Chapitre 35 : Profanation ~Partie 1~

Leurs voix fantomatiques résonnèrent dans la grotte, alors que les trois femmes se tenaient debout autour de la pièce d'eau en son centre. Elles tenaient haut leurs bâtons, puis les tendirent ensemble à la surface de l'eau, jusqu'à ce qu'enfin l'une d'elles se penche pour retirer un disque d'or couvert de runes des profondeurs.

Elle le porta à l'extérieur, jusqu'à l'homme qui attendait là, et le déposa dans ses mains respectueusement tendues.

« Osgar… Tu sais ce qui doit être fait ? »

Osgar hocha la tête.

« Oui, je le sais.

– Le sort d'Arthur Pendragon est désormais entre tes mains. Honore ce qui t'est confié. »

~(-)~

À côté d'un rack d'armes, Merlin observait Arthur et Mordred se tourner autour sur le terrain d'entrainement. Le jeune druide avait beaucoup appris depuis l'escrime basique qu'il utilisait à son arrivée, et Arthur souhaitait désormais voir à quel point il avait progressé.

C'était un moment relativement stressant pour Merlin, le reste de sa méfiance à l'encontre de Mordred et de son destin le faisant observer chaque coup avec un air tendu. Mais même s'il se tenait prêt à intervenir avec la magie en cas de besoin, il aurait pu s'en passer. Car si Mordred réussit bien à faire chuter Arthur, il perdit néanmoins le combat face à l'expérience bien plus importante du roi, et fut jeté au sol.

Arthur lui offrit sa main pour l'aider à se relever, et Mordred accepta.

« Tu deviens bon, Mordred, très bon.

– Majesté.

– Je vais peut-être bientôt devoir commencer à faire plus d'effort. »

Merlin applaudit et vint les rejoindre.

« Bien joué, Mordred. »

Il tendit la main et serra celle du druide en guise de félicitations.

« Crois-moi, venant d'Arthur, c'est un grand compliment. »

Merlin commença à guider Mordred vers les racks, pendant qu'un autre chevalier s'avançait pour s'entrainer contre le roi. Mais Merlin, lui, pensait à autre chose.

« Mordred, je voulais te demander. Aimerais-tu que je t'aide à développer ta magie ? »

Mordred eut un sursaut de surprise.

« Tu veux me donner des cours ? »

Merlin haussa les épaules et lui fit un sourire d'autodépréciation.

« Eh bien, on m'a fait remarquer dernièrement que bien que je sois puissant, je suis toujours un seul homme qui n'a pas beaucoup de renforts disponibles. Après ma démonstration dans l'arène il y a trois semaines, on m'a donné les noms de plus d'une douzaine de personnes qui veulent apprendre la magie et devenir des défenseurs de Camelot. Trois d'entre eux font partie des Chevaliers, et j'ai confirmé qu'ils avaient le potentiel pour apprendre la magie. Tu as beaucoup de potentiel également, et même si tu n'es pas obligé d'accepter mon offre, c'est une chance pour toi d'en tirer le maximum. »

Il grimaça.

« Même si je dois trouver quelqu'un pour enseigner les bases. Je n'ai jamais expérimenté les difficultés et les épreuves auxquelles les étudiants en magie doivent faire face lorsqu'ils commencent leur apprentissage, tout cela était naturel pour moi. Gaius est trop occupé avec ses fonctions pour passer du temps à enseigner, et Liam manque d'expérience, donc je vais devoir demander ailleurs. »

Mordred hésita un instant avant de sourire.

« Eh bien, je pourrais aider un peu avec ça, même si ça fait longtemps depuis que j'ai appris ces leçons. »

Il marqua une pause avant d'ajouter.

« Est-ce que tu as pensé à demander à Katryn ? Elle n'utilise pas la même sorte de magie que nous, mais les principes sont les mêmes. Je l'ai vu donner des conseils à quelques servantes qui voulaient être capables de se défendre. »

Merlin stoppa d'un coup.

« Elle enseigne déjà aux gens ? »

Mordred s'arrête à son tour, et hocha la tête.

« Uniquement à ces deux servantes et à un jeune homme des écuries. Aucun d'entre eux ne peut incanter de sorts pour le moment, mais je les ai observés, et ils sont prometteurs. Une des servantes a un grand potentiel pour la guérison, je l'ai senti. Les deux autres ont le niveau de pouvoir de Liam, faible, mais quand même utile avec un entrainement adapté. »

L'expression de Merlin se fit distante pendant qu'il réfléchissait à ce qu'on venait de lui apprendre, et il fit demi-tour après un dernier signe de tête vers Mordred.

« Merci de me l'avoir dit. Je vais aller lui demander dès maintenant. »

Il fit quelques pas, puis s'arrêta comme s'il se rappelait quelque chose.

« Attends, tu n'as jamais dit si oui ou non tu voulais apprendre ? »

Le sourire de Mordred fut un peu moins hésitant cette fois.

« J'aimerais bien. J'ai caché cette part de moi pour trop longtemps, il est temps d'en être fier. »

Merlin s'éloigna, se sentant excessivement heureux de l'acceptation de Mordred. C'était un pas dans la bonne direction, vers la plus chaleureuse des deux morts possibles d'Arthur. En fait, il était si heureux et si occupé avec ses idées de plans de prendre plusieurs étudiants en magie, qu'il jeta sur papier un message pour Arthur, le donna à Warren pour transmission, et s'enfuit vers les Bois Sombres pour parler avec les élèves potentiels parmi les druides, et aussi aux chefs de clans résidents pour quelques conseils.

~(-)~

Ce message parvint à Arthur pendant une réunion du conseil, à peine cinq minutes avant que Sir Leon ne revienne de patrouille avec des nouvelles préoccupantes.

« Quelles nouvelles de l'ouest, Sir Leon ? »

Leon s'arrêta au bout de la table du conseil, son expression sombre.

« Des nouvelles inquiétantes, Majesté, j'en ai peur. Il y a quelques jours, notre garnison dans la forêt de Brechfa a intercepté un homme du nom d'Osgar. »

Arthur fronça les sourcils.

« Le sorcier qui a mis le feu à un village entier pour échapper aux Chevaliers durant le règne de mon père ? »

Leon acquiesça.

« Lui-même. Même si le Code Myrrdin fait des concessions pour ceux qui ont tué en état de légitime défense durant cette période, Osgar fait partie de ceux qui sont coupables d'avoir utilisé une puissance inacceptable pendant cet évènement. Pour sauver sa propre vie, ses actions ont couté la vie à quinze villageois morts brulés dans leurs maisons alors qu'il aurait pu s'échapper sans déclencher d'incendie. Lord Merlin a rédigé et scellé le mandat d'arrestation, conduisant à la peine de mort, quelques jours avant de devenir Sorcier de la Cour. Nos hommes au fort ont tenté de l'appréhender, mais il a de nouveau utilisé son pouvoir pour s'échapper. Je suis navré de devoir vous l'apprendre… Sir Ranulf a été mortellement blessé. »

Arthur prit une profonde inspiration et se releva.

« Il a donc tué à nouveau, et prouvé que la condamnation à mort était justifiée. Sir Ranulf était un chevalier honnête et vrai, il nous manquera beaucoup. »

Arthur regarda les chevaliers assis à la table.

« Je veux que les hommes des territoires de l'ouest soient placés en état d'alerte, et que le Roi Fyrendir soit averti qu'il devra avoir à fouiller les zones frontalières.

– Oui, Altesse. »

Arthur parla à nouveau.

« Je vais personnellement conduire la patrouille qui trainera Osgar en justice. Merlin a ses propres préoccupations en ce moment, et de nous tous, je suis le plus résistant à la magie. Ceux qui viendront avec moi devront être les meilleurs à cela, pour que nous puissions capturer Osgar sans victimes supplémentaires. »

Il jeta à coup d'œil à Bel, debout à une extrémité de la salle.

« Et avec ceci à l'esprit, amenez-moi Mordred. Il a prouvé son habileté à l'épée, et sa résistance à la magie est inégalée parmi les Chevaliers, moi excepté. Il est temps qu'on lui confie sa première vraie patrouille, il l'a mérité. »

~(-)~

Le matin suivant, Merlin était toujours dans les Bois Sombres, en dépit du rapport qu'on lui avait envoyé. Cela en soi était une approbation silencieuse de l'entreprise, montrant qu'il faisait confiance à Arthur pour rester en un seul morceau pendant un simple voyage de deux jours. Une autre personne qui semblait ravie de tout cela était Mordred, qui attendait impatiemment à côté de son cheval pendant qu'Elyan et les autres le taquinaient en lui demandant s'il se souvenait de tout. Ils réussirent même à lui faire baisser les yeux pour vérifier qu'il avait bien ses bottes, après que Perceval lui ait dit qu'il lui en manquait une, mais Mordred se contenta de rire une fois qu'il eut réalisé leur jeu.

Les choses ne s'améliorèrent pas vraiment pour Mordred alors que les heures passaient, et que les taquineries bon enfant continuaient.

« C'est la tradition. Elle remonte à des années. Nous l'avons tous fait lors de notre première patrouille. »

Perceval était l'image même du sérieux, pendant que devant eux Arthur se retournait, et jetait au plus jeune des chevaliers un regard étrange.

« Mordred, mais qu'est-ce que vous faites au juste ? »

Mordred regarda par-dessus son épaule, alors qu'il se tenait assis à l'envers sur sa selle.

« Je chevauche à l'envers, votre Majesté. »

Gwain sourit narquoisement.

« Comme dans la tradition ancestrale de la chevalerie ! »

Arthur commença à sourire à Mordred.

« Ah oui oui, bien sûr ! Et j'imagine que votre culotte est à l'envers, aussi ?

– Majesté ? »

Devant la confusion totale de Mordred, Perceval et les autres se mirent à rire. Mordred comprit enfin la plaisanterie, et se joignit à eux. Il ne fallut pas longtemps avant qu'ils atteignent la région où Osgar avait été vu en dernier, et ils trouvèrent des traces presque immédiatement.

Arthur mit pied à terre, imité par les autres, et murmura doucement.

« Dispersez-vous et enquêtez, mais restez par pair. Si vous le trouvez, appréhendez-le si vous le pouvez, mais pas si cela implique de faire quelque chose de stupide. Vous êtes résistants à sa magie, mais vous n'êtes pas à l'abri d'être projeté contre un arbre. »

Ils firent comme ordonné, se déplaçant en silence, et les minutes passèrent avant qu'un cri d'alarme vienne de quelque part à la gauche d'Arthur. Lui et Mordred suivirent le cri, courant à travers les broussailles jusqu'à ce qu'ils trébuchent pratiquement sur la figure stupéfaite du sorcier, Osgar.

Osgar les fixa, puis sembla soulagé en dépit de la plaie saignante à son ventre. Il semblait qu'il s'était attaqué à l'un des chevaliers, et qu'ils avaient riposté en le poignardant.

Il fouilla dans sa tunique, ses mains tremblant avec urgence.

« Majesté, je suis Osgar… Je suis envoyé par les trois Disirs pour juger et pour condamner Arthur Pendragon, le roi qui fut et qui sera. »

Mordred fronça les sourcils.

« De quel droit jugez-vous Arthur Pendragon ? »

Osgar le foudroya du regard.

« Nul homme n'est au-dessus du jugement, qu'il soit de sang royal ou pas. »

Il reporta son attention sur Arthur.

« Il est de mon devoir de vous communiquer leur sentence. De mon devoir sacré. »

Il tendit un disque d'or couvert de runes à Arthur qui l'accepta avec hésitation.

« Voilà qui est fait… »

Arthur regardait l'objet avec confusion.

« Quelle est la signification de ceci ?

– C'est à la fois votre jugement et votre destin. Vous avez autrefois déclaré la guerre au peuple de l'Ancienne Religion, et ces vies doivent encore être rachetées. Les anciens dieux vous ont répondu, et les Disirs ont parlé. La roue du destin commence à tourner. À l'heure où Camelot a fleurie, les graines de sa destruction ont été semées, elles aussi… Vous pouvez encore vous racheter, mais vous n'aurez pas d'autre chance. »

Osgar s'étouffa de douleur pendant qu'il murmurait ces derniers mots, et il s'effondra au sol avant de cesser de bouger.

Arthur le regarda en silence, pendant qu'un par un le reste de la patrouille le retrouvait et se rassemblait autour du sorcier décédé. Après avoir empoché le disque, le roi se détourna du corps.

« Enterrez-le, et marquez la tombe avec un cairn. Nous allons camper non loin, et nous reviendrons à Camelot dans la matinée. »