Chapitre 9: Exercer son magistère ~Partie 4~

Le lendemain, personne ne prêta un second coup d'œil à Merlin lorsqu'il passa les portes du château et se dirigea vers les ateliers. Il aurait eu peut-être un peu plus d'attention si les autres passants avaient eu connaissance de la somme d'argent qu'il portait, mais avec les pièces dissimulées sur l'ensemble de la personne, il n'y eut même pas un seul tintement de métal qui se fit entendre pendant qu'il marchait.

Merlin fourra les mains dans les poches de sa veste en bâillant. Il savait qu'il n'allait pas avoir beaucoup de temps de repos les prochains jours, mais il pouvait faire avec. Son planning auto-imposé pour ses différents projets n'était – et de loin – pas aussi contraignant que celui qui avait rythmé le mois où il avait cherché le sort qui ferait oublier à Morgane qu'il était Emrys. Se souvenir du dernier lancement de ce sort, et d'en être devenu le vaisseau, le fit frissonner. Il était heureux, maintenant que les choses étaient ce qu'elles étaient, qu'il soit maintenant très improbable qu'il doive à nouveau utiliser ce genre de sort.

Grimaçant toujours au souvenir de la nausée, Merlin arriva à l'atelier d'Alan et entra. Le frère de Liam était là et heureusement son partenaire commercial ne l'était pas. Merlin n'aurait pas à prendre des chemins de traverse pour récupérer sa commission sans dire quoi que ce soit qui pourrait impliquer qu'Alan avait des liens avec la magie.

Le charpentier sourit en le voyant, et reposa le maillet et le ciseau qu'il utilisait sur un meuble.

« Merlin ! Je me demandais quand tu allais descendre. J'ai ces idoles que tu m'as demandées avant de partir pour Escetia. Dis-moi ce que tu en penses. »

Il se dirigea vers l'arrière de son atelier, en revenant avec un coffre qu'il posa sur une table à côté du sorcier.

Merlin y jeta un œil lorsque le couvercle fut relevé, et en tira une des sculptures. C'étaient toutes les même : un bouclier d'un empan de haut, portant le blason des Pendragons, entouré par un drapé semblable à ceux qu'on pouvait voir sur des héraldiques. Il retourna ensuite la sculpture et ouvrit le compartiment caché qu'il savait être dissimulé à l'arrière. L'intérieur de la figurine était entièrement vide, sa surface interne gravée de runes et de trous prêts à accueillir des cristaux.

Merlin referma le compartiment, et hocha la tête en signe d'approbation.

« Elles sont parfaites. »

Il claqua des doigts, faisant tout un spectacle d'utiliser une touche de magie pour tirer toutes les pièces de leurs différentes cachettes. Elles se posèrent dans sa main en une pile d'or qu'il tendit au charpentier.

« Trois pennies d'or par sculpture, comme convenu. »

Alan accepta le paiement, le déposant dans une boite dissimulée sous un des établis. Puis il referma le couvercle de la boite.

« Tu as besoin d'aide pour ramener ceci au château ? »

Merlin secoua la tête mais esquissa un sourire, reconnaissant devant l'offre.

« C'est bon. J'ai l'habitude de porter des poids, et ceci n'est pas si grand. »

Son sourire se fit malicieux.

« Attends-toi à me revoir dans quelques jours. J'ai quelques commissions personnelles en tête, pour lorsque j'en aurais fini avec mes travaux actuels. »

Alan le raccompagna à la porte, le saluant de la main alors qu'il rejoignait la rue.

« Alors à plus tard. »

La porte de l'atelier se referma pendant que Merlin s'éloignait dans la rue, retournant au château avec son fardeau à l'apparence très ordinaire. À nouveau, personne ne lui jeta un second coup d'œil, et il rejoignit les étages inférieurs sans même avoir besoin de prétendre qu'il n'était pas en train de faire quelque chose qui n'était pas officiellement légal.

Merlin entra dans sa salle de travail, sortit les idoles de leur coffre, et les aligna sur la grande table de travail. La première chose qu'il fit fut de prendre un chiffon et un mélange qu'il avait préparé avant sa visite à Escetia. Il versa le mélange dans un bol posé sur un brûleur, et le laissa chauffer avant d'y tremper le morceau de tissu.

Puis il commença à l'appliquer sur toutes les surfaces externes des sculptures, les teignant de la même couleur foncée que tous les meubles présents dans les pièces où elles devraient aller, et les préparant en même temps aux sorts qu'elles allaient porter. Ce travail fait, il mit les sculptures de côté à l'exception de deux d'entre elles. Vu le temps qu'il lui faudrait pour préparer et lancer les enchantements préliminaires sur les huit sets de cristaux pour toutes les idoles, il n'aurait pas le temps d'en compléter plus que deux.

Il se mit au travail, étouffant plusieurs bâillements pendant qu'il travaillait. Les heures passèrent, et Bel passa avec un plateau de nourriture à midi. Merlin murmura un merci, mais il fallut une heure de plus avant qu'il ne mange ce qu'on lui avait apporté. À la fin de l'après-midi, il avait inséré les cristaux et complété les sorts sur l'une des idoles. Une nouvelle fois, un plateau de nourriture fut apporté, par Liam cette fois, et encore une fois Merlin continua à travailler quelque temps avant de manger. Ce fut lorsque la Grande Cloche résonna qu'il termina son travail sur la seconde sculpture. Sans attendre, il attrapa les deux qu'il avait complétés, ainsi qu'un morceau de craie tiré d'une boite posée sur une des étagères.

Il se hâta à travers le château, conscient qu'Arthur et Gwen devaient être en train de se préparer à se mettre au lit. Ce fut donc avec une certaine urgence qu'il arriva dans les appartements du roi, juste au moment où Bel tirait les couvertures du lit.

Arthur sortit de derrière le paravent, prêt à se coucher, et haussa un sourcil en direction du sorcier à l'air fatigué qui se tenait près de la porte.

« Une raison particulière pour une visite à cette heure ? »

Merlin le dépassa et se dirigea vers le lit.

« Juste mettre ça en place. Ce sera fait en quelques minutes. »

D'un geste de la main, Merlin fit léviter une des sculptures en haut de la tête de lit. Il l'y fixa d'une touche de magie, puis prit sa craie et commença à dessiner des runes tout autour des murs.

Arthur l'observait, intrigué, et ne parla que lorsque Merlin sortir de la pièce pour placer les trois dernières runes dans le couloir : une de chaque côté de la porte, et une à son opposée.

« Merlin, je ne pense pas que les gens vont pouvoir ignorer ça. »

Le sorcier leva les yeux au ciel, secouant la tête.

« Ils n'en auront pas besoin… Giendfeol thas mearca. »

Il y eut un frisson dans l'air, et immédiatement après toutes les runes disparurent. Merlin commença à compter sur ses doigts.

« Vos appartements et l'espace devant la porte sont maintenant protégés contre l'espionnage, les sorts de sommeil, les sorts de mort, les sorts d'attaques physiques, les malédiction pour causer la maladie et/ou la folie, ainsi que contre les poisons, potions de sommeils ou drogues qui n'ont pas été enchantés par Gaius, Liam ou moi-même. »

Les sourcils d'Arthur se haussèrent à nouveau, de surprise cette fois, pendant qu'il montrait l'idole qui formait maintenant une décoration plausible au-dessus de son lit.

« Et tout ça avec une seule sculpture ? »

Merlin soupesa la seconde idole et hocha la tête.

« Mais ne vous faites pas d'illusion, la protection n'est pas assez puissante pour être parfaite, il y a trop de dangers potentiels à contrer. Mais elle arrêtera la plupart des sorciers qui n'ont pas ou ne sont pas proches du pouvoir d'un Grand Prêtre. Morgane pourrait agir à l'intérieur de la zone protégée, mais elles devraient certainement au moins la ralentir. »

Il fit demi-tour et sortit.

« Il faut que j'aille installer celle-là dans les appartements de Gwen. Nous pourrons parler davantage demain matin. »

Merlin s'en alla et se dirigea vers les nouveaux appartements de Gwen, la reine ayant été installée dans ce qui avait été les appartements d'Uther plus d'un an plus tôt. Arthur ne prenait aucun risque avec sa sécurité, et avait insisté pour qu'ils soient les siens, ces pièces étant les plus sures et les plus simples à garder de cette partie du château. Et si Gwen avait objecté devant toute cette agitation soulevée par sa sécurité, Katryn au moins avait été contente… Il y avait plus de fenêtres et plus de places pour les plantes en pot dans ces appartements.

Un sourire sur les lèvres à cette pensée, Merlin arriva à la porte et toqua. La semi-dryade lui ouvrit, et le fit entrer dans des pièces dont la moitié ressemblait à des jardins miniatures.

~(-)~

L'après-midi suivant trouva Merlin dans son bureau, gérant une migraine causée par un excès de magie. Il avait terminé trois des six idoles restantes, destinées aux Chambres du Conseil, à l'armurerie, à l'infirmerie, aux appartements de Gaius, au Grand Hall, et à la source sous la cité qui la fournissait en eau. Le sorcier avait espéré pouvoir toutes les achever ce jour-là, mais il n'avait pas pensé que l'usage intensif et soutenu de sa magie le forcerait à s'arrêter. Ce qui expliquait sa situation présente.

Merlin se pinça l'arête du nez et frotta ses yeux fatigués, se décidant à aller chercher un remède contre les migraines chez Gaius avant le souper. Pourquoi, à chaque fois qu'il prévoyait de finir quelque chose, quelque chose d'autre venait toujours ralentir le processus ?

Presque comme si ses pensées avaient été entendues, il y eut des coups frappés à sa porte, et le plus irritable des membres du Conseil entra.

Merlin se força à rester poli et composé pendant qu'il passa les vingt minutes suivantes à assurer à l'homme que oui, la visite à Escetia s'était vraiment déroulée sans problèmes, et que non, il ne croyait réellement pas que le royaume puisse présenter une quelconque menace pour Camelot.

Dès que le conseiller partit, Merlin abandonna le rapport qu'il lisait, et alla chercher ce remède contre les migraines. Puis il revint à son étude, ferma la porte, et se laissa tomber sur le matelas exceptionnellement confortable du lit de la supposée chambre d'ami.

Le résultat fut qu'il se réveilla dans une chambre plongée dans le noir, et qu'il dut utiliser une cruche d'eau pour faire apparaître le ciel nocturne et déterminer l'heure qu'il était. La conclusion fut qu'il était assez proche de l'aube pour qu'il se contente de regagner les appartements de Gaius, de se faufiler à côté du médecin endormi pour enfiler des vêtements, et d'en ressortir à nouveau discrètement pour rejoindre sa salle de travail.

Merlin finit les trois dernières idoles et les mit dans un sac avec une pochette de morceaux de craies, avant d'aller chercher le petit-déjeuner d'Arthur. Aujourd'hui serait un jour normal et ordinaire de corvées. Il ne pourrait pas installer les sculptures restantes avant la nuit, et même alors il aurait besoin de requérir l'assistance d'un certain Capitaine de la Garde du Château.

Une fois la nuit tombée, trouver Georg ne fut pas difficile. Pour simplifier les rencontres, il observait depuis longtemps le même chemin pour la première partie de sa patrouille de chaque nuit. Cela signifiait que, pendant vingt minutes environ après la Grande Cloche, Merlin pouvait savoir exactement où le trouver.

Lorsque le sorcier le trouva dans le couloir près de l'armurerie, il garda ses distances. Georg ne lui accorda qu'un bref regard, avant de s'arrêter, apparemment pour vérifier que le loquet d'une porte voisine était bien fermé. À cet instant, Merlin lança le Sort de Parole sur lui, et murmura.

« Il faut que j'installe quelques protections. J'ai besoin que vous m'ouvriez la voie, et que vous bloquiez les patrouilles en les "inspectant" pendant que je travaille. J'ai besoin d'une paire de minutes pour les plus petites pièces, mais pour le Grand Hall j'en aurais besoin de cinq. Je veux commencer par l'armurerie. »

Georg hocha la tête, comme satisfait que la porte soit bien sécurisée, puis il se dirigea vers l'endroit mentionné. Il jeta un coup d'œil à l'intérieur pour vérifier qu'il n'y avait personne, avant de descendre dans le hall et d'engager la conversation avec le garde en faction, se plaçant délibérément de telle sorte que l'homme tourne le dos à l'armurerie pour pouvoir lui répondre.

Merlin s'engouffra par cette porte, son sac à la main, et resta hors de vue une bonne minute avant de réapparaitre. Le sorcier traça hâtivement des symboles de chaque côté de la porte et sur le mur opposé, avant que ses lèvres de bougent et que les dessins disparaissent. Puis il se dissimula à nouveau, et un nouveau murmure atteignit les oreilles de Georg.

« L'infirmerie. »

Et le processus se répéta pendant qu'ils travaillaient à travers tout le château, et à chaque arrêt nécessaire pour bloquer une patrouille ou distraire des gardes, Georg s'interrogeait sur les excentricités de Merlin, et le fait qu'un sorcier aussi puissant voltige autour du château comme une souris se cachant d'un chat…

Une fois que le Grand Hall fut fini, Merlin remercia Georg et se glissa à travers les portes du château. Même si le Capitaine n'était pas sur de la raison pour laquelle il avait besoin d'emporter une protection à l'extérieur.

Mais encore une fois, quand il s'agissait de Merlin, qui pouvait vraiment faire des prédictions ?