Chapitre 38 : Penser au futur ~Partie 1~

Il était assis dans l'obscurité de ses appartements, les rideaux tirés et les bougies éteintes, pour que seul un minimum de lumière extérieure entre. En dehors de ces pièces, la vie continuait comme toujours dans le château, et pourtant sa perception de la vie avait changé pour toujours. Il ne pouvait pas s'en empêcher, il voulait voir tout le monde autour de lui comme toujours, et pourtant il regardait ses amis et voyait qu'ils étaient aussi éphémères qu'une bougie.

Ce n'était pas juste, il ne voulait pas ça, et la rapidité avec laquelle son esprit avait fait ce changement de perception l'effrayait. Presque comme si une part de lui avait toujours su ce qu'il était et ce que ça signifiait, et maintenant cette partie avait pris le dessus parce que le reste essayait de dissimuler une dépression mentale.

Merlin se prit la tête entre les mains et frissonna.

Il ne voulait pas faire face à cela maintenant, et pourtant il ne pouvait pas y échapper. Il avait persisté avec ses questions en dépit des avertissements, mais Ô combien les Disir avaient eu raison. Il était une chose née de la volonté de l'Ancienne Magie, mais il avait quand même un cœur humain... et ce cœur était en train d'être brisé en mille morceaux par le tourment.

Il se leva, le mouvement faisant lever la tête à Friou pour le regarder. Toute la nuit elle était venue voir son maître en détresse encore et encore, mais il l'avait repoussée à chaque fois. Mais cette fois, lorsqu'elle vint, il fit courir une main tremblante sur ses écailles et lui demanda de le suivre jusqu'aux battements.

Plusieurs personnes le virent s'envoler du toit du château et se diriger vers le sud, mais c'était suffisamment habituel maintenant pour que ceux qui le connaissaient bien pensent qu'il allait rendre visite à son clan ou aux nouvelles fermes. Mais lorsqu'il fut suffisamment loin de la cité, il tourna Friou vers l'est et la fit atterrir dans une clairière dans les bois. C'est ici qu'il cria vers le ciel, puis s'assit en silence, broyant du noir, en attendant que Kilgharrah arrive.

Il ne bougea pas lorsque le dragon descendit du ciel et se posa, gardant à la place son regard fixé sur le sol. Friou était à côté de lui, le poussant du museau pour obtenir une réponse de lui, et lorsqu'il ne fit rien elle s'avança vers Kilgharrah, hurlant, puis retourna vers Merlin en gémissant d'inquiétude. Et ce fut suffisant pour rendre le dragon très inquiet.

« Merlin, qu'est-ce qui ne va pas ? »

Kilgharrah s'approcha, et s'accroupit pour approcher sa tête aussi près de Merlin que possible. Mais le magicien ne leva toujours pas la tête. Après un moment, il parla, juste assez fort pour être entendu.

« Vous le saviez déjà, n'est-ce-pas, quand j'ai découvert mon 'nouveau tour' pour remplacer le sort de vieillissement que j'utilisais... Vous saviez que j'étais immortel. »

Les yeux de Kilgharrah s'élargirent.

« Tu le sais ? »

Merlin leva la tête pour le regarder avec des yeux tourmentés.

« Les Disir me l'ont dit... Elles parlaient avec des énigmes, je me suis énervé et j'ai cru que je pouvait comprendre ce que ça voulait dire, et donc elles m'ont répondu... Pourquoi vous ne me l'avez pas dit ? L'apprendre de vous aurait été bien plus facile que l'apprendre d'elles ! »

Kilgharrah resta silencieux, puis il soupira.

« Merlin, toi et moi savons tous les deux que cela aurait été un grand fardeau même si je te l'avais dit, et en vérité, si je te l'avais dit à ce moment-là, cela t'aurait probablement brisé. Tu n'étais pas prêt, pas lorsque ton immortalité était encore si nouvelle. »

Merlin fronça les sourcils.

« Alors je n'ai pas toujours été immortel ? »

« Non. Jusqu'au jour où tu as maîtrisé la capacité de changer ton âge à volonté, tu étais physiquement aussi ordinaire que tout autre humain. Mais le pouvoir a toujours été présent, latent, jusqu'à ce que tu sois suffisamment puissant pour qu'il émerge. Cependant, certains aspects étaient déjà apparents en toi avant ce moment. Pour quelle autre raison ne vieillirais-tu pas en accélérant ton temps, pour gagner de précieux moments pour protéger ceux autour de toi ? Tu ne vieillissais pas en utilisant cette capacité, parce que tu n'as jamais cru que tu le devrais. »

Merlin baissa à nouveau la tête, et poussa une expiration tremblante.

« Ça ressemble à quelque chose que les Disir ont dit, que la seule raison pour laquelle j'ai vieilli de la même façon que mes amis, c'est parce que je pensais que je le devais. »

Il leva à nouveau la tête.

« Pourquoi ? Pourquoi l'Ancienne Magie me fait ça ? Pourquoi me rendre si humain, puis me donner quelque chose dont je n'ai jamais voulu ? »

Kilgharrah sourit tristement.

« Peut-être parce que la meilleure personne à qui confier un tel pouvoir, est quelqu'un qui n'a jamais cherché à l'avoir. J'ai conscience de la situation désespérée de la Triple Déesse, et que si Morgane continue de négliger ses devoirs envers elle, alors la déesse disparaîtra. Cela laissera un vide dans l'Ancienne Religion, qui doit être comblé, et tu es le seul qui puisse faire cela. L'Ancienne Magie aura besoin de toi, que tu choisisses d'agir ouvertement ou de parler depuis les ombres, pour guider ceux qui ont des pouvoirs jusqu'à ce qu'ils soient prêt à avancer d'eux-mêmes. Leur apprendre la sagesse dont ils ont besoin, pour qu'ils puissent avancer sans avoir besoin de toi ou de la Triple Déesse, sera sûrement la dernière tâche attendue de toi, et cela pourrait prendre plus qu'une simple vie. »

Merlin resta silencieux, serrant amèrement les poings.

« Alors je suis censé dire à tout le monde que je suis immortel, et continuer à être une sorte de figure de proue jusqu'à ce que l'Ancienne Magie n'ait plus besoin de moi et que je finisse par décider de me suicider ? »

Kilgharrah s'approcha encore plus, sa respiration soulevant les cheveux de Merlin comme un vent puissant.

« Ce n'est pas ce que j'ai dit. »

Il recula un peu, et parla solennellement.

« Que tu puisses contrôler ton âge est une bénédiction, Merlin. Avec cette capacité, tu pourras donner l'impression de vieillir tout comme ceux qui te sont le plus proche. Tu auras la possibilité de vivre une vie normale parmi eux, et lorsque le temps viendra tu pourras t'en aller et redevenir jeune. Redevenir quelqu'un avec un visage et un âge dont personne vivant ne se souvient. Tu serais alors capable de guider l'Ancienne Religion depuis les ombres, de parler à travers l'Ancienne Magie sans jamais avoir besoin de montrer ton visage. »

Merlin le fixa.

« Mais ça signifierait être entièrement seul. »

Kilgharrah sourit à nouveau tristement.

« Merlin, je suis tout aussi éternel que toi. Le vieil âge n'existe pas pour un dragon. Chacun de nous vit jusqu'au jour où nous pensons que nous avons fait tout ce que nous avions besoin de faire et que notre heure est venue, et nous redevenons alors une partie de la magie. Mais tu as ma parole, qu'aussi longtemps que tu vivras dans ce monde, je ne considérerai jamais que mon heure est venue. Tant que tu vivras, Merlin, je promets que je serai toujours là pour toi. Tu ne seras jamais seul. »

Assis sur sa bûche, les yeux de Merlin se remplirent des larmes qu'il avait contenues jusqu'à maintenant et il ravala un sanglot. Puis il se leva et s'approcha de Kilgharrah, écartant les bras pour les enrouler autour de l'extrémité du museau du dragon. Puis, son visage pressé contre ces écailles, il murmura.

« Merci. »

Kilgharrah laissa Merlin lui faire un câlin pendant quelques instants supplémentaires, avant de retirer gentiment sa tête.

« Il n'est nul besoin de me remercier, Merlin, car j'en bénéficie aussi. Tant que tu vivras, je saurai toujours que j'ai un bon ami. »

Merlin sourit avec hésitation, et commença à essuyer ses larmes en regardant vers Camelot.

« Ça va quand même être dur, de tous les voir vieillir et de savoir que mon propre vieil âge est un mensonge. Ça va être si dur de les regarder mourir, un par un, et de savoir que je ne peux pas les suivre à Avalon jusqu'à ce que j'aie fini ce que la magie a besoin que je fasse. »

Kilgharrah regarda Merlin avec fierté, car il pouvait voir le magicien commencer à accepter le sort qui lui avait été imposé.

« Et lorsque ce moment viendra, je sais que tu seras suffisamment fort pour le supporter. Ils ne voudraient pas que tu te punisses pour avoir un destin si différent des leurs. »

Il se leva et déploya ses ailes.

« Tu devrais les rejoindre avant que l'on se demande pourquoi tu es venu ici. Mais si tu ressens à nouveau le besoin de me parler, appelle-moi et je viendrai avec joie, mon ami. »

Merlin le regarda partir avec l'impression que le dragon emmenait une grande partie de son fardeau dans les cieux. Mais même avec cette partie de son fardeau disparue, et même s'il lui avait conseillé de ne pas révéler son immortalité aux autres, il y avait une personne à qui il voulait le dire. L'homme qui avait été son premier enseignant, mentor, et qui était son plus vieil ami... Gaius.