Chapitre 8: Exercer son magistère ~Partie 3~
C'était un fredonnement joyeux qui remplissait l'étude le lendemain matin, pendant que Merlin rassemblait tous les rapports étalés sur son bureau. Comme c'était maintenant l'habitude pour les réunions du Conseil, ou du moins celles auxquelles il participait, Merlin avait demandé à Liam de prendre sa meilleure tenue et son épée et de les déposer dans l'antichambre derrière les salles du conseil. Mais contrairement aux autres fois qu'il y était allé depuis qu'il avait été promu conseiller, le sorcier était aujourd'hui impatient d'y être.
Peut-être parce que l'un des autres conseillers était maintenant fermement en faveur du retour de la magie.
Merlin sourit pour lui-même, se remémorant l'air ébahi qui s'était dessiné sur le visage d'Arthur lorsqu'il le lui avait appris. Que Lord Deverin ne sache rien de la Fraternité, ou de la magie de Merlin ne comptait pas. S'il avait déjà accepté autant de choses à ce point, alors apprendre le reste, lorsque la magie serait finalement légalisée, ne lui ferait pas revoir son opinion. Il savait qu'Arthur voulait apporter la paix à Camelot et à son peuple, et si cela nécessitait d'accepter la magie, alors qu'il en soit ainsi.
C'était un changement rafraichissant après tout l'obstructionnisme borné auquel s'accrochaient les autres conseillers.
Merlin soupira à cette pensée. C'était vraiment le point noir des réunions en ce moment. Mais bon, les choses finiraient par s'améliorer avec le temps… peut-être.
Il quitta son étude et rejoignit les appartements d'Arthur, aux portes desquelles le roi l'attendait. Tous deux se mirent en marche vers les salles du Conseil, sans parler, aucun des deux n'en ayant besoin. Ils restèrent de même silencieux même après que Merlin se soit changé, enfilant sa tenue et bouclant son épée, et ait pris sa place à la main droite du roi.
Deverin fut le premier à arriver, battant même Geoffrey par trois minutes complètes. Il avait salué Merlin d'un signe de tête, avant de s'incliner avec respect devant Arthur, puis s'était installé à son siège, au milieu de la table.
Merlin étudia sa position et fronça légèrement les sourcils, décidant de trouver le moyen dans les prochains mois de remonter discrètement la position du noble à leur table. Avec quelques courses, missions, ou autres tâches administratives, il devrait être possible d'amener Deverin au siège voisin de celui de Geoffrey sans offenser aucun des autres. Il fallait juste qu'il ait l'air de l'avoir mérité, et Merlin admettait sans difficulté que c'était ce qui se passerait. Deverin allait se retrouver avec une charge de travail bien plus importante que ce que les conseillers devaient normalement gérer – et qui n'était franchement pas très importante – et bien moins de temps pour sociabiliser.
Mais le sorcier allait s'assurer qu'une bonne partie de ce travail soit fait pour lui. La plupart des conseillers n'appréciaient pas de venir voir le « serviteur » en dehors des réunions de toute façon, donc demander à Deverin de l'assister n'allait déranger personne. Mais il s'agissait de plans pour le futur, et Merlin les mit de côté une fois que le reste du conseil arriva, et que la réunion commence.
C'était la partie fastidieuse, légèrement facilitée par le fait que Merlin avait préparé des résumés à distribuer et faire lire, ce qui faisait qu'ils avaient tous toutes les informations nécessaires, sans qu'il n'ait à les réciter en étant constamment interrompu. Une fois qu'il fut certain que tout le monde avait lu le long récit, il s'éclaircit la gorge et commença son résumé.
« Comme vous pouvez le voir, la visite d'état faite par notre roi pour assister au mariage du roi Fyrendir et de la Princesse Mithian de Nemmeth a été un grand succès. Et bien qu'être entouré d'autant de personnes douées de magie, et qui l'utilisaient ouvertement a pu s'avérer déconcertant… tous ceux que nous avons rencontrés vivaient en paix avec leurs voisins et étaient contents d'observer les lois les concernant. Le tournoi magique qui s'est déroulé lors des festivités a été assez intéressant à observer, et avait des règles strictes pour s'assurer qu'aucun dommage sérieux ou permanent ne toucherait les compétiteurs. C'était, en fait, très peu différent des tournois à l'épée que nous tenons ici à Camelot, et c'était aussi populaire pour les spectateurs. »
Arthur avait hoché la tête pour confirmer cette évaluation, Deverin et Geoffrey acquiesçant également ouvertement à ce qu'ils venaient d'entendre. Mais, inévitablement et comme attendu, un des nobles près du haut bout de la table fronça les sourcils vers Merlin.
« Mais ce rapport ne dit rien du nombre de sorciers dont dispose Escetia, ou de leur puissance. Vous avez certainement enquêté là-dessus ? Que vous restiez un serviteur en public est censé vous permettre d'obtenir ce genre d'informations. »
Merlin étrécit les yeux devant cette déclaration piquante, et était sur le point de répondre lorsque Deverin le devança.
Le noble frappa la table du poing, grimaçant avec dégoût, s'attirant l'attention de tout le monde alors qu'il réprimandait ses pairs.
« Sa Majesté et le Premier Conseiller ont été invités à Escetia pour assister à un mariage, comme une marque de grande confiance et de faveur. Observer les utilisateurs de magie au sein de ce royaume était secondaire, et ils en ont vu beaucoup pendant qu'ils y étaient. Plus qu'assez pour voir qu'Escetia est paisible et stable, même en autorisant la magie… Briser la confiance qui leur a été faite en fouinant comme des criminels aurait été au mieux déshonorant. Sans oublier que Camelot et Escetia sont liés par une alliance, ce qui rend inutile de continuer les actions bellicistes telles que l'espionnage des armées du Roi Fyrendir. »
Il épingla l'autre conseiller du regard avec une moue désapprobatrice.
« Êtes-vous un va-t-en-guerre, Seigneur Martin ? »
Le seigneur Martin rougit, conscient que de nombreux conseillers évitaient son regard et essayaient de se désolidariser de lui. Il n'aurait aucun soutien s'il argumentait, et n'avait aucun désir de gagner la réputation de vouloir lancer une guerre.
Il fronça les sourcils et abaissa le menton dans un signe gracieux de défaite sur le sujet. Au moins, il restait digne.
« Je ne suis pas belliciste. Mon inquiétude ne concerne que la sécurité de ce royaume. »
Arthur, qui avait choisi de rester simple observateur du petit conflit qui se déroulait sous ses yeux, daigna enfin parler et y mettre fin.
« Alors il n'y pas de raison de s'inquiéter, pas en ce qui concerne Escetia. Le Roi Fyrendir a déjà ma confiance, et à l'instant présent, j'ai toujours une dette envers lui pour nous avoir prêté assistance lors de la reconquête de Camelot. J'ai vu assez de son armée à ce moment-là, pour savoir qu'avec l'état actuel de notre armée, il pourrait prendre ce royaume sans trop d'efforts s'il le souhaitait. Mais il a déclaré très clairement que ce n'était pas le cas, et qu'il nous laissait reconstruire notre armée. Ce ne sont pas les actions d'un homme qui vise la conquête. »
Arthur fronça les sourcils, pensif, même si pour des raisons différentes que les autres envisageraient.
« Et je ne peux pas nier le bonheur de son peuple. Ils sont accueillants vis-à-vis de la magie, et ils sont ainsi bien moins accablés par les fardeaux de la vie que les habitants de ce royaume. Maintenant que j'ai vu la situation en Escetia, je peux voir que sous le contentement de notre peuple… il y a une couche sous-jacente de peur. Les gens ont peur d'être accusés de pratiquer la magie, puisqu'ils ont vu beaucoup d'innocents faussement accusés. J'ai étudié les rapports de la Grande Purge, et en les lisant, j'ai été peiné de voir combien de personnes ont été exécutées sans avoir commis de crimes enregistrés. Ils ont été tués pour aucun autre motif que la suspicion, pour nulle autre raison que la parole d'autrui les pointant du doigt… Je ne veux pas être connu comme un roi qui a bâti son règne sur des fondations de terreur. »
Cela calma les conseillers, beaucoup évitant le regard du roi, conscients qu'ils avaient pris part aux évènements qu'il venait de décrire. Le reste de la réunion se déroula donc avec uniquement des interruptions ou questions minimes, même si elle dura presque deux heures. Et ce fut certainement un soulagement lorsque les conseillers sortirent pour s'en retourner aux quelques devoirs qu'ils avaient entre deux sociabilisassions avec les autres membres de la cour.
Tous, sauf Lord Deverin, demeuré en arrière après qu'Arthur ait indiqué qu'il devait rester. Merlin, à l'inverse, choisit de partir même s'il avait la permission de rester. Il savait qu'il était mieux pour Arthur d'avoir cette discussion seul.
Le roi attendit que toutes les portes soient fermées, avant d'indiquer au lord de se rapprocher. Deverin s'exécuta, s'asseyant sur la chaise voisine de celle que Merlin avait occupée. Un signe qu'il avait un respect considérable pour lui, et un qu'Arthur approuva intérieurement avant de prendre la parole.
« Merlin m'a informé qu'il vous avait mis au courant de mes intentions pour ce royaume. Je souhaitais vous exprimer personnellement la gratitude que je ressens, et l'espoir que cela me donne, de savoir qu'un autre membre de mon conseil a ouvert les yeux sur la vérité de la magie. »
Deverin acquiesça, soupira légèrement en relâchant la tension causée par la réunion. Il n'avait jamais parlé de cette manière avant, la raison principale étant que sa position de faveur à la table n'était jamais montée très haut. Il était sorti de sa zone de confort en s'exprimant ainsi, et il était toujours en train de s'y habituer.
« Je suis d'accord avec votre analyse que le mal que les manieurs de magie nous ont infligé ces dernières années est dû à la peur et à l'amertume que nous leur avons causée. Durant la Grande Purge, je me suis tenu là, et j'ai vu tellement de gens être brulés, noyés ou décapités. Beaucoup dont je savais au fond de mon cœur qu'ils étaient innocents. Je suis resté en arrière, parce que je partageais leur peur. À tel point que même lorsque la cousine de ma mère, une noble mineure de l'est, a été arrêtée pour suspicion de magie… je n'ai rien fait. Personne de ma famille n'a rien fait nous avions trop peur d'être accusés à notre tour. Nous avions été des lâches, refusant de nous lever et de dénoncer ce qu'il se passait. À la place, nous l'avons dénoncée, elle, et nous l'avons laissée mourir. J'ai toujours considéré cela la honte de notre famille depuis ce moment. »
Arthur leva un sourcil avec surprise, ne s'étant jamais attendu à apprendre que de tels sentiments se cachaient derrière les actions du noble. Mais il n'était pas surpris de n'avoir vu aucun rapport sur des nobles étant exécutés, de tels faits auraient été cachés sous silence, et les victimes dépouillées de leur nom et de leur titre avant leur mort. Leurs familles auraient payé pour cette maigre miséricorde, pour protéger leur nom de la souillure, en jurant une fidélité totale à Camelot. C'était assez similaire à l'accord qu'avait passé Uther avec Gaius : épargner le médecin en échange de la promesse du vieil homme de ne jamais plus utiliser la magie.
Le jeune roi soupira, se passant une main sur un visage troublé
« Je ne peux pas dire que je sois surpris d'entendre que la peur a même aidé à garder la noblesse en ligne… Lorsque mon père et ma mère ont demandé l'aide de la magie pour concevoir un enfant, mon père ne s'est jamais préparé à la possibilité que la vie demandée en échange soit celle de ma mère. Son chagrin devant sa perte, devant ce qu'il percevait comme étant la faute de la magie, l'a rendu aveugle à ses actions pendant sa quête de revanche. Même s'il est vrai que la Purge a apporté une certaine forme de stabilité, il a échoué à voir qu'il était en train de poser les fondations d'un conflit dont j'allais hériter. Moi, et le reste du royaume. Nous devons tous chercher à réparer les dommages qui ont été faits. »
Choqué, Deverin le dévisagea.
« Le Roi Uther et la Reine Ygraine ont demandé l'aide de la magie pour avoir un enfant ? Vous ? »
Arthur acquiesça gravement, les mains serrées devant lui.
« C'est quelque chose que peu de gens savent, et je vous fais confiance pour garder cela pour vous. Mais je voulais que vous le sachiez, pour que vous puissiez comprendre une des raisons pour lesquelles j'ai choisi cette voie. Car comment pourrais-je pardonner l'oppression de la magie, alors que j'en suis moi-même le fruit ? S'il n'y avait pas eu la magie, je ne serais jamais né. »
Son expression se fit peinée.
« Et comment pourrais-je permettre que cela continue, alors qu'il est vrai que si je n'étais pas né… ma mère ne serait pas morte, et mon père n'aurait jamais cherché à éradiquer la magie. Je sais que je ne suis pas responsable de leurs actions ou de leurs choix, mais je me sens quand même coupable de savoir que c'est ma naissance qui a conduit à la mort de tant d'innocents. Je n'abandonnerais pas ceux que ces victimes ont laissés derrière. Je vais arranger les choses. »
Lord Deverin se leva et s'inclina profondément devant le jeune roi. Puis il se redressa, et le regarda avec une détermination rarement vue dans les yeux d'un conseiller. Cela faisait longtemps qu'un de ces hommes vieillissants n'avait pas montré une telle lueur de feu intérieur. Longtemps qu'ils avaient ainsi ému par une chose qu'on leur ait dite.
« Alors au nom de la cousine de ma mère, et tous les autres innocents qui ont perdu la vie, dites-moi ce que vous attendez de moi pour vous aider dans cette entreprise. Nommez-le, et je le ferais. »
L'expression solennelle d'Arthur fit place à un sourire, pendant qu'il se levait lui aussi et serrait la main qu'on lui offrait en allégeance.
« Vous êtes le chef de votre famille, maintenant, et votre propriété n'est pas très éloignée. Correct ? »
Deverin hocha la tête.
« Oui, messire. »
Arthur se fit pensif, avant que son sourire ne revienne.
« Alors j'aurais besoin que vous mettiez sur pied une petite force de "gardes" pour moi, qui vont officiellement patrouiller dans les villages de la région pour les protéger des bandits. Mais vous pouvez vous attendre à ce que je fasse appel à eux dès que j'en aurais besoin pour mener à bien une "opération spéciale". »
Le lord le dévisagea un long moment, avant que la réalisation ne se fasse.
« Et la nature de ces "gardes" ? »
Le sourire d'Arthur s'élargit.
« Même si la magie n'est pas publiquement légale pour le moment, j'ai malgré tout quelques sorciers à mon service. Il est temps qu'ils se rapprochent du cœur du royaume. La Forteresse d'Ascetir est un peu trop loin pour que je puisse faire appel à eux rapidement, et je suis sûr que le Roi Fyrendir va remplacer les hommes que je vais déplacer… Êtes-vous d'accord, Seigneur Deverin ?
Deverin commença lui aussi à sourire.
« Je pense que je vais faire un voyage jusqu'à mon territoire demain, pour préparer les hébergements de la patrouille que vous allez m'envoyer. Et ce sera un honneur de savoir que je peux vous aider, et protéger les villages proches de la demeure de ma famille en sécurité loin des brigands qui pourraient les cibler. »
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Dans l'antichambre, appuyé contre la porte pour pouvoir entendre la conversation, Merlin soupira avec un mélange de satisfaction et de joie lorsque la conversation prit fin. S'en allant rapidement par les passages arrière pour déposer ses papiers à son étude, il continua vers sa salle de travail d'un pas joyeux. Il savait déjà quels sorciers en garnison à la forteresse Arthur allait choisir d'installer sur le territoire de Deverin. Ce serait ceux qui étaient les meilleurs à briser les arbalètes et endommager les catapultes à distance. Ceux qui, en situation de siège, pourraient se glisser derrière les lignes ennemies et faire des ravages avec leurs armes sans être vus en train de faire quelque chose d'aussi voyant que jeter du feu.
Merlin devait admettre qu'avoir des sorciers qui seraient officiellement des soldats de Camelot allait alléger le fardeau de la défense de la cité. Les soldats et les gardes pouvaient fureter la nuit et se dissimuler dans les ombres. Les druides ne pouvaient pas passer pour des gardes à cause de leurs manières, et si les druides de la Tempête pouvaient faire illusion dans leurs vêtements habituels, s'ils étaient repérés cela pourrait rendre hystérique la population et l'envoyer hurler dans les rues que les Druides les envahissaient. Cette seule pensée était suffisante pour faire grimacer Merlin.
Le sorcier arriva à son bureau, s'amusant avec Friou quand elle vient vers lui. Puis il reprit son travail sur le harnais de la vouivre, et se remit à polir et ajuster les accessoires qu'il avait moulés la veille. Après trois heures de travail, il fixa enfin le dernier cristal en place, avant d'appliquer le réseau d'enchantements entrelacés qui protégeraient la vouivre, et continuerait d'assurer qu'elle ne laisserait aucune empreinte griffue partout où elle atterrissait. Une invasion de vouivre était une autre rumeur dont il ne voulait pas voir courir dans la cité et les villages alentour.
Et ce fut alors qu'il appelait Friou pour lui enlever son vieux harnais et lui mettre le nouveau, que Merlin sourit pour lui-même à la pensée de son prochain projet. Il était temps que l'imbécile ait quelques alarmes décentes placées sur le sol là où les gens s'acharnaient à s'en prendre à lui. Et puisque deux semaines avaient passé depuis qu'il avait passé commande à Alan, le charpentier devait avoir les parties principales de sa commande prêtes pour lui…
