Chapitre 46 : La condamnation de la sorcière ~Partie 3~
Ce ne fut pas la lumière du soleil levant qui la réveilla, mais plutôt la magie de l'Ile qui frémissait d'anticipation.
Morgane ouvrit les yeux, encore rougis par les larmes de la nuit précédente, et se leva lentement. En haut de la tour, le vent fouetta ses cheveux dès qu'elle quitta l'abri du mur d'enceinte, avant de se répandre sur l'Ile vers la cour herbeuse à son extrémité.
Elle rejoignit le bord de la tour, observant l'endroit où la lumière dorée de l'aube commençait juste à pénétrer les ombres autour du Maitre Autel. Le rituel qui s'était déroulé toute la nuit approchait de sa fin, lorsque les rayons du soleil toucheraient enfin l'autel et la silhouette allongée dessus.
Morgane resserra sa prise sur le mur, essayant de ne pas trembler. Au cours de ses études pour devenir Grande Prêtresse de la Triple Déesse, Morgause lui avait parlé de ce rituel. Si les Disirs étaient considérées comme les interprétatrices directes de la Déesse, la Prêtresse de l'Ile servait de contre-pouvoir, celle qui interprétait directement la volonté de l'Ancienne Magie et qui intervenait si elle pensait que les Disirs avaient commis une erreur. Bien sûr, cela n'était jamais arrivé de toute l'histoire de la Déesse, mais le symbolisme de la charge était ce qui comptait.
Et maintenant, avec la disparition de la Déesse, ce n'était plus uniquement symbolique… Merlin avait été choisi pour interpréter la volonté de l'Ancienne Magie, et jusqu'à sa mort, il serait désormais la plus haute autorité de l'Ancienne Religion. Il serait le Seigneur de toute la Magie.
Morgane serra les dents avec amertume et baissa la tête, consciente qu'aucun pouvoir en sa possession ne pouvait stopper le rituel qui se déroulait plus bas. Il y avait près d'une centaine de sorciers, et elle savait que plusieurs d'entre eux étaient des Grands Prêtres et Prêtresses de régions et Ordres divers. Tenter d'interférer serait du suicide, car aucun d'eux ne reconnaitrait désormais ses droits et elle savait qu'ils n'hésiteraient pas à l'abattre. Elle était souillée à leurs yeux, une traitresse à l'Ancienne Religion.
« Tu te sens seule, n'est-ce pas ? Te languissant ici dans tes regrets. »
Morgane se tourna brusquement à cette voix, et vit la silhouette fanée d'une femme dans une longue robe rouge en lambeaux. Il n'y avait aucun doute que cette femme était un esprit, un mort qui était revenu du royaume de l'au-delà jusqu'ici.
« Qui êtes-vous ? »
La femme sourit fièrement.
« Je suis Nimue, la précédente Grande Prêtresse de l'Ile des Bienheureux. Comme pour mes prédécesseurs, l'Ancienne Magie m'a permis d'être présente pour la nomination de mon successeur. »
Morgane fronça les sourcils.
« Si vous avez la permission de quitter le Royaume des Esprits pour assister à la cérémonie, alors pourquoi êtes-vous ici ? »
Nimue marcha jusqu'au coin de la tour pour observer le Maitre Autel et le soleil qui progressait lentement vers lui.
« Il n'y a pas de place pour moi là-bas, et je ne pense pas que je serais la bienvenue. La dernière rencontre entre Merlin et moi ne fut pas heureuse. »
Morgane jeta à un coup d'œil à la silhouette allongée de Merlin avant de revenir à l'esprit.
« Que s'est-il passé ? »
Nimue soupira puis répondit fraichement.
« J'ai tué Gaius comme prix de la vie d'Arthur lorsqu'il fut mordu par la Bête glatissante. Merlin m'a ensuite tuée, échangeant ma vie pour ramener Gaius d'entre les morts. »
Choquée, Morgane la dévisagea.
« Il vous a tuées ? »
Nimue la regarda, avec un amusement pour les évènements passés que seuls les morts pouvaient afficher, et ce même si cet évènement était sa propre mort.
« Je pensais jouer avec le destin et la destinée, les plier ainsi que lui à mes propres fins, et j'en ai payé le prix. Telle est la voie de l'équilibre. Telle est la volonté de l'Ancienne Magie. Si j'avais vécu au-delà de ce jour, alors il est probable que j'aurais reçu tout comme toi une Marque Runique, certes pour un crime bien moindre, et je me serai repenti de mes erreurs. L'Ancienne Magie a travaillé dur pour permettre ce jour-ci, et elle ne m'aurait pas autorisé à l'empêcher. »
Morgane baissa à nouveau le regard vers la cérémonie et fronça les sourcils.
« Il y a quelque chose que je ne comprends toujours pas. Pourquoi ont-ils choisi Merlin pour être le prêtre ? Pourquoi pas Emrys ? C'est lui qui est supposé être leur meneur. »
Nimue observa Morgane pendant de longues secondes, avant de sourire d'un air entendu.
« Parce qu'Emrys sait que la meilleure façon de s'assurer que ses enseignements perdurent est de confier le futur à la nouvelle génération. Le jour où Merlin m'a tuée fut le jour où il a accepté Emrys comme son maitre. Il a beaucoup appris de lui depuis. »
Morgane serra les poings.
« Donc Merlin est vraiment son étudiant. Je me doutais qu'il était le toutou d'Emrys, mais je n'en étais pas sure. Il l'avait juste laissé entendre. »
Nimue rit à ses hypothèses.
« Merlin n'est pas un simple petit chien. »
Elle se rapprocha de Morgane, leurs visages à quelques centimètres l'un de l'autre.
« Tu dois penser à lui et Emrys comme à une seule force, une barrière concertée entre toi et ce que tu désires. Ce que Merlin sait, Emrys le sait. Mais comprends ceci. Emrys est le plus puissant des sorciers, qui vivra éternellement. Tu n'approcheras jamais de sa puissance, et pourtant en neuf ans, Merlin est presque parvenu à l'égaler. Ils sont tous les deux hors de ta portée. »
Morgane recula, s'éloignant du froid qui semblait émaner de Nimue.
« Pourquoi me dites-vous ça ? »
Nimue ricana.
« Je te le dis pour que tu saches à quel point tes efforts pour prendre Camelot sont vains. »
Elle tourna autour de Morgane.
« Ne te méprends pas, je ne suis pas ici pour t'aider ou te réconforter. Si je ressens de la colère envers Merlin pour m'avoir tué, elle est bien pâle en comparaison de la fureur que je ressens pour toi. »
Morgane la dévisagea avec indignation.
« Pourquoi êtes-vous en colère contre moi ? Je ne vous ai jamais rencontré auparavant ! »
Nimue s'arrêta, et son regard était de glace par-dessus son grondement de colère.
« Tu as tué la Triple Déesse ! Tu n'aurais pas pu le faire plus surement si tu avais poignardé les Disirs toi-même ! »
Sa voix diminua jusqu'à un murmure empli de douleur et d'angoisse.
« Mes pouvoirs et ma charge en tant que Grande Prêtresse de l'Ile m'ont accordé une très longue vie. Pendant plus d'un siècle, j'ai servi la Déesse, lui ai consacré tout ma vie, et puis tu as causé sa mort après juste une poignée d'années comme son acolyte !
– Je… »
Nimue montra Morgane du doigt, la condamnation présente dans chacun de ses mots.
« Sache ceci, Morgane Pendragon. Ce n'est pas ton destin de gouverner Camelot, et ce ne le sera jamais. Ton destin est d'être l'ombre de la lumière d'Emrys, la haine de son amour, le désespoir de son espoir. Ce ne sera que lorsque tu accepteras que Camelot ne sera jamais tien que tu pourras échapper à la prison de ta destinée. Jusqu'à ce jour, j'espère que tu pourriras dans le désespoir, tenu à l'écart par ceux que tu as trahis. »
Elle releva la tête, fière et provocatrice.
« Le règne de la Triple Déesse est révolu. Puisse le règne d'Emrys durer longtemps ! »
Nimue disparut dans un souffle de vent qui poussa Morgane à protéger son visage. Et lorsqu'elle fut partie, la magie de l'Ile frissonna avant de s'élever triomphalement.
Morgane fit demi-tour pour regarder vers le Maitre Autel, là où la lumière du soleil brillait au-dessus de Merlin comme une bénédiction. Elle regardait toujours lorsque la masse des disciples d'Emrys se rassembla autour de lui alors qu'il se redressait et descendait de l'autel. En tant que dernière Grande Prêtresse de la Triple Déesse, elle aurait dû être à sa place un jour. Mais maintenant, la Déesse était morte, et Emrys avait pris sa place, juste comme Merlin avait pris la place qu'elle, Morgane, aurait dû avoir. Elle qui était maintenant condamnée par les vivants aussi bien que par les morts.
Morgane se précipita au bas de la tour, submergée par la rage et les yeux brillants d'une lueur de pure folie. Elle voulait sa vengeance, et savait que même si elle ne pouvait pas l'obtenir ici, elle pouvait l'obtenir par d'autres moyens. Merlin et Emrys lui avaient tout pris, alors désormais elle se battrait encore plus pour détruire tout ce qu'ils avaient bâti et ce dont ils se souciaient.
Son départ de l'Ile passa inaperçu, même le passeur refusant de la voir alors qu'elle faisait avancer sa petite embarcation à travers l'eau par la magie. Son cheval était là où elle l'avait laissé, bien reposé après la nuit écoulée. C'était tout aussi bien pour la pauvre bête vite poussée à un train d'enfer, pendant que Morgane fonçait sur Camelot poussée par la vengeance.
Mais lorsqu'elle arriva, elle ne se précipita pas pour créer sortilèges et destructions. Pour son œil intérieur, les murs brillaient de protections, et elle savait que toute sorcellerie imprudente amènerait Merlin ici, sur les ailes de l'une de ces misérables vouivres de compagnie, avec l'intégralité de son nouvel Ordre sur ses talons. Non, pour prendre sa revanche, elle devrait se montrer subtile, et une longue torture pur Camelot serait bien plus satisfaisante.
Morgane s'attarda en bordure de la cité, attendant une chance de s'y infiltrer. Elle gardait sa magie serrée contre son noyau, de telle sorte que pour les alarmes, elle n'émette pas plus de magie qu'un simple prestidigitateur. Non, Merlin n'aurait pas rendu les alarmes si sensibles, car cela aurait signifié des perturbations continuelles lors des allées et venues de la population sans cesse grandissante des porteurs de magie de Camelot. Les alarmes sur le château la détecteraient sans doute, mais Morgane savait qu'elle n'avait pas besoin d'aller si loin. Gwen aimait se promener parmi les habitants de la cité, leur parler, s'enquérir de leurs besoins, et ils l'aimaient pour cela. Mais c'était également une faiblesse qu'elle pouvait exploiter.
Ce fut quand Gwen fit sa promenade quotidienne à travers la ville haute, sans escorte, car en pleine confiance dans cette zone proche du palais, que Morgane frappa. Un instant de distraction causé par un tonneau qui se renversa fit que les spectateurs ne virent pas leur Reine se faire attraper et tirer dans une ruelle. Ce fut là que Morgane plaqua une main contre la bouche de Gwen, pour l'empêcher d'appeler à l'aide.
Morgane sourit avec malice en croisant les yeux effrayés de Gwen, puis son regard glissa jusqu'au bracelet au poignet de la reine.
« Tu penses que ton précieux bibelot va t'apporter de l'aide ? Peu importe qui il est censé prévenir lorsque tu es menacé par la magie, il n'aidera pas. Pas après que je m'en sois occupé à la Tour. »
Son sourire se transforma en ricanement.
« Mais ne t'inquiète pas, je ne suis pas ici pour te tuer… Non, je suis ici pour finir ce que mes mandragores ont commencé. Il est temps pour toi de jouer à un petit jeu. »
