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Chapitre 60 : Le Chaudron d'Arianrhod ~Partie 2~

« Nous pouvons atteindre le Chaudron d'Arianrhod en trois jours, si nous gardons un rythme constant. Ne prenez que ce dont vous avez besoin. Vous pourrez récupérer toutes les possessions que vous laissez ici à notre retour. »

Merlin vérifia rapidement les trois chevaux qui avaient été rassemblés dans la cour centrale. Brevan et sa fille, Claire, chevaucheraient sur l'un d'eux tandis que son épouse, Mari, serait attachée sur la selle d'un autre. La femme avait été réveillée et gardée dans le donjon pour la nuit, afin qu'elle puisse manger même si elle l'avait fait à contrecœur. Elle demeurerait dans un sommeil enchanté pendant le voyage, et ne serait ramenée à la conscience que lorsqu'ils devraient lui donner de l'eau et de la nourriture, et s'occuper d'autres choses nécessaires.

Merlin jeta un regard au père et à la fille, et à la façon dont la petite fille regarda avec des yeux pleins de larmes sa mère être chargée sur son cheval. Il savait qu'il était un peu brusque avec eux dans son attitude, mais c'était seulement parce qu'il était inquiet. La Déesse Blanche était plus connue comme un mythe, une fable qu'une réalité. Elle était le symbole de l'aspect de l'Ancienne Magie touchant à la guérison... et à la vie et la mort. Si elle existait en tant que conscience, comme cela avait été le cas de la Triple Déesse, il n'y avait aucune façon de savoir si elle lui répondrait. Il valait donc mieux rester ferme et sérieux avec l'homme et sa fille, plutôt que de trop alimenter leurs espoirs, aussi contre-nature que ce soit pour lui.

Merlin se hissa sur la selle de Bitan, sur le point de partir, quand un quatrième cheval et son cavalier entrèrent dans la cour par la porte. Mordred s'avança et marqua une pause devant lui, avec tout le matériel nécessaire pour un voyage d'environ une semaine, attaché à sa selle.

Il eut un sourire ironique.

« La dernière fois que tu es parti seul en mission par compassion, tu as fini empoisonné et tu as mis une semaine à guérir. Je viens avec vous, sur ordre du Roi. »

Il eut un petit rire.

« Enfin, en quelque sorte. Je lui ai dit que je pensais que tu aurais besoin d'aide, et il est tombé d'accord avec moi. »

Merlin adressa un long regard à Mordred, puis il soupira de résignation avant de sourire.

« Je ne peux pas argumenter contre ça, pas vrai ? Un peu d'aide avec Mari serait appréciée, quand je devrai la rapprocher du réveil pour la nourrir. Ça permettra à Brevan de réconforter sa fille, tandis que nous emmènerons sa femme à part pour ne pas perturber Claire. »

Mordred acquiesça d'un signe de tête et prit position à l'arrière-garde, avant que le groupe ne sorte en direction du nord, vers les montagnes aux limites des terres d'Annis, où se trouvait le Chaudron.

Mais à leur insu, la Dochraid n'avait pas été entièrement corrigée par la punition de Merlin pour avoir tenté de le tuer. Car un corbeau avait volé dans la cave sur son ordre, et était reparti en portant un message.

Il vola à l'est vers une zone de forêt dense, loin de toute route ou possibilité de croiser des voyageurs. Là, il se posa sur un rocher, devant l'ouverture d'une grotte sous les racines d'un arbre, et à son croassement une femme sortit.

Morgane fronça les sourcils en approchant l'oiseau, décrochant le message qui était attaché à la patte du corbeau. Elle le déroula ensuite, et ce qui y était écrit suffit à la faire frissonner.

Emrys met tout en œuvre pour défaire le Teine Diaga que vous avez jeté à la femme du bûcheron. Il a l'intention de l'en laver au Chaudron d'Arianrhod.

Morgane froissa la lettre dans son poing, étrécissant les yeux. La femme du bûcheron avait seulement été un test du rituel, et bien qu'elle la lui ait rendue, cela n'empêchait pas qu'elle soit un pion possible à utiliser plus tard. Mais la perdre ne fut pas ce qui causa à Morgane de se retourner vers le jeune dragon émergeant de la grotte derrière elle. Ce fut l'idée qu'elle savait maintenant où serait Emrys. C'était une occasion de s'en prendre à lui et d'en être débarrassée une bonne fois pour toutes.

« Il faut que tu m'aides, Aithusa. »

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Le deuxième jour après leur départ de Camelot touchait à sa fin, tandis qu'ils chevauchaient vers le pied des montagnes devant eux.

Merlin les regarda solennellement.

« Nous allons devoir laisser nos chevaux au pied du passage, il est trop rocailleux pour que nous prenions le risque de les faire boiter plut tard. Le chaudron est sur le pic situé le plus à l'ouest. »

À ses côtés, Mordred observa également les montagnes.

« Ce serait le plus haut ? »

Merlin le regarda avec un sourire ironique.

« C'est toujours comme ça, n'est-ce pas ? »

Il regarda Brevan par-dessus son épaule, conscient que le bûcheron fronçait les sourcils dans sa direction. Le badinage léger ne semblait guère lui plaire, bien que ce soit compréhensible.

« Sachez que nous prenons cela très sérieusement. C'est juste que, avec les ennuis et les épreuves que nous avons déjà affrontés dans nos vies, nous avons appris à nous raccrocher à la légèreté et au rire dans les moments où c'est possible. S'attarder sur les ennuis qui nous attendent, aux dépens du moment présent, c'est vivre sa vie dans la peur constante de l'inconnu. »

Le froncement de sourcils du bûcheron s'atténua, bien qu'il demeura silencieux. Sa fille était tout aussi tranquille, bien que cela semble plus être dû à sa confusion et son incertitude quant à ce qu'il se passait. Merlin lui sourit doucement, et envoya vers ses mains l'une des orbes de lumières qu'il avait utilisées pour amuser le fils de Liam.

Le visage de la petite fille s'illumina avec émerveillement tandis qu'elle tenait la lumière, et au bout de quelques instant, elle sourit.

« Jolie ! »

Merlin adressa à Brevan un petit sourire quand l'homme le regarda après cette réaction, et haussa les épaules.

« Parfois, il faut un enfant, pour nous montrer que les choses ne sont pas toujours aussi sombres qu'elles en ont l'air. Accrochez-vous aux souvenirs lumineux que vous partagez, au sujet de Claire et de sa mère. Ils vous aideront à ramener Mari. »

Merlin talonna ensuite son cheval pour qu'il redémarre. Ils chevauchèrent jusqu'à approcher de l'extrémité de l'herbe de la lande, et laissèrent les chevaux ici avec un ordre du magicien de rester à cet endroit. Peu de mots furent échangés tandis que Merlin transportait la plupart des vivres, et que Mordred prenait un unique sac avant de porter Claire. Brevan portait sa femme dans un silence sombre, mais la façon dont il ne cessait de regarder son visage endormi, avec des larmes tout juste visibles dans ses yeux, montrait que les paroles de Merlin l'avaient atteint. Les souvenirs qu'il devrait faire remonter à la surface chez sa femme étaient en train de remonter en lui.

Ils étaient environ à mi-chemin de la passe quand ils s'arrêtèrent pour camper, et il ne fallut pas longtemps à Brevan et à Claire pour s'endormir lorsqu'ils eurent tous mangés. Merlin choisit ce moment pour réveiller Mari, la maintenant silencieuse et groggy avec sa magie, jusqu'à ce qu'elle ait mangé et qu'il la replonge dans le sommeil.

Mordred l'aida, silencieux et songeur, jusqu'à ce que Mari fût recouchée et que Merlin et lui soient les seuls réveillés.

« Je me demande souvent, comment tu peux être si attentionné, quand je sais à quel point tu peux aussi être féroce et terrifiant. »

Merlin soupira et s'assit, dos contre un rocher, regardant le chevalier au-dessus du feu de camp.

« C'est parce que, d'une certaine façon, je me vois comme ayant deux facettes. La facette que tu vois maintenant, Merlin Garrah l'homme qui as commencé comme garçon de ferme dans un village pauvre, et a fini par devenir le meilleur ami d'un Roi. Mais mon autre facette est Emrys, le puissant magicien et féroce protecteur d'Arthur et de Camelot. Mais cette facette de moi, est une facette qui fait peur aux gens. Je la montre seulement quand j'y suis obligé. Le reste du temps, je suis seulement "Merlin". J'y suis obligé, car autrement, je craquerais probablement sous le poids de mon destin. »

Mordred se tut, songeur.

« Ton destin... et par moments je me demande quel est le mien. »

Merlin broncha visiblement à ces paroles, et Mordred fronça les sourcils.

« Tu le sais, n'est-ce pas ? Dis-moi, quel est mon destin ? »

Merlin détourna les yeux, demeurant silencieux plusieurs minutes, avant de soupirer et de le regarder.

« Ton destin, c'est à toi de le décider. Il y a des choses que tu es destiné à accomplir, mais ce qu'elles sont n'a pas d'importance. Tout ce qui compte c'est la façon dont tu choisis de vivre ta vie jusqu'à ce que ces événements se produisent. »

L'expression de Mordred était sincère, implorante.

« S'il te plaît, dis-moi juste. Je veux savoir. »

Merlin secoua la tête, avec un regret sincère.

« Je suis désolé, mais je ne peux pas, et ce n'est pas que je ne te fais pas confiance... C'est parce que je sais que le poids de savoir ce que tu affronteras un jour... pourrait te briser. »

Il inclina la tête.

« Par exemple, je suis allé dans la Caverne des Cristaux dans un moment de conflit et d'incertitude, et j'ai demandé la réponse à une question. J'ai payé cette réponse avec un chagrin et une peine tels que je n'en avais jamais connus, et ce que j'ai vu précisément est quelque chose que je ne révélerai jamais, pas même à Arthur... celui sur qui portait la question. »

Mordred fronça les sourcils.

« Qu'est-ce que tu as demandé, et pourquoi le lui cacher ?

– Parce que j'ai demandé, dans ma peur pour son avenir, à savoir quand et comment il est destiné à mourir. »

L'expression de Merlin se fit lugubre.

« Je l'ai vu se produire, non une fois, mais deux. Deux futurs possibles, et je vais devoir vivre en sachant que je serai témoin de l'un des deux un jour. Si je disais à Arthur ce que j'ai vu, si je lui disais comment il va mourir, il passerait sa vie à guetter constamment cette suite d'événements. Il serait tellement fixé sur cette peur, qu'il vivrait comme une ombre au lieu de vivre normalement. Comme je l'ai dit aujourd'hui à Brevan, il faut s'accrocher à la légèreté et au rire quand les événements le permettent. S'inquiéter trop de ce qui est à venir, ce n'est pas vivre du tout. C'est pourquoi je ne peux te dire ce que tu veux savoir, car si je le fais alors tu passeras ta vie à guetter et attendre que ces événements se produisent. »

Mordred le fixa, à la fois stupéfait et sceptique.

« Mais tu sembles réussir à vivre avec cette connaissance. Qu'est-ce qui te fait penser que je ne pourrais pas ? »

L'expression de Merlin se fit mélancolique.

« Parce que tu n'as qu'une seule personnalité, Mordred toi. La seule raison pour laquelle j'arrive à vivre avec cette connaissance, c'est parce que c'est "Emrys" qui se préoccupe de ce futur lointain. "Merlin" s'occupe juste de ce qui est en face de lui, et dans le futur proche. "Merlin" vit pour aujourd'hui. »

Mordred se tut à nouveau, mais finit par soupirer et céder.

« Je comprends. Ce "Emrys", le Seigneur de l'Ancienne Magie, veille sur ce qui est à venir dans ma vie, tandis que son représentant, "Merlin", s'assure que je peux rester moi-même malgré cela. Tu le fais par gentillesse, parce que tu comprends mieux que personne, à quel point ça me ferait souffrir de savoir. »

Merlin sourit doucement et hocha la tête.

« C'est comme je t'ai dit. Je ne cesserai jamais de te sauver, peu importe de quoi. C'est ce que font les amis. »

Mordred lui rendit son sourire, et hocha également la tête.

« Et je suis honoré de t'appeler mon ami. »

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Une bien meilleure scène, à mon avis, que celle d'origine avec Mordred qui se rend bien compte que Merlin n'a pas confiance en lui !