Disclaimer: Tous les personnages ici présents appartiennent à Tite Kubo (et quelques bouts de l'intrigue sont piqués au manga ^^).
.
Acte II: Orihime
Errante et sans dessein, je cours dans ce palais...
.
Encore grisée d'adrénaline, d'applaudissements et de bravos, Orihime ne savait pas si elle parviendrait à fermer l'œil de la nuit. Allongée sous les couvertures, elle contemplait les étoiles dans le carré de la lucarne au-dessus de son lit. Elle revoyait les lumières, elle entendait leurs crépitements, elle était de nouveau sur scène avec Ichigo qui lui souriait comme si elle était la plus merveilleuse créature au monde. Troublée, elle ressentait la chaleur de son bras sur le sien, autour de sa taille, puis l'émotion dévastatrice, comme une lame de fond venue l'emporter, lorsqu'il se penchait pour l'embrasser… et la douceur de ses lèvres se posant sur les siennes…
Bien sûr, ce n'était pas elle qu'il embrassait, c'était Juliette. Et de toute façon, ces lèvres n'étaient pas celles d'Ichigo Kurosaki, mais de Roméo. Orihime aurait tellement voulu que ce soit elle et lui, juste une fois, que ce ne soit pas que du théâtre. Que tout soit vrai. Elle avait tenté d'obtenir plus, ce soir-là. Son baiser avait été plus profond, plus long. Mais il n'avait pas bougé, il n'avait pas même paru remarquer cette bouche qui s'offrait. Rien.
Pas une seule des pensées d'Orihime, ce soir-là, n'était pour Chizuru.
Pourtant, elle avait été troublée par ce que son amie avait paru attendre d'elle, par ce qu'elle lui avait avoué. Durant cette nuit précédente, la jeune fille s'était tourmentée en regardant la lune. Elle n'avait pas dormi et avait fini par conclure que la seule chose à faire était de ne rien dire, d'éviter Chizuru et de ne plus reparler de ce qui s'était passé. Cela lui paraissait plus charitable pour celle qu'elle avait blessée, malgré elle, et puis, ainsi, elle pourrait oublier, comme si rien de leur échange n'avait existé.
Elle préférait cela. Orihime était naïve, encore. Comme beaucoup de petits enfants, elle s'imaginait que tout pouvait rester pour toujours comme avant. Et elle entendait bien préserver le passé qu'elle aimait.
Bien sûr, elle ne pouvait plus se déshabiller dans la loge comme elle le faisait, dans l'insouciance. Ce soir-là, elle s'était d'ailleurs changée dans les toilettes, angoissée à l'idée de voir surgir Chizuru. Mais aucun incident ne s'était produit: il lui avait seulement fallu un peu plus de temps, sans aide.
Et puis, ensuite, il y avait eu la sortie au bar. Orihime avait un peu bu, ce qui expliquait que toutes ses idées noires s'en soit allées: la douce euphorie de l'alcool chauffait encore sa petite tête et ses pensées étaient farcies d'Ichigo.
Orihime était amoureuse de Kurosaki depuis de nombreuses années, déjà. Jeune comédienne débutante, alors, elle l'avait rencontré la première fois où elle l'avait vu jouer.
C'était dans Hernani de Victor Hugo: Ichigo y jouait le rôle principal. Il incarnait à merveille le ténébreux héros. Orihime avait été foudroyée. Elle avait toujours aimé le drame romantique à la française et ce jeune comédien qu'elle découvrait dans le rôle du noble hors-la-loi était la consécration de toutes ses rêveries de jeunesse. De la fougue, de l'énergie, des idéaux, mais aussi de la noirceur et de la violence.
Orihime n'avait plus jamais voulu revoir cette pièce après ce soir-là. Aucun acteur à ses yeux ne pouvait surpasser Ichigo dans ce rôle et elle désirait conserver toujours l'image de la perfection qu'elle y avait découverte.
Elle avait réussi à le croiser brièvement entre les coulisses et la salle, mais il ne l'avait pas vue. Déjà. Elle n'avait pas senti que cela commençait mal.
C'était un pur hasard si elle et lui connaissaient Urahara et étaient entrés dans sa troupe. Un pur hasard ou une chance pour Orihime, qui avait cru son amour sans espoir.
Sans espoir. Ses doigts se crispèrent sur sa couverture. Elle se rappelait de l'émotion qui l'avait saisie lorsqu'ils avaient été choisis pour les rôles principaux de Roméo et Juliette. Il y avait aussi la fois où, en répétition, Ichigo avait dû l'embrasser pour la première fois. C'était son rêve, un rêve un peu fou, tout comme d'imaginer qu'elle retrouverait un jour ce jeune homme qu'elle avait vu jouer si merveilleusement. Alors que croire? Toutes ces coïncidences en étaient-elles? Orihime voulait bien croire aux miracles, puisque ceux-ci semblaient se poser en sa faveur.
Mais malgré tout, elle attendait toujours que quelque chose se passe.
Elle mit très longtemps à s'endormir mais, juste avant que le sommeil ne la prenne, elle se fit une promesse: si Ichigo ne venait pas à elle, c'est elle qui irait à lui.
.
La représentation suivante fut une torture. Son Roméo avait été légèrement en-dessous, ce soir-là, terriblement lointain, et leur baiser lui avait paru insupportablement court. Orihime était frustrée. Elle en avait assez. Elle ne voulait plus feindre.
Au moment d'aller dormir, elle réalisa que ce serait impossible. Il faisait chaud, l'air était moite. Les petits bruits de la vieille maison, d'ordinaire rassurants, lui tapaient sur les nerfs. Le drap était trop épais, il grattait, la turlupinait. Elle ne cessait de se tourner et de se retourner dans son lit et le pire, c'est qu'elle entendait bien à la respiration de Chizuru, un peu plus loin, que celle-ci ne dormait pas non plus. Frissonnante, Orihime se demandait si ses gesticulations ne risquaient pas de déranger sa compagne. Hors d'elle, elle quitta son lit d'un bond.
- Où vas-tu? demanda la voix parfaitement réveillée de Chizuru.
- Je n'arrive pas à dormir, souffla Orihime. Je vais prendre l'air.
C'était ce qu'elle avait prévu au départ, mais, inconsciente destinée, elle réalisa que ses pas la dirigeaient tout droit vers la chambre d'Ichigo.
Inutile de le nier: c'était à lui qu'elle pensait, lui qu'elle voulait voir, lui seul dont elle avait besoin.
Elle hésita quelques minutes dans le couloir. Son cœur battait si fort qu'il devait se répercuter contre les parois des murs. Son souffle était rapide et bruyant. Chaleur, frémissements, impatiences... tous ses membres brûlaient de se ruer dans la chambre de Kurosaki.
Essayant de refréner le tremblement de ses doigts, elle ouvrit très lentement la porte en retenant sa respiration.
Qu'est-ce que tu es en train de faire? s'interrogeait-elle intérieurement. Pourquoi entrer dans sa chambre? Qu'espères-tu? Imbécile, pauvre folle, referme cette porte et va-t'en!
Mais irrésistiblement attirée, tel un papillon par la lueur d'une lanterne dans la nuit noire, Orihime fit un pas dans la chambre.
.
L'atmosphère était brûlante: Ichigo disposait d'une chambre pour lui tout seul et ne craignait pas la chaleur. Aussi, il dormait fenêtre fermée et la température était très élevée, par temps d'été. Orihime inspira et se laissa envahir par la délicieuse odeur de l'homme qu'elle aimait. Parfum de Kurosaki, de gel douche masculin, de bergamote et d'une pointe de cigarette. Orihime vit qu'il dormait, referma tout doucement la porte et s'approcha du lit.
Qu'il était beau dans l'abandon du sommeil! Il dormait sur le dos, bouche entrouverte, torse nu, une couverture le couvrant jusqu'à la taille. Elle le contempla longtemps, avec un sourire ému. Elle aurait pu rester là toute la nuit. Pour rien au monde elle ne l'aurait éveillé. A force de le regarder, elle avait fini par noter certains détails, comme cette mèche de cheveux un peu plus cuivrée que les autres, cette marque très légère au-dessus de la clavicule droite, trace d'un accident ancien, ou encore ce pli léger des lèvres lorsqu'il détendait son sourire...
Orihime se sentit peu à peu envahie par une bouffée de tendresse et d'amour, d'une telle force qu'il lui semblait qu'elle allait mourir, là, sur place, si elle ne l'embrassait pas sur-le-champ. Elle s'approcha encore du lit et posa sa main sur celle qui reposait, à moitié fermée, sur le drap. Sa paume se moula dans celle d'Ichigo, tiède, douce. Elle pressa légèrement cette main, au risque de le réveiller et se mordit les lèvres, hésitante. Ce toucher n'était pas suffisant. Il lui en fallait plus. Sentir sa chaleur, sa peau, ses bras autour d'elle, presser son corps contre le sien, goûter à cet être, se presser contre lui jusqu'à ne faire plus qu'un. Ses joues commençaient à brûler, elle rougissait. Une sourde langueur montait de ses entrailles. Elle se pencha sur lui. Son pouls s'affola. Le sang lui battit aux oreilles. Elle sentait presque son souffle sur son visage. Il était encore plus beau ainsi. Son odeur lui parvenait, entêtante. Ses lèvres étaient si proches. Elle se remémorait leur douceur. Il les lui fallait. Elle hésita encore.
À la torture, Orihime effleura la bouche alanguie de Kurosaki et n'y tint plus.
Elle y posa la sienne et son corps entier hurla de bonheur lorsque le contact se fit.
Ichigo ne se réveilla pas. Enhardie, Orihime fit ce qu'elle mourrait d'envie de faire depuis le premier baiser échanger au cours des répétitions: glisser sa langue entre ses lèvres ouvertes, franchir la barrière de ses dents, explorer plus avant sa bouche…
Cet attouchement plus franc réveilla le jeune homme.
Elle le sentit soudain se débattre et la repousser. Terrifiée, elle s'écarta.
- I…Inoue! Mais qu'est-ce que tu fais? s'écria-t-il, stupéfait.
Puis, il passa une main sur sa figure comme s'il avait fait un cauchemar.
- Je… je… je… suis désolée, couina Orihime d'une toute petite voix.
Son enthousiasme avait été douché en un instant.
- Pourquoi es-tu dans ma chambre?
- Je… je n'arrivais pas à dormir… je suis venue… je ne sais pas… je…
Elle était incapable de lui expliquer l'impulsion sur laquelle elle était entrée pour l'embrasser.
Ichigo, la surprise passée, semblait en colère.
- Mais bon sang, qu'est-ce qui t'a pris?
Orihime sentit une autre chaleur lui monter, mais cette fois aux yeux. Elle retint un sanglot et murmura:
- Je suis désolée, je pensais… j'ai cru…
Elle rit nerveusement entre ses larmes.
- Je suis idiote. Je me suis imaginé… mais bien sûr, comment est-ce que j'ai pu croire… je suis tellement désolée, Kurosaki-kun…
Elle essuya ses yeux et Ichigo, radouci, se releva.
- Je suis désolé si je t'ai induite en erreur. Je n'éprouve pas de tels sentiments pour toi. Je…
Il s'interrompit, gêné.
Une douleur glaciale transperça le cœur d'Orihime et sécha instantanément ses yeux, tel un vent aride.
- Mais il y a quelqu'un que tu aimes? demanda-t-elle dans un souffle.
Ichigo leva les yeux vers elle.
- Oui, chuchota-t-il.
Il n'entendit aucun son, mais il vit que les lèvres blanches d'Orihime se tordaient pour articuler un mot. Une question. Qui.
La réponse lui échappa sans qu'il puisse la retenir:
- Grimmjow.
.
Orihime avait quitté sa chambre sans bruit et sans voix, réduite au silence par la force d'un seul nom.
Grimmjow.
Cet amour était-il réciproque? Elle n'aurait jamais songé que Kurosaki puisse s'éprendre d'un autre homme, et pourtant, il était vrai qu'elle ne lui avait jamais connu la moindre aventure avec une femme.
Comme cela l'arrangeait, elle ne s'était pas posé de questions.
À présent, elle marchait, telle une condamnée sur laquelle le couperet vient de tomber. Elle marchait sans savoir où, sans voir, sans regarder. Elle ne se souciait plus du bruit qu'elle faisait. Elle ne se souciait plus de rien. Son esprit n'était empli que d'une seule chose, cruel et douloureux pilon: Ichigo ne l'aimait, ni ne l'aimerait jamais.
Il lui semblait que son être venait de voler en éclats.
Sa bouche, encore chaude de ses lèvres, lui faisait mal, comme si on l'avait frappée.
Errante et sans but, froide, vide, elle aurait pu être morte. Autour d'elle s'élevaient les décors, tranchants, aigus, où pendait parfois un chiffon déchiré. Elle avançait au milieu de cet univers de carton-pâte et de voiles, gris, terni, sans âme dès que la lumière avait fini de l'éclairer et de lui donner vie. Somnambule assommée, elle ne savait pas où elle allait, ni pourquoi elle continuait d'avancer. Elle ne savait plus rien.
Soudain, elle s'arrêta. Devant elle, se tenait dressée la colonne de lierre, élément du décor de la scène du balcon.
Leur scène.
Alors, elle sentit la poche de ses yeux se crever et déverser lentement ses larmes amères le long de ses joues veloutées. Comme une fontaine qui coule sans bruit, elle pleura, le visage enfoui dans ses mains, jusqu'à ce que la source soit tarie.
.
Lorsque ses larmes silencieuses furent calmées, Orihime prit une profonde inspiration. Cela l'avait un tout petit peu soulagée. Mais la souffrance était toujours là, noircissant son cœur et elle ne disparaîtrait pas avant longtemps.
Soudain, quelque chose vint chatouiller les narines d'Orihime. Quelque chose qui lui évoqua furieusement Ichigo.
Une cigarette qu'on venait d'allumer.
Elle s'approcha, enjamba une pièce de décor, souleva l'épais rideau rouge bordeaux, le franchit et vit une silhouette assise au bord de l'avant-scène, aux cheveux bleus hirsutes.
Grimmjow.
Le cœur d'Orihime battit plus fort tandis que la voix de Kurosaki résonnait de nouveau à ses oreilles, murmurant le nom de celui qu'il lui préférait…
Il fumait, au bord du parterre, au mépris du panneau qui l'interdisait, et une fumée grisâtre s'élevait par-dessus sa tête.
La jeune fille se demanda, songeuse, ce qu'elle éprouvait à voir ainsi son rival, de loin, de dos, et elle fut surprise de découvrir qu'elle ne le haïssait pas.
Non, elle ne lui en voulait pas.
Ce n'était pas de sa faute, après tout. C'était plutôt de la sienne, qui était trop bête pour se faire aimer.
Orihime entra sur scène. Grimmjow l'entendit, se figea, mais ne se retourna pas. Elle le rejoignit et vint s'asseoir à ses côtés.
- C'est dangereux de fumer ici Grimmjow-kun, murmura-t-elle par réflexe.
- Tu vas me dénoncer à Urahara? grogna-t-il.
Le spectre d'un sourire effleura les lèvres d'Orihime. C'était la dernière chose à laquelle elle aurait pensé.
- Non.
- T'en fais pas. Je sais ce que je fais.
Ils restèrent silencieux une minute, puis il lui tendit le paquet froissé.
- T'en veux une?
- Non merci.
- Pourquoi tu dors pas, Orihime-chan? D'habitude, tu dis toujours que tu dors comme un plomb.
Elle fixa les rangées de fauteuils dans l'ombre. Elle n'arrivait pas à le regarder. Que se passerait-il si elle lui racontait tout? Est-ce qu'il aimait Ichigo, lui aussi? Elle n'en savait rien mais s'ils étaient ensemble pourquoi n'était-il pas avec lui en ce moment même? Il devait ignorer les sentiments de Kurosaki.
- J'ai fait quelque chose de bête, avoua-t-elle malgré elle.
Si elle avait pu lire dans ses pensées, elle aurait su que Grimmjow ressentait toute la souffrance qui se dégageait de sa petite phrase. D'instinct, il avait deviné le sujet de sa "bêtise", quelle qu'elle fût. Orihime ne parlait jamais de ses sentiments pour Kurosaki mais ils étaient évidents pour pas mal de monde, surtout pour lui.
Elle se retint de raconter ce qui s'était passé. C'était trop honteux.
- Et toi, pourquoi ne dors-tu pas, Grimmjow-kun?
Il haussa les épaules et tira lentement sur la clope.
- Je dors peu, se contenta-t-il de dire, bourru.
Voyant son regard bleu se couvrir d'orage, Orihime eut l'intuition de la réponse à la question muette qu'elle se posait.
- Tu penses à Aizen-san, conclut-elle.
Grimmjow ne répondit pas, mais elle vit son bras musclé se crisper.
La force physique du comédien l'avait toujours impressionnée. Il aurait pu la balayer comme un fétu de paille s'il l'avait voulu. Les veines saillaient de ces muscles puissants toujours sous tension. Grimmjow fumait trop. Buvait trop de café. Trop d'alcool aussi. Avait sans doute un peu trop forcé sur certaines substances illicites. On le lui avait déjà dit, au risque de braver ses foudres. Mais on savait très bien aussi que son génie sur scène, la fureur électrique de son jeu, n'étaient pas totalement étrangers à sa consommation de clopes et de spiritueux. Alors on n'avait pas tellement insisté non plus.
Orihime sentait que Grimmjow l'appréciait, sans savoir tellement pourquoi. Elle était si godiche, alors qu'il était dur, cru, cynique, acerbe, violent. Elle n'était qu'une jeune actrice naïve et lui un comédien de grand renom, avec une belle carrière derrière lui. Qu'avait-elle donc pour l'intéresser? Pourquoi lui avait-il accordé son amitié?
Mais elle savait que leur complicité reposait au moins sur une chose: un souvenir partagé, terrible, sanglant. Un drame qui lui avait fait voir la faiblesse de Grimmjow Jaggerjack, tandis que lui découvrait la force d'Orihime Inoue.
- Je pense souvent à Aizen, murmura-t-il alors en tirant une dernière fois sur la cigarette raccourcie.
Un petit frisson s'empara d'Orihime comme elle se souvenait de la vision cauchemardesque de la ruelle où elle les avait trouvés, ce jour-là.
La venelle était vide en dehors d'eux. Une impasse, avec des papiers gras, des crachats, des vieilles canettes. Une odeur d'urine, de vomi et de sang.
Derrière elle, Kensei avait juré. Oui, car elle ne se serait jamais aventurée seule dans un quartier pareil. Elle était parfois naïve, mais quand même pas à ce point. Muguruma avait tout de suite accepté de l'accompagner lorsqu'elle avait reçu l'appel désespéré de Grimmjow au standard du théâtre.
Il n'y avait plus rien à faire pour Aizen-san quand ils étaient arrivés. Son corps semblait avoir été dépecé par des vautours enragés. On ne le reconnaissait plus qu'à ses vêtements, car son cadavre, inerte, n'était qu'un amas pathétique de chairs suppliciées et rougies. Un tas de viande, une bouillie d'os qu'on aurait eu le plus grand mal à identifier. Mais Grimmjow, lui, était entier. À peu de choses près. Ses blessures étaient graves. Il avait été salement amoché, et son visage était totalement tuméfié mais il avait encore figure humaine et il respirait. Orihime s'était précipité vers lui, pendant que Kensei appelait la police. Car Orihime avait peur de beaucoup de choses, des araignées, des oiseaux noirs, des chauve-souris, de la fin du monde, des extra-terrestres, des films d'horreur et des frères Bogdanov, mais du sang, ça non, elle n'en avait pas la moindre crainte.
Grimmjow gémissait sous la douleur. Elle avait alors vu l'état de son bras, tordu, la peau déchiquetée, les doigts en sang. En se penchant un peu plus, elle s'était aperçue qu'on lui avait arraché trois ongles.
Orihime savait peu de choses mais elle avait suivi une formation de secouriste longtemps auparavant. Par réflexe, elle avait alors exécuté les gestes des premiers soins, enveloppé son bras blessé dans son chandail et avait maintenu sa tête sur ses genoux jusqu'à ce que l'ambulance arrive. Lorsqu'elle avait voulu en redescendre, Grimmjow, redevenu conscient, avait agrippé son bras.
- Je reste, avait compris Orihime.
Et elle n'avait pas bougé de l'hôpital jusqu'à ce que son était soit redevenu stable.
Après réflexion, elle n'avait pas fait grand-chose. Elle était juste restée près de lui parce que c'était un ami, l'un des siens, et qu'il avait besoin d'aide. Elle avait continué de l'aider avec la rééducation de son bras, mais cela lui paraissait normal. Lui aussi, d'ailleurs, l'avait secourue, le jour où elle s'était fait agresser par ce gang de filles. Elle se promenait tranquillement, non loin du théâtre, quand deux petites excitées avec des yeux au beurre noir, l'une avec des couettes brunes et une jupette courte, et l'autre avec une coupe blonde en brosse et une chemise masculine, lui avaient sauté dessus pour la racketter. Grimmjow, qui par miracle passait et l'avait entendue crier, était venu à son secours. Pauvres filles. Quand il en avait fini avec elles, on aurait dit qu'il les avait avalées, mâchées, à moitié digérées, avant de les recracher.
Après quoi, en théorie, ils devaient être quittes, n'est-ce pas? Même, c'était elle, Orihime, qui lui était redevable, à présent.
Donc, non, elle ne méritait sans doute pas que Grimmjow lui accorde ainsi son amitié. Pourtant, il l'avait fait. Il n'oubliait pas les choses, Grimmjow. Il était rancunier, mais quand on lui venait en aide, il s'en souvenait.
Et apparemment, la mort d'Aizen Sôsuke continuait à lui trotter dans la tête.
.
Se replonger dans tous ces souvenirs avait pratiquement fait oublier à Orihime les événements passés. Un sourire s'étira alors sur ses lèvres. Cela lui avait fait du bien de penser à autre chose.
- Merci, chuchota-t-elle.
Grimmjow lui jeta un regard interrogatif mais elle ne pouvait pas lui avouer la raison de ce remerciement. Elle ne pouvait pas lui raconter ce qui s'était passé. Et, de toute façon, elle avait sa réponse: il ne pouvait rien y avoir entre lui et Ichigo. Pas si le fantôme d'Aizen continuait de le hanter.
Ichigo.
Son cœur se serra douloureusement. Une part d'elle-même lui souhaitait de souffrir comme elle souffrait. Mais l'autre part ne pouvait le tolérer. Il lui était insupportable d'imaginer Ichigo Kurosaki malheureux. Quoi qu'il lui en coûtât, elle ne pouvait espérer une telle chose. Son amour était si fort qu'il ne lui permettait pas d'être mesquine.
Elle se leva, subitement épuisée. L'émotion trop forte qu'elle avait subie l'avait complètement ramollie.
- Bonne nuit, murmura-t-elle en s'en retournant vers sa chambre.
Grimmjow ne répondit pas. Les yeux toujours plongés dans la pénombre de la salle vide, il tira une autre cigarette du paquet et l'alluma.
.
