Disclaimer: Tous les personnages ici présents appartiennent à Tite Kubo.


.

Acte I: Chizuru

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes?

.

Il n'y avait de plus bel instant, pour Chizuru, que celui, crépusculaire, de la tombée des masques.

Ainsi, elle ne pouvait s'empêcher d'épier Orihime lorsque celle-ci enlevait son costume. C'était plus fort qu'elle. Elle faisait mine d'être très occupée, penchée sur ses affaires, mais observait toujours sa camarade lorsqu'elle se dévêtait. Elle aimait aussi la voir prendre un mouchoir, enlever le maquillage de scène de son visage pour redevenir elle-même, avant de se tourner vers elle souriante, les joues rouges.

Ensuite, invariablement, Orihime se levait et lui demandait de l'aide pour dégrafer son costume. Chizuru pouvait alors s'approcher suffisamment près pour sentir l'odeur de sa peau blanche et effleurer ses cheveux roux. Tout d'abord, elle enlevait la coiffe, libérait la chevelure soyeuse qui répandait des senteurs de poupée en retombant. Le parfum d'Orihime l'étourdissait. Puis d'une main tremblante, elle enlevait une à une les épingles qui retenaient les pièces de tissu entre elles. Leurs costumes étaient de véritables pièces de musées et certains se portaient encore à l'ancienne. C'était le cas pour la robe de Juliette, dont il fallait coudre les pièces entre elles. Une chaleur douce s'emparait toujours de Chizuru alors qu'elle délaçait peu à peu son amie. Il faisait bien trop chaud sur scène pour porter une chemise ou un soutien-gorge sous ce genre de robe. Aussi, elle retenait son souffle, le cœur battant, jusqu'à ce que le dos blanc de sa camarade lui apparaisse. Certains soir, effrayée et embrasée à la fois, Chizuru ne pouvait s'empêcher d'effleurer audacieusement la peau de la jeune fille, comme sans le faire exprès. À chaque fois, il lui fallait se retenir férocement pour ne pas enlacer Orihime et refermer ses doigts sur les seins opulents de son amie, qu'elle savait nus, de l'autre côté du buste. Puis, Orihime enlevait sa jupe, révélant la finesse de ses jambes et l'arrondi de son bassin, ce qui achevait d'annihiler toute pensée en Chizuru. Son amie, vêtue d'une simple culotte, lui livrait ses appâts l'espace de quelques secondes, inconsciente de l'effet qu'elle produisait. Mais ensuite, Orihime s'éloignait d'elle et récupérait ses vêtements pour se rhabiller, avant de plier soigneusement son costume.

Alors, Chizuru se sentait déchirée. Le charme se rompait et elle se secouait mentalement, furieuse contre elle-même et désespérée.

Le pire, c'est qu'elle et Orihime partageaient la même chambre!

Combien de fois, combien de fois, avait-elle passé ses nuits blanches à écouter la respiration un peu sifflante de sa belle, juste à côté, en se retenant de toutes ses forces d'aller la rejoindre et de la serrer dans ses bras?

Combien de fois l'avait-elle admiré dans une semi-pénombre qui révélait le délicat modelé de son profil étendu sur l'oreiller, ombre chinoise merveilleuse qui paraît avec tant de grâce cette couche banale et sans attraits?

Elle l'aimait de toute son âme, c'était la seule raison pour laquelle elle résistait à la tentation de profiter d'elle, de son innocence ou de son sommeil de plomb. Mais la violence de ses sentiments avait failli plus d'une fois lui faire sauter le pas.

Son amour la tuait à petits feux, imperceptiblement, et dans l'ombre de l'indifférence de son amie, elle se détruisait en silence.

Ce soir-là, Chizuru se demanda si ses barrières n'allaient pas céder. Les jambes en coton, elle sentait son corps lui échapper, lui qui n'aspirait tout entier qu'à elle... Le sang pulsait à toute vitesse dans ses veines, la chaleur lui montait jusqu'aux oreilles et sa chair enragée implorait qu'on la délivre. Incapable de résister, elle posa une main sur l'épaule d'Orihime.

Oh, ce toucher.

Horrifiée de s'être trahie, Chizuru ôta sa main au moment où le tissu tombait.

Orihime se tourna vers elle, l'air perplexe, le torse nu.

– Tout va bien? demanda-t-elle avec un sourire.

Chizuru déglutit. Elle était au paroxysme de la souffrance et voilà qu'Orihime se retournait et qu'elle découvrait le galbe parfait de deux seins blancs aux auréoles roses pointant légèrement sous la température rafraîchie de la loge. Les yeux de Chizuru allaient et venaient du visage de son amie à sa poitrine, son cou, la ligne des épaules, son sourire joyeux, son ventre et sa taille, ses hanches rondes, ses bras, son regard en attente, légèrement interrogatif...

N'y tenant plus, Chizuru rompit l'espace entre elle et l'enlaça. Orihime n'eut pas le temps de faire le moindre geste: la bouche de Chizuru s'empara avidement de la sienne, empressée, assoiffée. Une poigne de fer la plaquait contre son amie, écrasait sa poitrine contre la sienne, sa jambe s'insinuait entre ses cuisses et ses deux mains parcouraient son dos, tandis qu'une langue intrusive tentait de forcer le barrage de ses dents.

Orihime hoqueta, surprise par cette agression.

Haletante, elle parvint à repousser Chizuru.

– Chi... Chizuru-chan... tu...

Chizuru mourait d'envie de la reprendre dans ses bras. Non, on ne pouvait pas lui ôter le pain de la bouche comme ça. C'était trop court. Trop intense. Elle ne lui avait pas rendu son baiser.

Mais Orihime continuait à la maintenir en arrière.

– Arrête, Chizuru-chan!

Le cri, presque suppliant, la refroidit quelque peu. Chizuru s'immobilisa.

Orihime reprit son souffle et demanda:

– Pourquoi as-tu fait cela?

C'était une véritable question. Elle paraissait sincèrement ne pas comprendre.

– Je... Je...

Chizuru se reprit.

– J'avais envie de t'embrasser.

Pas seulement de l'embrasser, hypocrite, vicieuse que tu es, pensa-t-elle. Si on te lâchait, qu'est-ce que tu ne lui ferais pas, tu...

Orihime ne paraissait toujours pas comprendre.

– Pardonne-moi. Je t'aime beaucoup Chizuru-chan, mais...

Aïe.

– …je n'ai pas envie de t'embrasser. Enfin, pas comme ça.

Rosissante, Orihime recula et enroula ses bras autour de sa poitrine.

On y était: c'était le moment où le charme se rompait.

Orihime ramassa maladroitement ses affaires et acheva de se changer. Avec amertume, Chizuru se demanda si elle avait compris ce que sa révélation impliquait. Quelque chose lui disait que non. Mais au moins l'instinct d'Inoue dut lui souffler qu'il vaudrait mieux se couvrir, car elle se rhabilla en moins d'une minute et s'en fut.

Restée seule dans la loge froide, le cœur détruit, Chizuru sentit des larmes de rage poindre à ses yeux.

Elle s'était ridiculisée, elle avait tout raté, tout perdu. Après cela, sa princesse ne la laisserait plus approcher. Elle ne lui demanderait plus jamais de l'aider à enlever son costume… et il y avait fort à parier qu'elle ne lui ferait plus jamais confiance.

Pourquoi diable avait-elle agi ainsi?

Son regard se posa alors sur la tablette et sur son sac. Ses médicaments étaient dedans. Et elle les avait oubliés... Elle s'en saisit brusquement et y fouilla jusqu'à ce qu'elle trouve le tube en plastique. Elle enfourna deux comprimés dans sa bouche. Sa bouche qui portait encore le goût des lèvres d'Orihime.

Était-ce vraiment la raison? Était-ce la faute de ces médicaments oubliés? Non, sa maladie ne provoquait rien de ce genre… Mais quelque chose lui disait que ça pouvait tout expliquer: quand elle était en crise, il lui venait toujours des idées folles, absurdes, mais qui sur le moment, paraissaient toujours sensées, des idées qu'elle ne pouvait s'empêcher de réaliser, quoi qu'il dusse lui en coûter après.

Chizuru resta cinq minutes debout, immobile, la tête renversée en arrière. Furieuse contre elle-même, elle réalisa qu'elle tremblait encore. Son âme était douchée, mais son corps, lui, était loin d'être apaisé.

C'est alors qu'elle entendit le murmure confus des voix des autres et le rire bruyant de Rangiku-san. Elle sursauta: les bruits se rapprochaient. Elle ne pouvait pas se laisser surprendre dans cet état. Elle était trop troublée pour jouer positivement la comédie.

En rage et au désespoir, elle se rua aux toilettes pour cacher ses larmes et sa honte.

.

Durant le reste de la soirée, Orihime évita de se retrouver à nouveau seule avec elle. Cela n'avait rien d'étonnant, mais Chizuru ne put s'empêcher d'en éprouver une douleur sourde dans la poitrine, comme si on l'avait poignardée et que la belle rousse faisait lentement tourner la lame restée enfoncée dans la plaie.

Le soir-même, alors qu'ils dînaient tous ensemble dans la cuisine embuée du thé de Kisuke, enfumée des cigarettes de Kensei, Ichigo et Grimmjow, Le regard tendre d'Orihime ne se posa pas une seule fois sur elle. Il demeura entièrement focalisé sur l'homme à la tignasse bleue, son voisin de table.

Grimmjow et Orihime… Étonnamment, ces deux-là, pourtant si dissemblables, s'entendaient très bien. Ils entretenaient même une amitié profonde. La jeune fille plaisantait gaiement avec l'acteur aux cheveux de mer, souriante, à son accoutumée, tout en s'enfilant une plâtrée de nouilles qu'elle aromatisait de crème fraîche et de sauce soja, avec la même énergie que d'habitude.

– Orihime-chan! gémissaient Kaien et Rangiku, en chœur. Comment fais-tu pour te goinfrer en permanence et rester si mince? C'est tellement injuste!

Tous deux interprétaient les parents Capulet et étaient aussi inséparables que Jyushiro et Rukia, lesquels jouaient les rôles des parents Montagu. Chizuru lorgnait aussi souvent sur la deuxième rouquine plantureuse de la troupe, mais jamais Rangiku-san, aussi belle soit-elle, n'avait éveillé en elle le quart de l'émoi qu'elle éprouvait pour sa princesse.

Ils mangeaient chaque soir après avoir joué et rangé. La pression se relâchait, pendant le dîner. Le stress de la soirée se détendait simplement, et ils passaient de longues heures à table, à rire et à se chamailler jusque très tard dans la nuit. Car l'euphorie d'une représentation met toujours des heures à retomber. Impossible d'aller se coucher avant deux heures! Et Chizuru, pour rien au monde, n'aurait gâché une seconde de contemplation d'Orihime pour une activité aussi futile qu'un sommeil réparateur.

Leurs visages étaient rouges encore d'avoir été maquillés, chauffés, démaquillés, frottés. Leurs yeux brillaient du succès et de la salle comble. Les voix montaient et s'éparpillaient à mesure que les tasses de saké s'étaient remplies et vidées. Tessai, leur dieu, machiniste et régisseur, celui qui sur scène les éclairait, avait le visage écarlate et les lunettes embuées. Kisuke surveillait Ururu et Jinta qui essayaient tous les soirs de chiper du saké à la barbe des adultes (surtout Jinta, en réalité). Et tous les soirs, il leur donnait à chacun une petite tape sur les doigts d'un coup sec de son éventail. Pourquoi les deux benjamins de la troupe n'étaient-ils pas couchés à cette heure, vous demanderez-vous? Quel intérêt à cela. Si on les avait envoyés au lit, ils se seraient relevés. De toute façon, les adultes faisaient bien trop de bruit pour qu'ils puissent dormir tranquilles. Au moins, en les laissant veiller avec eux, on pouvait les avoir à l'œil.

En face de lui, Yoruichi, fraîchement promue au rang de costumière et maquilleuse, en plus de ses fonctions d'ingénieure son, bavardait malicieusement avec Kuukaku, la machiniste, en laissant son regard de chat planer sur la cuisine. Étonnant de constater que cette jeune femme aux tendances nudistes prenne tant de plaisir à habiller les autres, et à sublimer leurs corps et leurs faces de parures fastueuses.

De l'autre côté de la table, Ichigo fumait. La cigarette semblait toujours apaiser son caractère impulsif et lui donnait une sorte de charme, d'élégance, qu'il n'avait en aucune autre circonstance. Lorsqu'il sortait une cigarette, il en tendait toujours une à Grimmjow, Grimmjow qui essayait, à peu près tous les trois mois, sans succès, d'arrêter et lui répondait par un regard noir. Et, à sa droite, Renji, qui détestait l'odeur, fronçait les sourcils, plissait le nez, et tentait d'échapper à la fumée nauséabonde, sans jamais y parvenir.

Ils avaient leur routine, bien ancrée, et chaque soir se déroulait ainsi. Il fallait empêcher Ganju de boire trop, Sentarô aussi, mais ce n'était pas Kiyone qui pourrait les raisonner. Il fallait toujours qu'Isane intervienne pour retenir sa petite sœur, comme Kaien modérait son petit frère. De temps en temps, les deux fratries se disputaient. C'était drôle à voir.

Isane était belle, elle aussi, grande et bien faite, mais Chizuru n'était aucunement attirée par elle. Elle lui faisait bien trop l'effet d'un homme, à moins que ce ne fût parce qu'elle jouait systématiquement des rôles de garçons, quand on en manquait pour la distribution. Dans Roméo et Juliette, elle incarnait Benvolio, le joyeux et gentil compagnon de Roméo: en arrière, toujours cherchant à imposer la paix et la raison, même si ses vœux étaient sans espoir. C'était un rôle qui lui convenait parfaitement, à Isane, la douce et timide Isane qui redoutait autant les conflits que les chauves-souris.

De la soirée, Kensei était le plus bourru. Il était leur doyen, le plus ancien de la troupe, le plus âgé aussi. Il se mêlait peu aux conversations, contemplatif et austère, les traits burinés, le regard sombre sous sa chevelure grise. Isane était sa fille, ce qui n'arrangeait pas la timidité de cette dernière. Il est toujours plus difficile de se laisser aller, même aux vapeurs d'alcool, en présence d'un père que l'on redoute autant qu'on l'aime. Lorsqu'il parlait, Kensei grondait: seul Kisuke plaisantait avec lui. Dans la pièce, on l'avait fait comte Pâris, le fiancé de Juliette, l'ami de Capulet. Mais il incarnait aussi le frère Laurent, confident de Roméo. Le rôle du religieux lui convenait tout aussi bien, avec son visage rude et ascétique. Kensei était un grand comédien. Fiancé terrible pendant une scène, puis adjuvant du jeune couple dans la suivante, il parvenait si bien à se glisser dans les deux rôles que l'on ne s'apercevait presque pas que les deux personnages étaient joués par le même acteur.

À ses côtés, se tenait Kaname, silencieux et yeux fermés: Kaname, bien qu'aveugle, se mouvait avec autant de grâce et d'agilité que n'importe quel comédien valide, sur la scène. Dans la pièce, il prêtait sa voix à Escalus, le prince de Vérone, figure d'autorité et d'impartialité. C'était lui qui donnait à l'histoire sa moralité et sa fin: Il y aurait des graciés et des punis, disait-il. Car jamais aventure ne fut plus douloureuse que celle de Juliette et de son Roméo. Le rôle allait à merveille à Kaname, lui qui prisait si fort dans la vraie vie les vertus du calme, de la modération, de la justice. D'ordinaire, il travaillait de manière à interpréter des rôles voyants sans que l'on se rende compte de son handicap, et y parvenait fort bien. Mais pour le prince de Roméo et Juliette, Kisuke lui avait demandé de ne pas feindre de voir: cela convenait symboliquement au rôle, que l'on adapterait, par des moyens de mise en scène, à cette particularité. Après tout, la justice n'était-elle pas censée avoir les yeux bandés?

Assise près de Kiyone, Chizuru écoutait distraitement son débat avec Sentarô. Ils étaient encore en train de palabrer sur le jeu de chacun. Tous deux avaient le même rôle, et avec Ganju, ils jouaient les serviteurs des Capulet, des Montagu, les uns après les autres, et souvent se disputaient au sujet de la première scène de bagarre.

Parfois, elle en riait avec eux. Mais ce soir, Chizuru n'avait d'yeux que pour Orihime. Si fraîche, si belle, si candide, si désirable et désormais inaccessible. Par sa propre faute.

– Tu n'as pas dit un mot de toute la soirée, constata Renji, en face d'elle. Tout va bien, Chizuru?

À ce nom Orihime frémit. Ses épaules se raidirent, Chizuru le vit. Même si l'élue de son cœur lui tournait le dos, elle pouvait sentir son trouble. Grimmjow, lui, ne s'en aperçut pas. Il n'était pas un grand psychologue.

– Hé, Honshô, relança alors Ichigo, pourquoi tu fais la gueule?

Lorsque Ichigo Kurosaki était ivre, il devenait deux fois plus grossier que d'habitude et sa voix partait dans les aigus. Ça aussi c'était drôle, d'habitude.

– Je suis juste fatiguée, répondit Chizuru.

Et elle détourna la tête, vaguement angoissée. Il lui semblait que tout le monde pouvait lire ce qui s'était passé en coulisse sur son visage. Les regards de ses compagnons semblaient la cribler, la percer à jour, impitoyables, et ricaner silencieusement. Comme les bouches maléfiques de démons venus la tourmenter.

La honte rendait Chizuru paranoïaque.

– T'as l'alcool triste, ce soir, Honshô? demanda Kaien avec un large sourire.

– Les écoute pas, reprend un verre, suggéra Rangiku, rosie de saké et de bonne nourriture.

Mais Chizuru s'écarta. Son cœur battait, et il lui semblait que si elle relevait les yeux, elle pourrait croiser le regard d'Orihime, accusateur, dégoûté. Non. Non. Non, non, non.

Elle marmonna une excuse et sortit de table. Quitter la pièce lui semblait vital à cet instant. Comme si sa présence risquait à tout moment de faire exploser une bombe. Elle ne savait pas d'où venait cette impression, elle devait juste le faire, fuir, courir... Échapper... échapper à quoi, comment le savoir? Quoi qu'il en soit, elle courut vers la salle: il lui fallait de l'espace, de l'air. Ici, dans les couloirs, les murs étaient trop proches, trop serrés, on aurait dit qu'il cherchaient à l'attraper.

En sueur elle pénétra dans le théâtre. Le vide, le silence et l'odeur de la scène calmèrent le rythme effréné de son cœur. Elle avait l'impression qu'elle allait vomir, bien qu'elle ait bu à peine deux tasses de saké.

Enfin, les larmes montèrent, débordèrent, coulèrent sur ses joues, pour la seconde fois de la journée.

Cette fois, elles la soulagèrent. Et Chizuru se laissa aller à sa peine quelques instants. Les sanglots résonnèrent au milieu des rangées de fauteuils, puis finirent par s'espacer.

Chizuru monta se coucher immédiatement sans dire bonne nuit à personne, pour échapper aux questions que ne manqueraient pas de lui poser ses amis. Au passage, elle engloutit quatre comprimés.

.

Lendemain soir. Salle comble. Quatre points lumineux braqués sur eux. Une vague orangée bordée d'or, qui ne laissait rien deviner du public. La lumière de la salle de bal nimbait la scène. C'était le grand moment. Celui de la rencontre.

Dissimulée derrière les rideaux, Chizuru savait qu'elle aurait dû se renfoncer dans les coulisses, pour ne pas être vue. Urahara n'aimait pas qu'ils regardent les autres jouer en attendant leur entrée. On voit tout ce qui se passe sur scène, depuis la salle, avait-il coutume d'affirmer. Tout. Y compris vos petits museaux qui dépassent des rideaux. Il avait raison, bien sûr, mais Chizuru cédait parfois, souvent, à la tentation de regarder jouer Orihime.

Aujourd'hui, encore plus que d'habitude, elle en éprouvait le besoin.

Orihime n'était pas aussi bonne actrice qu'Isane, Kensei ou Grimmjow. Ou même que Rangiku ou Kiyone. Mais elle avait quelque chose. Un naturel. Une sincérité dans le jeu, une absence d'inhibition, une aisance qui faisait que l'on oubliait les défauts de son interprétation. Elle était appréciée et souvent très applaudie car, plus que tout autre, elle touchait son public.

Chizuru la trouvait merveilleuse en Juliette.

Pourtant ce soir, il se passa une chose terrible.

Drapée dans son costume de nourrice, Chizuru buvait la scène du regard. La rencontre entre Roméo et Juliette était si belle! Si simple. L'amour absolu, c'était cela: une évidence et rien de plus.

Au cours de la scène, Juliette et Roméo, de part et d'autre de la scène, observaient les danseurs, représentés par le public. Au fond, on voyait les Capulet festoyer joyeusement, et un serpentin de danseurs passer entre les deux futurs amants. Puis soudain, la lumière baissait, se concentrait sur eux. Lentement, ils se trouvaient face à face, toujours séparés par les danseurs qui disparaissaient dans l'ombre, et s'accrochaient du regard.

Lors d'un exercice d'improvisation, Ichigo et Orihime l'avaient joué ainsi, à la West Side Story, et Urahara avait décidé de conserver la scène telle quelle.

C'était une mise en scène très "cinéma", plus difficile à réaliser au théâtre, car on y voyait moins bien les échanges de regards. Mais en attirant l'attention du spectateur au bon endroit, grâce aux lumières, on obtenait une scène presque irréelle. L'effet était tout en lenteur, en musique évaporée, en teintes douces. Chizuru trouvait ce passage hypnotique.

Le son s'adoucissait imperceptiblement au moment où Roméo tournait la tête. Juliette suivait instantanément, comme si le destin la poussait à regarder précisément à cet instant de son côté. Lentement, très lentement, ils se faisaient face, se découvraient, faisaient un pas l'un vers l'autre. Dans un presque noir, seuls, ils se contemplaient... longtemps.

Et puis lumières et musique remontaient peu à peu, la tension se rompait et les danseurs entraînaient Juliette, souriante. Et Roméo abandonnait ses amis pour la suivre.

Chizuru retenait toujours son souffle à l'instant où leurs yeux se rencontraient. Lorsqu'elle épiait la scène, elle se plaçait côté cour, face à Juliette, et il lui semblait à chaque fois que c'était sur elle que le regard d'Orihime se posait, que c'était elle, la cause de ce changement subit, de cette fascination émerveillée que l'on lisait alors dans les yeux de sa princesse. Comme un charme magique, ce regard apaisait ses doutes, calmait ses blessures.

Mais ce soir-là, ce fut différent. Ce soir-là…

Ichigo était bon. Très bon. Un excellent jeune premier. Chizuru connaissait son jeu sur le bout des doigts pour l'avoir vu le répéter inlassablement. La manière dont il composait son visage, dont il élaborait la surprise, l'enchantement, puis la béatitude, dont il tissait peu à peu son sourire ébloui… tout cela était parfait. Savamment mesuré et calculé, aussi beau que crédible.

Mais cela n'était que jeu, et Chizuru le savait.

Ce soir-là, elle s'aperçut qu'Orihime ne jouait pas.

Elle vit son regard passer lentement sur le public, revenir sur l'avant-scène, remonter, puis se poser sur son partenaire… et avec la puissance absolue de la sincérité, se mettre à briller, briller, briller… Aussi fort que la plus intense lumière, le regard d'Orihime, lorsqu'il toucha Ichigo, étincela d'émerveillement et son visage aussitôt rayonna.

Rien de tout cela n'était feint. Elle était Juliette. Elle était la beauté. Elle était cette jeune fille amoureuse dont les yeux reconnaissent instantanément son autre. Voilà ce qui touchait toujours Chizuru lorsqu'elle contemplait ce bref moment de la pièce. Le véritable amour dans les yeux de sa princesse.

Mais ce regard si vrai ne lui était pas destiné. Ni à elle, ni à Roméo. Il était pour celui qui endossait le rôle du jeune Montagu. Il était pour Ichigo.

Et Chizuru se maudit de ne pas l'avoir compris plus tôt.

.

Orihime fut fantastique ce soir-là. Elle éclipsa complètement Ichigo et reçut tous les bravos du public.

Chizuru, anéantie, était revenue à son poste d'observation.

Elle avait assisté, dévastée, à l'ensemble de la pièce, en prenant un peu plus conscience à chaque minute de ce qu'elle n'avait pas su, ou pas voulu voir jusqu'ici. Odieuse évidence.

Elle faillit manquer sa propre entrée. Jamais elle ne joua aussi piètrement que lorsqu'il fallut parler à Roméo pour lui fixer les conditions de sa maîtresse. Au lieu de la nourrice, c'est Tybalt qu'il aurait fallu lui donner. Elle aurait percé sans hésiter le cœur d'Ichigo de son épée.

De ce même Tybalt, il lui fallut annoncer la mort... Ah miséricorde, il est mort, il est mort… gémissait la nourrice. Et lorsque Juliette pâlit, croyant à la mort de Roméo, Chizuru en ressentit une joie malsaine… elle aurait voulu faire durer encore un peu plus le quiproquo, juste pour cette paix intérieure que lui procurait l'image d'Ichigo étendu, sanglant, au sol. Dans la suite de la scène, la nourrice s'en prenait au héros de la pièce, meurtrier de Tybalt: une jouissance obscène envahit son interprète lorsque le texte lui accorda la joie de dénigrer l'époux de sa Juliette.

Suis-je folle? se demanda-t-elle. Nous jouons. Ce n'est qu'une pièce. Rien de tout cela n'existe. Rien. Ressaisis-toi. Le public. La pièce. Tu n'as pas pris tes médicaments. Tant pis. Assume. Ne te laisse pas emporter. Le spectacle doit continuer.

La scène du rossignol et de l'alouette lui fit bouillir les sangs. Entendre les deux amoureux pépier après leur nuit de noces… Elle dut s'enfoncer les ongles dans les paumes pour se souvenir de qui elle était, de ce qu'elle faisait et pour se retenir de bondir sur scène et d'arracher Orihime aux bras d'Ichigo.

Lâche-la, pensait-elle, furibonde. Tu ne l'aimes pas. Tu n'est pas digne de la toucher. Pose encore un doigt sur elle et je te tue. Je te tue. Je te tue

Plus tard, lorsque Roméo prit le poison et mourut, elle ne fut pas soulagée. Bien au contraire.

La fureur et les affres de la jalousie possédaient Chizuru. Enfonçant leurs griffes profondes dans son cœur, elles attisaient en elle, insidieusement, les flammes de la folie.

.

Le succès du soir avait été tel qu'ils décidèrent de sortir pour boire un verre, tous ensemble. Cette fois, on laissa Jinta et Ururu aux bons soins de Tessai qui ne tenait pas à sortir.

Que ce soit sur le départ, en chemin ou dans le bar, Chizuru ne parvenait pas à détacher son regard d'Orihime. Mais cette fois, elle épiait aussi Ichigo. Surveillait tout échange entre eux. Et verdissait de rage lorsqu'elle voyait l'éclair de joie criant de vérité dans les yeux d'Orihime.

L'alcool teintait les joues de sa princesse d'une chaude couleur d'aurore. Elle était plus belle que jamais.

Et elle n'avait d'yeux que pour Ichigo qui vidait sa bière avec désinvolture. Le rouquin ne lui adressait pas un regard. Ses prunelles noisette avaient cette note grave et vaguement ennuyée qui lui donnait aussi tant de charme. Ses doigts tournicotaient autour de la paille et la faisaient passer de l'index au majeur avant de la glisser entre ses lèvres. Manifestement, le besoin de nicotine se faisait sentir. Mais on n'était pas autorisé à fumer dans ce bar. C'était une fleur que l'on avait faite à Renji, qui avait particulièrement brillé ce soir-là, lui aussi, dans son rôle de bouillant cousin Capulet.

À cause de cette frustration, sans doute, Ichigo ignora toutes les tentatives d'approche d'Orihime.

C'était pitié de voir la jolie rousse tendue vers le bel indifférent, les yeux brillants, la bouche frémissante, implorant par chacun de ses gestes une miette, un frémissement, un atome d'attention que jamais il ne daignait lui accorder! On aurait dit un chien quémandant des caresses à son maître. Chizuru aurait eu pitié d'elle si elle n'avait pas haï autant ses mimiques ridicules et ses minauderies d'amoureuse éplorée.

Imbécile, aurait-elle voulu crier à Inoue. Toute cette énergie dépensée en pure perte! Tu es ridicule! Arrête de te trémousser comme ça, on dirait une chatte en chaleur!

Et Chizuru, sous la table, s'enfonçait encore les ongles dans la peau.

.

La torture prit fin. On quitta le bar.

La paix nimbait le théâtre après la représentation. Le public disparu, il perdait ses lumières, son éclat. Il redevenait le palais du silence, peuplé de songes, de murmures et de toiles d'araignées.

Ichigo était monté se coucher depuis longtemps et Chizuru veilla à ce que Orihime ne le suive pas. La rouquine eût-elle tenté quoi que ce soit dans la direction de la chambre du jeune homme qu'elle l'aurait battue sur le champ. Mais rien de tel ne se produisit et Chizuru, laissant passer tous les autres devant elle, resta seule.

Ou presque.

Orihime tardait à monter. Elle discutait avec Renji et sa voix pépiante chatouillait les oreilles de Chizuru. Celle-ci l'observait discrètement, à demi dissimulée dans le noir, quand soudain, elle vit une silhouette se dessiner côté jardin.

– Bon sang! s'écria-t-elle en reconnaissant Grimmjow. Ça va pas, non? Tu m'as fait peur!

– Calmos, grogna-t-il. Remets-toi.

Il avisa la rougeur de son amie, puis les silhouettes de Renji et d'Orihime qui se dessinaient à contre-jour. Un sourire goguenard se peignit sur ses lèvres.

– Tu veux que je te dise une chose, Honshô…

– Quoi? fit-elle sèchement.

– T'as aucune chance.

Chizuru crut que son cœur avait cessé de battre.

– Qu'est-ce que tu as dit? s'alarma-t-elle.

– J'ai dit que tu perdais ton temps, martela Grimmjow en s'approchant d'un pas nonchalant. Tu crois que ça ne se voit pas, comment tu la regardes? Tout le monde le sait. Y a qu'elle pour ne rien voir.

– Je ne vois pas de quoi tu parles… souffla Chizuru, les tempes battantes.

– Tu vois très bien et tu vas même écouter: Inoue en a rien à foutre de toi. Lâche l'affaire.

– Tais-toi, gémit Chizuru en refusant de le regarder. Tais-toi.

– C'est pas toi qu'elle aime, enfonce-toi bien ça dans le crâne. Ça vaut mieux pour toi.

– Tais-toi… articula-t-elle, et il lui semblait qu'il riait toujours.

– Je ne me tairai pas. C'est pour ton bien. T'es pas son genre, à Inoue. D'accord, t'es un peu rousse, mais tu ressembles pas tellement à Kuro…

– Tais-toi!

Elle s'était redressée si vivement, les cheveux hirsutes, toutes griffes dehors, les yeux étincelants de fureur, que Grimmjow perdit son sourire. Il la scruta, sourcils froncés.

– T'es un peu zarb, ce soir, remarqua-t-il soudain en retrouvant son sérieux. T'as pris tes trucs?

– Quels trucs… gronda Chizuru, dont la colère augmentait à chaque minute.

– Tes médocs. Tu sais que t'as l'humeur qui fait yo yo quand tu les prends pas.

– Mêle-toi de tes affaires! glapit-elle, comme un chat furieux.

Grimmjow fit un pas vers elle, et elle recula, apeurée.

Il le vit.

– Hé, calme-toi! s'écria-t-il en adoucissant son regard. Je ne vais pas te frapper… Tu sais que tu devrais vraiment les prendre, tes cachetons… Moi, je veux juste t'aider.

Aider, oui, c'est ce qu'il voulait. Mais Grimmjow, tout serviable qu'il fût, n'avait ni tact, ni doigté. Il ne savait pas parler aux gens.

Gêné, conscient d'avoir été blessant et maladroit, il tendit la main.

Mais Chizuru secoua la tête et se détourna.

Partir. Elle devait s'éloigner de lui et de tout le monde. Être seule.

De l'espace.

Elle s'enfuit.

Elle l'entendit appeler son nom mais ne se retourna pas.

.

Dans la pénombre de sa chambre, le sac sur son lit formait une masse noire. Chizuru y glissa la main. Ses doigts se refermèrent immédiatement sur le petit tube en plastique.

Elle l'éleva à hauteur de ses yeux. Son dernier. À moitié plein.

Un enthousiasme malsain s'empara d'elle. Sales médocs. À cause d'eux, elle avait perdu la boule et Orihime. Elle l'avait embrassée, elle avait tout gâché. À cause d'eux, on se moquait d'elle. Sales médocs.

Avec défi, elle se dirigea vers la croisée. Elle, un problème? Jamais. Elle allait leur faire voir. Se venger. Leur montrer un peu, qui c'était la folle, la tarée. Sa vie était ruinée de toute façon.

Son bras se détendit tout seul et ouvrit la fenêtre. Puis, lança le petit tube dans les airs. Loin, très loin.

Il avait disparu. Chizuru gloussa et referma la fenêtre.

.