapproprié parfois, mais ce n'était pas comme si Fili ne pouvait pas l'empêcher de faire quelque chose – quoi que ce soit – rien qu'en lui disant de ne pas le faire. Et Kili trouvait qu'il était gentil. L'avait trouvé gentil, même quand il n'essayant pas vraiment d'être gentil. Kili avait besoin d'aide. Et apparemment, il avait besoin de l'aide de Fili en particulier. Et ça n'était pas des conneries, quand ils passaient du temps ensemble. Kili le voulait vraiment comme ami.
« Ouais, OK, murmura Fili. Ouais, je t'aurais pas laissé tomber, de toute façon. C'était juste débile. »
Il entendit Bombur en bas, disant au revoir à Thorin, et puis il entendit la porte s'ouvrir et se refermer. Il aurait dû descendre pour dire au revoir lui aussi – mauvaises manières – mais c'était trop tard maintenant, alors il descendit pour s'excuser auprès de Thorin.
Thorin était debout dans le couloir, la tête levée comme s'il hésitait à venir chercher Fili.
« Salut, dit Fili. Il est parti alors ?
- En effet, dit Thorin.
- Il ne voulait pas parler à Kili ? demanda Fili.
- Si, beaucoup, dit Thorin, mais il a dit qu'il valait mieux que Kili dorme, pour l'instant. Il reviendra lundi matin.
- D'accord, dit Fili. Et – au fait, c'est quoi cette liste ? La liste qu'il voulait que tu amènes, je veux dire. »
Thorin se retourna pour faire face à Fili.
« C'est une liste de changements qui doivent avoir lieu pour que Kili puisse rester ici, dit-il. Une liste d'actions que je dois entreprendre.
- Oh, dit Fili. »
Il ne lui était même pas venu à l'idée que Kili pourrait ne pas pouvoir rester – merde, non, Kili ne pouvait pas être emmené dans un foyer maintenant, il ferait une putain de cible facile.
« Bombur ne va pas – il ne va pas l'emmener, quand même ? Il ne m'a rien dit.
- Pas si je suis la liste, dit Thorin.
- OK, d'accord, dit Fili en passant une main dans ses cheveux. Qu'est-ce qu'il y a sur la liste ?
- En premier, il y a ça, dit Thorin. »
Puis il fit un pas en avant et prit Fili dans ses bras. C'était inattendu et énorme, ce câlin soudain, et pendant un instant, Fili resta figé, perplexe. Mais Thorin posa une main à l'arrière de sa tête et le serra fort.
« Je sais que tout ça a été difficile, murmura-t-il. Mais je suis là. Chaque fois que tu auras besoin de moi, je serai là. Tu le sais. »
Et apparemment, c'était tout ce qu'il fallait pour que Fili régresse à l'âge de dix ans. Il enroula ses bras autour de Thorin et enfouit son visage dans l'épaule de Thorin, et émit un bruit dont il fut assez embarrassé, pour être honnête. Thorin lui caressa les cheveux avec une grande main douce.
« Shh, murmura-t-il. Tout va bien. Tout va bien. »
Vaguement, Fili reconnut que Thorin lui disait la même chose qu'à Kili quand le gosse commençait à craquer. Est-ce que ça voulait dire qu'il craquait ?
Peut-être.
Il inspira profondément, essayant de se ressaisir, et Thorin reprit la parole.
« Shh, mon trésor, dit-il. Shh, shh. Je suis là. »
Et Fili craqua vraiment, à ce moment-là, parce que Thorin ne l'avait pas appelé mon trésor depuis l'année qui avait suivi la mort de sa mère. Parce que, vraiment, le terme n'avait jamais été celui de Thorin. Ç'avait toujours été celui de maman.
Alors Fili pleura. Il pleura pour tout – la crise de panique, le spectre de prostitution et pornographie, la clavicule désalignée, le pelotage dans la voiture. Il pleura. Il pleura si longtemps que ses yeux étaient douloureux et sa voix rauque. Et il pleura encore un peu plus, parce que tant qu'à faire, autant aller jusqu'au bout.
Et quand il eut fini de crier, et qu'il ne faisait plus que hoqueter un peu dans l'épaule trempée de Thorin, Thorin continuait à lui murmurer des choses et à lui caresser les cheveux. Thorin, qui avait été une présence solide dans la vie de Fili depuis aussi loin qu'il se souvenait. Thorin, qui avait toujours eu l'air d'un géant sombre quand il était gosse, quelqu'un qui pouvait tout arranger d'un mot sec et d'un geste de la main.
Thorin n'avait plus l'air d'un géant, mais debout ici enveloppé dans ses bras, Fili avait toujours le sentiment irrationnel qu'il pourrait tout arranger. Peut-être que ça prendrait juste du temps, mais si Thorin voulait que ça s'arrange, ça s'arrangerait.
« Tu vas bien, lui murmura Thorin. Tout va bien. »
Et Fili se redressa et recula d'un demi-pas. Thorin le laissa faire, mais le saisit par les épaules et inspecta son visage.
« Ça va ? demanda-t-il. »
Fili essuya les larmes de son visage avec le dos de sa main, déglutit péniblement, et acquiesça.
« Ouais, dit-il. Ouais, je vais bien. »
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