Chapitre 45 : La condamnation de la sorcière ~Partie 2~
La cour centrale bruissait d'activité, même si seuls quatre chevaux étaient en train d'être préparés. Arthur insistait pour accompagner Merlin sur l'Ile des Bienheureux, Mordred souhaitait venir également, et après avoir entendu que ses amis partaient « à l'aventure », Gauvain avait décidé de son propre chef de les suivre pour aider à garder Arthur loin des ennuis… même si le Roi était le premier à dire que ce serait l'inverse.
Depuis les évènements au camp des Druides de la Tempête, Merlin avait agi un peu plus étrangement que d'ordinaire. Il continuait à s'arrêter de temps en temps comme s'il entendait des choses, avant de secouer la tête et de revenir à ce qu'il faisait, et cela commençait à inquiéter Arthur.
Après qu'ils soient partis et qu'ils aient atteint les bois, le Roi pressa son cheval pour venir aux côtés du sorcier.
« Qu'est-ce qui te dérange, Merlin ? Tu es bizarre depuis hier. »
Merlin lui jeta un coup d'œil, conscient que Mordred et Gauvain le regardaient également, et soupira. Il pouvait bien leur donner quelques informations.
« Quand je me suis évanoui, j'ai vu la Triple Déesse. L'Ancienne Magie lui avait accordé un dernier bienfait, pour qu'elle puisse me parler. »
Arthur le dévisagea.
« Alors c'est elle qui t'a dit de te rendre sur l'Ile. »
Merlin hocha la tête.
« Oui, mais ce n'est pas la seule chose qui soit arrivée. Après qu'elle m'ait dit ce qu'elle devait me dire, l'Ancienne Magie l'a libérée et elle a disparu, mais pas les liens qui l'avaient reliée à elle. Ils m'ont appelé et ma magie a répondu… Je suis relié à l'Ancienne Magie maintenant, tout comme elle l'était. »
Il grimaça.
« C'est comme un sens supplémentaire à l'arrière de la tête, et c'est un peu… distrayant. Je vais m'y habituer. »
Arthur ne semblait que légèrement perturbé par les explications de Merlin, mais Mordred était bouche bée.
« Tu as pris la place de la Triple Déesse en tant que conscience souveraine de l'Ancienne Magie ? »
Arthur devint rigide sous le choc, Gauvin cligna des yeux avec une totale confusion, et Merlin fit la seule chose à laquelle il pouvait penser pour répondre à ça.
Il haussa les épaules.
« Je suppose que oui. »
Arthur le regarda à nouveau, bouche bée.
« Tu supposes que oui ?! Merlin, c'est… c'est énorme ! »
Merlin grimaça.
« Oui, oui, l'Ancienne Magie a une "volonté", mais pas de conscience, et donc la Triple Déesse servait d'esprit et d'interprète de ses souhaits, mais je ne vois pas pourquoi vous en faites tout un plat. »
Il se tut un instant.
« De mon point de vue, lorsqu'elle s'est liée à moi… c'était comme rentrer à la maison. Comme si j'avais trouvé une part de moi qui manquait, que j'avais attendu, et l'Ancienne Magie m'attendait aussi. »
Gauvain le dévisageait.
« Tu sembles prendre ça à la légère, Merlin, mais vu la manière dont tu as rendu Mordred sans voix, alors Arthur a raison et ceci est énorme. »
Merlin les regarda tous longuement avant de soupirer avec résignation.
« Je ne vais même pas essayer de l'expliquer. Nous savons tous que l'Ancienne Magie m'a "créé" pour être le plus puissant sorcier qui ait jamais vécu, donc je peux tout aussi bien me dire que j'ai toujours été censé faire ceci. Ça a certainement du sens quand je prends ça de cette façon, je suis Emrys après tout. "Maitre de l'Ancienne Religion" colle assez bien avec ça. »
Le silence tomba entre eux. Après plusieurs minutes, Mordred commença à marmonner quelque chose. Ce n'était pas un sort, mais plutôt une prière pour avoir l'aide de l'Ancienne Magie, et l'effet sur Merlin fut immédiat.
Il tressaillit et regarda en arrière.
« S'il te plait, ne fais pas ça. C'est encore pire à courte portée que ça ne l'est avec toutes les demandes distantes que je n'arrête pas de recevoir. Mais si ta prière pour de l'aide était sincère, alors je dois y répondre. Sois patient, et sois assuré que l'Ancienne Magie sait ce qu'elle fait. C'est la réponse que tous les autres reçoivent. »
Arthur le dévisagea à nouveau.
« À chaque fois que tu sembles ailleurs, comme si tu écoutais quelque chose, tu réponds à des prières ? »
Merlin le toisa d'un air dégouté.
« Bien sûr que non ! L'Ancienne Magie y répond, pas moi, mais ça ne m'empêche pas de les entendre. Voilà à quoi je dois m'habituer, les bloquer. »
Il se tut et s'assombrit.
« Mais il y en a une que je ne peux pas ignorer, même si j'en ai envie… Morgane, elle n'arrête pas de prier depuis hier, mais l'Ancienne Magie refuse de lui répondre. À chaque nouvel essai, elle semble de plus en plus désespérée. »
Gauvain renifla.
« Elle aurait dû y penser avant de kidnapper Gwen. Peut-être qu'alors les Disirs ne lui auraient pas envoyé cette Marque Runique. »
La voix de Merlin le coupa.
« Et il ne t'est jamais venu à l'esprit que, pour que la Triple Déesse meure, elle ait dû ordonner aux Disirs d'en finir ? Que les Disirs se sont tuées pour qu'elle aussi meure au moment où elle le voudrait, sans doute juste devant Morgane ? »
Cela fit taire Gauvain, ainsi qu'Arthur et Mordred. Personne ne parla pour le reste de la journée, pendant qu'ils chevauchaient vers l'Ile, l'atteignant alors que la nuit commençait à tomber.
Un batelier les attendait, et il s'inclina sans un mot devant Merlin alors que les quatre hommes embarquaient. Ils restèrent silencieux, même si Arthur sentit monter son appréhension lorsqu'ils approchèrent du rivage de l'Ile. Même sans magie, il commençait à ressentir une sorte d'attente tout autour d'eux, et ce que l'Ile attendait devint clair à l'instant où Merlin y posa le pied.
Le sol trembla, dans un mouvement doux qui se propagea en un anneau de vaguelette à travers le lac. Ce ne fut pas tout. Dans les instants suivants, des silhouettes commencèrent à se montrer tout autour du quai. Au niveau du sol, sur les murs au-dessus, et sous les arches qui s'enfonçaient dans le temple.
Tous regardaient Merlin. Il était celui qu'ils attendaient tous, et malgré les nombreux visages, certaines étaient immédiatement reconnaissables.
Kalem descendit les escaliers jusqu'au quai, suivis par Alator et un homme que Merlin n'avait pas depuis presque dix ans… Aglain.
Le druide sourit pendant qu'il s'avançait pour venir étreindre Merlin, et il semblait fier de lui.
« Vous étiez juste une petite pousse quand je vous ai vu pour la dernière fois, et maintenant vous êtes devenus un grand arbre qui va répandre sa sagesse à tous les possesseurs de magie. C'est bon de vous voir à nouveau.
– C'est vrai. »
Il se tourna vers Kalem.
« Donc, vous avez été appelés ici ? Étant donné que vous servez comme Haut Prêtre associé à mon clan, j'aurais pensé que vous m'auriez parlé de ceci. »
Kalem sourit tout en prenant la place d'Aglain pour éteindre Merlin.
« Lorsque tu es convoqué par la Déesse, qui te demande de ne rien dire à personne, tu obéis. Je suis honoré d'être l'un de ceux qu'elle a choisis pour sa dernière action pour ses disciples, car vous aider à construire Albion a longtemps été mon rêve. »
Merlin regarda maintenant Alator.
« Les Cathas ont également été convoqués ? »
Alator hocha la tête.
« Oui, et tous ceux d'entre nous qui restent sont venus. Il a été décidé que nous formerons la garde de l'Ile, si vous êtes d'accord. »
Merlin sourit.
« Les Cathas sont de puissants guerriers, et je serai honoré de les voir servir comme gardiens de cette place. »
Il commença à monter les marches et s'adressa au reste des présents.
« Chacun d'entre vous est venu ici dans un seul but, pour voir renaitre l'Ancienne Religion. Le temps de la Triple Déesse est terminé, et par sa volonté le devoir de veiller à ce que l'Ancienne Religion devienne une communauté qui se gouvernera elle-même me revient. Je pourrais vous dicter à tous ce que je veux que vous fassiez, mais je ne le ferai pas. À la place, je vous demanderais seulement ceci. Que le Code Myrrdin que j'ai créé soit enseigné et répandu sur tout Albion. Que ceux qui ont de la magie apprennent à respecter le pouvoir qui leur a été donné, et l'utilisent sagement pour le bien de ceux qui les entourent. Vous connaissez mieux vos propres forces que moi : je n'ai jamais rencontré la plupart d'entre vous avant aujourd'hui. Je vais tous vous laisser décider quels rôles vous jouerez le mieux, car nous sommes tous venus ici dans un esprit d'unité pour le bien de tous. »
Un par un, tous les sorciers et sorcières hochèrent la tête et s'inclinèrent, mais ne bougèrent pas de leur place après s'être redressés. Et lorsque Merlin fronça les sourcils avec étonnement, Kalem et Alator placèrent chacun une main sur ses épaules.
« Mais même un Ordre autogouverné a besoin d'un leader qui commandera le respect de tous ceux qui vont passer de l'ancienne voix à la nouvelle.
– Quelque chose qui leur sera familier, même si vous serez le tout premier homme à tenir ce rôle. »
Aglain s'avança avant de tourner pour faire face à Merlin.
« Vous devez devenir le Grand Prêtre de l'Ile des Bienheureux, le plus haut rang qu'un mortel puisse tenir dans l'Ancienne Religion. »
Merlin prit une profonde inspiration, se remémorant les paroles de la Déeesse. Elle lui avait dit qu'il devrait devenir une figure de proue pour le nouvel Ordre.
« Alors j'accepte cet honneur et ce devoir. Je serais le pilier qui soutiendra notre chemin vers le futur dont nous rêvons ensemble, et je vous nommerais comme tel. Vous serez tous connus comme l'Ordre de Fothweard, qui regardera toujours vers le futur. »
Un applaudissement lent fut lancé par un prêtre loin au-dessus, et il fut vite rejoint par tous, alors que même Arthur, Mordred et Gauvain applaudissaient leur ami. Mais alors qu'il semblait qu'ils allaient tous se diriger vers le Grand Autel, un silence absolu tomba alors qu'un autre bateau, bien plus petit, heurta le quai à côté de celui qui avait emmené le sorcier.
Morgane, semblant échevelée et désorientée, en sortit pour les regarder avec de grands yeux alors que presque chaque homme et femme présent lui tournait le dos en silence. Un seul homme choisit de l'approcher, de lui parler, et il le fit avec une grande solennité.
Aglain s'arrêta devant Morgane, avec une expression de tristesse et de désappointement.
« Cela fait bien longtemps, Morgane, depuis que j'ai assuré à une jeune femme effrayée que sa magie ne le rendait pas mauvaise. Une femme à qui j'ai dit qu'elle pouvait utiliser sa magie pour le bien, et qui a ressenti de l'espoir à ces mots. »
Aglain secoua la tête.
« Vous étiez si pleine de lumière, de promesses, et pourtant vous avez rejeté tout cela. Vous devez partir, maintenant.
– Attendez ».
L'appel de Merlin les surprit tous alors qu'il se tournait vers Morgane.
« Elle est venue ici pour pleurer la Déesse, et en dépit des erreurs qu'elle a faites, je vais l'y autoriser… Morgane, vous pouvez rester sur l'Ile jusqu'à demain au coucher du soleil. Un des symboles de la Déesse était le ciel, aussi je suggère que vous vous dirigiez vers la plus haute des tours et la pleuriez de là-bas. Vous n'approcherez d'aucun des autels et ne participerez à aucune des cérémonies. Si vous désobéissez à ces ordres, vous serez expulsées immédiatement. Si vous essayez d'interférer avec ma nomination au rang de Grand Prêtre, vous serez attaquées. Tenez compte de cet avertissement, parce que je ne suis pas celui qui vous menace. Les personnes ici vous abattront sans hésitation si vous tentez quoi que ce soit, et ce ne sera pas sous mon ordre. Ils choisiront d'eux-mêmes de le faire. »
Puis Merlin tourna le dos à Morgane, tout comme Aglain, dans le même rejet symbolique que les autres porteurs de magie présents. Pendant ce temps, Gauvain commença à bafouiller et la montra du doigt.
« Tu la laisses rester ?
– Ferme-là, Gauvain. »
Arthur le dépassa pour suivre Merlin et les autres dans les escaliers.
« Parfois il faut montrer un peu de miséricorde, même si la personne qui la reçoit ne le mérite pas. Parce que ne pas le faire signifierait s'abaisser à leur niveau. »
Gauvain adressa une dernière grimace à Morgane, et suivit les autres tout en marmonnant dans sa barbe. En quelques instants, Morgane se retrouva complètement seule sur le quai, coincée à l'intérieur du cauchemar que lui avaient prédit les Disirs.
Elle fit demi-tour et fuit vers l'extrémité de l'Ile, où se trouvait la plus haute des tours. Après avoir atteint le sommet, elle se jeta sur les pierres, sanglotant sous le ciel qui s'assombrissait.
