Chapitre 43 : La condamnation de la sorcière ~Partie 1~
Elle suivait le chemin entre les arbres, silencieuse, incertaine et confuse. Morgane baissa les yeux sur la Marque Runique qu'elle tenait pendant qu'elle s'enfonçait plus profondément dans le Bosquet de Brineved. Pourquoi les Disirs la jugeaient-elles ainsi ? Pourquoi l'avaient-elles envoyée ?
La frustration et la colère commencèrent à monter à ces questions, alors qu'elle atteignait la grotte au cœur du bosquet et y pénétrait. Elle n'avait suivi ce chemin qu'une seule fois avant, après que Morgause l'ait nommée Grande Prêtresse de la Triple Déesse, et elle était passée entre les charmes qui pendaient sans avoir eu consciemment besoin de les éviter. Mais tout le calme qu'elle avait réussi à garder s'évanouit dans elle atteignit la caverne et vit les Disirs qui l'attendaient.
Morgane s'arrêta au bord de la pièce d'eau et leva la Marque Runique.
« Que signifie ceci ? Je suis une Grande Prêtresse de la Triple Déesse, la déesse que vous servez ! »
Les regards perçants des Disirs se focalisèrent résolument sur elle alors qu'elles répondaient.
« C'est vrai.
– Mais tu es la dernière.
– Et tu as négligé tes devoirs. »
Morgane fronça les sourcils.
« Que voulez-vous dire ? Je recherche ce qui me revient de droit, pour que je puisse redonner sa gloire à la magie. »
Les Disir la montrèrent du doigt.
« Non, tu recherches avec égoïsme ce qui ne t'est pas destiné.
– Tu places tes propres désirs avec tes responsabilités.
– Tu places ta haine et ta soif de vengeance avant les besoins de la Triple Déesse. »
Morgane rit durement.
« C'est une déesse ! Pourquoi aurait-elle besoin de moi ? »
Les Disirs parlèrent d'une seule voix.
« Sa survie. »
Morgane fronça à nouveau les sourcils, confuse.
« Quoi ? Comment cela peut-il être possible ? Je la nourris déjà, je suis liée à elle. »
Les Disirs baissèrent les mains, et toutes trois claquèrent leur bâton contre le sol, comme un dur roulement de tambour avant le jugement.
« Tu as laissé ta haine dresser un mur entre toi et la Triple Déesse, elle qui par un ancien pacte avec l'Ancienne Magie ne peut exister que tant que ses Prêtresses et les Disirs la nourrissent de leur foi.
– Mais ton cœur ne peut plus accomplir cela tant que tu suis la voie que tu as prise.
– Tu dois abandonner ton désir pour le trône de Camelot, et ne jamais plus le rechercher.
– Si tu ne le fais pas, sache que le châtiment sera grand. »
Morgane les fixa, sa colère se transformant en rage.
« Vous n'avez aucun droit de me donner des ordres ! J'aurais Camelot, et rien de ce que vous pourrez dire ne m'en détournera ! »
Les Disirs, après une longue pause, portèrent toutes la main à leurs robes.
« Tu as donc fait ton choix, juste comme la Triple Déesse l'avait prédit, à son grand regret.
– Ton cœur est empoisonné, et le sera presque certainement toujours. Tu l'as exprimé très clairement.
– Comme tous ceux qui aiment la Déesse et la lumière qu'elle représente vont maintenant te condamner et t'empêcher de la trahir. »
Elles tirèrent trois dagues de leurs robes, celles-là mêmes que la Sororité d'Earendel avait utilisées pour sacrifier leurs vies, et qui étaient devenues les marques de la charge des Disirs depuis ce jour.
« Mais ce ne sera pas ton unique châtiment pour l'avoir vouée à la destruction.
– Elle a choisi de disparaître de sa propre volonté, à un moment de son choix.
– Et en ce faisant, elle créera un vide dans l'Ancienne religion que seule une personne peut et va remplir.
– Tu vas perdre tout le respect qui t'était dû en tant que Grande Prêtresse.
– Et tout ce qu'elle était pour l'Ancienne Religion sera maintenant accompli par lui. »
Morgane, ressentant d'un coup une inquiétude et une perplexité grandissantes, recula d'un pas.
« Qui ? »
Les trois femmes levèrent leurs dagues.
« Celui qui est ta destinée et ton châtiment.
– Celui qui est éternel au cœur de la magie.
– L'Ancienne Religion passe maintenant… à Emrys et à ceux qui le servent. »
Les trois dagues s'abattirent lorsque les Disirs se poignardèrent, et Morgane hurla de choc et de déni. Elle hurla alors qu'elles s'effondraient sur le sol, trébuchant au bord de la piscine comme pour essayer de les sauver. Et puis la grotte trembla violemment, et elle laissa échapper un cri alors que la présence qu'elle avait tenue pour acquise disparut de là où elle avait été reliée à son âme.
~(-)~
« Allez, Merlin, sourit. C'est une fête, et Elyan ne voudrait pas que tu restes déprimé. »
Arthur s'assit sur le tronc à côté de Merlin, pendant qu'autour d'eux les Druides de la Tempête partageaient nourritures, chants et combats amicaux. Mordred venait tout juste d'être officiellement adopté au sein du clan et, après avoir été entraîné par deux de ses nouveaux proches, était revenu avec la veste en cuir sans manche traditionnelle du clan en remplacement de sa cape rouge. Le seul problème était que la veste n'avait pas été conçue pour être enfilée sur une cotte de mailles, et qu'elle avait l'air d'avoir été faite pour quelqu'un d'une stature bien plus fine. Dans l'ensemble, le résultat était bizarre, et attirait de nombreux rires et blagues auxquels Mordred se joignait joyeusement.
Merlin observa la scène et soupira.
« Vous avez raison, mais je ne peux pas m'en empêcher. J'avais été averti que l'un d'entre nous ne reviendrait pas de la Tour, mais je n'ai rien dit parce que je ne voulais pas risquer de démoraliser. Si je l'avais fait, peut-être qu'Elyan aurait attendu et ne se serait pas rué en avant comme cela. »
Arthur lui jeta un coup d'œil, sourcils froncés.
« Tu avais été averti ? »
Merlin grimaça.
« La nuit que nous avons passée dans la Forêt Impénétrable. J'ai été visité par la Reine Mab, l'esprit de cette forêt et de "tous les endroits qui amènent le désespoir dans le cœur des hommes". C'est elle qui m'a indiqué comment traverser la forêt, mais après m'avoir averti elle a disparu. Elle l'a dit comme si, bien qu'elle ait choisi de nous aider alors qu'elle n'y était pas obligée, elle se fichait également du fait que l'un de nous ne meure. Elle parlait comme une force de la nature, comme si nous étions tous si petits que nous importons peu. »
Arthur soupira et serra l'épaule de Merlin.
« Pour ce que ça vaut, je suis heureux que tu n'aies rien dit. Si tu me l'avais dit, dans l'état d'esprit où je me trouvais, j'aurais probablement interprété cet avertissement comme indiquant que Gwen ne reviendrait pas avec nous. Et au lieu d'Elyan, c'est moi qui aurais chargé aveuglément.
– Oui, mais avec vous, j'aurais au moins pu vous prêter un peu de mes pouvoirs. Cette épée n'aurait pas pu s'approcher de vous, pas avec cette barrière que vous pouvez dresser. De tous les chevaliers présents, vous étiez le seul qui avait la capacité d'affronter cette chose sans crainte. »
Arthur resserra sa prise sur l'épaule de Merlin et secoua la tête.
« Merlin, arrête de ruminer à propos de quelque chose que tu ne peux pas changer. On peut débattre à propos des si et des mais pour toute l'éternité, mais ce qui est fait est fait. Elyan voudrait qu'on avance, qu'on construise le pays dont il a rêvé à nos côtés, pas qu'on s'accroche au passé. »
Merlin sourit enfin, même si faiblement, et laissa échapper un soupir de soulagement alors qu'il se débarrassait enfin de ses regrets.
« Vous avez raison. Il faut que je me concentre là-dessus… parce que vous n'êtes certainement pas assez intelligent pour être capable de le faire tout seul. »
Arthur rit à la taquinerie et se releva.
« Ca, c'est le Merlin que je connais. C'est bon de te retrouver. »
Il marqua une pause, commençant à froncer les sourcils en réalisant soudain que l'entièreté du camp s'était tue.
« Que se passe-t-il ? »
Merlin se leva lentement, submergé par l'impression qu'un raz de marée venait sur eux, comme une large ondulation sur la toile de la magie.
« Je ne sais pas. Je… »
Ses mots furent étouffés par un halètement alors qu'il se raidissait, et il s'effondra à genoux, s'étouffant et luttant pour reprendre son souffle, ses mains pressées sur la tête pendant qu'il grimaçait de douleur.
Arthur s'agenouilla à côté de lui.
« Merlin ?! Que se passe-t-il ? »
Mordred, comme tous les autres druides présents, haletait et tremblait. Ce fut lui qui répondit à la question d'Arthur, juste après que Merlin ait laissé échapper un cri tourmenté.
« … La Triple Déesse est morte. »
Arthur en resta bouche bée.
« Comment ? Comment est-ce même possible ? »
Merlin grogna et s'effondra sur le côté, tremblant toujours, avant de s'évanouir alors que Mordred et Arthur se précipitaient tous deux à ses côtés.
Mais c'était quelque chose dont Merlin n'était plus conscient, alors que son esprit se trouvait dans un lieu qui à première vue ressemblait à un chaos de lumière ; puis il réalisa que c'était la toile de magie qui s'étendait sur le pays, sauf que le pays n'était pas visible. Puis il se tourna, pour voir la silhouette d'une femme enveloppée de la même lumière et qui se tenait là comme si elle l'attendait.
Elle inclina la tête vers lui.
« Je te salue, Emrys, toi à qui je passe mon héritage. »
Merlin fronça les sourcils.
« Qui êtes-vous, et où sommes-nous ? »
Elle esquissa d'une main gracieuse un geste dans le voile de lumière.
« Ceci est ce à quoi l'Ancienne Magie ressemble de l'intérieur, et d'ici il est possible de voir tout ce que la magie touche. »
Elle sourit tristement.
« Quant à mon identité, je suis celle que tu connais sous le nom de Triple Déesse. »
Merlin ouvrit de grands yeux et fit un pas vers elle.
« Mais vous venez juste de mourir ! »
La déesse marcha jusqu'à lui et prit son visage entre ses mains.
« En effet, mais en même temps pas réellement… L'Ancienne Magie m'a accordé ce dernier bienfait : la chance de parler avec toi avant que je disparaisse. »
Elle retira ses mains de son visage, et Merlin la regarda avec confusion.
« Vous vouliez me parler ? Pourquoi ? »
La déesse saisit une de ses mains, et avec un geste de l'autre, ils changèrent soudainement de position dans la toile de magie. Un second geste et l'air en dessous d'eux brilla et ondula comme de l'eau, puis, comme à travers une fenêtre brumeuse, une image des Iles Fortunées apparut.
« Ceci est l'endroit que mes Prêtresses appellent leur maison, et l'endroit où j'ai été créée. Pendant des milliers d'années, mes suivants ont considéré l'Ile comme un lieu où chercher sagesse, conseil, ou simplement venir en pèlerinage. Pour unir les peuples de la magie, l'Ile doit redevenir un tel lieu, mais pas pour les Prêtresses de la Triple Déesse. Tu dois faire de l'Ile la tienne, tout comme tu dois devenir la figure de proue qui me succédera. »
Merlin se tourna brusquement pour lui faire face.
« Vous voulez que je prenne la place d'une déesse ? Mais je ne suis pas un dieu !
– Et je ne désire pas que tu le sois. »
Elle soupira et dissipa l'image.
« Dans le futur que tu envisages pour la magie, les suivants de l'Ancienne Religion n'auront pas besoin de dieux pour dire ce qui est bien et ce qui est mal. Ils n'auront pas besoin de telles directions, et vont à la place se gouverner eux-mêmes au travers de l'Ordre de Prêtres et de Prêtresses que tu devras créer. Un Ordre qui devra écouter l'Ancienne Religion pour lui-même, entendre ses volontés et ses conseils de ses propres oreilles, et qui n'aura plus besoin d'interprètes comme toi et moi. »
Merlin prit une profonde inspiration, essayant d'appréhender le travail qu'il faudrait pour parvenir à cela.
« Mais comment pourrais-je le faire ? Je ne peux pas y consacrer le temps qu'il faudrait, pas sans laisser Arthur sans défense. »
Encore une fois la déesse prit son visage entre ses mains et sourit.
« Ne crains rien, Emrys, car ceci est mon dernier don à ce monde. Avant d'envoyer une Marque Runique à Morgane, les Disirs ont envoyé des messages à ceux que j'ai choisis pour cette tâche. En ce moment même, ces personnes se rassemblent sur l'Ile, les hommes et les femmes qui t'aideron bâtir ton héritage. Ils t'attendent, Emrys. Lorsque tu te réveilleras, tu devras te rendre sur l'Ile et devenir le meneur dont ils auront besoin. Embrasse ce don, Emrys, car par mon sacrifice j'ai accordé ma bénédiction à toi et à ce pays. Je sais que tu en feras bon usage. »
Elle recula et lui accorda un dernier sourire triste. Puis, avec un soupir semblable au souffle du vent, la lumière qui l'entourait et la maintenait entière se défit et elle disparut.
Les cordons du pouvoir qui l'avait reliée à l'Ancienne Magie pendaient maintenant lâchement, pendant que Merlin se tenait là, son esprit comme échoué dans ce lieu qui était partout et nulle part à la fois. Pendant un instant, il se demanda comment il était censé se « réveiller », puis il sentit une légère traction venant des courants de pouvoir tout autour de lui. L'Ancienne Magie l'appelait, sa « voix » aussi familière et rassurante pour lui que celle de sa mère, et sans qu'il n'en ait conscience, sa magie répondit.
Les filaments de pouvoirs vinrent à lui, mais au lieu de l'entourer comme ils l'avaient fait pour la déesse, ils disparurent en lui comme une partie de son âme, et soudain ce fut comme s'il avait retrouvé une part de lui-même dont il ne savait pas qu'elle était manquante. L'Ancienne Magie l'accueillit, comme si lui manquait à elle aussi un élément essentiel, et désormais ils étaient tous deux liés l'un à l'autre à nouveau.
De retour au camp des Druides de la Tempête, ce qui lui avait paru durer de longues minutes au cœur de l'Ancienne Magie, fut à peine suffisant pour que Mordred ne l'atteigne dans le monde extérieur. Avant même que le chevalier puisse poser une main sur l'épaule de Merlin pour vérifier son état, les yeux du sorcier s'ouvrirent d'un coup et il se releva avec une vitesse et une grâce irréelle alors qu'une pointe de dorée quittait ses yeux.
Après une hésitation due au mouvement déconcertant de Merlin et à son expression lointaine, la voix d'Arthur brisa le silence.
« Merlin ? Est-ce que tout va bien ? »
Merlin se tourna pour leur faire face, et la froideur de son expression se transforma en un sourire.
« Nous devons aller jusqu'à l'Ile des Bienheureux. On m'a averti que des gens m'y attendaient. »
