Chapitre 30 : Le sortilège de Morgane ~Partie 2~
« Ils sont arrivés la nuit, à l'improviste. Nous avons été pris au dépourvu. Nous n'avons pas pu résister. »
Arthur, Gwen, et le reste de la cour écoutaient intensément Mithian, assise devant eux. Chaque expression dans la salle était sombre, mais celle d'Arthur l'était bien plus que les autres.
« Cela s'est passé il y a trois jours, vous dites ? »
Mithian acquiesça.
« Les guerriers du Roi Odin n'ont montré aucune pitié. Ils ont fauché les soldats de mon père comme du foin. Mes chevaliers d'escorte, Sires Velian et Chrisan, ont fait de leur mieux pour protéger les lignes, mais leur magie n'était pas suffisante face à tant d'ennemis. Ils sont tous les deux morts de leurs efforts, après avoir dépassé leurs limites au point où leurs cœurs ont cédé sous l'épuisement.
– Odin se moque totalement de ce qu'il inflige. »
Gwen jeta un œil à Arthur, puis demanda à Mithian :
« Et votre père ?
– Il a été gravement blessé, mais nous avons réussi à nous échapper. »
Arthur s'autorisa un peu de soulagement à cela, mais resta sérieux.
« Et maintenant où est-il ? »
Mithian inspira profondément pour se recomposer, au bord des larmes de raconter ce qui s'était passé.
« Mes protections ont effacé nos traces, nous sommes arrivés presque jusqu'à la frontière, mais il n'a pas pu continuer plus loin et j'ai été forcée de le cacher... Les hommes d'Odin vont se lancer à notre recherche. Ils le trouveront tôt ou tard, ce n'est qu'une question de temps.
– Je vois.
– Mon père est un homme âgé. Il est incapable de se débrouiller seul, pas blessé comme il l'est. Je me tourne vers vous, Arthur. Camelot est plus proche de Nemeth que mon propre royaume, et l'avantage de deux jours que vous avez par rapport à Escetia pourrait être la différence entre la vie et la mort pour mon père. Vous pourriez être son seul espoir. »
Il y eut un long silence tandis qu'Arthur regardait Gwen et Merlin et recevait des hochements de tête d'approbation des deux.
« Mithian, je comprends ce que vous devez ressentir, et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour vous aider. »
La Reine d'Escetia essuya une larme.
« Je vous remercie, Votre Majesté. »
Les courtisans commencèrent à sortir au signal d'Arthur, tandis que Mithian, les membres de la Fraternité présents et lui se dirigeaient tous vers l'étude du Roi. Là, ils commencèrent à parler avec elle de la cachette de son père, l'ancienne tombe du Roi Lorthar à trois lieues de la frontière de Camelot.
Lorsqu'ils apprirent cela, le plan d'Arthur fut simple. Utiliser vitesse et discrétion pour traverser la frontière, récupérer le Roi Rodor, et repartir le plus vite possible pour retrouver la force d'Escetia qui approcherait alors de la frontière. À partir de ce moment, les plans pour reprendre Nemeth pouvaient être faits. Le seul problème était que pour suivre ce plan, Arthur ne pouvait prendre qu'une petite force de Chevaliers.
Ce plan suffit à faire froncer les sourcils à Gaius, et après être resté silencieux jusqu'à présent, il parla.
« Sire, Odin en veut à votre vie depuis longtemps. S'il découvre ce plan, vous pourriez vous retrouver avec une armée sur le dos. Merlin est puissant, mais il n'est toujours qu'un homme, et vous n'avez pas encore recruté un escadron de chevaliers sorciers pour le soutenir. Vous n'avez que Mordred, et ses talents magiques ne sont que basiques puisqu'il a dû cacher ses pouvoirs pendant toutes ces années. Étant donné les difficultés qu'il a endurées à cause de cela, il pourrait même ne pas vouloir les utiliser. »
Arthur regarda solennellement Gaius.
« Et c'est à lui de prendre cette décision. Quant à Odin, il ignore où est Rodor alors que nous le savons. Quand il s'apercevra de ce qui s'est passé, nous serons partis depuis longtemps. »
Il montra la carte.
« Nous camperons dans la Forêt de Gedref avant de traverser la frontière. Nous partirons au lever du soleil. »
Tout le monde commença à sortir, et Merlin se dirigea vers ses appartements. Là, sur le mur de sa chambre à coucher et caché derrière un simple rideau, se trouvait le miroir qu'Iunia lui avait donné trois ans auparavant. L'utiliser était simple. Tout ce qu'il avait à faire était de rassembler un peu de magie et de toucher du doigt les quatre runes gravées sur le contour. Une fois qu'il avait fait cela, il devait attendre, car la Sorcière de la Cour d'Escetia n'était peut-être pas dans son atelier en ce moment-même.
Merlin n'avait pas besoin de s'inquiéter, car seulement quelques instants après avoir activé son miroir, sa réflexion disparut et fut remplacée par l'image d'Iunia sur un fond d'étagères remplies d'outils magiques.
Elle fronça les sourcils.
« Qu'y a-t-il ? »
Merlin resta solennel.
« Nemeth a été attaqué par le Roi Odin. La Reine Mithian est ici à Camelot, elle s'est échappée, mais le Roi Rodor a été blessé et elle a dû le cacher et le laisser au bord de la frontière. Le Roi Arthur et moi partons demain à l'aube avec une petite force d'infiltration, pour récupérer Rodor, mais une grosse force sera nécessaire pour reprendre le royaume. »
Iunia le fixa, avant que son expression se renfrogne et qu'elle jure dans sa barbe.
« Bâtard d'assassin ! Odin a commis une grosse erreur en envahissant Nemeth. Soit il a énormément confiance en lui, soit il est simplement fou, pour avoir attaqué un royaume qui est allié aux deux royaumes les plus puissants des Cinq Grands Royaumes. »
Elle jura à nouveau, puis redevint plus sérieuse.
« Je le ferai savoir au Roi Fyren, mais il faudra au moins un jour pour organiser une force suffisamment grosse, et les affaires qui seront nécessaires. Il va falloir trois jours au moins avant que nous puissions être à Camelot pour se joindre aux forces que vous préparez. »
Merlin acquiesça.
« Trois jours, c'est bien. Nous devrions être de retour avec le Roi Rodor, et Gwen peut préparer l'armée de Camelot pendant que nous sommes en mission. Notre force combinée pourra entrer dans Nemeth le jour d'après. »
Iunia commença à se détourner.
« Alors mon Roi et moi vous verrons dans trois jours. »
Son image disparut et la réflexion de Merlin revint, avant qu'il se dépêche de sortir pour parler à Arthur. Il était à mi-chemin lorsqu'il décida d'aller parler à Mithian d'abord, et la porte fut ouverte par sa servante, Hilde.
Il fronça légèrement lorsqu'il vit Mithian debout près de la porte, dans une position qui suggérait qu'elle avait mal, mais il haussa les épaules et pensa que ce n'était que parce qu'elle était encore fatiguée.
« J'ai parlé Iunia, et elle va dire à Fyren le plan pour récupérer votre père. Lui et l'armée d'Escetia seront à Camelot quand nous reviendrons, prêts à marcher sur Nemeth et à le récupérer. »
Mithian hocha la tête, un sourire de gratitude embellissant ses traits.
« Merci d'avoir pris le temps de venir me le dire. »
Merlin rendit son sourire et partit, et une fois que "Hilde" eut refermé la porte, Mithian lui sourit de satisfaction.
« Ce n'est pas bon pour vous. Même si votre plan réussissait, et qu'Arthur mourait, Camelot vous sera toujours inaccessible. L'armée du Roi Odin n'aura aucune chance contre les hommes combinés de Camelot et d'Escetia. Vous serez écrasée. La Reine Guenièvre gardera Camelot toujours aussi forte, et le Prince Balther héritera du trône que vous voulez si désespérément. »
Morgane la fixa.
« Ne me mettez pas à l'épreuve. »
Le sourire de Mithian ne faiblit pas.
« Je ne vous crains pas, Morgane, et je vous promets qu'un jour je danserai sur votre tombe. »
Les yeux de Morgane brillèrent et Mithian haleta de douleur lorsqu'un des bracelets qu'elle portait commença à brûler, rouge vif. Mais elle continua de sourire, jusqu'à ce que la sorcière arrête le sort et se dirige vers la fenêtre. Et lorsque la nuit tomba, et que Morgane appela un corbeau pour faire porter un message à Odin, Mithian souriait toujours... Parce qu'elle savait qu'elle avait touché une corde sensible, et parce qu'en la brûlant, Morgane lui avait donné quelque chose qu'elle pouvait utiliser.
~(-)~
Ils partirent le lendemain matin, se dirigeant vers le sud à travers les Bois Sombres, sous la protection de Merlin contre les scorpions résidents. A l'arrière de la ligne, Liam chevauchait près de Mithian et de sa servante, l'air un peu nerveux mais sinon composé. Après plus de cinq ans en tant qu'apprenti de Gaius, il n'était plus un novice, mais c'était quand même la première fois qu'il participait en tant que médecin désigné à une mission d'une telle importance.
Merlin regarda en arrière et lui sourit pour montrer son soutien, avant de retourner son attention vers l'avant. Il savait que Liam réussirait très bien, et l'amener épargnait à Gaius la chevauchée intense de la mission. Ce n'était pas très utile que Camelot ait deux médecins résidents si le plus fragile des deux était celui qui faisait les tâches les plus épuisantes et dangereuses.
Bien sûr, Liam était loin d'être inutile maintenant. Sa magie n'était peut-être pas si forte, mais avec la sélection d'outils qui aidaient pour les sorts qu'il portait, il avait quand même une quantité de tours littéralement dans sa manche.
La chevauchée se déroula sans incidents, et lorsque midi vint, ils s'arrêtèrent pour manger et pour se reposer un peu. Lorsque ce moment vint, Merlin fut celui qui aida Mithian à descendre de son cheval, et tandis qu'il le faisait, il vit la brûlure sur son poignet.
Il fronça les sourcils, saisissant son bras pour examiner la peau rougie.
« Comment vous êtes-vous fait cela ? »
Mithian, consciente qu'elle était surveillée par Morgane, répondit d'un ton calme.
« J'ai été ligotée par les hommes d'Odin avant de réussir à m'échapper. »
Morgane s'approcha derrière elle, et plaça une main réconfortante mais ferme sur l'épaule de Mithian.
« C'est un souvenir très douloureux. Elle ne doit pas avoir envie de s'y attarder. »
Mithian acquiesça.
« En effet, je préférerais oublier les horreurs que j'ai vues infligées sur le peuple de Nemeth. Y penser est presque trop douloureux, si seulement la magie pouvait effacer leur présence de ma mémoire. »
Elle se laissa être éloignée par sa servante, mais Merlin leur tourna le dos pour vérifier son cheval sur un instinct subtil. Mithian n'était pas du genre à souhaiter vouloir oublier quoi que ce soit, surtout pas une injustice comme ce qui s'était produit à Nemeth. Il la regarda à nouveau, remarquant la façon dont chaque pas qu'Hilde et elle faisaient dans les feuilles sur le sol était aussitôt balayé par les sorts qu'elle portait. Leur présence à toutes les deux, effacée devant ses yeux. Toutes deux étaient cachées de sa capacité à les voir en utilisant la magie, alors que Mithian s'accrochait à sa servante comme une princesse impuissante au lieu d'une reine fière.
Il se retourna à nouveau, pour cacher son froncement de sourcils en pensant à quelque chose. Mithian n'avait jamais été du genre à s'appuyer sur les autres, même en détresse, et Hilde était restée fermement aux côtés de sa maîtresse depuis qu'elles étaient arrivées à Camelot. Pas une fois, elle ne s'était laissée être dans une chambre séparée de Mithian.
Merlin s'éloigna, sous l'excuse de s'occuper de son cheval, avant de se retourner et d'observer depuis la couverture d'un arbre. Maintenant qu'il regardait de plus près, il y avait quelque chose sur le visage d'Hilde qui semblait horriblement familier, surtout ses yeux.
Il se pétrifia, son esprit assemblant des morceaux qu'il ne réalisait même pas avoir vus, et il se souvint de quelque chose que Gaius lui avait dit la première fois qu'il avait utilisé un sort de vieillissement. "Il subsiste quelque chose de toi dans tes yeux, mais je le vois peut-être parce que je sais que c'est toi." Les yeux d'Hilde rappelaient à Merlin quelqu'un qu'il connaissait très bien... Ils lui rappelaient Morgane.
Il les regarda pendant quelques instants supplémentaires, et prit une décision. Ses suspicions n'étaient peut-être qu'une coïncidence, mais il n'allait pas prendre de risques. Il allait surveiller Hilde de près, et attendre.
~(-)~
La soirée était maintenant bien installée tandis que les Chevaliers installaient le camp dans les ruines d'un ancien fort en pierres dans les bois près de la frontière. Morgane avait remarqué le petit sourire que Mithian arborait depuis la pause de midi, et il n'avait pas fallu grand-chose après cela pour remarquer que Merlin avait quitté l'avant de la formation pour passer l'après-midi à chevaucher à l'arrière à côté de Liam. Pendant ce temps, Morgane avait senti ses yeux sur son dos. Il suspectait, mais ne pouvait prouver que quelque chose n'allait pas. Il la surveillait.
Intérieurement, elle jura, et souhaita avoir la chance de punir Mithian. Cette diablesse avait réussi à sous-entendre que quelque chose n'allait pas, et pour cela, Morgane se résolut de la faire souffrir, mais pour l'instant elle devait endurer le regard suffisant de la Reine d'Escetia... Elle aussi avait remarqué l'attention grandissante de Merlin.
Morgane boitilla vers l'endroit où des couvertures avaient été déposées pour Mithian et elle, mais tituba lorsqu'une vague de douleur et d'épuisement magique la submergea. De tous les moments où sa magie pouvait protester le maintien du sort de vieillissement, il fallait que ça soit maintenant.
« Liam ! »
Le cri de Merlin fit venir le jeune médecin, et en dépit de ses protestations, Morgane n'eut pas d'autre choix que de se laisser examiner.
Liam s'en chargea rapidement, vérifiant ses yeux, sa température, et son pouls avant d'annoncer qu'elle était simplement épuisée et devait se reposer. Mais Merlin l'attira de côté, et Morgane se rapprocha pour écouter pendant qu'ils avaient le dos tourné.
« Liam, est-ce que tu as remarqué quelque chose... d'étrange, sur Hilde ? Elle avait l'air d'aller bien ce matin. »
Liam fronça les sourcils dans sa direction.
« Son pouls est fort, son sang circule avec l'énergie et la vigueur de quelqu'un qui est deux fois plus jeune, mais c'est peut-être parce qu'elle est simplement en excellente santé... Ses mains étaient aussi chaudes au toucher, et pourtant son front était frais. Ce n'est pas normal que les mains d'une personne soient plus chaudes que leur visage, pas au quotidien, et pas quand elle a chevauché toute la journée. Mais elle se réchauffait près du feu de camp il n'y a pas longtemps, donc c'est peut-être pour ça. »
Merlin fronça les sourcils, sa voix calme tandis qu'il acquiesçait.
« Merci, Liam, j'étais juste inquiet pour elle. Je suis soulagé de savoir que Mithian ne va pas perdre une autre amie si peu de temps après avoir perdu ces deux Chevaliers d'Aering.
– Je t'en prie. »
Liam hésita avant de s'éloigner, et une fois qu'il fut parti Merlin murmura pour lui-même.
« Pas normal pour une personne ordinaire, mais ça l'est pour un pratiquant de la magie, puisque le pouvoir passe par les mains, s'il pousse ses limites trop loin... S'il les pousse au point d'être suffisamment épuisé pour presque en tomber. »
Morgane se leva silencieusement et s'éloigna, attendant d'être enroulée dans ses couvertures à côté de Mithian pour se renfrogner. Elle était si près de réussir son piège, et elle ne doutait pas que Merlin parlerait à Arthur de ses soupçons d'un moment à l'autre. Elle devait faire quelque chose pour empêcher cela, et le choix de campement lui donna une solution.
Elle attendit, observant Merlin depuis le voile de ses cheveux grisonnants, jusqu'au moment où il fut sur le point de passer à côté d'une des plus grandes parties de mur restantes. Son incantation murmurée fut perdue parmi les bruits de tous les chevaliers.
L'ancien mortier s'écroula silencieusement, les pierres au-dessus de lui commencèrent à tanguer, et avant que quiconque puisse le voir et l'avertir, elles s'écrasèrent sur la tête et les épaules de Merlin.
Il disparut sous une pluie de pierres et de débris, tandis que des cris d'alarme et d'inquiétude résonnaient dans le camp. Et pendant qu'Arthur et ses hommes dégageaient le magicien inconscient du tas de pierres tombées, Morgane s'assit et regarda la reine aux yeux élargis à côté d'elle, murmurant avec un sentiment de victoire calme après avoir bâillonné Mithian avec un sort.
« Voilà ce qui arrive quand vous essayez de déjouer mes plans, et vous... Vous ne prononcerez plus un autre mot avant qu'Arthur soit le prisonnier d'Odin, et vous pourrez supplier et demander pardon pour l'avoir mené à sa mort. »
